‹ Histoire de la Révolution Française, 1789: Les constituantsChapitre 7 sur 117 · VII · texte numérisé non relu

VII

Un autre souci le préoccupait; un autre rival lui portait ombrage; uneautre dictature s'élevait en perspectivedevant la sienne : c'était le duc d'Orléans. Le véritable rival de popularité de la Fayette était ce prince, et ce rival était en même temps celui du roi. Trop révolutionnaire pour un premier prince du sang, trop prince du sang pour un révolutionnaire, trop grand dans l'État pour un citoyen, le duc d'Orléans menaçait & la fois, le lendemain du 6 octobre, le roi d'un compétiteur, la révolution d'un maître, la capitale d'un factieux, la Fayette d'un antagoniste. A tous ces titres, mais surtout comme rival d'ascendant sur Paris, c'était un homme à éloigner. L'ambition donna ce jour-là à la Fayette une audace qui ressemble à l'héroïsme et une politique qui ressemble au génie. L'instinct, quand il est soutenu par le cdurage, élève les hommes au niveau de leurs destinées.

La FayettQ eut un jour la divination et l'intrépidité d'oo Cromwell : ce Ait ce jour-là.

\}ae naissance qui ne laissait au-dessus de loi que le trdne; une fortune personnelle de quatre cents millions accumulée dans sa maison par les dons de Louis XIV à son frère, à ses bâtards, par le régent son aïeul, par son mariage aTcc l'héritière du duc de Penthièvre, et par des spéculations lucratives; une jeunesse dépravée, rachetée aux yeux du peuple par des opinions astucieusement plébéiennes ; une prodigalité souterraine qui s'infiltrait dans les bas-fonds de la capitale; une clientèle immense et bruypte dans la classe des philosophes, des homme» de leltreSf des journalistes, des pamphlétaires distributeurs des renommées, des liaisons afBchées avec des femmes d'intrignes qui mêlaient l'ambition à la volupté, des liaisoiis. occultes avec les machinateurs les plus machiavéliques et Içsplus téuèbxeux des troubles; un extérieur à la fois royal et familier; un esprit hardi dans la conception, facile aux conseils, nul dans l'action, tel qu'il le faut aux hommes destinés à être menés plus loin que leur caractère, et â servir d'instrument à des perversités subalternes ; une ambition vague et indécise, qui n'allait jamais au delà de la velléjté, qui attendait tout du hasard des événements, de la complicité de ses amis, ambition plus capable d'accepter que de commettre le crime; enfin, la réputation d'un conspirateur consommé dont on soupçonnait la main,

LITHE DIXIEME. (7

l'or el le poignard partout, et à qui on attribuait surtout, justement oa injustement, le soulèvement populaire du 14 juillet, le mystère des brigands incendiaires des cbâteaux et le triomphe sanglant des 5 et 6 octobrv, toute cette grandeur de naissance, toute cette Élévation de rang, toute cette fortune, toutes ces qualités, tous ces vices, toutes ces apparences, toutes ces haines avouées contre la reioe, toutes ces présomptions, tous ces préjugés peut-être de complots et d'ambitions faisaient du -duc d'Orléans l'horreur de la cour, l'idole de la populace, l'antagoniste du trône, l'effroi de la bourgeoisie. On voyait en lui un élément sinon un fomentaleur de troubles. On croyait y sentir l'agitateur incarné de la Révolution, et le dictateur inévitablement indiqué pour succéder à la Fayette et pour convertir la dictature en usurpation.

L'indignation publique contre l'invasion du peuple à Versailles et contre les assassinats qui avaient souillé la demeure royale et menacé la tête même de la reine retombait en ce moment à tort ou à droit sur le duc d'Orléans, la terreur des honnêtes gens. Les scènes hideuses du retour à Paris, les têtes coupées promenées au Palais-Royal, l'image de la reine et de ses enfants échappant demi-nus à la pique des rgorgeurs, les larmes et le sang de ce palais souillaient peut-être â tort le nom de ce prince. On savait sa haine contre Marie-Antoinette, on parlait de sa soif de vengeance pour quelques humiliations de cour .C.oogic

subies, pour quelques amours repoussés pendant la jeu^nesse de celte reine; on attribuait ces assauts au trône à celui qui pouvait seul recueillir des mains des assassins les débris du trâne.

Tout indique l'exagération ou )a calomnie dans ces rumeurs publiques du moment sur la participation personnelle du duc d'Orléans â ces attentats. Ses ressentiments hostiles contre la reine, son mépris du roi, les trames ténébreuses de ses partisans ourdies jusqu'au crime, et peut-être à son insu, dans sou propre palais; son or prodigué aux agitateurs pour des mouvements convulsit's et vagues ; enfin la joie maligne qu'il put savourer des retours de fortune contre la cour, des humiliations et des terreurs de la reine, paraissent avoir été ses seules complicités.

Mais l'opinion, indignée, lui en supposait d'antres. C'était assez pour la Fayette.

Soit qu'il partageât la conviction de la complicité du duc d'Orléans dans les attentais des dernières journées (et ses Mémoires posthumes attestent qu'il ne le croynit pas innocent), soit qu'il feignit de les partager pour s'autoriser â les retourner contre son rival de popularité, il n'hésita pas à s'en servir. La hardiesse avec laquelle il s'en servit atteste du moins le profond dédain qu'il portait au caractère et au courage de ce prince. Il ne fut jamais donné entre deux rivaux d'ambition, à l'un de tant oser, à l'autre dç tant subir.

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