‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 2)Chapitre 11 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

la monarchie. Les vices, les pirateries et les crimes, qui sont la maladie des républiques, sont la santé des monarchies. Le cardinal de Richelieu l'avoue dans son testament politique, où il pose en principe que le roi doit éviter de se servir des gens de bien. Avant lui, Salluste avait dit : Les rois ne sauraient se passer des fripofis, et au contraire, ils doivent avoir peur et se méfier de la probité. Ce n'est donc que dans la démocratie que le bon citoyen peut raisonnablement espérer de voir cesser le triomphe de l'intrigue et du crime ; et pour cela, le peuple n'a besoin que d'être éclairé. »

Le journaliste, après avoir ainsi montré qu'il persistait dans ses principes républicains, attaquait le despotisme des tyrans de Rome, par des extraits de Tacite; mais chacun y reconnut une allusion aux excès de la commune de Paris et des comités de gouvernement.

« On fit à Rome, dit-il, un crime de contre-révolu- » tion au journaliste Crémutius Cordus d'avoir appelé » Rrutus et Cassius les derniers Romains. Crime de » contre-révolution à Mamercus, d'avoir fait une tra- » gédie où il y avait tel vers à qui l'on pouvait donner » deux sens. Crime de contre-révolution à Torquatus » Silanus de faire de la dépense. Crime de contre-révo- » lution à Pomponius, parce qu'un ami de Séjan était » venu chercher un asile dans une de ses maisons de » campagne. Crime de contre-révolution de se plain-

» dre des malheurs du temps, car c'était faire le pro- » ces du gouvernement. Crime de contre-révolution » de ne pas invoquer le génie divin deCaligula; pour » y avoir manqué, grand nombre de citoyens furent » déchirés de coups, condamnés aux mines et aux » bêtes, quelques-uns mêmes sciés par le milieu du » corps.

» Crime de contre-révolution à la mère du con- » sul Cusius Geminus, d'avoir pleuré la mort funeste » de son fils. Il fallait montrer de la joie de la mort » de son ami, de son parent, si l'on no voulait s'ex- » poser à périr soi-même. Sous Néron, plusieurs, » dont il avait fait mourir les proches, allaient en » rendre grâce aux dieux ; ils illuminaient; du moins, » il fallait avoir un air de contentement, un air ou- » vert et calme. On avait peur que la peur même ne » rendît coupable.

» Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen » avait-il de la popularité, c'était un rival du prince » qui pouvait susciter une guerre civile. Suspect*. » Fuyait-on au contraire la popularité et se tenait- » on au coin de son feu, cette vie retirée vous avait » fait remarquer, vous avait donné de la considéra- » tion. Suspect.

» Etiez-vous riche; il y avait un péril imminent » que le peuple ne fût corrompu par vos largesses. » Suspect. Etiez-vous pauvre; comment donc, l'in-

1 Camille cite le texte de l'historien latin.

» vincible empereur! il faut surveiller de plus près » cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant » comme celui qui n'a rien. Suspect.

» Etiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, » ou mis en négligé ; ce qui vous affligeait, c'est que » les affaires publiques allaient à bien. Suspect. Si, » au contraire, un citoyen se donnait du bon temps » et des indigestions, il ne se divertissait que parce » que l'empereur avait eu cette attaque de goutte » qui heureusement ne serait rien ; il fallait lui faire » sentir que sa majesté était encore dans la vigueur » de l'âge. Suspect.

» Etait-il vertueux et austère dans ses mœurs ; bon ! » nouveau Brutus qui prétendait, par sa pâleur et sa » perruque de jacobin, faire la censure d'une cour » aimable et bien frisée. Suspect.

» Etait-ce un philosophe, un orateur ou un poète; » il leur convenait bien d'avoir plus de renommée » que ceux qui gouvernaient ! Pouvait-on souffrir » qu'on fît plus d'attention à l'auteur, aux quatrièmes, » qu'à l'empereur dans sa loge grillée? Suspect.

