‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 57 sur 73 · JOURNÉE DU 13 VENDÉMIAIRE. — FIN DE LA CONVENTION · texte numérisé non relu

JOURNÉE DU 13 VENDÉMIAIRE. — FIN DE LA CONVENTION

Pendant qua Tintérieurla Révolution cherchait péniblement à constituer un gouvernement régulier, au dehors sa cause triomphait partout.

Sur la frontière septentrionale, à gauche, l’armée du Nord, sous Pichegru, au centre, l’armée de Sambre-et- Meuse, sous Jourdan, à droite, l’armée de la Moselle et l’armée du Rhin, qui avaient été un moment retardées par le siège des places, opéraient un vaste mouvement d’ensemble : l’armée du Rhin formait à l’extrême droite comme le pivot, tandis que les trois autres armées, marchant en une seule ligne, balayant tout sur leur passage, allaient se rabattre sur le Rhin, occupant ainsi ce grand fleuve de la Hollande à l’Alsace. Pichegru, chassant les Anglais devant lui, prenait Bois-le-Duc, Grave, Vanloo, Nimègue ; Jourdan, battant les Autrichiens sur l’Ayvaille et la Roër, s’emparait de Cologne, Andernach, Coblentz, Maëstricht ; les armées de la Moselle et du Rhin, qui avaient affaire aux Prussiens, occupaient Trêves, prenaient Rheinfels, bloquaient Luxembourg, investissaient Mayence. La rive gauche du Rhin était tout entière en notre pouvoir. Les patriotes allemands qui avaient figuré dans la Convention mayençaise de 1793 revenaient de l’exil, reprenaient leurs places dans les municipalités et plantaient de nouveau les arbres de liberté.

Le rigoureux hiver de 1794 n’arrêta pas les progrès de nos armées. Pichegru passa sur la glace les fleuves et les canaux de la Hollande, et, avec ses soldats à demi nus, sans bas, sans souliers, les pieds enveloppés de tresses de paille, entrait le 20 janvier 1795 dans Amsterdam. Le même jour, il lançait ses hussards et son artillerie légère sur les glaces de la mer du Nord et y capturait la flotte hol-

LA CONVENTION

landaise du Texel. Les libéraux de Hollande appelaient de tous leurs vœux l’arrivée des Français. Un général batave Daendels avait guidé nos colonnes ; le peuple venait au-devant d’elles en chantant le Ça ira et la Marseillaise; à la Haye, les habitants avaient menacé le stathouder de le mettre en jugement et l’avaient contraint à s’embarquer pour l’Angleterre ; à Amsterdam , un comité révolutionnaire s’était formé pour faire accueil à nos soldats. Aussitôt après l’entrée des Français, se réunit une assemblée nationale qui déclara le stathoudérat aboli, adopta la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, proclama la République batave et signa un traité d’alliance avec la République française.

Les Espagnols étaient rejetés au delà des Pyrénées et leur pays menacé d’une double invasion par la Catalogne et par les provinces basques. L’armée des Alpes avait enlevé le camp des Piémontais à Saorgio et se préparait à pénétrer en Italie.

Le 5 avril 1795, la Prusse signait la paix de Bâle, par laquelle elle nous cédait ses possessions sur la rive gauche du Rhin; l’Espagne traitait également à Bâle (22 juillet) et nous cédait la partie espagnole de Saint- Domingue. Le duc de Toscane avait fait la paix dès le mois de février. H ne restait en guerre avec nous que la Sardaigne, dépouillée de ses provinces de langue française, l’Autriche, sur laquelle nous avions conquis la Belgique, l’Empire, dont toutes les possessions sur la rive gauche du Rhin étaient entre nos mains, l’Angleterre, dont la conquête de la Hollande et l’ouverture de l’Escaut mena çaient les rivages. Le résultat de la grande coalition avait été de nous rendre maîtres de tous les pays compris entre l’Océan, le Rhin et les Alpes, de nous agrandir de la Belgique, de Nice et de la Savoie, et de constituer la Hollande en république.

Si les espérances que le parti royaliste avait fondées sur le succès de la coalition se trouvaient cruellement déçues.

la Vendée ne lui donnait guère plus de satisfaction. La Convention avait proclamé, le 2 décembre 1794, une amnistie générale pour tous les rebelles qui poseraient les armes dans le délai d’un mois. Beaucoup de paysans firent leur soumission, et les chefs vendéens, Charette, Sapinaud, Stofflet, consentirent à un armistice qui devait certainement conduire au désarmement. Hoche menait l’œuvre de pacification avec autant d’habileté, d’énergie, d’humanité qu’il en avait montré dans les opérations militaires.

