‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 56 sur 73 · JOURNÉES DE GERMINAL ET DE PRAIRIAL · texte numérisé non relu

JOURNÉES DE GERMINAL ET DE PRAIRIAL

Les rixes continuaient au Palais-Royal, dans les rues de Paris, entre les patriotes et la jeunesse dorée. La Convention emprunta à la Constituante de 1791 la loi martiale contre les attroupements. Le 30 mars, les pétitionnaires de la section des Quinze-Vingts vinrent demander à la Convention le rétablissement de la municipalité de Paris, remplacée, depuis l’extermination de la Commune robespierriste, par des commissions exécutives ; la réouverture des sociétés populaires; la mise en vigueur de la constitution de 1793; des mesures énergiques pour assurer l’approvisionnement de Paris.

Le 12 germinal (1®*^ avril), l’Assemblée fut envahie par une foule nombreuse d’hommes, de femmes, d’enfants,

criant : « Du pain! la constitution de 1793! » Le peuple était d’ailleurs sans armes; il se retira sans avoir commis de violence. La majorité de la Convention prit prétexte de cette insurrection de la misère pour ordonner la déportation de Collot, Billaud, Barére, Vadier, et l’arrestation d’un certain nombre de députés de la Crête qui avaient appuyé les revendications de la foule.

Choudieu, Duhem, Amar, Léonard Bourdon, Levasseur, qui avait sous Bobespierre demandé l’amnistie pour les Vendéens, Thuriot, qui avait présidé au 9 thermidor, Maignet, qui avait défendu Marseille contre les fureurs de Fréron et Barras, Lecointre, Cambon lui-même, furent décrétés d’accusation.

Fréron, trop tard, voulut intervenir : sa proposition d’abolir la peine de mort en matière politique fut repoussée. Ainsi, tandis que les Girondins rentraient dans la Convention, les Montagnards en étaient exclus : la Convention, après avoir rappelé les proscrits du 31 mai, faisait un 31 mai contre les patriotes. On désarma les faubourgs; on réorganisa la garde nationale, croyant donner la force aux modérés, tandis qu’on la donnait en réalité aux royalistes. Le tribunal révolutionnaire, qui avait été maintenu par les modérés, fut encore une fois remanié. Son premier acte fut de condamner Fouquier-Tinville, qu’on exécuta en place de Grève avec quatorze autres accusés, pour la plupart membres de l’ancien tribunal.

Le 1®'’ prairial (20 mai), nouvelle insurrection, en armes cette fois, à laquelle prirent part les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau. Elle s’intitulait « l’insurrection du peuple pour obtenir du pain et reconquérir ses droits ». La Convention est de nouveau envahie : un député thermidorien, Féraud, pour empêcher la violation de l’Assemblée, se couche en travers de la porte. Par une erreur de nom, on le prend pour Fréron, que le peuple regardait comme l’âme de la réaction. Il est massacré, et sa tête, portée au bout d’une pique, est présentée toute

LA CONVENTION

sanglante par les assassins au président de la Convention, Boissy d’Anglas. Le président se lève et salue cette tête sanglante.

Aveuglés par la funeste doctrine qui admettait la légitimité de l’insurrection même contre la représentation nationale, convaincus que le peuple avait le droit, en tout temps, de se substituer à ses députés et que leur mandat cessait en présence du « peuple souverain », les Montagnards de la Crête commettent alors un acte des plus graves. Tandis que les hommes des faubourgs siègent parmi les députés de la nation, usurpant leurs places et leurs droits, Romme, cédant à un élan de pitié irréfléchie pour ce peuple affamé, monte à la tribune. Soutenu par Ruhl, Duroy, Duquesnoy, Bourbotte, Prieur de la Marne, Soubrany, Goujon, il appuie les revendications de l’émeute. Il propose la permanence des sections; l’élargissement des patriotes arrêtés; la rentrée dans la Convention des députés patriotes; le rétablissement de la municipalité de Paris; la mise en vigueur de la constitution de 1795 et la convocation d’une assemblée législative ; l’abolition de la peine de mort, sauf contre les émigrés, les conspirateurs, les fabricateurs de faux assignats; l’arrestation des émigrés rentrés dans Paris et des folliculaires royalistes; les visites domiciliaires et le désarmement des suspects; des mesures exceptionnelles pour ramener l’abondance dans Paris. Toutes ces propositions sont votées par les députés de la gauche et les ouvriers insurgés, confondus sur les mêmes bancs.

