‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 62 sur 73 · JUMBAUD · texte numérisé non relu

JUMBAUD

•290 HISTOIRE DE LA RÊVOLUTIOIi FRANÇAISE

Bonaparte, en apprenant ce qui se passait aux Cina- Cents, parut soucieux. Beaucoup le croyaient perdu et s attendaient à le voir mis hors la loi. Augereau vint le narguer, lui disant : <( Te voilà dans une jolie position ! )) Fouché lui-même pensait que «les baïonnettes couraient le risque d’être moins puissantes que les toges ».

Bonaparte résolut d’aller d’abord aux Anciens qu’il estimait devoir être plus traitables. Il s’y fit précéder par une fausse nouvelle : la démission de quatre directeurs sur cinq. Puis il entra dans l’assemblée, y tint un discours obscur, entrecoupé, plein d’emphase, annonçant qu’il marchait « accompagné du dieu de la fortune et du dieu de la guerre » . Un député le requit de jurer fidélité à la constitution ; il se tira de la difficulté en s’écriant : « La constitution, vous l’avez violée au 18 fructidor, au 22 floréal, au 30 prairial. La constitution ! Elle a été invoquée par toutes les factions, et toutes l’ont violée... Sauvons les bases sur lesquelles elle repose : la liberté et l’égalité. »

Aux Cinq-Cents, quand Bonaparte entra, et que les députés aperçurent les baïonnettes de ses grenadiers arrêtés aux portes de la salle, une clameur universelle s'éleva, comme celle qui avait anéanti Robespierre. Bonaparte se sentit troublé autant par les cris dont il était assailli que par la conscience de l’acte qu’il venait accomplir. Les députés, avec leurs manteaux rouges et leurs toques de législateurs, l’entourent et lui reprochent son crime. « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu? » lui dit Destrem. ({ Que faites-vous ici, téméraire ? vous violez le sanctuaire des loisl )) lui crie le représentant Bigonet. L’embarras et la pâleur de Bonaparte étaient visibles : il put à peine balbutier quelques mots. Alors un de ses généraux, Lefebvre, entre dans la salle et l’entraîne au dehors.

Le danger était grand pour lui : si les députés avaient montré quelque décision, s’ils avaient décrété hardiment sa mise hors la loi, ils enlevaient les troupes, encore très attachées à la République. Lucien Bonaparte, président

LE DIRECTOIRE

des Cinq-Cents, s’évertue à empêcher l'assemblée de rendre ce décret. Ne pouvant se faire écouter, il dépose sa toge et ses insignes et quitte la salle pour aller rejoindre son frère. Celui-ci le fait monter à cheval : Lucien harangue les troupes et, tournant contre l’assemblée les pouvoirs qu’il a reçus d’elle, usant d’un mensonge audacieux, il accuse ses collègues d’avoir voulu l’assassiner : « Le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que ce Con-

te 18 brumatr**-.

seil est opprimé par la terreur que leur inspirent des représentants à stylet qui menacent leurs collègues et leur présentent la mort.... Ce sont des brigands soldés par l’Angleterre.... Au nom de la loi, je vous confie, soldats, le soin de délivrer la majorité de vos représentants. Que

les baïonnettes les délivrent des stylets Les autres, ce ne

sont plus les représentants du peuple, ce sont les représentants du poignard. Vive la République ! »

Les soldats répètent le cri de « Vive la République ! » mais ils hésitent encore à pénétrer en armes dans Tenceinte où siège la représentation nationale. Alors Lucien, jouant une scène de tragédie, saisit une épée et s’écrie : t Je jure de percer le sein de mon propre frère si jamais il porte atteinte à la liberté des Français! » Alors Leclerc entraîne ses grenadiers et pénètre à leur tête dans la salle. Les soldats poussent dehors les députés, mais en usant de ménagements, fort émus par leurs protestations, cruellement troublés quand un représentant comme Jourdan, le vainqueur de Fleurus, leur disait, à eux les fils de 1792 : a Soldats! que faites-vous? Vous ternissez vos lauriers. » Leclerc, pour étouffer la voix des représentants, ordonne de battre la charge. La salle est évacuée. C’en est fait de la liberté, et ce grand attentat contre la loi inaugure le régime despotique.

Le gouvernement qui eut une fin si misérable au 18 brumaire n’avait pas été sans mérite. Le Directoire fut, à l’intérieur, un essai remarquable du gouvernement libre, compromis par le souvenir d’événements trop récents : les partis extrêmes gardant les passions acharnées de cette époque de lutte, les uns s’obstinant à ne pas voir de salut pour la République hors de la Terreur, les autres se croyant autorisés à venger la Terreur jacobine par la Terreur blanche. Malgré son désir de légalité et de liberté, la situation était trop exceptionnelle pour que le gouvernement lui-même ne fût pas contraint de recourir à des mesures d’exception. Il fit le coup d’État du 18 fructidor contre les royalistes, et celui du 22 floréal contre les Jacobins. Le coup d’État du 30 prairial, qui exclut du gouvernement La Révellière-Lépeaux, l’homme le plus estimable du Directoire, prépara l’attentat militaire qui mit fin a la République. Malgré ces actes illégaux, qui ne s’expli-

LE DIRECTOIRE

quent que trop par les habitudes violentes de l’époque précédente et par la persistance des traditions de Tancien régime, les quatre années du gouvernement directorial n’en furent pas moins une époque de liberté, de grandeur et de prospérité nationales.

A l’extérieur, la politique des grands Girondins, l’expansion des idées révolutionnaires en Europe, fut reprise. La France républicaine accorda son appui à tous les peuples qui voulurent être libres ; un moment elle refit à son image presque toute l’Europe occidentale. Elle renversa les sénats aristocratiques de Berne, de Venise, de Gênes ; elle affranchit l’Italie septentrionale de la domination autrichienne et faillit affranchir l’Irlande de la domination anglaise; elle chassa les rois de Sardaigne et de Naples ; elle vengea sur le pouvoir temporel tout le mal que la papauté avait fait à la liberté. Elle rencontra d’admirables dévouements parmi les patriotes de la Suisse, de l’Italie, de l’Irlande ; elle effraya les cours européennes par une merveilleuse multiplication de républiques : républiques helvétique, cisalpine, ligurienne, romaine, parthénopéenne. Si le Directoire, imprudemment engagé dans de lointaines expéditions en Égypte et en Syrie, éprouva les cruelles défaites d’Allemagne et d’Italie, ses derniers jours furent marqués par une éclatante revanche : les victoires de Masséna à Zurich et de Brune à Bergen assurèrent à la France ses limites naturelles, ses frontières du Rhin et des Alpes que l’Empire allait nous faire perdre.

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