L’Angleterre se résolut alors à intervenir pour empêcher la paix de se rétablir. Elle débarqua (27 juin) dans la presqu’île de Quiberoii, en Basse-Bretagne, un corps de 1500 émigrés, auxquels vinrent se joindre quelques milliers de chouans. La garnison du fort de Penthiévre se rendit sans combat aux royalistes ; on se flatta de tourner ses armes contre les républicains. Hoche, accouru avec une troupe peu nombreuse, se trouva enfermé entre les émigrés, le fort de Penthiévre et les bandes de chouans. 11 fut sauvé par l’audace d’une compagnie de grenadiers qui escalada pendant la nuit le fort de Penthiévre, insurgea contre les Anglais la garnison de prisonniers, et arbora sur la forteresse le drapeau tricolore. Hoche reprit alors l’avantage: les 1500 émigrés, mal soutenus de la flotte anglaise, canonnés par le fort de Penthiévre, furent tous tués ou pris (21 juillet). Pour faire un exemple qui épouvantât les émigrés dans l’Europe entière, Tallien eut ordre d’appliquer aux gentilshommes prisonniers les lois terribles de la Convention : 200 furent passés par les armes à Vannes et 800 à Auray. Le sang noble coula à flots dans ces journées tragiques.

Le débarquement des émigrés à Quiberon coïncidait avec une agitation royaliste dans les départements du Midi, Encouragés par les discordes de la Convention, l’indulgence des modérés et la défaite de la Montagne, se couvrant parfois du nom des Girondins, ils organisèrent une Terreur blanche qui dépassa les excès de la Terreur jaco-

Prise de la Hotte hollandaise

bine. Dans l’Ouest apparaissaient des bandes de brigands royalistes qu’on appelait les chauffeurs. Les compagnies de Jéhu et du Soleil infestaient les grandes routes, arrêtaient les diligences, pillaient les caisses publiques, égorgeaient les prêtres constitutionnels, les fonctionnaires républicains, les acquéreurs de biens nationaux. Ces brigands pénétraient même dans les grandes villes, où ils soulevaient la populace et massacraient les patriotes détenus aux prisons. Le 5 mai, à Lyon, ils tuèrent 100 prisonniers; le 10 mai, à Aix, 72; à Marseille, 50; dans la seule petite ville de Lisle, 80. Le 27 mai, à Tarascon, ils prirent d’assaut le château et précipitèrent les prisonniers du haut des tours sur les rochers du Ilhône.

Le comte de Précy, qui avait dirigé la révolte de Lyon en 1793, reparaissait dans Avignon et y soutenait un siège contre le représentant Boursault. Les émigrés s’agitaient sur toutes nos frontières, rentraient hardiment dans les villes et les châteaux, se glissaient dans nos armées, dans nos camps. D’Anlraigues, agent du prince de Gondé, négociait avec Pichegru, qui commandait l’armée de Rhin-et- Moselle, lui faisait promettre de donner la main aux Autrichiens pour rétablir en France la royauté. C’était ce d’Antraigues qui disait : « Je veux être le Marat de la contrerévolution, » et qui demandait 400000 têtes. Les émigrés allaient répétant qu’on n’accorderait de pardon à personne, et que si le roi faisait grâce, son parlement ferait justice. Quand le dauphin mourut le 8 juin 1795 à la prison du Temple, la coalition reconnut le comte de Provence comme roi de France sous le nom de Louis XVlll, et les intrigues reprirent à son profit avec une nouvelle ardeur.

La Convention, jusqu’alors uniquement occupée des émeutes jacobines, commença à s’émouvoir de cette conspiration royaliste qui embrassait à la fois la Bretagne, la Vendée, le midi de la France; elle ignorait encore la trahison de Piclicgru. Le 50 avril, sur la proposition de

LA CONVENTION

Marie-Joseph Chénier, elle chargea le tribunal criminel de Grenoble de faire une enquête sur les premiers assassinats du Midi. Quand eurent lieu les massacres de mai dans les prisons, elle chargea Fréron, qui depuis la répression de Toulon avait un si terrible renom en Provence, d’une mission extraordinaire. La tournée de Fréron dans le Midi, la sanglante victoire de Hoche à Quiberon, calmèrent un peu l’agitation.

