‹ Histoire de la Révolution Française, 1789: Les constituantsChapitre 12 sur 117 · LIVRE DIXIEME. BO · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME. BO

et Ihî quelques sourdes intelligences par l'intermédiaire d« duc de Lëvis, homme de cour, lettré et politique, employé par ce prince i la négociation.

Mirabeau, découragé du coinle de Provence, fui rejeté dans une tentative de coalition entre lui, Necker, la Fayette, le garde des sceaux Cicé ; les deux intermédiaires de cette négociation étaient Talon et Sémonvîtle, dont on retrouve la main double et remuante dans toutes les phases de la Révolution, personnages de comédie nouant et dénouant derrière le rideau mille intrigues entre les causes, les partis, les hommes, pour se rendre nécessaires et pour se grandir de la grandeur des événements.

Talon, homme de nom illustre dans la haute magistrature, d'une fortune opulente, d'un esprit sans repos, d'une anibitlon élevée, d'un caractère dangereux, aspirait, de loin encore, au ministère de la justice, et voulait conquérir, par des services indifféremment offerts h toutes les causes, la confiance du roi, le reconnaissance de la reine, la Tavair de la Fayette, la familiarité de Mirabeau. II était alors procureur du roi au Châtetet de Paris. Sèmonvtlle, jeune conseiller au parlement, était le HI caché de toutes les trames où il pouvait faufiler son génie d'intrigue. Il avait l'œil, la main et l'oreille partout. Il flairait avec un odorat instinctif les ambitions, les vanités, les vices et les vertus des hommes supérieurs ou des hommes puissants, pour se faire le client de leurs désirs, pour leur révéler à

tO LES CONSTITUANTS,

eux-mêmes les aspîratîoas qu'ils ne s'avouaient pas encore, et pour leur offrir, avec une audace e( une prestesse toujours adroites, le négociateur, l'occasion, le service que ces hommes n'osaient pas demander. Un tel caractère exclut les opinions personnelles. Sémonville n'avait jamais que celles qui convenaient eux hommes et au moment. Il a surnagé sur toutes, comme les choses légères ou flottantes, jusqu'à la caducité, toujours subalterne et toujours important.

La même nature avait associé ces deux hommes. Ils sentaient que la fortune se balançait entre le roi, Necker, la Fayette et Mirabeau. Ils résolurent de bien mériter des plus heureux. Ils étaient déjà conquis en secret à Necker, au roi, au comte de Provence.

Talon, qui connaissait la Marck, se fit présenter par lui à Mirabeau. Sémonville s'était attaché à la Fayette. Un député marquant de Nancy à l'Assemblée constituante, nommé Duquesnoy, homme droit d'esprit et servîable de caractère, machinait avec eux dans l'intérêt de cette coalition. Ils connaissaient tous deux les anneaux auxquels ils pouvaient rattacher leurs intrigues : l'ambition de la Fayette et les nécessités domestiques de Mirabeau. Us savaient qu'en coalisant ces deux hommes dans l'intérêt du rétablissement de l'ordre, ils servaient le roi et ils se préparaient à eux-mêmes les hautes situations qui résulteraient de cette alliance pour ceux qui l'auraient c^entée. Les papiers récemment découverts attestent l'ardeur de ces deux hommes pour accomplir cette alliance et les progrès de leur négociation pendant le mois d'octobre et les premiers jours de novembre.

Dg.l.zecit>>COOglC

LITBE DIXIEME.

Talon, après avoir été introduit chez Mirabeau, se prostwne d'admiration devant son génie. « On attend votre H ami (pnis-je dire le nôtre?), » écrïMl à la Marck. « On

■ causera avec une Tranchise absolue et un abandon qui « doit Être la base de toute réunion; od est encbanté de

■ n'avoir à traiter qu'avec vous et lui. Il faudra convenir « d'un jour et d'une heure où nous pourrons nous voir. « Le nattre (c'est-à-dire le roi) est instruit de tout. Secret, u fidélité, franchise : avec ces trois engagements je crois u que la chose publique y gagnera beaucoup. ■

Le lendemain de cette première confèreDce, 17 octobre, Uirabeau écrit à son ami : « L'affaire est chaude ; la Fayette, •> décidé autant qu'il peut l'être à lui tout seul. Il m'a •• mené ce matin chez M. Honlmorin ; Necker n'a voûta <i d'abord me voir que tête à lëte. II dit que s'il n'y prend ■I garde on se résignera à son départ. Il faut décider

■ la Fayette, effrayé de Paris et inquiet des provinces. « Voyons-nous pour les détails, qui sont piquants. »

Le soir du même jour, Mirabeau reprend :

« J'ai vu longtemps aujourd'hui le petit grand homme H (Necker) et le sous grand homme (la Fayette). Celui-ci « m'a chargé de vous prier de passer chez lui au plus tôt.

