‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 59 sur 73 · LE 18 FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

LE 18 FRUCTIDOR

A part cette écliauffourée, le parti royaliste, depuis Quiberon et le 13 vendémiaire, avait renoncé à la lutte armée. Il comptait arriver plus sûrement à renverser la République par lez moyens légaux. Aux élections de mai 4797, bien mieux organisé que ses adversaires, il ne négligea rien pour gagner ou intimider les votants. Les compagnies de Jéhu et du Soleil, les chauffeurs de l’Ouest, les Verdets du Rhône, les Rarbets des Alpes se remirent en campagne. Soixante mille émigrés et une multitude de prêtres réfractaires étaient rentrés en France et se livraient à une propagande effrénée. Ils chassaient les patriotes des assemblées primaires, distribuaient des proclamations de Louis XVIIL et annonçaient ouvertement le rétablissement de la royauté. Le résultat de ces manœuvres fut l’élection de près de 250 députés royalistes, parmi lesquels le traître Pichegru, le général Willot et Imbert-Colomès, tous deux agents du prétendant^ Camille Jordan, l’avocat du clergé réfractaire. Arrivés à Paris, ces députés fondèrent le club de Clichy, rallièrent autour d’eux la jeunesse dorée et les habitués des hais de victimes, réunions où l'on dansait en habits de deuil, où l’on n’accueillait que ceux qui affirmaient avoir perdu des parents pendant la Terreur et où l’on se saluait par un geste brusque de la tête, comme si elle eût été frappée par le couperet de la guillotine.

Grâce aux élections nouvelles, la majorité se trouva changée dans les deux Conseils : Pichegru fut élu président des Cinq-Cents, Rarbé-Marbois, président des Anciens. Le sort ayant désigné Letourneur pour sortir du Directoire, il y fut remplacé par Barthélemy, un des négociateurs du traité de Bâle, secrètement acquis à Louis XVIIl.

La nouvelle majorité dans les deux Conseils s’empressa de rapporter les lois qui excluaient des fonctions publi-

ques les parents d'émigrés et punissaient de la déportation les prêtres réfractaires. Elle amnistia les habitants de Toulon qui avaient livré la ville et la flotte aux Anglais. Pourtant, lorsque Camille Jordan demanda qu’on abolît le serment civique imposé aux prêtres, sa motion fut repoussée par 210 voix contre 204. 11 ne faut pas croire que cette faible majorité de 6 voix fut acquise au gouvernement : beaucoup de députés, parmi les plus ardents pour le rétablissement de la royauté, encore imbus des opinions voltairiennes, ne voulaient rien faire pour le clergé ; c’est grâce à eux qu’une autre motion de Jordan, tendant à rendre aux prêtres le droit de sonner les cloches, fut repoussée : il n’y gagna que le surnom de Jordan-Carillon ou Jordan-les-Cloches. L’ordre politique n’en était pas moins menacé, et le danger parut même si grave que les constitutionnels de 1791 crurent devoir se rapprocher des républicains et fonder avec eux le club de Salm.

Les royalistes se proposaient de désorganiser la gendarmerie, à un moment où les attentats se multipliaient contre les personnes et les propriétés, et de réorganiser la garde nationale sur un plan à eux, qui leur eût assuré la revanche de vendémiaire. Ils ne se donnaient pas la peine de cacher leurs espérances : dans les départements de l’Est on racolait des soldats pour l’armée du roi; c’est le moment où Fauche-Borel, agent de Louis XVIII, s’installait à Strasbourg, distribuait des montres d’or aux officiers de l’armée de Moreau, et, dans des pâtés de foie d’oie, envoyait aux Autrichiens des renseignements militaires. Imbert-Colomès s’étonnait publiquement qu’on lui fît un reproche de correspondre avec « le Roy ». Les violences recommençaient, en province, contre les acquéreurs des biens nationaux, à Paris, contre ceux qu’on appelait les terroristes^ c’est-à-dire contre les républicains de toutes nuances. Louvet, l’ancien membre de la Gironde à la Convention, proscrit au 31 mai, qui vivait maintenant d’une petite librairie au Palais-Royal, était tous les jours, ainsi

