‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

rait opérée à l'est, sur le fort Faron, tandis que l'on devait bombarder la ville.

Dans la nuit du 16 au 17 décembre, les généraux Labarre et Victor sortent du camp par une pluie violente i . Emportés par un excès de zèle, au lieu de se diriger tout à la fois sur la redoute et sur la sommité retranchée, ils arrivent tous deux en face de la redoute, dont ils tentent l'escalade sous un feu terrible. Les fossés sont bientôt jonchés de cadavres. La présence de Robespierre jeune et de Fréron anime les assaillants, qui se rallient. Les plus adroits montent sur les épaules des plus robustes, et s'introduisent dans la redoute parles embrasures. Là, après avoir combattu encore près d'une heure corps à corps les canonniers anglais et espagnols, ils se rendent maîtres de la redoute. Les ennemis profitèrent des ténèbres, pour s'enfuir à Toulon, sur des embarcations. Avant midi, Dugommier se trouva en possession des forts de l'Aiguillette et de Balaguier. Le général Lapoype, chargé de l'attaque du fort Faron, fut aussi heureux.

Toulon, avec sa garnison de quinze mille hommes et la facilité d'être ravitaillée par mer, pouvait tenir encore longtemps ; mais les revers avaient consterné les alliés. D'ailleurs, les Anglais se souciaient peu de soutenir les chances d'une longue et coûteuse défense. Ils montèrent sur leurs vaisseaux, dans la nuit du

1 Jomini.

18 au 19 décembre (28-29 frimaire) ; mais, avant de fuir, leur capitaine, Sidney-Smith, incendia l'arsenal, les magasins de mâture, et les vaisseaux désarmés qu'il ne put emmener. Seize vaisseaux et cinq frégates furent consumés; trois vaisseaux et six frégates furent emmenés; cinq vaisseaux furent envoyés en mission dans les ports français de l'Océan. Sept vaisseaux et onze frégates restèrent intacts, parce que les forçats rompirent leurs chaînes, et les sauvèrent, ainsi que l'arsenal, au prix de leur vie; puis rentrèrent tranquillement au bagne.

Au moment où les rebelles se virent livrés par les Anglais aux justes vengeances de la Convention, ils voulurent se retirer sur les escadres combinées. Les alliés, loin d'aider celte retraite, s'y opposèrent. Des douze mille Toulonnais qui tentèrent de s'enfuir, plus de trois mille hommes, femmes et enfants , tombèrent dans les flots. Durant vingt-quatre heures, la ville et le port présentèrent le spectacle affreux des flammes, des cris de rage ou de moquerie des Anglais, des lugubres plaintes des Français, qui se noyaient, et de ceux qui n'avaient pu s'enfuir1.

Ce fut dans ces circonstances que l'armée républi-

1 « Nous ne retracerons pas, dit Jomini, les horreurs qui signalèrent celte opération, de crainte d'être accusé de passion ou de haine : les mémoires de Fonvielle et d'Imbert, qui avaient négocié la trahison, les légueront à la postérité, comme un exemple du sort qui frappe, lot ou tard, les hommes assez imprudents pour remettre les destinées de leur patrie à la merci de ces ennemis implacables. »

caine fit son entrée (19 décembre, 29 frimaire). La \ictoire, obtenue plus promptement qu'on ne s'y attendait \ abattit définitivement le royalisme et le fédéralisme dans le Midi , rouvrit la France aux approvisionnements qui venaient de Gènes , et rendit quarante mille soldats aux armées du Var et des Pyrénées. Des transports de joie éclatèrent dans la république ; toutes les communes célébrèrent le triomphe par des fêtes.

