‹ Histoire de la Révolution Française, 1789: Les constituantsChapitre 4 sur 117 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

L'abbé Manry, qui venait de signaler son talent naissant dans l'Assemblée, et à qui l'avenir réservait à son insu tant de gloire dans l'éloquence, sentit lui-même un de ces évanouissements physiques de caractère auxquels succombent les hommes médiocrement trempés et que domptent par la volonté les hommes généreux. Dans le premier effroi des massacres de Versailles et des menaces du peuple aux évéques et aux aristocrates, Maury se sauva jusqu'à Bruxelles, incapable, croyait-il, d'affronter les piques de la populace ou le poignard des assassins. Hais le sentiment de son génie oratoire, la grandeur du râle de défenseur des victimes et de contradicteur de la révolution qu'il avait adopté, prévalurent, après quelques jours de lutte intérieure, contre la faiblesse humaine. 11 résolut de payer cette gloire même au prix de ses jours et de mériter ainsi la fortune de son ordre dans cette vie, ou l'apothéose de sa mémoire dans l'autre. 11 St le sacrifice de son sang à son éloquence, et il retrouva dans ce sacrifice réfléchi l'intrépidité dont il étonna la tribune. Il rentra à son poste quelques jours après le 6 octobre, sans que personne alors eût remarqué l'hésitation momentanée d'un cœur viril.

Le roi, bien qu'il affectât politiquement au dehors d'attendre le retour de l'ordre, le calme du peuple, l'achèvement régulier de la constitution par l'Assemblée, l'apaisement de l'anarchie dans les provinces, l'accord entre la Fayette, les députés, la commune, les ministres, n'attendit, en réalité, plus rien que de l'excès du désordre. Sans recourir h l'étranger et an comte d'Artois, dont il redoutait

Dg.l.zecit>>C06glC

ib LES COHSTITÛAHTS.

la domiDBtioa si ce prince parvenait à s'arroger le rôle de libérateur, il espéra que ranéantissement de tout gouvernement, les usurpations de l'Assemblée, les outrages du peuple, les calamités des provinces, la mine des fortunes, l'émigration des nobles, les spoliations de l'Eglise, les altlhnes dk' prêtr'es, lés craintes des riches, la faim des jyàÙvHes, les convulsions 'de la'lutte sans'n^odérateur entre tontes les' classés, tous les intérêts, toutes les idées, produiraient ilii retour inévitable à la monarchie et lui feraient r^titner tôt où tard le pouvoir dont il était dépouillé, pouvbir' qni' mat^^''^'' ^ ^"^^ P'"^ 4'^'^ lui-même. Dans cette pensée,'!) abandonna les choses à leur courant, laissabt libreUébt délibérer ses ministres, respectant l'Assemblée, m'éhaf^eànt la commune, ne reprochant rien au peuple, écontaht là Fayette et paraissant se livrer avec confiance' à la fidélité protectrice de ce dictateur de la garde nationale. L'a 'Fayette' se montrait sujet respectueux dans le château, maftre tOut-puissant dehors.

Le 1 9 octobre, l'Assemblée siégea pour la première fois à Paris daiis une salle de l'archevêché. Le peuple, fier d'avoir conquis ses représentants, se porta en masse autour de la salle. Lé maire de Paris, BaîUy, suivi d'une députation du conseil de la commune, adressa les hommages de la capitale à la représentation nationale. Leprésident lui répondit.

Mirabeau demanda la parole. Son râle, depuis le 6 octobre, était' complexe et embarrassé. Accasé par les uns

WV^ DIXIEME. a

d'avoir prémédité et fomenté ces qipuvements du pe,i^Ie avec le duc d'Orléans, soupçonné par les aulri^ de s|eVtendre déjà avec la cour pour ^romper ou pour faire rétfograder du 'moins la Révolution, il avait besoip de démenti^ les uns et Jes autres par un de ces discours qui donaaiea.t le ton aux événements. Il se replaça lui-roéjne au ^t'ii^t ^e vae où il vpulait être conlemplé de lo^D et en perspecitjye par l'opinion publique. 11 s'alarmait de la captivité du ^oi dans Paris, il s'indignait de la dictature de la Fayette. Le lendemain du jour où ce général avait raiiie|[^é le prjnce aux Parisiens, Mirabeau, réveillé avan,t le Jour par ses inquiétudes et pa^ sa rivalité, était ve^f u s'entretenir de son effroi avec son ami le comte de )a Afarck.

€ Si vous ayez quelque m9yen de commupiquer avec les t .Tuileries, > lui avait-il i^jt en entrant, < h^tçz-yous de < convaincre |e roi e( I9 reine qvp \^ fr^fice çt eux sont € perdus si la faniille ^pysh ne so^'t pas dç Parj^> J,e

■ m'occupe d un plan pop les en faire sof-tijr. Êtes-vpits c en situation d'aller le^f donner Tassuraifce gu'i|s ppu-

■ vent compter eiffiécen^enf sur nfoi? > La Var^jt avait e^cpiiragè |es sollicitudes de l^irpbetin et s'élit engagé à rémetti:e son plan d |a reine.

VU

Mais pour que |es plans médités par Slirabeau p.vfs^fi^t aboutir au salut du rpi et à sa propre grandeur, il fallai,t que l'orateur se signalât lui-même à la nation ef à la capitale par uiie attitude (^ui correspondit aux opinions, aux

i.z.iit,,Cooglc

sentimeDts et même aux illusioDs du momeat; il fallait fouler aux pieds ses jalousies secrètes et ses alarmes profondes pour exalter les deux puissances du jour : la capitale dans Bailly et la garde nationale dans la Fayette. En associant leurs noms dans la reconnaissance de l'Assemblée, Mirabeau paraissait ainsi lui-mâme s'associer à leur popularité et aux espérances publiques qu'il était loin de partager. Il le fit avec un art de flatterie qui simulait l'explosion de l'enthousiasme e( l'épanchement de la sensibilité, t Messieurs, ■ dit-il, ■ la première de nos séances dans la

< capitale n'est-elle point la plus convenable que nous t puissions choisir pour remplir une obligation de justice, ( et je puis ajouter un devoir de sentiment ?

• Deux de nos collègues, vous le savez, ont été appelés

• par la voix publique à occuper les deux premiers emplois ( lie Paris : l'un dans le civil, l'autre dans le militaire. Je

< hais ie ton des éloges, et j'espère que nous approchons

• du temps où l'oû ne louera plus que par le simple exposé

• des faits. Ici les faits vous sont connus : vous savez dans > quelle situation, au milieu de quelles dîfBcultés, vrai-

< ment impossibles à décrire, se sont trouvés ces vertueux

< citoyens. La prudence ne me permet pas de dévoiler c toutes les circonstances délicates, toutes les menaces,

< toutes les peines de leur position dans une ville de sept

■ cent mille habitants, tenue en fermentation continuelle

■ à la suite d'une révolution qui a bouleversé tous les

< anciens rapports ; dans un temps de troubles et do terc reurs , où des mains Invisibles faisaient disparaître

■ l'abondance, et combattaient secrètement tous les soins, « tous les efforts des chefs pour nourrir l'immensité de ce

■ peuple, obligé de conquérir, à force de patience, le

< morceau de pain qu'il avait déjà gagné par ses sueurs.

< Quelle administration, quelle époque, où il faut tout

Page 1