La constitution de 1793 avait été frappée du coup qui acheva la Montagne. Cette constitution, à certains égards, consacrait un grand progrès démocratique : elle supprimait la distinction en citoyens actifs et simples citoyens, établie en 1791, et décrétait le suffrage universel; mais, par l’extrême brièveté du mandat de député, réduit à une année, par l’intervention permanente des assemblées primaires dans le gouvernement et la législation, elle organisait l’anarchie sans garantir la liberté. Les auteurs de cette constitution avaient bien senti ses défauts, car, après l’avoir fait accepter par le peuple, ils en avaient suspendu l’application jusqu’à la paix générale et lui avaient substitué le gouvernement révolutionnaire.

La Convention la remplaça, le 22 août 1795, par une autre constitution. Le pouvoir exécutif était confié à un Directoire composé de cinq membres, dont chacun portait pendant trois mois le titre de président : les ministres lui étaient subordonnés ; tous les ans, un des cinq directeurs, désigné par le sort, était remplacé. Le pouvoir législatif était partagé entre le conseil des Anciens, composé de 250 membres, qui était comme une sorte de Sénat, et le conseil des Cinq-Cents. C’étaient les Cinq-Cents qui faisaient les lois : les Anciens pouvaient les rejeter, ou encore les annuler comme contraires à la constitution. Chaque année, les deux conseils étaient renouvelables par tiers. La distinction entre électeurs du premier et du deuxième degré était rétablie : pour appartenir à la plus haute catégorie, il fallait justifier d’un revenu égal à la

m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

valeur de 150 journées de travail. Telle fut la constitution directoriale ou constitution de Tan 111.

Les royalistes s’étaient résignés à essayer, par des voies légales, la destruction de la République. A la faveur de l’épouvante que continuaient à causer les excès des brigands, organisant la terreur autour des urnes électorales, ils se préparèrent à faire entrer leurs partisans dans les conseils des Anciens et des Cinq-Cents, poussant entre autres la candidature de Job Aymé, compromis dans let, troubles de Montbrison. L’Assemblée déjoua leurs calculs, en décrétant que les deux tiers des membres dans ces deux Chambres devraient être choisis parmi les membres de la Convention. Elle soumit ce décret, avec la constitution elle-même, à l’acceptation des assemblées primaires : 940 000 voix contre 40 000 se prononcèrent en faveur de la constitution, 168 000 contre 95 000 en faveur du décret sur les deux tiers. Même les modérés de la Convention, comme Daunou et Louvet, prirent l’initiative de mesuî:‘e? rigoureuses contre les agitateurs : la Convention décréta le bannissement à perpétuité de tous les émigrés et assura les acquéreurs de biens nationaux contre toute revendication.

Les royalistes parisiens se décidèrent à recourir aux armes. La section Lepelletier insurgea sept autres sections; elles se renforcèrent d’émigrés, de chouans, accourus à Paris et qui portaient encore les uniformes de la guerre civile. Contre 40 000 insurgés royalistes, l’Assemblée ne pouvait plus compter sur le peuple qu’elle avait désarmé. Elle enrôla seulement 1800 « patriotes de 89 », et emprunta des troupes et des canons au camp des Sablons. Le général Menou, placé à la tête des troupes de la Convention, montra une mollesse suspecte, parlementa avec la section Lepelletier retranchée dans le couvent des Filles-Saint-Thomas, accrut par son attitude douteuse l’audace des royalistes. La Convention révoqua Menou et confia le commandement au représentant Barras,

LA CO.NVENTION.

Ceîui-ci entoura les Tuileries de retranchements, distribua des fusils et des gibernes aux députés, qui durent former une troupe de réserve, chargea Garteaux de garder les quais et Bonaparte d’occuper la rue Saint-Honoré. Danican, général des insurgés, envoya un parlementaire pour négocier avec l’Assemblée, demandant la retraite des troupes et le désarmement des terroristes, Boissy d’Anglas et Lanjuinais, par faiblesse ou complicité, insis-

tes Directeurs.

taient pour qu’on négociât sur cet insolent ultimatum. Le bruit du canon interrompit la discussion : Bonaparte à coups de mitraille balayait la rue Saint-Honoré et les marches de l’église Saint-Boch. Les bataillons royalistes s’enfuirent en désordre, laissant 200 morts sur la place (15 vendémiaire, 5 octobre). Dans la répression, l’Assemblée montra autant d’indulgence pour les royalistes qu’elle avait déployé de rigueur, en germinal et en prairial, contre-

les Montagnards. Les commissions militaires ne prononcèrent que deux condamnations à mort : celle de Lebois, qui avait été l’instigateur du mouvement, et celle de l’émigré Latond, ancien garde du corps.