Un décret remplaça le nom de Toulon par celui de Port de la Montagne, et prescrivit la démolition de la ville. Les représentants nommèrent une commission choisie parmi les républicains, que les royalistes avaient enfermés sur les pontons, et la chargèrent de désigner les plus coupables. Ils vérifièrent les listes, prirent de nouveaux renseignements, et envoyèrent, par bandes, hors de la ville, les condamnés, qu'ils firent fusiller et canonner. « Les fusillades sont ici à l'ordre du jour, écrivait Fréron, le 6 nivôse; en voilà plus de six cents qui ne porteront plus les armes conlre la république. La mortalité est parmi les sujets de Louis XVII. Sans la crainte de faire périr d'in-

1 Les coalisés étaient tellement tiers de la possession de Toulon, qui était la clef de la France dans le Midi, qu'au moment du siège, ils se disputaient déjà, pour savoir à qui la ville écherrait en partage. Les marins napolitains avaient constamment à la bouche ces mots : notre Toulon, Tolone il nostro. Aussi, depuis la reprise de cette place, les marins loulonnais ont constamment plaisanté les Napolitains, en leur parlant de notre Toulon.

nocentes victimes, telles que les enfants, les femmes infirmes et les patriotes détenus, tout était passé au fil de l'épée; comme sans la crainte d'incendier l'arsenal et les magasins du port, échappés à la rage des Anglais, la ville eût été livrée aux flammes; mais elle n'en disparaîtra pas moins du sol de la liberté, cette cité pourrie du royalisme ! Demain et jours suivants, nous allons procéder au rarement... Fusillades jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de traîtres ! »

Il y eut encore près de deux cents victimes ; en tout huit cents. Les maisons des chefs de la conspiration furent rasées, et leurs biens distribués aux soldats républicains. Barras et Fréron furent les principaux auteurs de ces vengeances. Barras élait un nouveau patriote. Lors de l'insurrection d'octobre, il déposa juridiquement contre les insurgés, et déclara leur avoir dit : Cette insurrection est une horreur , le roi n'est pas cause si ses ministres ont prévariqué.

XII. Sans la victoire de Toulon, les membres du comité de salut public eussent certainement été révoqués, par l'influence d'un parti modéré ou indulgent, qui, depuis deux mois, s'était formé dans la Convention. Ce parti, aussi diamétralement opposé aux iftbertistes, avait pour chef Fabre d'Eglantine. On y remarquait :

1° Bourdon (de TOise), ex-procureur, faisant profession d'athéisme et royaliste déguisé qui, dans ses missions en Vendée, s'était efforcé d'entraver les mesures républicaines ;

2° Merlin (de Thionville), qui avait fait à Mayence une fortune subite l ;

3° Lacroix, qui, à finsu de Danton , s'était aussi enrichi en Belgique ;

4° Thuriot, homme de probité douteuse ;

5° Tallien , dont la mission à Bordeaux avait été marquée par des exactions et des rapines ;

6° Lecointre (de Versailles) et Legendre (de Paris), tous dpux intègres, mais remplis de vanité ;

Enfin , Chabot , Bazire , Julien (de Toulouse) et Delaunay (d'Angers).

Ce fut à tort que l'on donna à cette faction le nom de Dantoniste. Danton n'était point hostile au gouvernement : il voulait seulement le maintenir dans la voie de la raison et de l'humanité. Une foule de patriotes se groupèrent autour de lui. Les modérés se targuèrent de son appui, et s'attribuèrent, comme il arrive toujours, plus de part qu'ils n'en avaient dans son affection. Danton, qui poussait l'indulgence et la bonté jusqu'à la faiblesse, commit la faute de ne point se séparer, avec éclat, de ceux qui étaient corrompus, se contentant de leur faire en secret de vifs reproches2.

Un grand nombre d'entre eux ne s'alarmaient de la puissance du comité de salut public, que parce

1 Mémoires de Levassent-. — Histoire impartiale des crimes, ' FUux Cordelier.

qu'ils redoutaient sa surveillance. Déjà, ses mesures énergiques, et la sagesse de Cambon qui dirigeait les finances , avaient fait remonter au pair la valeur des ass;gnats, qui, en mai 93, ne valaient plus que 25 p. 100. Ce résultat provenait en partie de l'empressement des citoyens à acheter les biens nationaux, et à payer l'emprunt forcé. Il était dû aussi aux lois qui prohibaient le trafic sur l'or et sur l'argent, et à la rigueur salutaire avec laquelle on poursuivait tout agiotage. La plupart des banquiers avaient cessé leurs affaires; plusieurs même avaient été punis, par l'échafaud, de leurs manœuvres frauduleuses.