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que sa femme, en butte à de sanglants outrages. Les charivaris qu’on lui donnait s’entendaient dans tout le quartier. « Le nom de républicain, raconte Thibaudeau, prononcé avec respect, avec effroi dans l’étranger, était chez nous un terme de mépris, un titre de proscription. » Les meurtres étaient si fréquents dans les départements, que l’on dut voter une loi sur la responsabilité des communes. Et Camille Jordan allait répétant : « Des assassinats ! mais il y en a fort peu, il n’y en a pas! »

Tout ce que le parti royaliste comptait d’hommes de main, anciens gardes du corps, anciens gardes constitutionnels, peut-être cinq mille chouans ou émigrés, étaient accourus à Paris. On y rencontrait La Rochejacquelein et le prince de Polignac, tandis qu’on signalait près de Lyon la présence du prince de Condé. Le gouvernement républicain était comme entouré d’une armée ennemie : or les faubourgs, depuis les journées de germinal et de prairiaR étaient désarmés, et la constitution interdisait aux troupes régulières d’approcher de Paris à moins de soixante kilomètres. C’était ce rayon de soixante kilomètres qui formait ce qu’on appelait le cercle constitutionnel.

La situation du Directoire était d’autant plus critique qu’il était divisé : non seulement Barthélemy était acquis à la réaction, mais Carnot servait la même cause en affectant de répéter qu’il n’y avait aucun danger. Il peuplait les administrations de jeunes royalistes. Une transformation si prodigieuse s’était opérée en lui, que cet ancien membre du Comité de salut public, qui avait signé la mort du roi, la proscription des Girondins et toutes les mesures de la Terreur, devenait justement suspect à La Révellière, un ancien Girondin, proscrit par lui au 31 mai.

Les deux Conseils faisaient au Directoire une guerre acharnée, critiquant avec violence sa politique étrangère et ses expédients de finances, lui refusant les crédits nécessaires à la défense nationale et annonçant hautement l’intention de « l’affamer » . Ils avaient pour eux les ministres

de la guerre et de l’intérieur et celui de la police, Cochon de Lapparent, une créature de Carnot; ils exigeaient le renvoi des autres ministres, dont le seul crime était d’être fidèles à la République.

Le Directoire se garda bien de céder aux injonctions des Conseils : il garda les ministres qui lui étaient dévoués et destitua les autres. Sotin, nommé ministre de la police, put alors révéler au gouvernement tous les dangers qui l’entouraient et qu’avait soigneusement dissimulés son prédécesseur. Il lui montra Paris plein de chouans et de Vendéens, nos armées travaillées par les agents royalistes, Pichegru trahissant la République au profit de Louis XVIII, un double complot prêt à éclater dans Paris et aux frontières. C’est à ce moment que Moreau, qui possédait depuis longtemps les preuves de la trahison de Pichegru, notamment sa correspondance avec d’Antraigues, se décida à les envoyer au Directoire.

La Révellière, en découvrant tout à coup l’étroite relation qui existait entre le complot des Conseils et le complot de Pichegru, fit une dernière tentative auprès de Carnot. Lui, l’ancien proscrit, il rappela à l’ancien terroriste tout ce qu’il avait souffert par lui, le suppliant de sacrifier comme lui ses sentiments personnels au salut de la République, et de ne pas se livrer à un parti qui voulait le déshonorer en perdant la patrie. Toutes ses supplications restèrent inutiles.

Alors Barras, voyant qu’on ne pouvait plus compter sur Carnot, écrivit secrètement aux généraux, à Hoche et à Bonaparte. Les armées dans lesquelles s’étaient fondus les volontaires de 1792 et les réquisitionnaires de 1793 avaient gardé toute la ferveur républicaine: le tutoiement et l’appellation de citoyen s’y étaient conservés. Ces soldats, partis pour défendre les Droits de l’homme, la liberté, le champ de leur père, apprenaient avec indignation les nouvelles de France : le retour des émigrés, la chasse aux patriotes, les proprié-

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laires assassinés, les femmes insultées par les habitués du club de Clichy.