L’Assemblée victorieuse désarma les sections royalistes. Puis elle se forma en assemblée électorale nationale pour désigner ceux de ses membres qui composeraient, à raison des deux tiers, les Anciens et les Cinq-Cents. Les deux Conseils, définitivement constitués le 17 octobre élurent les cinq directeurs : La Révellière-Lép eaux, Reubell, Letourneur, Rarras et Carnot. Ces cinq hommes avaient des origines bien différentes : La Revellière étant un proscrit du 51 mai, Carnot un ancien membre du Comité de salut public ; mais tous étaient républicains, tous avaient voté la mort du roi. Par cette élection de cinq régicides, les Conseils entendaient rassurer les intérêts créés par la Révolution contre toute crainte d’un retour au passé.

Le 26 octobre, dans sa dernière séance, la Convention avait décidé que la place de la Révolution, sur laquelle avaient péri tant de nobles victimes de nos haines civiles, prendrait le nom de place de la Concorde. Elle décréta l’abolition de la peine de mort, [mais seulement à dater de la paix générale. Elle proclama une amnistie générale, sauf pour les émigrés, les prêtres réfractaires, les fabricateurs de faux assignats, les insurgés de vendémiaire. Puis Génissieu, président de l’Assemblée, prononça la formule solennelle : « La Convention déclare que sa mission est remplie et que sa session est terminée. »

La Convention, malgré ses discordes, malgré ses défaillances ou ses excès, restera glorieuse dans l’histoire. Son œuvre peut se résumer en ces deux mots : la Révolution accomplie, Linvasion repoussée.

Plus tard, un des membres de cette Assemblée, Jean Ron- Saint- André, devenu, en 1815, préfet de Mayence, discutait avec les courtisans de Napoléon. Ceux-ci assaillaient de leurs railleries a le conventionnel, le votant.

LA CONVENTION

Tancien collègue de Robespierre, qui puait le jacobin une lieue à la ronde », et se moquaient de sa mise austère et de ses bas noirs. Il leur fit alors cette fière réponse :

« J’avoue tout cela. L’Europe était alors conjurée contre la France, comme elle l’est aujourd’hui. Elle voulait nous écraser de toutes les forces morales et matérielles de l’ancienne civilisation. Elle avait tracé autour de nous un cercle de fer. Déjà la trahison lui avait livré des villes notables; elle s’avançait. Eh bien! les rois en ont eu le démenti ; nous avons dégagé le territoire et reporté chez eux la guerre d’invasion qu’ils avaient commencée chez nous. Nous leur avons enlevé la Belgique et la rive gauche du Rhin, que nous avons réunies à cette même France dont ils avaient, au début de la guerre, arrêté le partage. Nous avons porté au loin notre prépondérance et forcé ces mêmes rois à venir humblement nous demander la paix. Savez-vous quel gouvernement a obtenu ou préparé de tels résultats? Un gouvernement composé de conventionnels, de jacobins forcenés, coiffés de bonnets rouges, habillés de laine grossière, des sabots aux pieds, réduits pour toute nourriture à du pain grossier et à de mauvaise bière, et qui se jetaient sur des matelas étalés par terre dans le lieu de leurs séances quand ils succombaient à l’excès de la fatigue et des veilles. Voilà quels hommes ont sauvé la France. J’en étais. Messieurs ! Et ici, comme dans l’appartement de l’Empereur où je vais entrer, je le tiens à gloire.... La fortune est capricieuse de sa nature. Elle a élevé la France bien haut : elle peut tôt ou tard la faire descendre, qui sait? aussi bas qu’en 1793. Alors on verra si on la sauvera par des moyens anodins, et ce qu’y feront des plaques, des broderies, des plumes et surtout des bas de soie blancs. »

(( Je n’oublierai jamais, dira plus tard le grand orateur Berryer, royaliste fervent, mais patriote sincère, je n’oublierai jamais que la Convention a sauvé mon pays ! »

A. RAMBAUD

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