POLITIQUE DU DIRECTOIRE. — CAMPAGNES D'ALLEMAGNE ET D’ITALIE
Le 27 octobre, les comités des Anciens et des Cinq- Cents s’installèrent aux Tuileries et les cinq Directeurs au Luxembourg. « Lorsqu’ils y entrèrent, raconte Bailleul, il n’y avait pas un meuble. Dans un cabinet, autour d’une petite table boiteuse, l’un des pieds étant rongé de vétusté, sur laquelle table ils déposèrent un cahier de papier à lettres et une écritoire à calumet, qu’heureusement ils avaient eu la précaution de prendre au Comité de salut publie, assis sur quatre chaises de paille, en face de quelques bûches mal allumées, le tout emprunté au concierge Dupont, — qui croirait que c’est dans cet équipage que les membres du gouvernement, après avoir examiné toutes les difficultés, je dirai plus, toute l’horreur de leur situation, arrêtèrent qu’ils feraient face à tous les obstacles, qu’ils périraient ou qu’ils sortiraient la France de l'abîme où elle était plongée. »
Les cinq directeurs se partagèrent le travail suivant leurs aptitudes. Barras se chargea de la police et de la représentation extérieure ; La Révellière, de l’éducation, des sciences.
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lettres et arts, des manufactures; Reubell, de la justice, des finances, de la diplomatie; Letourneur, ancien officier d’artillerie, de la marine et des colonies; Carnot, des opérations militaires. Les divers ministres avaient à leur rendre compte.
La politique des cinq Directeurs était celle que réclamait la situation du pays : défendre la République contre les royalistes, maintenir l’ordre contre les anarchistes, déshabituer le pays des procédés de violence, faire succéder au gouvernement révolutionnaire un régime de légalité et de liberté, rendre à la France une vie normale et régulière.
La composition des deux Conseils prêtait au Directoire une grande force : la politique qu’il voulait faire prévaloir était précisément celle que la majorité de la Convention avait défendue depuis thermidor; or le pouvoir législatif nouveau sortait, comme le pouvoir exécutif, de cette majorité ; ils étaient issus de la même situation et s’inspiraient des mêmes principes. Les deux tiers élus par la Convention se composaient d’hommes des anciens partis républicains, soit montagnards modérés, soit girondins, qui, partis de points différents, avaient fini par unir leur politique. Ils avaient une répugnance égale pour le rétablissement de la royauté et pour le retour au régime terroriste. Presque tous, en janvier 1793, avaient voté la culpabilité de Louis XVI. Enfin ils étaient attachés par leurs intérêts matériels, beaucoup par des propriétés récemment acquises, au maintien de l’ordre nouveau. 11 y avait là une certaine moyenne d’opinion sur laquelle un gouvernement modéré pouvait s’appuyer.
Le tiers issu des récentes élections comptait dans ses rangs beaucoup de royalistes avoués, comme Vaublanc, un des hommes du 13 vendémiaire, comme Job Aymé, un des insurgés de Montbrison, comme Mersan et Lemerer, agents secrets de Louis XVllI, un plus grand nombre encore de royalistes constitutionnels, comme Barbé-Marbois, Fastoret,
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Portalis, mais qui ne se sentaient pas assez forts pour manifester leurs vrais sentiments.
La guerre de Vendée finissait à ce moment : Hoche, par les égards qu’il témoignait au culte catholique, par le désarmement méthodique des villages, avait ramené le paysan aux travaux de l’agriculture. Au printemps de 1796, Stofflet et Charette, pris les armes à la main, avaient été fusillés l’un à Angers, l’autre à Nantes. Hoche pacifia ensuite la Bretagne par les mêmes procédés et purgea le pays des chouans de Cadoudal.
L’armée de l’Ouest, forte de 80000 hommes, restait maintenant disponible contre l’Angleterre. En décembre 1796, Hoche faisait la première tentative de débarquement en Irlande ; les vents contraires dispersèrent la flotte, et Hoche, arrivé presque seul dans la baie de Bantry, fut contraint de se rembarquer. Convaincu que c’était en Irlande qu’il fallait frapper l’Angleterre, il écrivait au général Hédouville : « Ma fortune me menât-elle avec mon armée aux portes devienne, comme je l’espère, je la quitterais encore pour aller à Dublin, et de là à Londres. »
Pichegru, dont le quartier général était à Manheim, commandait l’armée de Rhin-et-Moselle, Jourdan commandait l’armée de Sambre-et-Meuse. Jourdan passa le Rhin près de Dusseldorff (6 septembre 1795), remonta le fleuve sur la rive droite afin d’opérer sa jonction avec Pichegru et reprendre Mayence. Pichegru, exécutant sa criminelle convention avec le prince de Condé, fit tout ce qu’il fallait pour détruire les deux armées françaises. 11 se fit battre volontairement à Heidelberg et repassa le Rhin précipitamment, abandonnant Jourdan qui, resté seul sur la rive droite, faillit être anéanti. Les Français perdirent par ces combinaisons perfides près de 20 000 hommes tués, blessés ou prisonniers. Pour gagner du temps afin de se concerter avec Condé et livrer Huningue aux Autrichiens, Pichegru conclut un armistice (31 décembre 1795)..
