‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 8 sur 73 · L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

L’ÉGLISE

Nous avons parlé des immenses richesses de l’Église : voyons comme elles étaient employées et comment se répar^ tissaient, dans cet ordre privilégié, les avantages et les charges. Une fonction d’Église s’appelait hénéfi^ce, et, en effet, on s’occupait plus des revenus qu’elle procurait que des devoirs qu’elle imposait. La feuille des bénéfices était entre les mains soit d’un aumônier de la cour, soit d’un familier du roi, parfois d’une favorite. Mme de Pompadour, pendant de longues années, a distribué sans contrôle les évêchés, les bonnes cures et les abbayes : aussi l’antichambre et le boudoir de cette femme étaient-ils encombrés de candidats ecclésiastiques.

Le haut clergé, ainsi recruté, justifiait la peinture qu’en a faite le roi Louis XVllI dans ses mémoires : « Par son ambition et ses prodigalités, il s’était attiré le mécontentement de la nation. 11 désertait les temples et ne se montrait plus qu’à Versailles. Profitant de son influence, il exerçait une tyrannie insupportable sur le bas clergé et sur le

peuple, se faisait craindre par son intolérance et mépriser par le relâchement de ses mœurs. »

Tandis que l’évêque de Gap recevait à peine 8000 livres, celui d’Autun en touchait 50 000, celui de Strasbourg* 60 000, celui de Bordeaux 63 000, celui de Sens 82 000, celui d’Alby 100 000, celui de Toulouse 106 000, celui de Narbonne 120 000, celui de Rouen 130 000. Les plus grasses sinécures étaient les abbayes des monastères : on en gratifiait des jeunes gens qui ne résidaient même pas dans leurs couvents ; on les accumulait sur les mêmes têtes, de manière à faire à M. de Rohan jusqu’à 400 000 livres et à M. de Brienne jusqu’à 678 000 livres de revenu. L’abbé de Vermond, prêtre autrichien, lecteur de la reine Marie-Antoinette, touchait 60 000 livres par an, sans être astreint à visiter aucune de ses abbayes.

Dans les cures, il y avait presque toujours un curé titulaire, abbé de monastère, grand seigneur ecclésiastique, gros décimateur qui touchait les dîmes et autres revenus, mais se souciait peu de dire la messe à des paysans, li prenait à sa solde un pauvre diable d’ecclésiastique auquel il allouait quelques centaines de livres sous le nom de portion congrue^ et qui se chargeait de prêcher, baptiser, marier et enterrer ses paroissiens. La misère de ces pasteurs contrastait si scandaleusement avec le luxe du haut clergé, que Voltaire les prenait en pitié : « Je plains, disait-il, le curé à portion congrue à qui des moines, nommés gros décimateurs, osent donner un salaire de quarante ducats pour aller faire, toute l’année, à deux ou trois milles de sa maison, le jour, la nuit, au soleil, à la pluie, dans les neiges, au milieu des glaces, les fonctions les plus pénibles et le^ plus désagréables. »

Tandis que les abbés ou les abbesses de noble famille retrouvaient au couvent les plaisirs et les hommages du monde, les simples religieux ou religieuses formaient une autre variété de malheureux. Les jeunes gens ou les jeunes filles étaient ordinairement conduits au couvent par

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une vocation prématurée, par les entraînements et l’inexpérience de l’adolescence, plus souvent par les calculs intéressés des familles qui voulaient se débarrasser des cadets et des filles afin d’avantager les aînés. Une fois entrés dans le monastère, ils n’en pouvaient plus sortir. Ils étaient frappés de mort civile, c’est-à-dire qu’ils n’avaient plus droit à l’héritage de leurs parents. S’ils se révoltaient contre cette tyrannie, le bras séculier, c’est-à-dire l’État, venait en aide aux anathèmes de l’Église; le moine fugitif était ramené par la maréchaussée.

Suivant l’humeur des supérieurs, le relâchement de la discipline pouvait aller jusqu’à la licence, ou la rigueur de la règle dégénérer en cruauté. L’abbé titulaire, surtout dans les couvents riches, était un mondain qui allait vivre à la cour des revenus de la communauté et qui, pour les accroître, exploitait la plèbe monacale, obligeait ses frères à des jeûnes sévères. S’il résidait au couvent, c’était souvent un tyran domestique qui mettait la patience de ses subordonnés à de rudes épreuves. Dans le secret impénétrable du cloître, il avait à sa disposition, contre les caractères et les esprits trop indépendants, les privations, le fouet, le cachot, ïin-pace.

Du reste, il y avait les couvents aristocratiques, où l’on n’admettait à foire vœu d’humilité que les cadets et les filles de fière noblesse, et les couvents de moindre renom, où s’abritaient tes vocations plébéiennes.

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