» Et tous ces suspects, sous les empereurs, n'en » étaient pas quittes, comme chez nous, pour aller » aux Madelonnettes ou au Luxembourg. Le prince » leur envoyait Tordre de faire venir leur médecin » ou leur apothicaire, et de choisir, dans les vingt- » quatre heures, le genre de mort qui leur plaisait » le plus — »

« La clémence, distribuée avec sagesse, est la mesure la plus révolutionnaire, la plus efficace, au lieu que la terreur n'est que le Mentor d'un jour, comme l'appelle si bien Cicéron. Ceux qui ont lu l'histoire savent que c'est la terreur seule du tribunal de Jeffreys et de l'armée révolutionnaire, que le major Kirch traînait à sa suite, qui amena la révolution de 1689. Jacques II appelait en riant la campagne de Jcffreijs, cette sanglante tournée de son tribunal ambulant. Il ne prévoyait pas que son détrônement terminerait la fin de cette campagne. Si on consulte la liste des morts, on verra que ce chancelier d'Angleterre, qui a laissé un nom si abominable, était un petit compagnon en comparaison du général-ministre Ronsin, qu'on peut appeler, d'après son affiche, Y Alexandre des bourreaux.

» Citoyens collègues, il semble qu'un Montagnard n'aurait pointa rougir de proposer les mêmes moyens de salut public que Brutus et Thrasybule, surtout si l'on considère qu'Athènes se préserva de la guerre civile, pour avoir suivi le conseil de Thrasybule, et que Rome perdit sa liberté, pour avoir rejeté celui de Brutus. Cependant je me garde bien de présenter une semblable mesure : arrière la motion d'une amnistie! Une indulgence aveugle et générale serait contre-révolutionnaire ; du moins elle serait du plus grand danger et d'une impolilique évidente, non par la raison qu'en donne Machiavel, que « le prince doit

» verser sur les peuples le mal tout à la fois , et le » bien goutte à goutte, » mais parce qu'un si grand mouvement, imprimé à la machine du gouvernement en sens contraire à sa première impulsion, pourrait en briser les ressorts. Mais autant il y aurait de danger et d' impolitique à ouvrir les maisons de suspicion aux détenus, autant l'établissement d'un comité de clémence me paraît une idée grande et digne du peuple français ; effaçant de sa mémoire bien des fautes, puisqu'il en a effacé le temps même où elles furent commises, et qu'il a créé une nouvelle ère, de laquelle seule il date sa naissance et ses souvenirs. A ce mot de comité de clémence, quel patriote ne sent pas ses entrailles émues ? car le patriotisme est la plénitude de toutes les vertus, et ne peut par conséquent exister là où il n'y a ni humanité ni philanthropie, mais une âme aride et desséchée par l'égoïsme.

» 0 mon cher Robespierre ! c'est à toi que j'adresse ici la parole ; car j'ai vu le moment où Pitt n'avait plus que toi à vaincre, où sans toi le navire Argo périssait, la république entrait dans le chaos, et la société des Jacobins et la Montagne devenaient une tour de Babel. 0 mon vieux camarade de collège ! toi dont la postérité relira les discours éloquents ! souviens-toi de ces leçons de l'histoire et de la philosophie : que l'amour est plus fort, plus durable que la crainte ; gue l'admiration et la religion naquirent des bienfaits. Pourquoi la clémence serait-elle devenue un crime

dans la république? Prétendons-nous être plus libres que les Athéniens, le peuple le plus démocrate qui ait jamais existé, et qui avait élevé cet autel à la miséricorde, devant lequel le philosophe Demonax, plus de mille ans après, faisait encore prosterner les tyrans?

» 3e crois avoir bien avancé la démonstration que la saine politique commande une semblable institution. Et notre grand professeur Machiavel, que je ne me lasse point de citer, regarde cet établissement comme le plus important et de première nécessité pour tout gouvernement : le souverain devant plutôt abandonner les fonctions de comité de sûreté générale que celles de comité de secours. C'est à lui seul surtout, recommande-t-il, que la déposition de la souveraineté doit réserver la distribution des grâces, et tout ce qui concilie la faveur, laissant aux magistrats la disposition des peines, et tout ce qui est sujet aux ressentiments.

