DÉFAITES EN ALLEMAGNE ET EN ITALIE. — LE 30 PRAIRIAL
Le Directoire, qui entendait pousser à outrance la lutte contre l’Europe coalisée, commit une grande imprudence lorsque, à l’instigation de Bonaparte, il envoya hors d’Europe l’élite des armées républicaines et quelques-uns de nos meilleurs généraux, comme Kléber et Desaix. Sous prétexte de préparer une grande expédition contre les îles Britanniques, Bonaparte réunit à Toulon, sous le nom
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a d’aile gauche de l’armée d’Angleterre » , 36 000 soldats et 10 000 marins. Alors commença l’aventureuse expédition d’Égypte : elle ne pouvait aboutir à un résultat sérieux, puisque nous n’étions pas maîtres de la mer. Bonaparte sortit de Toulon le 19 mai, prit Malte en passant, débarqua à Alexandrie, gagna la bataille des Pyramides le
21 juillet et fit son entrée au Caire. La destruction totale de la flotte à Aboukir (l®** août) rendit stériles toutes ses victoires. Son expédition de Syrie (février-mai 1799), malgré de brillants succès comme la bataille du Mont-Thabor, aboutit à un échec : Bonaparte ne put prendre Saint-Jean-d’Acre que les Anglais défendaient du côté de la mer. Il remporta encore une grande victoire le 25 juillet 1799 sur les Turcs et les Anglais débarqués à Aboukir. L’armée française n’en était pas moins prisonnière dans sa conquête .
Attaquer l’Angleterre au cœur même de sa puissance , créer sur ses flancs une république en Irlande, lui enlever cette île féconde, inépuisable en hommes, qui recrutait les flottes, les armées, les colonies britanniques, eût été une entreprise à peine plus difficile que l’expédition d’Égypte. Bonaparte ayant préféré chercher des aventures en Orient, le Directoire désigna le général Humbert pour une tentative sur l’Irlande. On ne lui donna que 1500 hommes pour la conquête de ce grand pays. Humbert débarqua le
22 août près de Killala, mais fut obligé de capituler le 8 septembre.
Pendant ce temps, une nouvelle coalition se préparait contre la France. Non seulement l’Autriche et ses alliés d’Allemagne reprenaient les armes pour se joindre à l’Angleterre, mais la Russie et la Turquie, si longtemps ennemies, se réconciliaient contre nous ; la cour de Naples et celle de Sardaigne s’associaient à la coalition : 40 000 Napolitains, sous l’Autrichien Mack, envahirent le territoire de la république romaine ; le roi de Naples fit son entrée à Rome. Le Directoire eut une prompte revanche : le 9 décembre 1798, Joubcrt chassa de Turin le roi de
Sardaigne; le 15 décembre, Charnpionnet reprit Rome et marcha sur Naples : le roi Ferdinand se réfugia avec ses trésors sur la flotte anglaise, laissant à ses ministres le soin de défendre la ville ou de traiter avec le vainqueur. A Naples, l’opinion était fort divisée : la bourgeoisie et la partie libérale de la noblesse, comme le prince Carac- :iolo, appelaient les Français. Au contraire le bas peuple, les lazzaroni, fanatisés par les moines, persuadés que les soldats républicains étaient des athées qui en voulaient à saint Janvier, prirent pour chef un des leurs, Michel le Fou, et pendant trois jours défendirent la ville avec acharnement. Lorsque les libéraux eurent livré à Charnpionnet le fort Saint-Elme, dont le canon décima les lazzaroniy Michel le Fou demanda à traiter, posant comme unique condition que l’on respecterait saint Janvier. Charnpionnet rendit à ce saint des honneurs extraordinaires, lui fit don d’une mitre enrichie de diamants, et assista avec tout son état-major au miracle annuel de la liquéfaction du sang de saint Janvier. Le royaume fut érigé en République parthénopéenne (23 janvier). Les montagnards des Abruzzes, royalistes fanatiques, restèrent seuls en insurrection.
Cette conquête nouvelle, en étendant nos opérations, accroissait nos dangers. Nous avions à nous défendre sur une ligne qui allait du Zuyderzée, en Hollande, au golfe de Tarente en Italie, à protéger à la fois les républiques batave, helvétique, cisalpine, ligurienne, romaine, parthénopéenne. Or à 350000 émigrés, Anglais, Allemands, Autrichiens, Russes, Turcs, nous n’avions à opposer que 170 000 hommes répartis en cinq armées : celle de Hollande sous Brune, celle d’Allemagne sous Jourdan, celle d’Helvétie sous Masséna, celle de la haute Italie sous Schérer, celle de Naples sous Macdonald, qu’on avait donné pour successeur à Charnpionnet.
C’est alors que Jourdan fit décréter la levée de 200 000 hommes et établit la conscription comme loi militaire de la France. C’était la troisième forme donnée, depuis la
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Révolution, au recrutement de nos armées: en 1792, les enrôlements volontaires; en 1795, la réquisition; en 1799, la conscription.
