DU 30 AVRIL AU 10 AOUT
Vendée. — Insurrection du 31 mai. — Constitution de 1793. — Révolte des Girondins. — Mort de Marat.
I. Les désastres de nos armées n'étaient pas les seuls malheurs que la faiblesse du gouvernement eût amenés. Plusieurs départements, tels que la Gironde, le Rhône, les Bouches-du-Rhône, étaient en fermentation et refusaient d'obéir aux commissaires de la Convention. Ils provoquaient leur arrestation et même leur assassinat. Le Montagnard Léonard Bourdon, en mission à Orléans avec deux de ses collègues, fut attaqué par des assassins à l'hôtel de ville, presque sous les yeux de la municipalité, qui toléra cet attentat (17 mars).
Les départements de l'ouest se soulevèrent, non pas seulement contre un parti , mais contre la révolution tout entière. Le théâtre de cette révolte fameuse , connue sous le nom de guerre de la Vendée, s'étendait
sur quatre départements : la Loire-Inférieure, Maineet-Loire, les Deux-Sèvres et la Vendée, dont la population s'élevait à plus de quinze cent mille habitants. Une seule grande route traversait le pays : celle de Nantes à la Rochelle. Les autres voies de communications, creusées entre des haies, remplies de fondrières, étaient presque impraticables; à peine les convois pouvaient-ils faire, sur ces chemins, quatre lieues par jour. Aucun pays n'était donc plus propre à soutenir une guerre de partisans contre des armées régulières. Les habitants, catholiques exaltés et superstitieux , mêlaient à leur culte les formes de l'antique religion des druides. Sédentaires, étrangers à toute spéculation, vivant satisfaits des produits d'une agriculture routinière, ils étaient entretenus dans l'ignorance par leurs curés , dont les mœurs pures et la bonté exerçaient sur eux une influence absolue. Quand le serment des prêtres fut décrété, ceux de la Vendée persuadèrent à leurs paroissiens qu'il n'y avait plus à Paris ni foi ni religion. Les paysans voyant partir, pour refus de serment, les vénérables pasteurs qui les avaient élevés, s'emportèrent en plaintes véhémentes contre la révolution, et des soulèvements troublèrent ce pays dès 1791. Ni l'Assemblée constituante, ni l'Assemblée législative n'étouffèrent, ce qui eût été facile , la révolte dans sa source ! .
1 Deux Amis de la liberté, t. If. — Voir aussi l'excellente Hi$- III. - 6
A cette cause principale de sédition , se joignit le mécontentement politique des partisans de la royauté et des privilèges. Les nobles et les aristocrates de toute espèce, furieux de la déchéance du roi et de son supplice, persuadèrent aux paysans que « non-seulement la religion était perdue, mais qu'un plus grand crime encore était le supplice du fils de saint Louis ; que quelques scélérats s'étaient emparés de son trône pour piller et décimer la France; qu'il serait facile d'en faire justice, et de rendre la couronne au roi légitime, le fils de Louis XYI. »
Les contrebandiers se comptaient par milliers dans ce département, et dans les contrées voisines. Ces hommes actifs, courageux, mais incapables d'un travail assidu, se trouvant réduits à l'inaction et à la misère par la suppression de la gabelle et des autres impôts de cette espèce, se jetèrent dans le parti royaliste, pour vivre du pillage et des dons des fanatiques. Les jeunes gens du pays, désespérés que la Convention les forçât à s'enrôler pour aller combattre sur les frontières , préférèrent, dans l'alternative , s'enrôler sous le drapeau de la révolte.
Le 10 mars 1793, jour fixé pour la levée des trois cent mille hommes, les conscrits de Saint-Florent refusent de s'enrôler : le tocsin sonne dans plus de cinq cents villages ; quinze cents hommes bien armés
toire des guerres de la Vendée et des Chouans, par Alphonse Beauchamp. — Rapport de Richard et Choudieu.
vont assiéger la petite ville de Machecoul , défendue par cent hommes. Ceux-ci se débandent, parce que les habitants se soulèvent en faveur des assiégeants, qui s'emparent de la ville sans coup férir. Les royalistes arrêtent trois cents patriotes, dont un comité, présidé par Soucher, ancien receveur des gabelles, ordonne le massacre. Les rebelles les conduisent par troupes de trente dans la cour du château, les font mettre à genoux au bord d'un fossé profond et les fusillent * ; ils achèvent à coups de crosse de fusil, ou à coups de sabre ceux qui n'avaient pas été tués raides. Joubert, président du district, eut les poings sciés, et ensuite la tête brisée à coups de fourche. Le curé constitutionnel fut lentement mutilé, et mis à mort par des femmes. Le juge de paix Pagnot, refusant de crier vive le roi, fut assassiné ; il mourut en formant un dernier vœu pour la république.