Leurs inquiétudes se font jour dans cette lettre de Bonaparte au Directoire : « N’est-il donc plus en France de républicains? Après avoir vaincu l’Europe, serons-nous donc réduits à chercher quelque coin de terre pour y terminer nos tristes jours? Vous pouvez d’un seul coup sauver la République et deux cent mille têtes qui sont peut-être attachées à son sort : vous pouvez conclure la paix en vingt-quatre heures. Faites arrêter les émigrés; détruisez l’influence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journalistes vendus à l’Angleterre et plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat... A quoi sert que nous remportions des victoires.^ Les menées de l’intérieur annulent tout et rendent inutile le sang que nous versons pour la patrie. »

Les adresses envoyées au Directoire par les soldats s’inspiraient des mêmes sentiments : « Tremblez, royalistes, écrivaient les soldats de l’armée d’Italie. De l’Adige à la Seine, il n’y a qu’un pas. Tremblez ! vos iniquités sont comptées, et le prix en est au bout de nos baïonnettes. » — (( C’est avec indignation, portait l’adresse de l’état-major, que nous avons vu les intrigues du royalisme vouloir menacer la liberté. Nous avons juré, par les mânes des héros morts pour la patrie, guerre implacable à la royauté et aux royalistes... Qu’ils se montrent, les royalistes, et ils auront vécu. »

Hoche adressait à l’armée de Sambre-et-Meuse cet ordre du jour: (( Amis! Vous ne devez pas encore vous dessaisir de ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire. Peut-être aurons-nous à assurer la tranquillité de l’intérieur que des fanatiques et des rebelles aux lois républicaines essayent de troubler. » Hoche fut appelé à Paris par le gouvernement. On avait voulu le nommer ministre de la guerre, mais il n’avait pas l’âge

requis par la loi. H vint montrer aux chouans, aux émi-* grés, aux complices de l’Angleterre, leur vainqueur de Quiberon. Vainement ils poussèrent la furetir jusqu’à faire tirer sur lui, à mutiler ses chevaux pendant la nuit : il les brava froidement. Sur son ordre, s’étaient ébranlés quatre régiments de chasseurs, 6000 hommes d’infanterie et 1000 canonniers détachés de l’armée de Sambre-et- Meuse : son lieutenant Richepanse osa même franchir la limite constitutionnelle et amener ses troupes jusqu’aux portes de Paris. Les Conseils protestèrent et ordonnèrent une enquête : elle fut conduite par Delarue, un des chefs de la conspiration royaliste ; peu s’en fallut que Hoche ne fût mis en accusation. Devant ces manifestations le Directoire hésita : il renvoya Hoche et ne garda que Chérin, son chef d’état-major.

De son côté, Bonaparte avait envoyé à Paris son aide de camp Lavalette, puis Augereau, le vainqueur de Castiglione, puis Bernadette, son intime confident. Lavalette apportait de nouveaux papiers saisis sur d’Antraigues. La Révellière, voulant s’appuyer à la fois sur l’armée de Sarnbre-et-Meuse et l’armée d’Italie, fît nommer Chérin commandant de la garde directoriale, et Augereau commandant de la dix-septième division militaire, c’est-à-dire des troupes chargées de protéger Paris.

Pendant que le Directoire prenait ces précautions, dans le camp des royalistes, Pichegru et Willot discutaient un plan qui consistait à enlever par un coup de main les trois directeurs républicains. Ils avaient déjà 1500 hommes tout prêts et comptaient, au premier signal, en assembler 10 000. D’autres conjurés voulaient différer, attendre les élections de 1798, qui, à ce qu’ils espéraient, assureraient la victoire légale du parti. Ce furent les impatients qui l’emportèrent : brusquement ils proposèrent la réorganisation de la garde nationale et la firent voter par les Conseils. Ce vote permettait aux milices rebelles de vendémiaire de se reformer impunément sous la protection des lois.