Les débuts de la campagne furent partout malheureux. Jourdan, vaincu à Stokach, dut rétrograder sur le Rhin (22 mars). Schérer fut battu par les Autrichiens à Magnano sur TAdige (5 avril) et céda le commandement à Moreau.
Un nouvel ennemi vint fondre sur cette malheureuse armée d’Italie ; l’empereur de Russie, Paul P’f, avait envoyé « contre les athées et impies Français » le feld-maréchal Souvarof (ou plutôt Souvorof), le vainqueur des Turcs et des Polonais, tout sanglant des massacres d’Ismaïl et de Praga. La réaction espérait bien qu’il traiterait de même les Français : une joie impie éclata parmi les émigrés et les royalistes de l’intérieur. Le généralissime russe annonçait que d’Italie il se rendrait en Bourgogne et de là à Paris. Aussi fut-il le héros du jour : à Paris, la jeunesse dorée ne portait plus que le chapeau à la Souvarof et les bottes à la Souvarof.
Souvarof accourut dans la haute Italie et renforça l’armée autrichienne de 60 000 Russes prêts à mourir pour Dieu et pour le tsar. L’Autriche crut n’avoir plus rien à ménager : ses hussards assassinèrent les plénipotentiaires français au congrès de Rastadt : deux d’entre eux, Bonnier et Roberjot, furent tués; le troisième, Jean Debry, laissé pour mort. L’armée brûlait de venger ce nouveau crime contre le droit des gens ; mais Moreau n’avait que 28 000 hommes contre 80 000 Austro-Russes. Battu sur l’Adda à Cassano (27 avril), il fut contraint d’évacuer Milan, emmenant avec lui les Italiens compromis dans la révolution, et les membres du gouvernement cisalpin.
Macdonald avait quitté Naples et se dirigeait à marches forcées sur la haute Italie afin d’opérer sa jonction avec Moreau. Après trois jours de combats sur la Trebbia (du 17 au 20 juin), Souvarof le rejeta en désordre dans les gorges des Alpes. Moreau fut également forcé d’abaa-
m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
donner ses positions. L’Italie était perdue pour nous : les républiques parthénopéenne , romaine, cisalpine furent anéanties. L’Autriche n’entendait rétablir ni le pape, ni le roi de Sardaigne ; elle occupa leurs Etats pour son propre compte. Le roi de Naples fut ramené dans sa capitale par les Anglais; sa femme Caroline , sœur de Marie- Antoinette, exerça d’horribles représailles sur les patriotes. Le prince Caracciolo fut pendu. L’amiral Nelson déshonora le pavillon britannique en l’associant à ces barbaries.
Le gouvernement fut ébranlé par tant de désastres que l’opinion attribuait à sa politique de propagande armée. Pour faire face aux dépenses de la guerre, il avait dû décréter de nouvelles contributions, établir sur les denrées une imposition qui accrut les privations du peuple. L’opération du tiers consolidé, qui réduisait des deux tiers la dette garantie par l’État, sembla une banqueroute partielle, et désespéra une multitude de petits rentiers. Comme les troubles recommençaient dans l’Ouest et dans le Midi, le gouvernement proposa la loi des otages^ qui rendait responsables tous les parents d’émigrés et qui alarma 150 000 familles.
Le mécontentement public encouragea les Conseils, que les élections de 1799 venaient de renforcer dans le sens républicain, à prendre sur le Directoire une sorte de revanche des épurations qu’il leur avait fait subir en fructidor et en floréal. Les révolutionnaires et les modérés s’unirent pour demander compte au gouvernement de sa politique intérieure et extérieure. Reubell, ami de La Révellière, venait d’être remplacé par un ennemi de celuici, Sieyès. Alors Sieyès s’entendit avec Rarras pour arracher à La Réveillière sa démission. « Je cède, dit celui-ci, mais la République est perdue. » Merlin de Douai et Treilhard l’accompagnèrent dans sa retraite. Tel fut le coup d’État du 50 prairial (18 juin 1799).
Le Directoire se trouvait ainsi reconstitué : Rarras, homme sans convictions et sans moralité; Sieyès, décidé à renverser
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la constitution; Roger-Ducos, dévoué à la famille Bonaparte. Deux membres seulement restaient sincèrement attachés à la République et à la constitution : Gohier et le général Moulin.
Tout marchait à un dénouement funeste pour la liberté. En Italie, Joubert, mis à la tête des dernières forces de la France, venait d’être tué à Novi par les Russes (15 août) : les débris de l’armée se dispersèrent dans les cols des AlpeSr Le désastre de Novi semblait un argument de plus pour ceux qui appelaient la dictature; ils établissaient des comparaisons perfides entre les défaites d’Allemagne et d’Italie et les victoires d’Égypte et de Syrie, qui empruntaient à l’éloignement un merveilleux prestige. Les partisans de Bonaparte commençaient à répéter que, seul, le vainqueur des Pyramides pouvait sauver le pays. L’armée d’Helvétie et l’armée de Hollande leur donnèrent coup sur coup deux éclatants démentis.