Le comité royaliste, voulant de nouvelles victimes, fit circuler une fausse lettre, qui annonçait le prétendu égorgement des prêtres sexagénaires détenus à Nantes ; deux cent quarante-deux autres patriotes de Machecoul et des environs furent encore égorgés. Les massacres durèrent six semaines ; on enterra des républicains tout vivants ; quelques semaines après, dans une de ces vastes prairies qui leur servit de tombeau, on voyait hors de terre un bras, dont la main, accrochée
1 Les victimes étaient liées les unes aux autres par les bras, ce que les assassins appelaient leur chapelet.
à une poignée d'herbes, semblait celle d'un spectre qui s'était vainement efforcé de sortir de sa fosse.
A la nouvelle de la révolte, un voiturier, nommé Cathelineau, quitte sa demeure et harangue les Vendéens qui le mettent à leur tête. Il s'empare successivement de Jallais et de Chemillié, où il trouve des canons et des munitions (14 mars). Le lendemain, sa troupe fut renforcée de deux bandes; l'une, d'un paysan nommé Forêt; l'autre, d'un garde-chasse nommé Stoflet. Ils marchent sur la ville de Chollet, défendue par cinq cents soldats républicains. Ceux-ci ayant fait une sortie, les paysans s'éparpillent derrière les haies, et font un feu meurtrier, qui met bientôt en déroute la colonne républicaine. Les vainqueurs s'emparent de la ville, pillent la caisse du district, quatre canons, six cents fusils et un approvisionnement de poudre considérable.
Encouragée par cette victoire , la Vendée tout entière se soulève. D'Elbée, gentilhomme dévot et rusé, est proclamé chef dans l'Anjou; le marquis de Bonchamp dans Saint-Florent; le marquis de la Roche Saint-André dans Pornic. Ce dernier s'élant enfui, après avoir été chassé de son cantonnement par les républicains, sa troupe alla offrir le commandement à Charette, ancien officier de marine. Celui-ci refusa pendant deux jours; requis avec menace : «Eh bien, dit-il , voué m'y forcez, je marche à votre tête ; mais songez à m' obéir, ou je vous punirai sévèrement. » Il
les passe en revue, entre avec eux dans une église, jure sur l'Evangile qu'il périra les armes à la main, plutôt que d'abandonner son parti. Promettez comme moi, s'écrie-t-il en se tournant vers les révoltés, que vous serez fidèles à la cause de l'autel et du trône. Une acclamation unanime accueille ses paroles; on retourne sur Pornic, qui est repris et pillé.
Le 19 mars, à Saint-Vincent, le général Marcé, trahissant la république, se laissa battre, abandonna ses blessés, son artillerie, ses munitions, et s'enfuit à quinze lieues de là. Les révoltés eurent bientôt en campagne trente mille hommes, partagés en deux corps. L'un occupait le bas Poitou et était commandé par Charette. L'autre, sous les ordres de d'Elbée, de Cathelineau, de Bonchamp, de Larochejaquelein , ancien garde de Louis XVI, de Stoflet et de Bérard, reçut le nom de grande armée d'Anjou et du haut Poitou.
Le 11 avril, à Chemillié, les républicains mirent en fuite cette dernière armée; mais le 16, Cathelineau les repoussa, et leur tua beaucoup de monde. Le 23, enflammés par ce succès, les royalistes se précipitent avec fureur sur les canons et les baïonnettes, et culbutent les républicains à Beaupréau. Toutefois, ce ne fut pas sans des prodiges de valeur de la part des canonniers républicains , qui se firent tuer sur leurs pièces; des détachements entiers de gardes nationales périrent en combattant.
Les Vendéens crurent longtemps ressusciter trois jours après leur mort ; les mères , les épouses conservaient le corps de leurs enfants et de leurs maris ' . Leur manière de combattre ne ressemblait en rien à la tactique ordinaire ; ils se tapissaient dans les genêts, dans les fossés, dans les haies, et se présentaient au combat, au moment où l'on s'y attendait le moins : ils se précipitaient par masses sur les républicains2. Ceux-ci furent si consternés qu'ils n'osèrent, durant près de trois mois, s'avancer dans le pays. Les Vendéens, de leur côté, commençaient à se croire invincibles, et leurs succès leur amenèrent bientôt encore plusieurs milliers de volontaires.
Le 25 avril, aux Aubiers, Larochejaquelein les harangua en ces termes : « Si mon père était parmi nous, il vous inspirerait plus de confiance, car à peine me connaissez-vous. J'ai d'ailleurs contre moi et ma grande jeunesse et mon inexpérience ; mais je brûle de me rendre digne de vous commander. Allons chercher l'ennemi; si je recule, tuez-moi; si j'avance, suivez-moi; si je meurs, vengez-moi. » Ses soldats pleins d'enthousiasme gagnèrent la bataille, et peu s'en fallut que la division tout entière du général Quetineau ne fût détruite.