A. RAMBAUD

J.e 18 fructidor, Arrestation de Piehegru.

Le gouvernement comprit qu’il était perdu s’il hésitait encore. Le lendemain de ce vote des Conseils , le 18 fructidor au matin, les régiments cantonnés autour de Paris entrèrent dans la ville. Augereau, leur chef, se rendit aux Tuileries, se trouva dans la cour du Carrousel en face de la garde des Conseils, forte d’un millier d’hommes. « Êtesvous républicains? » demanda-t-il aux grenadiers. Les cris de « Vive Augereau! Vive le Directoire! Vive la République 1 » lui répondirent. Il pénétra dans le palais et y procéda à l’arrestation de Pichegru , Willot et autres conjurés. Des proclamations affichées dans tout Paris annoncèrent au peuple la trahison de Pichegru. Les pièces qui prouvaient son crime furent imprimées et répandues à profusion (4 septembre 1797)

Le Directoire convoqua aussitôt la minorité républicaine des Anciens à l’École de médecine et celle des Cinq-Cents à rOdéon, ne voulant pas, disait le message, « compromettre la sûreté publique et celle des représentants fidèles en les laissant confondus avec les ennemis de la patrie dans l’antre des conspirations ». Ces deux assemblées sanctionnèrent toutes les mesures prises par le gouvernement : l’annulation des élections dans cinquante-trois départements, l’institution de tribunaux extraordinaires pour réprimer la Terreur blanche, la déportation de quarante-deux membres des Cinq-Cents, de douze membres des Anciens, des deux directeurs Barlhélemy et Carnot, des chefs de Y Agence royaliste et d’un grand nombre de propriétaires ou rédacteurs de journaux monarchistes. Il fut enjoint aux émigrés rentrés en France d’en sortir dans les trois jours sous peine de mort; la loi qui rappelait les prêtres déportés fut rapportée ; celle qui excluait des fonctions publiques les parents d’émigrés fut renouvelée ; le décret sur la réorganisation de la garde nationale fut cassé et la liberté de la presse suspendue pour un an.

Le parti royaliste ne put se relever du coup de fructidor ; il ne devait reparaître qu’en 1814 avec l’invasion.

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Sa victoire en 1797 eût amené la destruction totale des institutions et des intérêts créés par la Révolution et l’extermination du parti républicain: sa victoire en 1814 ne réussit même pas à ébranler l’ordre de choses consacré par vingt-huit années de Révolution, organisé par le Code civil, sanctionné par la gloire militaire et par les traités avec l’Europe. En ajournant de dix-sept années les espérances des royalistes, la journée du 18 fructidor les rendit à jamais irréalisables ; car pendant ce temps la Révolution enfonça de si profondes racines dans le sol français qu’aucune réaction ne put l’en arracher.

Si l’on veut apprécier le coup d’État exécuté par le Directoire, il faut se souvenir que la constitution ne laissait aucune issue légale au conflit entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, puisqu’elle ne donnait ni aux Directeurs le droit de dissoudre les Conseils, ni aux Conseils le droit de déposer les Directeurs. En l’absence de tout moyen légal, il restait à décider si le coup d’État serait exécuté par les royalistes contre la République, ou par le gouvernement contre les conspirateurs. Les royalistes, au lieu de se renfermer dans une opposition constitutionnelle, avaient faussé les élections par la Terreur blanche, préparé ouvertement l’armement des partisans de la monarchie, organisé le guet-apens de Pichegru et Willot contre les Directeurs ; enfin leur complot contre la République se compliquait d’intelligences avec l’ennemi et de trahison envers la patrie.