Le dernier coup fut porté aux agioteurs par l'abolition de la Compagnie des Indes. Des étrangers, tels que Proly, fils naturel de Kaunitz, le baron de Frey, Autrichien, Gusman, Espagnol, possédaient des actions considérables dans cette compagnie. Ils s'entendaient avec le baron de Bantz, et avec Benoîte, pour jouer à la hausse et à la baisse, et faire renchérir les denrées. Ils affichèrent un républicanisme exalté, et se lièrent avec quelques révolutionnaires, du parti modéré, et du parti Hébertiste, pour les corrompre. Junius Frey, qui avait fait banqueroute à Vienne, fit épouser sa sœur à Chabot, en lui promettant deux cent mille livres de dot. Chabot, d'abord de bonne foi, se laissa gagner par son beau-frère , après son mariage, et prit part à ses intrigues. Fabre d'Eglantine, révolutionnaire par spéculation, Delaunay

(d'Angers), royaliste connu, et Julien (de Toulouse) se liguèrent avec eux.

Un décret du 27 vendémiaire portait que chaque mutation de transfert des actions serait sujette au tripie droit d'enregistrement. Fabre d'Eglantine ajouta sur la minute du décret ces mots : transferts faits en fraude. Un autre article portait que des commissaires nationaux poursuivraient le recouvrement de ce qui était dû, à la nation , par la Compagnie des Indes. Fabre ajouta que ce recouvrement s opérerait selon ses statuts et règlements. Cinq cent mille livres furent déposées par la Compagnie pour prix de ce faux, et pour empêcher l'exécution d'un autre article, qui prescrivait aux compagnies financières de verser une somme de huit millions, qu'elles devaient à la république.

On parlait de donner sur cette somme cinquante mille écus à Chabot. « Non pas, répondit-il ; je suis resté pur jusqu'à présent, je ne veux point de celte somme. Nous partagerons' le tout au même instant, afin que nous ne paraissions pas plus fripons les uns que les autres. » Néanmoins, ce député témoignait quelques scrupules sur les moyens peu délicats que l'association employait. « Je ne sais pas, lui répondit Benoîte, comment en France on peut serefuserà faire fortune; en Angleterre on achète publiquement les membres du parlement ' . »

1 Rapport du comité de sûreté générale,

Soit que Chabot fût pressé par le remords, soit que le sort de son collègue Perrin lui en fît craindre un pareil, il alla dénoncer toute l'intrigue au comité de sûreté générale. Il assura qu'il n'y était entré que pour la dévoiler, parce qu'il regardait comme trèsdangereuse la corruption des représentants du peuple. Bazire fit une déclaration pareille, quoique innocent; ce ne fut que par égard pour Chabot, son ami intime, qu'il ne révéla pas le crime aussitôt qu'il en eut connaissance. Le comité de sûreté générale fit arrêter d'abord Chabot, Delaunay et Bazire. Julien (de Toulouse) prit la fuite.

Les Hébertistes firent grand bruit de cette affaire, et demandèrent que Fabre fût conduit à la guillotine. Ce dernier n'avait prs été arrêté, parce que les comités de gouvernement redoutaient son influence. Il se hâta d'attaquer ses adversaires, et les dénonça à la tribune le 17 décembre (27 frimaire). « Ces hommes, dit-il, se promènent avec de grands sabres dans les rues, et insultent tous ceux qui ne les admirent pas. Je dénonce nommément Maillard, agent de police militaire, Vincent et Ronsin, qui ont souillé les murs d'affiches horribles ; je demande contre eux un décret d'arrestation. » Philippeaux et Bourdon (de l'Oise) appuyèrent la motion, et la Convention rendit un décret conforme.