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Le Directoire, sans avoir encore la preuve de sa trahison, le destitua et le remplaça par Moreau.
Jourdan et Moreau reprirent l’offensive : le premier fjanchit le Rhin et traversa toute la Franconie; le second passa le Rhin près de Kehl et arriva sur le Danube. Jourdan devait donner la main à Moreau, et Moreau à Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, de manière à faire converger les trois armées sur Vienne. L’archiduc Charles devina le projet : il se jeta avec loiites ses forces sur Jourdan, le battit et l’obligea à repasser le Rhin ; puis il revint sur Moreau, qui fut également obligé de rétrograder et qui opéra, à travers la Forêt Noire et le Val d’Enfer, une retraite imposante (septembre 1796). Au printemps de 1797, Jourdan ayant été remplacé par Hoche, les deux armées françaises passèrent de nouveau le Rhin ; elles allaient se réunir en Franconie pour marcher sur Vienne, lorsqu’elles apprirent que Ronaparte avait signé avec l’Autriche les préliminaires de Leoben. Voyons ce qui s’était passé, pendant ces dix-huit mois, à l’armée d’Italie.
Bonaparte, en avril 1796, avait franchi les Alpes : par les combats de Montenotte, Dego , Millesimo , Mondovi, il sépara l’armée sarde de l’armée autrichienne, força le roi de Sardaigne à signer l’armistice de Cherasco (^28 avril), puis la paix de Paris (18 mai), par laquelle il cédait à la France Nice et la Savoie, et nous laissait occuper ses forteresses de Ceva, Tortone et Alexandrie.
La victoire de Lodi livre à Bonaparte presque toute la Lombardie; il fait son entrée dans Milan (14 mai), et achève de rejeter l’armée autrichienne dans le Tyrol. Il conclut des armistices avec les ducs de Parme et de Modène, oblige le sénat de Venise et celui de Gênes à lui donner des garanties, impose au pape une contribution de 21 millions, détache en Toscane une division qui occupe Livourne. Il fait trembler les princes et les républiques aristocratiques de l’Italie et en tire près de cin-
quante millions qui lui permettent d’équiper son armée, et d’envoyer des fonds au Directoire.
Pour être le maître de l’Italie, il lui restait à prendre Mantoue : Bonaparte en fît le siège. Afin de sauver cette forteresse, Wurmser, le meilleur général de l’Autriche, descendit en Italie; mais, battu à Lonato, Castiglione, Saint-Georges, il fut lui-même obligé de s’enfermer dans Mantoue. Alvinzi, qui accourut à son tour pour le débloquer, fut battu à Arcole, à Rivoli, à la Gorona. Alors Wurmser, qui avait nourri avec de la viande de cheval son armée affamée, capitula et rendit Mantoue avec 15 000 prisonniers et 350 canons. Le pape, pendant ce long siège, avait fait des armements : quand Mantoue fut prise, il trembla et demanda la paix. Elle lui fut accordée à Tolentino, moyennant 30 millions, la cession définitive d’Avignon, celle de Bologne, Ferrare, Ancône et de toute la Romagne, qui furent réunies à la République cisalpine (19 février 1797).
L’archiduc Charles, après ses succès sur Jourdan et Moreau, é(ait revenu en Italie pour barrer à Bonaparte la route de Vienne. 11 fut battu sur le Tagliamento, au col de Tarwis et à Neumark. Les Français n’étaient plus qu’à vingt-cinq lieues de Vienne lorsque l’empereur François demanda un armistice et signa les préliminaires de Leoben sur les büses suivantes : cession à la France de la Belgique et des possessions autrichiennes sur la rive gauche du Rhin; cession de la Lombardie, qui déjà formait la république cisalpine. Il était convenu que l’Autriche recevrait une compensation territoriale : ce fut aux dépens de Venise qu’elle l’obtint.
Pendant que Bonaparte s’enfonçait dans les provinces autrichiennes, de graves événements s’étaient passés en Vénétie. A Venise même et dans les villes principales, la bourgeoisie et le peuple étaient gagnés aux idées françaises; mais le sénat, c’est-à-dire l’oligarchie des nobles, qui s’appuyait sur les populations ignorantes des cam-
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pagnes et contenait parla terreur les libéraux, était Tallié secret de la coalition. Sur la fausse nouvelle d une défaite de Bonaparte, il appela dix régiments d’Esclavons et souleva les paysans : les convois de l’armée française furent interceptés par des bandes furieuses; nos blessés et nos malades massacrés dans les hôpitaux. Quand on sut que Bonaparte, loin d’avoir éprouvé une défaite, était au contraire victorieux et dictait la loi à l’Autriche, l’aristocratie vénitienne s’empressa de désarmer, s’humilia devant le conquérant et envoya des députés implorer la paix. Bonaparte les repoussa durement : « Le sang de mes frères d’armes sera vengé, écrivit-il au sénat; je serai un Attila pour Venise. » Les libéraux vénitiens, n’espérant plus sauver l’indépendance de leur ville qu’en renversant le gouvernement de l’aristocratie, s’insurgèrent contre le doge et le sénat, les forcèrent à abdiquer, amenèrent, sur des barques, à travers la lagune, les régiments français et les firent entrer dans Venise (16 mai). Ils espéraient pouvoir, sous la protection de Bonaparte, constituer la république démocratique de Venise. Leur attente devait être cruellement trompée.
