L’AGRICULTURE, UINDUSTRIE ET LE COMMERCE
Nous avons vu que le paysan payait pour tout le monde et que même il payait à tout le monde : au roi, les impôts; au clergé, la dîme; A la noblesse, les droits féodaux.
L’ANCIEN RÉGIME
Nous avons vu que, tandis que la noblesse s’exemptait des impôts sous prétexte du service militaire, c’était cependant le paysan qui principalement formait l’armée. En même temps qu’il avait à supporter la corvée seigneuriale, il était astreint à la corvée royale pour l’entretien des grandes routes. Les paysans que l’on amenait ainsi des villages les plus éloignés pour faire la corvée sur les grandes routes, tandis que les chemins vicinaux restaient à l’état de bourbiers, n’étaient ni payés ni nourris, et souvent maltraités par les piqueurs des ponts et chaussées, contre la tyrannie desquels les plaintes n’étaient jamais reçues. « Les corvées, a dit un économiste, l’abbé Lubersac, sont un impôt qui coûte aux cultivateurs et à l’État, en déprédations, en anéantissement de production, soixante fois au moins la valeur du travail des corvéables. »
Les charges de l’agriculture étaient si excessives qu’elles ruinaient la production; le paysan, appauvri, s’en tenait à un outillage imparfait, pratiquait une agriculture qui, au dire d’un agronome anglais, rappelait celle du dixiéme siècle, n’élevait plus de bétail, ne fumait plus la terre ; le sol épuisé ne se réparait plus. Dans certains pays, les vexations exercées par les agents des contributions indirectes faisaient que le campagnard désespéré arrachait les vignes. S’il plantait la pomme de terre, nouvellement importée d’Amérique, aussitôt l’Église s’en faisait par les tribunaux attribuer la dîme.
Aussi les économistes constataient que le quart du sol restait en friche; qu’en Touraine, en Poitou, en Berry, s’étendaient des solitudes de 30 000 et 40 000 arpents; que les deux tiers de la Bretagne, que la moitié des provinces du centre n’étaient point cultivées; que la Sologne, autrefois florissante, redevenait marécage et forêt; qu’en beaucoup de régions, le désert se faisait et que la terre retournait à l’état sauvage. Devant ce lamentable tableau, on pense au mot de Montesquieu : (( Les terres rendent moins en raison de leur fertilité que de la liberté de leurs habitants. »
L’industrie restait soumise au régime des corporations. A la tête de chaque corporation, il y avait une jurande, composée de syndics et jurés choisis parmi les maîtres. Pour exercer n’importe quel métier ou industrie, il fallait avoir la maîtrise. La charge de maître charpentier ou de maître drapier devait être achetée , tout comme celle de capitaine, de conseiller au parlement ou d’échevin municipal : on ne pouvait devenir maître qu’en payant cette charge à un maître ou en obtenant du roi une lettre de maîtrise, qui valait entre 2000 et 5500 livres. Mais il fallait d’abord avoir passé par les grades d'apprenti et de compagnon. L’apprentissage durait longtemps ; dans certaines professions dix ou douze ans. Puis on restait une autre série d’années compagnon, travaillant sous les ordres et pour le compte d’un maître. On faisait le chef-d'œuvre, qui devait être admis par la jurande. Enfin on payait une coûteuse bienvenue à tous les confrères. Les délais étaient abrégés lorsqu’on était fils de maître, ou qu’on épousait la fille ou la veuve d’un maître. Remarquons qu’une lettre de maîtrise n’avait de valeur que dans une ville déterminée et qu’elle ne permettait pas à l’industriel lyonnais, par exemple, d’aller s’établir à Marseille ou à Paris.
Les métiers étaient rigoureusement séparés. Le bonnetier qui s’avisait de fabriquer un chapeau avait un procès contre toute la corporation des chapeliers. Les attributions des métiers étant mal définies, les corporations dépensaient un million par an, rien que dans Paris, à plaider les unes contre les autres : pâtissiers contre boulangers, tailleurs contre fripiers, cordonniers contre savetiers, poulaillers contre rôtisseurs.
L’administration, s’étant avisée de réglementer les produits de l’industrie, entravait tous les perfectionnements : le drapier qui augmentait ou diminuait le nombre des fils dans une pièce d’étoffe, le chandelier qui mêlait de la graisse de vache au suif de mouton, le chapelier qui mêlait de la soie au castor, quand bien même ils annonçaient
L’ANCIEN RÉGIME
loyalement au public un produit nouveau et moins coûteux, étaient frappés de grosses amendes, privés de leurs maîtrises. Leur marchandise était clouée au pilori, brûlée en place publique.
La royauté intervenait sans cesse dans le travail national pour le contrarier, multipliant les emplois inutiles ou ridicules qu’elle vendait fort cher, créant par exemple des visiteurs et langueyeurs de porcs, des jurés cribleurs de blé, des visiteurs de foin, des conseillers du roi mesureurs du bois de chauffage, des contrôleurs de perruques, etc. Pontchartrain, sous Louis XIV, avait vendu à lui seul 40 000 de ces emplois.
Le commerce était entravé par les douanes intérieures, par la diversité des monnaies, des poids et mesures, par les restrictions apportées à la circulation des grains, par le monopole des grandes Compagnies : jusqu’à l’année 1770, la Compagnie des Indes avait seule droit de faire le négoce dans les mers d’Orient. Les autres Compagnies étaient abolies depuis trop peu de temps pour que les particuliers eussent pu prendre la suite de leurs affaires et faire preuve d’initiative.
Toute espèce de production était ainsi arrêtée dans son développement; les impôts excessifs et vexatoires achevaient de la ruiner. Bien que le total des impôts fût alors quatre fois moins considérable qu’aujourd’hui, ils écrasaient le peuple, parce qu’ils étaient mal assis, que le système de répartition et de perception était mauvais, et qu’ils portaient sur une part restreinte du sol, de la population, de la richesse.