Fabre d'Eglantine s'étant élevé contre les hommes violents, les réacteurs, qui se crurent soutenus, levé-

rent la tête. Le 30 frimaire, des femmes se présentèrent à la barre de la Convention, pour demander l'élargissement de leurs parents détenus. Robespierre qualifia les pétitionnaires d'instruments de l'aristocratie, et proposa le décret suivant, qui fut voté à l'unanimité : «Les comités de salut public et de sûreté géné- » raie nommeront des commissaires, pour rechercher » les moyens de mettre en liberté les patriotes incarcé- » rés. Les noms de ces commissaires resteront incon- » nus du public, pour éviter le danger des sollicita- » tions. Sur leur rapport, les deux comités statueront » définitivement sur la mise en liberté des personnes » qui leur paraîtront injustement arrêtées, »

C'était une mesure illusoire et hypocrite, puisqu'elle laissait les comités toujours maîtres de statuer sur le sort des prévenus ; aussi n'en firent-ils mettre en liberté qu'un sur quatre-vingts, tandis qu'évidemment ils auraient dû en faire sortir de prison un bien plus grand nombre.

XIII. Philippeaux vint fortifier le parti modéré. Au retour de sa mission, il avait proposé au comité de salut public une espèce de catéchisme politique, seul capable, selon lui, de réduire les Vendéens. Le comité, en l'accueillant par des plaisanteries, l'irrita profondément. Philippeaux publia son rapport, écrit en style piquant, dans lequel il accusait le général en chef Rossignol , et Ronsin :

i° D'avoir désorganisé l'armée de l'Ouest par leurs

exemples et leurs préceptes ; de l'avoir encouragée à tous les actes de licence, au lieu de l'exercer à la discipline militaire.

2° D'avoir toujours fait battre cette armée par les brigands, et de leur avoir constamment livré notre artillerie, nos munitions et nos attirails de guerre.

3° D'avoir toujours empêché que différentes colonnes attaquassent simultanément, pour envelopper l'armée ennemie, et finir la guerre, etc.

« Qu'a fait Ronsin, disait-il, pour être général de » l'armée révolutionnaire? Beaucoup intrigué, beau- » coup menti, beaucoup volé. Sa seule expédition est » celle du 18 septembre (à Coron et en avant du » Pont-de-Cé), où il fit accabler quarante-cinq mille » patriotes par trois mille brigands. Cette journée fa- » taie, où, après avoir disposé notre artillerie dans » une gorge, à la tête d'une colonne de six lieues de » flanc, il se tint caché dans une étable, comme un » lâche coquin, à douze lieues du champ de bataille » où nos infortunés camarades étaient foudroyés par » leurs propres canons. »

Philippeaux accusait en outre le comité de salut public de prolonger la guerre de la Vendée, pour éterniser son pouvoir1. Enfin, il lançait contre tous ses agents, notamment contre Boucholte et Vincent, les plus graves inculpations; mais il faisait l'éloge de

1 Levasseur, t. Il, p. lb».

Westermann, qui, au contraire, devenait suspect au comité de salut public.

Philippeaux était probablement de bonne foi, mais il se laissait conduire par ses rancunes personnelles. Son rapport fut vivement attaqué aux Jacobins ; Levasseur demanda son expulsion (3 nivôse). Philippeaux protesta de la pureté de ses intentions, mais persista dans ses allégations. Comme on voulait l'exclure immédiatement, Danton s'écria :

« Les Romains discutaient publiquement les grandes affaires de l'Etat et la conduite des individus; mais ils oubliaient les querelles particulières, lorsque l'ennemi était aux portes de Rome ; alors ils ne combattaient plus entre eux que de courage et de générosité, pour repousser les hordes qui les attaquaient. L'ennemi est aussi à nos portes, et nous nous déchirons les uns les autres. Toutes nos altercations tuent-elles un Prussien?...» (Vifs applaudissements.) Sur la demande de l'orateur, une commission de cinq membres fut nommée pour entendre les accusés et les accusateurs.