Une révolution analogue éclata à Gênes, où le peuple renversa également le doge et le sénat et proclama la République ligurienne (juin 1797).
L’Angleterre elle-même, effrayée de nos succès, menacée en Irlande d’une descente des Français, tremblant de voir proclamer une république irlandaise, mise en péril par la révolte de ses propres marins, cernée par ses flottes insurgées comme par une « république flottante », demanda la réunion d’un congrès à Lille pour y traiter de la paix.
Le fruit de tant de victoires était compromis par le fâcheux état des finances : comme on avait émis pour 24 milliards d’assignats, ils étaient tombés au centième de leur valeur nominale : le gouvernement était obligé de les accepter comme argent comptant; quand on lui devait 1000 francs, en réalité il en percevait 10. Pour relever
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l’assignat, le Directoire émit des mandats terntoriauxj ainsi nommés parce qu’on pouvait s’en servir pour payer les biens nationaux. On en émit pour deux milliards quatre cent mille francs, dont un tiers consacré à acheter les assignats au trentième de leur valeur. La planche aux assignats fut brisée.
Ce qu’il y avait de rassurant, c’était le grand élan de travail et de production qui se manifestait dans le pays, au sortir de crises si terribles, et qui allait refaire la richesse nationale. Le peuple, qui avait si longtemps déserté les ohamps ou les ateliers pour la place publique ou les clubs, revenait à ses travaux. Déjà commençait à se faire sentir l’action bienfaisante des mesures décrétées sous la Révolution : abolition des maîtrises et jurandes, morcellement des propriétés, affranchissement de la terre, liberté industrielle et commerciale. Si la paix eût pu se rétablir, la prospérité nationale eût pris un essor prodigieux.
Les luttes religieuses semblaient sur le point de prendre fin. Le Directoire, après la Convention, avait proclamé la liberté des cultes. Dans les cinq années de son administration, 40 000 églises se rouvrirent; il n’est donc pas vrai que Bonaparte ait absolument rétabli le culte catholique. Seulement l’ancienne religion avait cessé d’être religion d’État : les manifestations extérieures, les sonneries de cloches restaient interdites; le ministre du culte n’était plus payé que par les fidèles; toutes les religions jouissaient de la même liberté, et l’on ne permettait pas au prêtre réfractaire de molester le prêtre constitutionnel, pas plus que le pasteur protestant. Certaines églises, comme Notre-Dame, à Paris, servaient en même temps à deux cultes : le culte catholique constitutionnel et celui des théophilanthropes, qu’encourageait un membre dn Directoire, La Révellière, et qui s’inspirait des doctrines de Rousseau sur l’Être suprême.
Malheureusement les partis politiques n’avaient pas désarmé. Au club du Panthéon se réunissaient Babeuf et
la société des Égaux, Pour assurer ravènement du « bonheur commun », iis projetaient de renverser le gouvernement, de le remplacer par une Convention uniquement composée de Montagnards et de faire revivre la constitution de 1793. Leur club fut fermé; mais les Egaux continuèrent à se réunir secrètement pour pleurer Robespierre et déclamer sur « la servitude du peuple ». Ils avaient gagné la police, presque entièrement composée d’anciens robespierristes, et qui fermait les yeux sur ces conciliabules. Le nombre des adeptes fut bientôt d’environ 17 000; alors Vadier, Amar, Ghoudieu, Ricord, Rossignol et autres terroristes constituèrent le « comité insurrectionnel de salut public » . Ils entretenaient des intelligences au camp de Grenelle et comptaient entraîner les soldats. Le 10 mai, Babeuf est arrêté; le Directoire publie ses papiers; cette révélation jette l’effroi parmi les propriétaires. Le 10 septembre, pour délivrer leur chef et réaliser ses plans, sept ou huit cents conjurés essayèrent de surprendre le Luxembourg, qu’ils trouvèrent gardé, puis de soulever le camp de Grenelle, où ils espéraient trouver des complices. Contre leur attente, ils y furent reçus à coups de sabre par les dragons et laissèrent entre leurs mains nombre de prisonniers que le Directoire traduisit devant des commissions militaires. Trente-huit accusés, dont trois membres de la Convention, furent passés par les armes. Babeuf fut condamné à mort, avec un de ses adeptes , par la haute cour de Vendôme.
A quelque temps de là, une tentative semblable fut faite, sur ce même camp de Grenelle, par le parti contraire : l’abbé Brothier et deux autres conspirateurs, membres de V Agence royale de Paris, furent pris; ils ne furent condamnés qu’à la détention.
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