LIVRE DIXIEME
u L'évéque d'Antun, Talleyrand, déjà son ami, ministre « des finances, parce que sa motion sur les biens du clergé u lui a conquis cette place; Laborde, le banquier, avec lui. « Le comte de Mirabeau au conseil du roi, ministre sans « département. Les petits scrupules de respect humain, n ajouta-t-il, répondant d'avance au cri de réprobation que ce nom soulevait à la cour, >• ne sont plus de saison : le •> gouvernement doit afficher tout haut que ses premiers •> auxiliaires sont désormais les principes constitutionnels, <i le cœur et le talent.
« Target, maire de Paris, que le barreau conduira ton-
■ jours; Montmorin, gouverneur du Dauphin, fait duc et
■ pair, ses dettes payées.
H Enfin, la Fayette, ministre sans département au con-
■ seîl du roi, maréchal de France, généralissime à lertite
■ pour refaire l'armée!... »
Tel était le partage d'empire dans le conseil que Mirabeau proposait entre la Fayette et lui, partage dans lequel il ne contestait plus la part dominante à son rival. Le génie, la popularité et l'épée de la révolution se trouvaient ainsi réunis en faisceau sous la main du roi pour sauver A la fois la monarchie et la liberté. Mirabeau aurait dominé l'Assemblée et le conseil par cette ligue; la Fayette, le peuple et les démagogues par l'armée soldée et par l'armée civique. La constitution pouvait sortir libre, pure et réflés. S
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chie de son berceau sans ètoaffer en naissant la royauté
t^prègentative.
La Marck souriait à ces espérances; ta Fayette ne s'y livrait qu'en apparence. Il craignait évidemment deux choses dans Mirabeau : la supériorité et l'immoralité. Il ne voulait que le corrompre et l'acheter : il ne voulait i aucun prix le grandir. Sa négociation, pleine d'habileté, était, comme beaucoup des actes de sa vie, entachée d'une certaine duplicité. » Au Tond, « dit-il lui-même dans ses Mémoires, recueillis depuis sa mort, ■ rieU nt pouvait suru monter sa répugnance d'honnête homme à laisser entrer •• Mirabeau ail ministère, »
II constata, le 29, dans un billet astucieux écrit à Hirabean lui-même, cette résistance à l'ambition du grand orateur, en l'attribuant à M. Necker. ■ Que diriez-vOns, » écrit-il i Mirabeau, « siSf. Neckermenaçait de s'en aller, u dans le cas où Mirabeau arriverait? Pensez-y. J'irai « chez vous en sortant de l'Assemblée. Confiance réci- * proque et amitié, voilà ce que je donne et espère. ■ Vaines formules que démentaient sa ruse et sa mésestime envers Mirabeau. Il ne songeait qu'à l'éloigner eu lui faisant accepter un posie diplomatique dans lequel le talent de l'orateur suprême eût été sans danger et sans service pour la constitution.
La Fayette â cette époque ébauchait déjà le double rôle d'allié des ehefa jacobins et de protecteur confidenliel de
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la cour. Il rappelle lui-même qu'un rapprochement fut tenté sous ses auspices entre ses amis du moment, les Lameth, les Duport, les Laborde, les Barnave, les Pétîon, les Robespierre, et Mirabeau. L*entrevue eut lieu la nuit, dans le quartier solitaire de Passy, chez la marquise d'Aragon, nièce de Mirabeau et sa confidente. « Ce fut là, « raconte la Fayette, « que je déclarai qu'il fallait renoncer u au projet de poursuivre la reine comme instigatrice des *i complots à la cour de Versailles;, si l'on voulait avoir des u rapports avec moi. Mirabeau répondit : u Eh bien , •• général, puisque vous le voulez, qu'elle vive! Hais,
■ reine humiliée, peut-être captive. Mais une reine égorgée
■ n'est bonne qu'à faire composer une mauvaise tragédie 1 <> u J'eus des torts avec Mirabeau, dont l'immoralité me cho-
■ quait, » poursuit la Fayette. >i Malgré le charme que je
■ trouvais à sa conversation, et mon admiration pour ses
■ talents sublimes, je ne pouvais m'emp^cher de lui
■ témoigner une mésestime qui le blessait. »
L'entrevue fut sans résultat. Les Lameth, les Duport, les
Barnave, les Pétiou, les Robespierre baissaient d'instînet Mirabeau, dont les proportions démesurées dépassaient et écrasaient leur stature. Ils se pliaient avec moins d'efforts aux avances de la Fayette, qui n'était à leurs yeux qu'un jeu de la fortune au lieu d'être un prodige de la nature. Ils pourraient un jour dominer l'un; ils ne pourraient jamais égaler l'autre. On volt les traces de celte alliance de la Fayette avec les jacobins dans une lettre de Mirabeau A ce général, un an plus tard.
■ Les motifs d'éloignement entre vous et moi n'existent plus, n écrit Mirabeau à la Fayette en i 790 ; » les Barnave, « les Duport, les Lameth ne vous fatiguent plus de leur u active inaction. Ou singe longtemps l'adresse, mais non H la force; on fait d'assez bous tours avec des i
i.Coot^L'
t LES CONSTITUANTS.
1 on imite même le bruit du tonnerre, mais on ne le r
> place pas! »
Le mot de la Fayette à Mirabeau, jeté comme par une parenthèse négligente dans le dernier billet que nous avons cité, inquiète Mirabeau, Talon, ta Harck. <• J'ai vu •I nos hommes, » écrit Talon j ■ je leur ai fait sentir qu'il » fallait enlin terminer et ouvrir la porte au seul homme « qui peut les rendre maîtres de leur sort. ■
Mirabeau, de son côté, revoit la Fayette sans s'apercevoir encore qu'il est joué par la double politique de son allié futur. Il le plaint devant la Marck, au lieu de l'accuser.
■ Vous avez vu l'homme tel qu'il est, » lui écrit-il le S novembre, en sortant de chez la Fayette, u également incapable de manquer de foi et de tenir parole; d'ail- K leurs impuissant, à moins d'une explosion où il pourrait n tout, et jusqu'à un certain point voudrait tout. D'abord u il parlait peu; puis, quand je lui ai montré que j'en « savais autant que lui, il s'est bâté de tout dire. Trés-
■ net, du reste, et même très-délicat sur mes besoins et « sur la nécessité de parer aux éclats de mes affaires; tout
■ est prêt à cet égard, tout est facile et sans bornes. «
La Fayette, ligué alors avec le roi, la reine et les ministres, dans l'intérêt de l'ordre dans Paris, puisait ô son gré dans le trésor ses moyens de police, d'influence sur les partis, de solde dans la garde nationale : une lettre de M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, et par les mains de qui passaient les subsides, l'atteste en 1793.