‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 7 sur 73 · L'ARMÉE · texte numérisé non relu

L'ARMÉE

L’armée, même après les réformes de Louvois au dixseptième siècle, reflétait l’inégalité sociale. Les chefs étaient nommés non pour leurs talents, mais pour leurs quartiers de noblesse, par le bon plaisir du roi ou le caprice des favorites : c’est aux choix de Mme de Pompadour que nous sommes redevables des généraux courtisans qui, pendant la guerre de Sept ans, firent battre les Français par les Prussiens. Les grades s’achetaient ou s’obtenaient à la faveur. Sous Louis XV, on vit un enfant de treize ans, le vicomte de Turenne, nommé colonel général de la cavalerie ; le duc de Bouillon était colonel à onze ans ; le duc de Fronsac, à sept ans; les princes du sang, au berceau. C’est seulement à partir de Ghoiseul, en 1758, qu’on exigea sept ans de service comme officier pour devenir colonel.

Une charge militaire, étant vénale comme une charge de juge, était comme elle un objet d’exploitation. Malgré les réformes de Ghoiseul, colonels et capitaines continuaient à vivre sur le soldat, spéculaient sur son habillement, son

armement, sa nourriture, fraudaient sur sa paye, faisaient coucher jusqu’à trois soldats dans un même lit.

Il y avait des écoles militaires, mais elles ne s’ouvraient qu’aux nobles. Les examens desortie étant secrets, c’étaient les plus protégés qui avaient les meilleurs rangs.

Un édit du 22 mars 1781, sous Louis XVI, vint encore aggraver la situation : il exigeait de tout candidat au grade d’officier qu’il fît preuve devant le généalogiste Chérin de quatre générations de noblesse. C’est alors que Jourdan, Joubert, Kléber quittèrent l’armée pour les carrières civiles ou le service étranger. A la veille de la Révclution, Hoche était sergent aux gardes, Marceau, Ney, Augereau, Bernadette, Chanipionnet, Éblé, Friant et beaucoup des futurs généraux de la République et de l’Empire étaient sous-officiers et sans espoir d’avancement.

Dans la marine, on distinguait entre les officiers rouges ou nobles et les officiers bleus ou roturiers ; les premiers ne cachaient pas leur dédain pour les seconds : de là des querelles et des duels nombreux.

Comme il fallait placer les cadets de noblesse, on avait multiplié inutilement les emplois d’officiers. On comptait 60 000 officiers pour une armée de 170 000 hommes. Un régiment de cavalerie comprenait 142 officiers ou sousofficiers et seulement 482 soldats. La situation du soldat était intolérable, surtout depuis que le comte de Saint- Germain, ministre de la guerre, entiché des principes prussiens, avait, en 1774, emprunté aux armées allemandes l’usage des châtiments corporels et recommandé les coups de plat de sabre.

(( La discipline militaire, raconte Moreau de Jonnès, consistait à battre les soldats à coups de canne, de courroies, de plat de sabre, de baguettes de fusil, de verges d’osier, ou clandestinement avec la savate, et les châtiments tuaient aussi sûrement et avec bien plus d’atrocité que le gibet. J’ai vu sur le rempart de Rennes, derrière les Carmes, le vicomte de Mirabeau, colonel du régiment

Le racolejiieiil au caljarcl

de Touraine,... frère du grand orateur, présider lui-même au supplice des militaires qu’il faisait passer par les verges. 11 les suivait pas à pas, pour s’assurer de leurs effroyables souffrances, et criait aux soldats : « Frappez fort ! )) donnant des coups de plat de sabre à ceux dont le cœur faiblissait dans ces barbares exécutions. »

L’armée se recrutait : 1® par le racolement; 2® par le tirage de la milice. Les racoleurs attiraient au cabaret les vagabonds ou les imprudents, les enivraient pour leur faire signer des engagements, et encombraient ainsi les régiments de la lie des grandes villes. Des soldats ainsi recrutés n’avaient ni sentiment du devoir, ni patriotisme : on comptait 4000 désertions par an. Quant au tirage de la milice, qui fournissait des éléments plus sains et plus honnêtes, il pesait principalement sur le peuple des campagnes. En temps de guerre, les recrues de la milice étaient envoyées dans les régiments.

Cet impôt du sang, comme toutes les charges de l’ancien régime, était aggravé par une révoltante inégalité. On exemptait du tirage non seulement les nobles, les clercs, les bourgeois vivant noblement, les gros marchands, les employés de bureaux, mais les fermiers, commis et laquais des privilégiés : on peut ajouter tous ceux qu’il plaisait à l’intendant ou au subdélégué d’exempter. C’étaient en résumé les paysans qui, après avoir financé pour tous, partaient à la place de tous. La noblesse n’en continuait pas moins à s’exempter des contributions sous prétexte qu’elle payait de son sang.

Étant admis qu’on n’envoyait au régiment que les pauvres diables sans appui et sans protection, qui n’étaient même pas valets d’un couvent, la milice ne pouvait être pour le paysan qu’un objet d’horreur et le nom de milicien qu’un terme de mépris. On cherchait à se dérober au service par tous les moyens possibles : la maréchaussée, c’est-à-dire la gendarmerie, n’était occupée qu’à donner la chasse aux réfractaires. Comme la fuite d’une recrue aug-

L’ANCIEN REGIME

mentait les risques du tirage, les paysans eux-mêmes cherchaient à rattraper le fugitif.

(( Chaque tirage, raconte Turgot, donnait le signal des plus grands désordres et d’une sorte de guerre civile entre les paysans, les uns se réfugiant dans les bois, les autres les poursuivant à main armée pour enlever les fuyards. Les meurtres, les procédures criminelles se multipliaient et la dépopulation en était la suite. Lorsqu’il était question d’assembler, les bataillons, il fallait que les syndics des paroisses fissent amener leurs miliciens escortés par la maréchaussée et souvent garrottés. »

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