VICTOIRES DE ZURICH ET DE BERGEN. — LE 18 BRUMAIRE
Masséna, après les revers des armées d’Allemagne et d’Italie, avait dû se retirer en deçà de la ligne formée par la Linth, le lac de Wallenstadt et la Limmat, abandonnant Zurich aux coalisés. Il avait en face de lui une armée autrichienne sous l’archiduc Charles, forte de 36 000 liommes, et une armée austro-russe sous Korsakof, forte de 55 000 hommes. 11 ne pouvait leur en opposer en tout que 60000r et voici que Souvarof, avec 20 000 Russes, accourait par la vallée de la Reuss. Jamais la République n’avait couru un danger si terrible ; une seule bataille pouvait ouvrir aux coalisés la route de Paris. Seulement Souvarof ne devait arriver que lorsque l’archiduc Charles serait en marche pour attaquer Jourdan auprès de Philippsbourg. Masséna épia le moment où l’archiduc était déjà parti et où Souvarof n’était pas encore arrivé : avec 48 000 hommes, il
•'^omba sur les 55 000 hommes de Korsakof, et, après uné bataille de trois jours, leur enleva Zurich et les rejeta hors de Suisse. Pendant ce temps Lecourbe, avec le reste de l’armée, 12 000 hommes, ralentissait la marche de Souvarof. Quand Masséna en eut fini avec Korsakof, il vint rejoindre Lecourbe et avec toutes ses forces retomba sur Souvarof. Le généralissime russe, qui avait promis de ramener Louis XVllI à Paris, eut bien du mal à se tirer •des précipices et des gorges de la Suisse ; les cadavres russes jonchèrent les glaciers du Bragel et du Krispalt ; ^vec 8000 hommes seulement, il put gagner la Bavière. Tous ces combats, qui portent dans l’histoire le nom de bataille de Zurich, avaient duré douze jours, du 25 septembre au 8 octobre.
En Hollande, Brune, avec 25 000 hommes, avait battu les troupes russes et anglaises du duc d’York à Bergen et Kastrikum (du 19 septembre au 6 octobre) , puis leur avait imposé la capitulation d’Alkmaar, à la suite de laquelle elles se rembarquèrent.
Ainsi la bataille de Zurich sauvait la république helvétique et nous garantissait la frontière des Alpes ; celle de Bergen sauvait la république batave et nous assurait la frontière du Rhin. La coalition était non seulement vaincue, mais disloquée. Paul P** accusait de trahison les Autrichiens pour Zurich et les Anglais pour Bergen. 11 rappela « l’invincible Souvarof ».
Le 8 octobre, Bonaparte, que les intrigants appelaient comme un sauveur et qui, après quinze années de guerre, devait laisser la France plus petite que ne l’avait trouvée la Révolution, débarquait à Fréjus.
Le Directoire n’osa pas lui demander de quel droit il abandonnait son armée pour venir, comme avaient fait les Bouillé, les Lafayette, les Dumouriez, se mêler aux luttes des partis Sieyès, qui conspirait la ruine de son propre gouvernement, répétait à ses intimes « Il nous faut une tète et une épée. » La tête, c’était lui, pensait-il ; l’épée, ce
Bataille de Zurich
serait Bonaparte. Deux autres directeurs, Barras et Roger- Ducos, une partie des ministres, Cambacérès à la justice, Fouché à la police, étaient dans le complot. Bonaparte se tint quelque temps sur la réserve pour bien étudier la situation des partis. Ancien client des Robespierre, il avait des amis dans le parti révolutionnaire ; par sa femme, Joséphine, il avait des intelligences dans le parti royaliste. Mais il comprit que les républicains avancés ne l’aideraient pas contre la République et que les royalistes ne travailleraient que pour le roi. Il estima plus facile de tromper les modérés, les indécis, les habiles. Il se rapprocha de Sieyès.
Tous deux s’entendirent sur les préparatifs du coup d’État. On devait effrayer les Anciens en leur annonçant brusquement la découverte d’une grande conspiration jacobine; obtenir d’eux un décret qui transférerait les deux Conseils à Saint-Cloud, loin de Paris et du peuple des faubourgs, au milieu des régiments dévoués à Bonaparte; déférer à celui-ci le commandement de la dix-septième division militaire et la mission de protéger le parlement ; arracher la démission de Gohier et Moulin ; organiser un gouvernement provisoire avec Bonaparte, Sieyès et Roger- Ducos ; abolir la constitution de l’an III et la remplacer par une nouvelle, que Sieyès comptait rédiger suivant ses idées, mais que Bonaparte fît rédiger suivant ses intérêts. Avec de l’argent avancé par le banquier Collot, Bonaparte corrompit un certain nombre de chefs de corps, entre autres le Corse Sébastian!, colonel d’un régiment de dragons, et Jubé, commandant de la garde directoriale.
Tout se passa comme il était convenu. Le 18 brumaire (9 novembre) au matin, Sieyès fit convoquer aux Tuileries le conseil des Anciens; ses acolytes, Cornet, Lebrun,^ Régnier, épouvantèrent l’assemblée du récit d’une conspiration jacobine, ourdie pour massacrer les députés et ré* tablir la Terreur. Le Conseil vota le décret de translation à Saint-Cloud et la nomination du nouveau commandant
LE DIRECTOIRE
de Paris. Bonaparte, qui attendait le résultat dans sa maison de la rue Chantereine (depuis rue de la Victoire), se rendit aux Anciens à la tête d’un brillant état-major, entouré de Berthier, Lefebvre, Moreau, Macdonald, Beurnonville, Sérurier, Lannes, Marmont, Murat, Leclerc. Il n’avait pas convoqué Augereau, et Bernadette, quoique beaufrère de Joseph Bonaparte, avait refusé son concours. A la barre de l’Assemblée, le général Bonaparte jura de défendre « une république fondée sur la vraie liberté », mais il évita soigneusement de prêter serment à la constitution.
Aussitôt Sieyès et Roger-Ducos donnèrent leur démission de directeurs. Barras, après avoir fait quelque résistance, abdiqua, et partit pour la campagne. Seul Gohier et Moulin refusèrent de déserter le poste où les avait placés la constitution. On les retint prisonniers au Luxembourg : Moreau accepta la mission peu honorable de les y garder.
Bonaparte parlait déjà en maître absolu. Il avait dit au secrétaire de Barras : « Qu’avez-vous fait de cette France que j’avais rendue si brillante? Je vous avais laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers. (Il oubliait apparemment les victoires de Zurich et Bergen, aussi bien que ses propres revers en Syrie.) Je vous avais laissé les millions de l’Italie, j’ai retrouvé des lois spoliatrices et partout la misère. Que sont devenus cent mille hommes qui ont disparu du sol français? Un tel état ne peut durer • avant trois ans il nous mènerait au despotisme. » Comme si le coup d’État n’était pas l’inauguration du despotisme militaire!
Le lendemain, 19 brumaire, Bonaparte se rendit à Saint- Cloud : il n’était pas sans inquiétude sur l’accueil que lui feraient les deux Conseils. Celui des Cinq-Cents, indigné de se voir entouré de troupes, décréta que tous ses membres renouvelleraient, sur un appel nominal, le serment de fidélité à la constitution de l’an III : ce qui fut exécuté aux cris de : « La constitution ou la mort ! Point de dictature I A bas le dictateur! »