Le 7 janvier (18 nivôse), Bourdon (de l'Oise) ayant su que Philippeaux devait renouveler sa dénonciation à la tribune de la Convention, en profita pour attaquer à son tour le gouvernement. Il se plaignit des gaspillages de Bouchotte et de quelques autres ministres; Danton le soutint et fit décréter, qu'à l'avenir, aucun ministre ne pourrait puiser dans le trésor pu-

blic qu'en vertu d'un décret rendu sur le rapport d'un comité. Le comité de salut public conçut un vif ressentiment de cette marque de méfiance.

Philippeaux fut écouté avec attention ; mais dès qu'il fut descendu de la tribune , Choudieu l'accusa d'être l'instrument de la faction qui voulait diviser les patriotes, et s'écria : « Il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il vient de dire, et, s'il n'est pas fou, il est le plus grand des imposteurs. Il ment à sa conscience, en accusant Rossignol de lâcheté ; ce qui l'a engagé à cette démarche, c'est la crainte d'être luimême accusé. Je m'engage à répondre à toutes ses dénonciations i ! »

Merlin (de Thionville) assura qu'il n'y avait pas eu de trahison dans la Vendée; que l'ambition seule de quelques hommes sans talent avait produit le mal. Il invoqua le témoignage de Westermann, qui se trouvait à la barre. Ce dernier donna une attestation conforme et garantit, sur sa tête, que de toute l'armée royale et catholique, il n'existait plus un seul combattant. « Généraux, agents, officiers, soldats, évêques, princes, marquis, comtesses, tout, dit-il, a péri par le fer, le feu et les flots ; j'ai tué de ma main les derniers Vendéens2. »

1 Choudieu y répondit catégoriquement. (Voir la tin de son rapport.) — Mais il mit aussi de la passion dans sa réfutation, quoiqu'il fût, en général, exact dans l'exposé des faits.

? Beauchamp, t. II, p. 191.

« Vous voyez ce brave général, dit Lecointre; eh bien, le comité veut le jeter dans les fers1 ! »

« La raison en est simple, répond Philippeaux ; il a battu les rebelles de la Vendée. »

Lecointre demande et obtient qu'il jouisse de sa liberté jusqu'au rapport.

XIV. Camille Desmoulins voyait avec indignation la tactique des Hébertistes et leurs violences, qui devaient amener la contre-révolution en bonnet rouge. Il avait gémi de leurs odieux exploits à Lyon, à Nantes , et de la légèreté dont le tribunal révolutionnaire commençait à donner des preuves, en se faisant déjà un jeu des condamnations ; des individus obscurs et sans opinions politiques, et même des républicains, en étaient à chaque instant victimes. Hébert et Chaumette avaient fait une nomenclature des motifs de suspicion, qui pouvait s'appliquer à tous les citoyens2. Ils avaient porté le nombre des suspects à cinq mille à Paris, au mois de frimaire 3.

►Sans doute, la terreur était nécessaire; elle était née des circonstances; nul ne l'avait imaginée. Mais la violence ne doit pas durer; la terreur avait fait son œuvre, à la fin de 1793. Il ne fallait plus, pour sau-

1 Westermann était un général débauché, mais d'une bravoure extraordinaire, comme la plupait des soldats alsaciens. Dans les combats, il jetait son habit, retroussait les manches de sa chemise et s'élançaii, le sabre à la main, sur la masse des ennemis.

2 Voyez leur arrêlé, à la fin du volume.

3 II y avait en outre mille détenus pour délits ou crimes ordinaires.

ver la république, que la ralentir peu à peu; sans cela, on s'exposait à une réaction. Or, des hommes s'accoutumaient à la \iolence, et augmentaient la terreur, lorsqu'il fallait la faire cesser. Danton, qui pourtant avait formulé le premier ce principe salutaire : Qu'outrer la révolution avait moins de périls et valait mieux que de rester en deçà l ; Danton crut aussi le moment venu de rétablir un ordre régulier. Robespierre, partageant alors sa manière de voir et celle de Camille, tous trois se concertèrent sur les movens

de sauver la république. Il fut convenu que Camille reprendrait la plume, pour signaler les Hébertistes, tandis que Robespierre, dans ses rapports, et Danton, par ses motions, les attaqueraient dans le même sens.