Le Directoire se montra plus clément envers les conspirateurs de fructidor qu’il ne l’avait été pour les complices de Babeuf. La plupart des déportés n’allêrent pas plus loin que l’île de Ré ou l’île d’Oléron. On laissa Carnot s’échapper. Quinze condamnés seulement, parmi les plus compromis, furent envoyés à Cayenne. Encore, le plus coupable de tous, Pichegru, réussit-il à s’enfuir de Sinnamary : deux ans après, nous le retrouverons guidant les armées russes contre la France.

inSTUlUE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

EXPANSION DE LA RÉVOLUTION AU DEHORS: RÉPUBLIQUES CISALPINE, LIGURIENNE, ROMAINE, HELVÉTIQUE. — LE 22 FLORÉAL

Les deux Directeurs proscrits ayant été remplacés par François de Neufchâteau et Merlin de Douai, le gouvernement reprit son cours normal. Le Directoire atteignit alors à son maximum de puissance : les révolutionnaires étaient domptés par les exécutions qui suivirent le complot de Grenelle, et les royalistes par la répression de fructidor.

La défaite des royalistes eut en Europe un énorme retentissement. Les libéraux de tous pays, troublés par l’audace de la réaction, par les fanfaronnades des émigrés, par la faiblesse apparente du gouvernement, avaient pu croire un instant que la fin de la République était prochaine. Ce coup de vigueur leur rendit le courage et ranima leurs espérances : de toutes parts leurs mains se tendaient vers la France. Les Irlandais opprimés appelaient une flotte de secours; sur les bords du fihin, les Allemands de Trêves, de Cologne, de Mayence, de Coblentz, essayaient, sous la protection de Hoche, de constituer une république cisrhénane ; en Suisse, les cantons démocratiques se préparaient à secouer le joug des sénats aristocratiques ; en Piémont, à Rome, à Naples, la bourgeoisie conspirait la chute des vieilles tyrannies.

Le 17 octobre, Ronaparte signa la paix de Campo-Formio. Méprisant les ordres formels du Directoire, qui jugeait le peuple vénitien digne de la liberté, il étouffa la république naissante de Venise, fit expier au gouvernement des libéraux les crimes de l’ancien sénat, livra Venise à l’Autriche, en compensation des territoires que celle-ci était obligée de nous céder. Enfin Bonaparte s’emparait des îles Ioniennes, qui avaient appartenu à la république de Venise : situées sur les côtes occidentales de la Grèce et de la Turquie , il espérait s’en faire un point d’appui pour agir plus tard en Orient. Le Directoire, à qui

LE DIRECTOIRE

l’opinion reprochait injustement la rupture des conférences de Lille, dut fermer les yeux sur un acte qui mettait fin à l’existence d’un peuple libre, et qui, de la part du général Bonaparte, était un premier essai de rébellion. A Tolentino déjà, Bonaparte avait tranché du maître : il s’était contenté de la cession des Romagnes au lieu de détruire le pouvoir temporel du pape. Dans toute l’Italie, il avait fait ce qu’on avait reproché à Dumouriez, après la conquête de la Belgique : il s’était contenté de rançonner les couvents, mais s’était bien gardé de mettre en vente les biens d’Église, ce qui aurait assuré l’avenir de la Révolution italienne. L’opinion publique, fatiguée de la guerre, ne voulut voir dans le traité de Campo-Formio que ses résultats immédiats : cession de la Belgique; reconnaissance de nos droits sur la rive gauche du Rhin ; constitution de la Lombardie et des Romagnes en République cisalpine; acquisition des îles Ioniennes.

En même temps que par la paix comme par la guerre, par les traités comme par les victoires, Bonaparte grandissait ainsi, déjà menaçant pour la liberté, la mort décimait la génération des jeunes chefs républicains : en 1796, Marceau, à vingt-sept ans, avait été tué près d’Altenkirchen; en 1797, Hoche, à vingt-huit ans, mourait à son quartier général de l’armée d’Allemagne.