■ Quant à moi, j'ai à vous parler â fond. Vous pouvez en « ce moment beaucoup pour celui qui croit qu'on ne vaut, " dans la partie executive de la vie humaine, que par le

■ caractère, et qui par ces mots vous dit ce qu'il pense et w ce qu'ii est prêt à faire pour vous (s'allier an roi par

42 LES CONSTirrAlfTS.

« la Fayette, en acceptant une grande ambassade et un

" traitement secret du roi). »

» Oh I quel bomme ! » lui répond le même soir le comte de la Harck en parlant de la Fayette avec amertume. « Pour-

" quoi lui avez-vous dit que lundi vous parleriez de l'em-

•c barras de vos affaires? Cela m'a gêné dans mon entretien

•■ sur vous avec lui. Je n'ai pu être assez fier, et je veux

■ toujours l'être pour vous et de vous. Il ira au-dettnt de

•1 vous la première fois que vous le verrez. Il commencera

« par vous offrir cinquante mille francs. Cela reçu, vous

u n'aurez rien reçu, car il est bien entendu que c'est »a

•> traitement de cinquante mille francs par mois. On en

V est convenu. Il a proposé, répété, qu'il aurait du roi un

H engagement par Écrit pour une grande ambassade, Hol-

o lande, Angleterre. Quant à Coustanlinople, c'était b«n il

" y a huit mois. J'ai t«ut rejeté. Le pressant, c'est d'être

• dégagé de vos dettes. Alors je ne sais pas sur quel sujet

« vous ne serez pas le plus fort I Votre force sur ce point

« vous rend fort sur tout le reste, surtout quand cela vient

X d'une source pare... Je passerai chez vous i neuf heures

u pour TOUS dire se» petites vues sur son ministère. »

« Nous avons vu la Fayette, » écrit le lendemain Talon A la Marck. ■ On est révolté de la sagesse de Mirabeau. Il !■ faut absolument qu'il prenne son parti. la Fayette ne u varie pas dans son amitié pour lui. Les arrau^iuents

UVBE DIXIËHE. iS

u sont convenus. Il vous atleod apr és-demaïa avee Sémon- •< ville. Sa confiance en vous est entière. ■

Le 19, llirabeaU) déjà livré, écrit k la Fayette pour lui oStrir ses révélations sur les œaehinaleurs de troubles :

■ Je i>e perds aucun trait de mes ébauches en fait de dêx couvertes, •• loi dft-il. >< Quoi qu'il arrive, je serai vœvictis f jusqu'à la lia, parce que vos grandes qualités m'ont for- « tement attiré et qu'il m'est impossible de cesser de

■ prendre un intérêt très-vif A une destinée si belle et si K étroitement liée à la Révolution qui conduit la nation à o la liberté-

■ Hais, » ajoute-t-il en dévoilant son mépris et son 8nti> pathie cnntre Necker, « si vous avez réfléchi sur l'orgueil

■ brutal ou plutôt véritablement délirant du méprisable ' charlatan qui a mis le nom de la France à deux doigts •■ de sa perte, et qui s'obstine à la consommer plutôt que

■ de s'avouer à lui-même son incapaeilé, vous ne penserez « plus que je puisse le moins du monde être son auxi-

■ liaire. Ils ne pourront me désarmer qu'en opérant le « bien public, et le mauvais génie de l'espèce humaine u n'eu est pas plus loin qu'eux ! N'exigez donc de moi « aucun ménagement pour eux. u II annonce qu'il les attaquera sans pitié le lendemain.

La Fayette, dans un billet du même jour, le convie à sa table et le rassure sur son caractère, u Ne croyez pas, » lui dit-il, « que j'évite aucune responsabilité, et comme le

U LES CONSTITITANTS.

« déshonneur n'existe pas dans mes calculs, je ne consi-

» dère d'allernative que la révolution ou ma tétel >•

Le soir, Mii-abeau rend compte à la Marck de l'entretien chez la Fayette. « J'ai rallié le dictateur, » diWl à son ami, a sur les réticences du ministre avec lui; l'autre cdlè vous H parlera ce soir (Talon au nom du roi). J'ai dit nettement •> qu'on vous trouvera iastruit de tout, parce que je vous « dirai tout. «

Le jotir qui suit cette conférence entre Talon et la Marck sur l'enrôlement de Mirabeau, Talon écrit à la Marck.