Ce général eut grand'peine à rallier à Thouars les
1 Mémoires du général Turreau, p. 48, 2e édition. — Histoire des erreurs et des crimes, tome VI.
2 Rapport des représentants Richard et Choudieu.
débris de ses colonnes. Il fut encore attaqué dans cette ville, le 5 mai, par Bonchamp, Larochejaquelein et Lescure. Il n'avait que six mille hommes qui, quoique enveloppés de toutes paris, se défendirent pendant dix heures consécutives. Plus de mille restèrent sur le champ de bataille ; tous les autres furent faits prisonniers avec leur général.
Une partie des vainqueurs se détachèrent alors pour aller attaquer la ville de Fontenay , chef-lieu du déparlement de la Vendée, sur laquelle d'Elbée se portait avec sa division. Le 16 mai, au lever du soleil, des prêtres dirent une messe au milieu de l'armée, et demandèrent à Dieu la grâce d'entrer le jour même dans Fontenay. Le général Chalbos, qui gardait cette place avec trois mille hommes seulement, les rangea en bataille dans la plaine à l'approche de l'ennemi, et commença une vive canonnade ; bientôt les royalistes s'enfuirent en désordre; d'Elbée fut blessé.
Ralliés le 25 par Cathelineau, et renforcés d'un détachement considérable, ils se présentèrent de nouveau devant Fontenay, au nombre de trente-cinq mille hommes. Cette fois, le général Chalbos fut battu : les deux tiers de sa petite armée furent tués, blessés ou pris ; il perdit aussi son artillerie, tous ses bagages et dix-huit millions en assignats. Les Vendéens mirent une forte garnison dans la ville, en confièrent le commandement à Stoflet, et brûlèrent, au pied de l'arbre de la liberté, tous les papiers du département.
II. Les premières mesures du gouvernement, contre cette redoutable révolte, furent presque illusoires. Le peuple de Paris et les autorités constituées, indignés de la férocité des Vendéens, leur donnèrent la qualification de brigands, nom sous lequel on les désigna, même officiellement. Le 18 mars, sur le rapport de Lasource, un décret attribua au tribunal révolutionnaire la connaissance de la conspiration de la A endée. Le même jour, une loi ordonna que tout émigré ou déporte, qui rentrerait en France, serait exécuté dans les vingtquatre heures.
Mais sur la fin d'avril, quand on vit que les rebelles traitaient de puissance à puissance avec les armées républicaines, l'alarme fut grande dans toute la France. Le département de l'Hérault, qui s'était toujours distingué par son dévouement , proposa à la Convention une nouvelle levée de troupes dans tous les départements, avec un emprunt forcé sur les riches, tant pour solder la force armée, que pour secourir les classes pauvres. Il donna l'exemple, en offrant à la république cinq mille hommes et cinq millions. Son exemple fut immédiatement suivi par le conseil général de la commune de Paris, qui ordonna, le Ier mai, une levée de douze mille hommes, pour marcher en Vendée. On les requit parmi les citoyens dont l'absence était le moins préjudiciable, et l'on prit un sur deux employés des administrations, des études de notaires et des boutiques.
Le conseil arrêta aussi un emprunt forcé de douze millions, sur les riches de Paris, pour l'entretien des troupes et des parents pauvres des volontaires. L'emprunt ne frappa que sur le superflu. Le nécessaire fut réputé de quinze cents livres de revenus pour un père de famille, et, en outre, de mille livres pour chacun des autres membres. Le cHoyen qui avait un superflu de mille à deux mille livres, fut taxé à trente livres; celui qui avait un superflu de deux mille à trois mille livres, à cinquante livres; et ainsi en augmentant, jusqu'au revenu de cinquante mille livres de superflu. Ceux qui le possédaient devaient payer vingt mille livres. Si leur superflu était supérieur, ils pouvaient conserver trente mille livres, mais étaient obligés de verser l'excédant. Cet arrêté, qui n'était pas trop onéreux, puisqu'il ne frappait que le revenu d'une année, fut approuvé par la Convention.
Le recrutement se faisait comme chaque section l'entendait. Dans la plupart, deux registres étaient ouverts, l'un pour la souscription des douze millions, l'autre pour les enrôlements volontaires. Lorsque les enrôlements ou la souscription volontaires n'avaient pas fourni le contingent de la section, elle procédait alors par voie de réquisition. Le commandant général Santerre, plus zélé qu'intelligent, demanda à la commune l'autorisation d'aller combattre les rebelles de la Vendée; il l'obtint et partit.