Le Directoire ne se rendait pas compte des dangers que faisait déjà courir à la République le système de propagande armée et de guerres continuelles. Entraîné par l’ardeur des soldais, l’ambition des généraux, les appels désespérés des libéraux, partout persécutés en haine de la France, il en revenait à la politique audacieuse que la Gironde avait autrefois inaugurée, mais qui, dans l’affaiblissement très sensible de l’esprit républicain et le progrès de l’esprit militaire, était bien plus dangereuse qu’en 1792. 11 voulait, comme pour prendre sa revanche sur les alliés de Pichegru, étendre au delà de nos frontières les conséquences de la victoire du 18 fructidor.

A Rome, des rixes avaient éclaté entre la bourgeoisie et les troupes pontificales ; celles-ci poursuivirent leurs adversaires jusque dans le palais de l’ambassadeur de France, Joseph Bonaparte, et, sous ses yeux, égorgèrent le général Duphot. Pour châtier ce crime contre le droit des gens, le Directoire enjoignit à Berlhier, qui commandait l’armée d’Italie, de marcher sur Rome. L’armée française occupa le château Saint-Ange, la vieille forteresse papale : les démocrates réunirent le peuple sur le Forum et proclamèrent la République romaine (15 février 1798). On attacha la cocarde tricolore à la statue de l’empereur Marc-Aurèle, et le drapeau de la France nouvelle flotta sur les monuments qui parlaient aux Romains de leurs gloires passées.

La cour pontificale Feignit de céder aux circonstances, affecta même une tendresse inattendue pour la nouvelle république : nombre de cardinaux assistèrent au Te Deum qui célébra l’affranchissement du peuple romain. Le Directoire ne fut pas dupe de ces démonstrations : il fit enlever le pape Pie VI, qui fut conduit à Pise, puis à Valence en Dauphiné, où il mourut l’année suivante. La Révolution exerçait enfin sa justice sur cette cour pontificale qui avait été pour nous un ennemi plus acharné que l’Angleterre et l’Autriche, car elle avait encouragé Louis XVI dans sa funeste obstination, interdit au clergé français de prêter le serment civique, excité le schisme et soufflé la guerre civile, et, couverte du sang de Basseville et de Duphot, n’avait cessé de prêcher la croisade contre la France.

En Suisse, le sénat de Berne opprimait les populations de langue française, punissait comme un crime le chant de la Marseillaise, faisait de Berne le quartier général des émigrés et des agents britanniques : les Vaudois s’étant insurgés pour réclamer des droits politiques, le sénat envoya des troupes pour les soumettre. Le Directoire, ne voulant point abandonner ces fidèles amis de la France, fit passer la frontière à nos soldats : aussitôt les campagnes

Procltimalioii d(3 la République romaine (15 février 1798)

de Bâle et d’Argovie, les cantons de Zurich, Lucerne, Schaffhouse, accomplirent leur révolution démocratique. Le sénat de Berne arma 20 000 montagnards ; mais Brune les battit et pénétra dans Berne. Alors le sénat fut dispersé; une diète, réunie à Aarau, décréta une constitution démocratique modelée sur celle de la France, et proclama la République helvétique (12 avril 1798).

Vers cette époque le Directoire, qui avait fait le coup d’État de fructidor contre les royalistes, en fit un autre contre le parti avancé : celui-ci venait de triompher dans les élections de 1798 et allait envoyer aux deux Conseils une majorité de députés gagnés, assurait-on, aux doctrines anarchistes. Le Directoire, usant du droit qu’on lui avait reconnu en 1797 de juger les résultats du scrutin, proposa aux Conseils l’annulation d’une partie des élections. Tel fut le coup d’État du 22 floréal (11 mai), moins violent, mais moins excusable que celui de fructidor, car les « patriotes » ne voulaient que modifier la marche du gouvernement, tandis que les royalistes prétendaient anéantir la Révolution. Le nouveau tiers, après que les élections eurent été recommencées, fut composé presque uniquement de républicains modérés. François de Neufchâteau, qui sortit cette année du Directoire, y fut remplacé par Treilhard.

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