Camille intitula son nouveau journal le Vieux Cordélier2 , titre bien choisi, qui rappelait la gloire immortelle dont s'étaient couverts les Cordeliers au commencement de la révolution. Robespierre lut les épreuves des premiers numéros, qu'il approuva.

Camille s'élevait d'abord avec force contre les patriotes de la troisième réquisition, qui s'étaient jetés sur la république, comme sur une proie à dévorer. Il attaqua dans Hébert le calomniateur capable de corrompre la morale publique : « Ne sais-tu pas, lui disait-il, que lorsque les tyrans de l'Europe veulent faire croire à leurs esclaves que la France est couverte

1 Vieux Cor délier.

2 Le premier numéro parut le 15 frimaire (fin de novembre 1793).

des ténèbres de la barbarie ; que Paris, cette ville si vantée par son atlicisme et son goût, est peuplée de Vandales, ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes, comme si le peuple était aussi ignorant que tu veux le faire croire à Pitt ; comme si on ne pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'était là le langage de la Convention et du comité de salut public; comme si tes saletés étaient celles de la nation; comme si un égout de Paris était la Seine. » Puis, Desmoulins reprochait à Boucholte d'avoir volé cent vingt mille livres, depuis six mois, pour le Père Duchêne. Ce reproche était malheureusement fondé. Camille publia un extrait des registres de la trésorerie nationale, constatant qu'Hébert avait reçu de Bouchotte cent quatre-vingt-quinze mille livres, depuis le 2 juin jusqu'à la fin d'octobre. Il établissait un calcul d'après les prix courants, et prouvait que le journal n'avait coûté à Hébert que soixante-cinq mille livres au plus, de sorte que c'était un présent de cent vingt mille livres qu'Hébert avait reçu, en quatre mois, de Bouchotte. Les calculs étaient sans réplique. Hébert lui-même n'y répondit que vaguement, en prétextant qu'il avait un associé. Bouchotte n'osa rien dire ' .

1 Quarante ans après la mort de Camille, M. Bouchotte me fit communiquer un Mémoire manuscrit, en réponse aux attaques dont il fut l'objet. Cette pièce, loin de mériter la moindre confiance, se réfute

Le but de Camille était de ramener la république à un juste équilibre : pour cela, il fallait faire cesser le despotisme que s'attribuaient les comités de gouvernement. Il attaquait très-ingénieusement ce despotisme, par des citations historiques ; mais auparavant il expliquait nettement qu'il ne voulait pas d'autre gouvernement que la république.

« Une différence, dit-il, entre la monarchie et la république, qui suffirait seule pour faire repousser avec horreur, par les gens de bien, le gouvernement monarchique, et lui faire préférer la république, quoi qu'il en coûte pour l'établir, c'est que si, dans la démocratie, le peuple peut être trompé, du moins c'est la vertu qu'il aime, c'est le mérite qu'il croit élever aux places, au lieu que les coquins sont l'essence de

par elle-même. Ainsi, Bouchotte prétend que Camille était de mauvaise foi, sachant bien que la feuille d'Hébert devait coûter sept à huit fois plus qu'il ne disait. Il en serait résulté qu'Hébert aurait perdu environ 50 p. 100 sur sa fourniture. En effet, Camille articulait qu'Hébert, sur une seule somme de 60,000 livres qu'il avait reçue de Bouchotte, n'en avait déboursé que 16,816, et que c'était par conséquent 43,000 livres volées à la nation, par Bouchotte, pour se faire prôner par le Père Duchêne. Or, 16,8 16, multiplié par 8, font 134,528 livres. C'eût donc été pour Hébert une perte de 74,528 livres, sur le tiers seulement de ses fournitures. Il n'est pas vraisemblable qu'Hébert, qui était dans la misère, eût fait présent de cette somme à la république. Ce n'est pas tout : Bouchotte avoue qu'il avait remis à Hébert 195,000 livres; il en serait résulté, pour ce dernier, une perte de plus de 200,000 livres on quatre mois.

M. Bouchotte est donc seul de mauvaise foi dans sa réponse.

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