1 Je m'estime heureux, monsieur, » lui dit-il, ■ d'avoir u une occasion de vous prouver ma confiance entière et u mon abandon ponr la réunion que nous avons opérée Il chez vous. C'est une vraie jouissance pour moi et la crois u aussi sincère de la part du comte de Mirabeau que de la « mienne. En vous quittant, j'ai été amené dans un grand « mystère. « On songe à un autre ministre, m'a-t-on dit, « Aucun devos amis n'y entrera par M. Mirabeau. Le garde <' des sceaux sera chassé. Nous le remplacerons. Voulez- « vous accepter? » J'ai refusé. J'ai objecté mou ége, mon <• admission toute récente dans une place importante. Vous u pouvez être persuadé de tout ce que je pense sur ces « articles. Malgré cela, je signe ma lettre, gardez-la; je <i crois le devoir à la franchise qui cimente notre coalition. « Un doute me reste : dois-je avoir l'air de me prêter à la

proposition pour savoir le résultat de leur projet? Il u parait qu'on a des projets contre la Fayette. Ainsi, il ■ faut que te général se réunisse avec des hommes en état >^ de le soutenir. ■•

Ce billet de Talon parait se rapporter à la contreintrigue du comte de Provence, méditant, en dehors de la Fayette et de Mirabeau, un ministère du frère du roi.

.i.z.iit,,Cooglc

LlTfi£ DIXIEME.

XX vm

Mirabeau écrit, le 31, i la Marck :

• L'explication d'hier entre la Fayette et moi, dans son » carrosse, an ministère des finances, a été très-forte dn

■ ministre, irès-vive de ma part, parce qu'il avait ajourné H mon rendez-vous avec lui. Il a refusé de reprendre ses H paroles. 11 a attesté que dans sa conversation avec vous, •I il D'y avait pas un mot désobligeant pour moi. Il a im- • pnté tout le reste ft son misérMe caractère t £n résumé, « il me semble avoir vu que, certainement, nous ealève- » rons un gage, une promesse écrite d'ambassade ou un u ministère. Et cela tout de suite, car on m'a beaucoup K pressé de l'accepter. J'ai rejeté avec toute la fierté re- « quise tout ce qui concerne l'argent ; j'avoue cependant, de H vous à moi, que voilà le point critique de mon afi'aire. H Le moment est cruel ; je suis étouffé d'embarras subal- H ternes, qui, dans leur marcbe, font un assez grand « obstacle, et, le plus indépendant des mortels une fois u mes affaires épurées, je ne voudrais être que l'homme u de la nature, résolution qu'à toutes les minutes je prenu drais avec joie. Je suis très-géné dans mes rapports « sociaux, et parce que je ne puis regarder à mes affaires, w et parce que taut que j'ai des projets d'ambition, je ne

■ puis faire dissoudre mon atelier de travail (Pellenc et •I compagnie, Dumont et Durovenay, les secrétaires et les

■ collaborateurs intimes de ses discours et de ses écrits). H Un grand secours, je ne puis l'accepter sans une place •> qui le légitime ; un petit me compromettrait gratuite-

)ji.z.iit>,Cooglc

W LES COSSTITUAHTS.

u menl. Là est le nœud; Jà j'ai d'autant plus besoin de M votre sagesse qu'elle est plus de ce monde que la u mienne! i>

Réponse de la Harck, quelques heures après :

■ j'ai vu Sémonville qui quittait la Fayette. Je sens ' l'embarras de votre position; mais estre l'ineonvénient « de recevoir et celui de ne pas prendre ce qu'on offre, il <• doit y avoir des moyens. Il s'agit seulement d'y penser. X En attendant, pour le courant disposez de moi. J'ai

■ toujours trois cents louis i votre service pour maintenir

■ votre indépendance. Au reste, j'ai à vous proposer un

> arrangement qui, en établissant votre indépendance,

> vous readra aussi fort que vous devez l'être.

■ La Fayette se ressentait ce matin de votre conversation i> d'hier, mais bientôt il retomba. Sémonville esl tout pour

< vous, et vous savez pourquoi ; il attmd tout de la Fayette, ' et le patron ne pourra rien si vous n'éles derrière pour Il assurer cette ÏBconcevable existence I

•< Hier, ■ réplique Mirabeau à son ami, « je vis tard K la Fayette. Il fut uet ; 11 parla du traitement et de la

< place ( l'ambassade à Constantinople). Je refusai; j'aime u mieux la promesse écrite de la première grande ambasn sade : une portion du traitement me serait remise de-

< main. La Fayette est inquiet du duc d'Orléans, qui veut n ou ne veut pas revenir, mais qu'il croit vouloir revenir :

> il m'importe d'être en mesure de lui donner des nou-

< velle». Û donne avx anecdotes plus de priK qu'à un bon

Page 1