LIVRE DIXIEME
Ce discours avait concentré dans un foyer d'éloquence éclatant toat ce que la religion, la politique, l'histoire, l'intérêt dii peuple, l'équité, la pitié même, toujours prête à s'éveiller à la voix des dépossédés, pouvaient fournir de raisons, de traditions, de scrupules, de soptiismes même en Taveur de la propriété et du clergé. L'Assemblée était attentive, réfléchie, mais elle n'était pas émue. La possession de la cinquième partie de son territoire par un corps de célibataires, si une mesure énergique et sage ne rétablissait pas l'équilibre en faveur des familles en proclamant ]ejiâ)iU de la terre, parlait plus fortement dans le cœur des députés.
Mirabeau se fit la voix de cette parole intérieure qui réfutait d'avance les argumentations spécieuses de son adversaire. Son discours, profondément médité et concerté avec H. de Talleyrand, alla droit à l'argument le plus fort que le clergé opposait ô sa dépossession du sol : les fondations libres on captées faites en sa faveur dans les âges antérieurs.
« Il n'y a aucun doute, n disait^il, « sur le droit Jnconu testabte qu'ont le gouvernement dans l'ordre civil, le 1 gouvernement et l'Église dans l'ordre de la religion , de •1 disposer des fondations anciennes, d'en diriger les fonds
• A de nouveaux objets, ou, mieux encore, de les supprimer - tout A fait. L'utilité publique est la loi suprême, et ne
• doit être balancée ni par un respect superstitieux pour H ce qu'on appelle intention des fondateurs, comme si des « particuliers ignorants et bornés avaient eu le droit d'en-
lia LES CONSTITUANTS.
« chaîner à leur volonté capricieuse les géDérations qui " n'étaient point encore, ni par la crainte de blesser les a droits prétendus de certains corps, comme si les corps » particuliers avaient quelques droits vis-A-vis de l'État. u Les dtoyens ont des droits, et des droits sacrés pour le ■ corps même de la société ; ils existent indépendamment « d'elle; ils en sont les éléments nécessaires, et ils n'y « entreiit que pour se mettre avec tous les droits sous la
* protection de ces mêmes lois auxquelles ils sacriâent » leur liberté. Hais les corps particuliers n'existent point •I ni par eux-mêmes ni pour eux ; ils ont été formés par la u société, et ils doivent cesser d'être au moment où ils u cessent d'être utiles. Conduons qu'aucun ouvrage des « hommes o'est fait pour l'immortalité; puisque les fon- •' dations, toujours multipliées par la vanité, absorbe- « raient à la longue tous les fonds et toutes les propriétés u particulières, il faut bien qu'on paisse à la fin les dé< u tniire; si tous les hommes qui ont vécu avaient eu on « tombeau, il aurait bien fallu, pour trouver des terres à <i cultiver, renverser ces monuments stériles et remuer les
I cendres des morts pour nourrir les vivants.
■ Pour moi, messieurs, je distingue trois sortes de fon-
• dations : celles qui ont été faites par nos rois , celles qui » sont l'ouvrage des corps et des agrégations politiques, et » celles des simples particuliers.
K Les fondations de nos rois n'ont pu êtn faîies qu'au < nom de la nation : démembrement du domaine de l'État <i ou emploi du revrou public et des impôts [myés par les u peuples, voilà par quelle espèce de biens ils s'acquittèrent « d'un grand devoir, et certainement la plus grande partie
II des biens de l'Église n'a point eu d'autre origine. Or^ u outre que les rois ne sont que les organes des peuples, s outre que les nations sont héréditaires des rois, qu'elles