Le peuple, satisfait, commence à se retirer. Il était plus de minuit. A ce moment, quelques bataillons de la garde nationale pénètrent dans la salle et en expulsent ce qui restait d’insurgés. La scène change aussitôt. C’est maintenant Tallien, Fréron, Legendre, Thibaudeau, qui sont à la tribune et qui font voter l’annulation de tous ces décrets, comme surpris à l’Assemblée. Quatorze députés de la Montagne sont ensuite décrétés d’accusation comme com-

plicesde l’insurrection. Au matin, le peuple étant revenu à la place du Carrousel, on le disperse en lui annonçant la présentation, sous trois jours, des lois organiques de la constitution de 1793 et en lui promettant d’assurer l’abondance. Le surlendemain, la Convention fait entrer dans Paris de nombreux escadrons de hussards, chasseurs, dragons, désarme les faubourgs et les sections patriotes, fait opérer dans les quartiers suspects près de 10 000 arrestations. Ce fut la défaite irrémédiable du Paris révolutionnaire : le peuple disparaît presque entièrement de la scène; désormais c’est par l’armée que se feront les coups d’État et les insurrections.

Nombre d’insurgés furent traduits devant les commissions militaires : 24 furent passés par les armes. Dans l’Assemblée, où la Montagne était décidément vaincue, la réaction fut implacable. Outre les députés qui avaient pris le parti des insurgés dans la journée du 1®^ prairial, on décréta l’arrestation de Lindet, Saint-André, Prieur de la Côte-d’Or, qui avaient été la gloire du Comité de salut public, de J. -B. Lacoste, Baudot, Salicetti, qui s’étaient honorés par leurs missions aux armées, de Sergent et Panis, qui avaient combattu au 10 août, d’Élie Lacoste, qui avait commencé la lutte contre Bobespierre.

Maure, désespérant de la Bépublique, se fit sauter la cervelle. Buhl se poignarda. Six autres furent traduits devant une cour martiale et condamnés à mort : c’étaient Romme, mathématicien, agronome, philanthrope, qui avait pacifié la Normandie, proposé le calendrier républicain et rédigé le premier Annuaire du cultivateur ; Goujon, qui avait défendu Kléber et Marceau contre les Hébertistes; Duquesnoy, qui avait été un héros à Wattignies; Duroy, qui avait tenu tête à Robespierre et avait osé lui dire : (( J’entends juger même les actes du Comité de salut public; » Bourbotte, qui avec Kléber avait vaincu la Vendée ; Soubrany, qui, à l’armée de la Moselle, s’était fait adorer des soldats, couchant avec eux sous la tente et

LA CONVENTION

partageant leurs misères. Ces six hommes n’avaient jamais adopté des mesures de terreur que ce qui leur semblait nécessaire pour sauver le pays; ils étaient restés étrangers au fanatisme sectaire, à l’inquisition jacobine. Au sortir du tribunal, ils essayèrent de se tuer avec des poinçons ou de mauvais couteaux. Romme, Goujon, Duquesnoy, y réussirent; Soubrany expira dans la charrette qui le conduisait au supplice; Duroy, Bourbotte, cruellement blessés, survécurent pour la guillotine. « Tu souffres, pauvre Duroy, disait Bourbotte, souriant parmi ses tortures. Gonsole-toi : c’est pour la République. »

Du haut de l’échafaud, Duroy fit entendre à la foule une parole suprême de concorde : « Unissez-vous tous : c’est le seul moyen de sauver la République. » La mort des « derniers Montagnards » fut une perte pour la Convention et pour la liberté.

Ainsi, après que la Gironde, après que la Montagne hébertiste, dantoniste, robespierriste, avaient été décapitées, c’était le tour de la Montagne indépendante. Les plus grands de chaque parti, ceux qui furent le « sel de la terre », étaient couchés dans la chaux vive des cimetières de la Révolution. Ceux qui survivaient n’étaient plus de force à sauver la liberté. Si Bonaparte, quand il médita le coup d’État de Brumaire, avait vu se dresser devant lui le courage stoïque des Roland et des Condorcet, l’éloquence intrépide des Vergniaud, des Brissot et des Barbaroux, le génie révolutionnaire de Danton, l’âme hautaine de Saint- Just et de Robespierre, la bravoure des Pliilippeaux, des Bourbotte, des Soubrany, l’indomptable conviction des Romme et des Goujon, s’il avait trouvé devant lui cette grande légion républicaine, si diverse en ses aspirations, mais si unanime dans son amour de la République, si riche en beaux talents; en grands cœurs, en volontés inébranlables, il serait resté dans le devoir, et la République aurait vécu. Mais la Révolution, suivant un mot du temps. « avait dévoré ses enfants » .

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