» Si ce mot de jubilé, que j'ai risqué pour ne pas être plus impitoyable que Moïse, qui cependant était un fier exterminateur, et une machine infernale du calibre de Ronsin; si, dis-je, mon comité de clémence paraît à quelques-uns de mes collègues mal sonnant et sentant le modérantisme, à ceux qui me reprocheront d'être modéré dans ce numéro IV, je puis répondre , par le temps qui court , comme faisait Marat, quand, dans un temps bien différent,

nous lui reprochions d'avoir été exagéré dans sa feuille : Vous ri y entendez rien; eh ! mon Dieu I laissez-moi dire * on rien rabattra que trop. »

XV. Camille avait mis le doigt sur la plaie ; chacun de ses numéros se vendait à cent mille exemplaires; mais il souleva une tempête effroyable. Aux Jacobins, Nicolas s'écria : « Je prends la parole pour dénoncer Camille Desmoulins ; je l'accuse d'avoir fait un libelle avec des intentions criminelles et contrerévolutionnaires. J'en appelle à ceux qui l'ont lu. Camille Desmoulins frise depuis longtemps la guillotine. »

Tel était le langage qui retentissait autour de Camille, dans les sociétés populaires et dans le Père Duchêne. Barrère, Vadier, Amar, joignaient leurs colères à celle des enragés : « Camille ! s'écriaient-ils, est devenu aristocrate 1 . . . il est vendu aux royalistes. » Les Jacobins décidèrent qu'ils l'entendraient , ainsi que Philippeaux, le 7 janvier (18 nivôse).

En attendant, Desmoulins se défendit par de nouveaux articles , en rappelant qu'il avait fait les cinq campagnes de la révolution avec Robespierre et Danton ; qu'il n'était resté qu'eux seuls des premiers Jacobins. Invoquant la liberté et surtout celle de la presse que l'on avait étouffée depuis quelque temps, il la plaça sous le patronage de Loustalot et de Marat. « Ce dernier, disait-il, dont l'autorité est presque sacrée, d'après les honneurs divins qu'on rend à sa

mémoire, et que je ne craignis pas, il y a trois ans, d'appeler le divin Marat, s'exprimait ainsi à la tribune de la Convention : « Toute citation devant un tribu- » nal pour une opinion est une injustice ; on ne peut » citer en ce cas un citoyen que devant le public. » Et quand cette citation s'adresse à un représentant » du peuple, c'est une infâme violation. Je demande » que le procureur de la commune soit traduit à la » barre pour avoir attenté à la liberté de la presse *.» Camille « regrettait amèrement que la république eût perdu Marat, ce patriote éclairé et à grand caractère, qui seul était capable d'arrêter les excès et de conduire au port la révolution. »

« Qu'on désespère, ajoutait-il, de m'intimider par les terreurs et les bruits de mon arrestation qu'on sème autour de moi. Nous savons que les scélérats méditent un 31 mai contre les hommes les plus énergiques de la Montagne ! ... Oh I mes collègues ! je vous dirai comme Brutus et Cicéron : Nous craignons trop la mort , l'exil et la pauvreté ! . . . Eh quoi ! lorsque tous les jours douze cent mille Français affrontent les redoutes hérissées des batteries les plus meurtrières, et volent de victoires en victoires, nous, députés de la Convention , nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat dans l'obscurité de la nuit,

1 Marat s'élevait avec violence contre le procureur de la commune, jacobin, en faveur d'un journaliste brissotin, que le procureur de la commune voulait poursuivre.

fusillé dans les ténèbres, et sans témoin de sa valeur; nous dont la mort, soufferte pour la liberté, ne peut être que glorieuse, solennelle et reçue en présence de la nation entière, de l'Europe et de la postérité; serions-nous plus lâches que nos soldats , craindrionsnous de nous exposer à regarder Bouchotte en face? N'oserions-nous pas braver la colère du Père Duchêne, pour remporter aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les ultra-révolutionnaires; la victoire sur les intrigants, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur tous les ennemis du bien public ?

