LIVRE DIXIEME
Si la Fayette n'avait pas le droit de supposer des crimes, il avait personnellement le droit de supposer des ambitions de trône au duc d'Orléans. » Je suis persuadé, » dit-il dans une de ses lettres avant le 14 juillet, <• que M. le duc • d'Orléans, on dn moins ses conseillers, ont le projet de X brouiller; il m'a été dit des mots, il m'a été fait des " avances. Hier on me disait que ma léle et celle du duc « d'Orléans étaient proscrites; qu'on avait des projets « sinistres contre moi, comme étant le seul de l'Assemblée X capable décommander une armée; qu'il faudrait que M. le
■ duc d'Orléans et moi nous unissions tontes nos démarches, « qu'il serait mon capitaine des gardes comme je serais le « sien... Mais en attendant je veille sur le duc d'Orléans,
■ et peut-être serai-je dans le cas de dénoncer à la fois
■ M. le comte d'Artois comme factieux aristocrate, et M. le
■ duc d'Orléans comme factieux populaire... »
» Le duc d'Orléans, « poursuit-il ailleurs dans une note postérieure au 6 octobre, « était revenu sur ce sujet du ■■ changement de la dynasfie dans les entretiens, dans les •i visites qu'il m'avait fuites, mais d'une manière fort « réservée. Je feignis de ne pas l'entendre, quoique je le
■ comprisse parfaitement. Le prince ne s'y méprit pas et
■ dut voir qu'il n'y avait rien à espérer de ce c6té. »
La Fayette, convaincu qu'il servait le roi et l'ordre dans Paris en se délivrant lui-même du plus dangereux des conspirateurs, écrivait le? octobre, dans l'enivrement de sa victoire, un billet confidentiel mais impératif au duc d'Orléans, pour lui assigner une entrevue chez la marquise
de Coigny, feDime dont ils fréqnentaieDt l'un et l'autre la maison et chez laquelle ils pouvaient se rencontrer sans que la rencontre eût rien d'humiliant pour le prince, de suspect pour le général.
Le roi, prévenu, connaissait d'avance la résolution de la Fayette et l'objet da l'entretien. Le duc d'Orléans s'y rendit. La Fayette l'aborda aïec"iine sérieuse audace qui cachait mal la proscription sous le respect. Il lui dit, en termes polis mais significatirs, que son nom, son rang, sa forliine, ses liaisons, sa popularité même, étaient sinon des torts, au moins des dangers pour la patrie, pour le trône, pour la Révolution elle-même; que les agitateurs, en se vantant à tort sans doute de son appui, donnaient à son innocence le même inconvénient qu'à ses complots; que son palais était une conjuration en permanence aux yeux de la multitude, qu'on croyait en voir sortir à chaque instant ou an tribun ou un roi, ou l'un et l'autre dans un même homme; que la cour hésiterait dans toutes ses concessions à l'Assemblée, dans la crainte de concéder la couronne avec la constitution à un prince ainsi désigné au tréne par la faveur des factions; que la bourgeoisie e( la garde nationale, aux moindres agitations de la capitale, verraient en- lui le moteur intéressé et secret des cris spontanés dont le peuple des faubourgs et des séditions acclamait sa présence; qu'on lui attribuerait odieusement, comme on le faisait déjà depuis deux jours, tous les attentats commis par ses ennemis et par ses amis; que la France, lasse d'émotions, voulait à tout prix s'occupet.en paix et en sécurité, de ses institutions; que tout obstacle à l'ordrp public était un obstacle à la liberté ; que l'ambition vraie ou supposée d'un compétiteur à la couronne n'était pas le but de la France; qu'elle ne voulait pas change^ de trône, mais d'institutions ; que le plus grand ,acte de palrio-