» Croit-on que même sur l'échafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai aimé avec passion ma patrie et la république , couronné de l'estime et des regrets de tous les vrais républicains , ie voulusse changer mon supplice contre la fortune de ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au désespoir et à la révolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'étourdir sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au pied de la guillotine? Qu'est-ce que l'échafaud pour un patriote, sinon le piédestal des Sidney et des Jean de With ? Qu'est-ce, dans un moment de guerre où j'ai eu mes deux frères hachés pour la liberté , qu'est-ce que la guillotine , sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous , pour un député victime de son courage et de son républicanisme? »

Le Vieux Cor délier faisait un pompeux éloge du rapport de Philippeaux. Cette fois il avait tort, car il était constant que Philippeaux fourmillait d'erreurs. Malheureusement son libelle, portant le cachet de la bonne foi, Camille s'y était laissé prendre et s'en était engoué. Il immolait aussi sous les traits de son ardente satire, tous ceux qui l'avaient attaqué , Barrère, David, Amar, Yadier. Aucun écrivain ne pouvait lutter contre ces nouvelles Provinciales. Les cris de rage augmentaient dans le camp des Hébertisles ; mais des marques d'encouragement éclataient de toutes parts autour du courageux écrivain.

XVI. Le 18 nivôse, la salle des Jacobins fut comble. On vendit jusqu'à vingt livres les places destinées au public. Le résultat de la séance semblait à tous un événement d'une immense portée. Collot-d'Herbois fut chargé par les dénonciateurs de prendre la parole. Il attaqua d'abord Philippeaux, auquel il reprocha ses calomnies ridicules contre le comité de salut public, et d'avoir défendu dans un journal l'appel au peuple, quoiqu'il eût voté contre; enfin d'avoir calomnié le vertueux Marat : il conclut à sa radiation. Quant à Camille, Collot en parla comme d'un bon et loyal républicain , mais qui se perdait par de mauvaises compagnies, toutefois sans cesser d'être fidèle à la liberté. Il conclut à la censure de ses écrits.

Camille se défendit d'une manière naïve et tou-

chante : « Tenez, citoyens, dit-il, je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis; de toutes parts on m'accuse, on me calomnie. J'ai lu les écrits de Philippeaux ; la manière dont il raconte ce qu'il a vu m'a séduit, et je ne crois pas qu'un homme n'ayant lu que ce que dit Philippeaux, à moins d'être un incrédule renforcé, puisse raisonnablement révoquer en doute les faits qu'il a consignés. Comment supposer un homme assez impudent menteur pour oser consigner dans un écrit public une suite de faits dénués de fondement? »

Robespierre, en prenant la défense de Camille, dirigea contre son journal des insinuations perfides.

« Camille, dit-il, avait promis d abjurer les hérésies politiques, les propositions erronées, mal sonnantes, qui couvrent toutes les pages du Vieux Cordelier ; Camille, enflé par le débit prodigieux de ses numéros et les éloges perfides que les aristocrates lui prodiguent, n'a pas abandonné le sentier que l'erreur lui avait tracé. Ses écrits sont dangereux ; ils alimentent l'espoir de nos ennemis et favorisent la malignité publique. Camille Desmoulins s'est épris d'une belle passion pour Philippeaux; rien n'est sublime que les productions de Philippeaux ; c'est son héros, c'est son Don Quichotte. Camille est admirateur des anciens ; les écrits immortels de Cicéron et de Démosthène sont ses délices. Camille croit, en lisant Philippeaux, lire encore les philippiques de Cicéron et de Démosthènes ;

mais qu'il ne s'abuse pas : les anciens ont fait des philippiques, et Philippeaux n'a composé que des philippotiques.

» Les écrits de Camille sont condamnables sans doute, mais pourtant il faut bien distinguer sa personne de ses ouvrages. Je demande, pour l'exemple, que ses numéros soient brûlés dans la société. »

Desmoulins. C'est fort bien dit, Robespierre; mais je te répondrai comme Rousseau : brûler n'est pas

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