Le progrès des Vendéens provenant surtout de la mauvaise direction donnée aux troupes républicaines, le comité de salut public se détermina à composer quatre armées, afin de cerner tout le pays révolté ; mais il commit la faute de donner à ces armées quatre généraux en. chef. L'une, appelée l'armée des côtes de la Rochelle, placée entre Saumur et Niort, fut confiée à l'ex-d je de Biron ; la seconde, dite des côtes de Brest, eut son quartier général à Nantes, et reçut pour général Canclaux; la troisième, placée près d'Orléans, fut mise sous les ordres de Santerre, et se composait, en grande partie, des Parisiens qui l'avaient suni ; enfin, la quatrième, dite des côtes de Cherbourg, fut commandée par le général Wimpfen.
Wimpfen avait été dénoncé par Marat; mais la protection du côté droit ne le fit pas moins nommer. Marat le dénonça de nouveau dans son numéro du 23 mai 93, et articula des faits très-graves, attestés par de nombreux témoins; ainsi : 1° Wimpfen, pendant qu'il commandait à Thionville, entretint une correspondance avec les frères du ci-devant roi et avec Broglie , pour leur indiquer les côtés faibles de la place. 2° À l'instant du bombardement, lorsque l'artillerie eut fait taire le feu de l'ennemi, qui s'était approché, et s'était découvert à demi-portée de canon, Wimpfen fit défense de tirer, et l'ennemi ramena son artillerie, dont il eût été facile de s'emparer, en continuant le feu de la place et en faisant une
sortie. Thionville ne résista que par la surveillance des habitants et le courage des soldats, devant lesquels échouèrent toutes les tentatives de Wimpfen.
III. Le faubourg Saint-Antoine, remarquant la résistance des riches à l'enrôlement et à l'emprunt forcé, se présenta à la barre de la Convention, et réclama : 1° Le départ de Paris des corps armés à la solde de la république ; 2° le maximum du prix de toutes les denrées de première nécessité ; 3° la résiliation des baux ; 4° une contribution extraordinaire sur les riches.
La Convention, entraînée par ce vœu formel, décréta, le 3 mai, le maximum du prix des grains. Les directoires furent chargés de le fixer dans chaque département, selon la moyenne des prix depuis le 1er janvier. Le maximum fut décroissant, c'està-dire, qu'au 1er septembre, il devait être fixé environ aux trois quarts de ce prix moyen. On défendit, sous peine de confiscation des grains, à tout citoyen d'acheter ou de vendre au delà du maximum. La peine de mort fut portée contre tous ceux convaincus d'avoir, à dessein, gâté ou enfoui des grains ou farines, dont le recensement fut ordonné ; la libre circulation et le commerce des grains furent maintenus. On décréta la peine de mort contre tout fonctionnaire public qui s'intéresserait dans les marchés du gouveinement.
Le maximum diminua beaucoup la misère du peu-
pie, et accrut le dévouement des soldais. On allègue en vain contre cette loi le droit de propriété ; il est certain qu'il est des circonstances où tout droit individuel doit s'abaisser devant l'intérêt général. Alors que des citoyens vont mourir à la frontière pour la défense commune, il faut au moins les rassurer sur l'existence de leurs familles, dont ils sont les seuls soutiens. Le côté droit ne voulut jamais envisager la question sous ce rapport, et il se répandit en déclamations contre la spoliation, la loi agraire, et accusa même ses adversaires de vouloir armer le pauvre contre le riche. Au milieu de cette discussion, Guadet demanda que la Convention, qui siégeait alors aux Tuileries, tînt désormais ses séances à Versailles. Le côté droit, prévenu de cette motion, applaudit vivement, insulta de nouveau les autorités de Paris, et les menaça de la vengeance des départements. Dans ce moment d'alarmes, il était extrêmement dangereux de lancer un nouveau brandon de guerre civile ; la majorité le comprit, et passa à l'ordre du jour.
Ces déclamations furent suivies d'un prompt effet. Les ex-nobles, les financiers, les robins, tous ceux enfin dont la levée de soldats et l'emprunt forcé froissaient l'intérêt, s'emparèrent des sections (4 et 5 mai), huèrent les représentants de la Montagne qui s'y présentaient, puis, parcoururent Paris en criant : A bas la Montagne! à bas les Jacobins i vive le roi! La commune les dispersa enfin, et fit arrêter leurs chefs
au moment où ils arboraient la cocarde blanche ' . Isnard et Buzot demandèrent que les émeutiers fussent jugés par la Convention, dans l'espoir que la majorité les acquitterait. L'Assemblée passa à l'ordre du jour.
Robespierre demanda que tous les gens suspects fussent gardés en otages. Camille Desmoulins proposa d'entretenir les sans-culottes qui consentaient à se battre, avec la bourse des messieurs qui voulaient rester chez eux. Danton dit : « C'est une vérité puisée dans l'histoire et dans le cœur humain qu'une grande nation en révolution, ou même en guerre civile, n'en est pas moins redoutable à ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer de notre position, nous n'y devons voir que le développement de l'énergie nationale, que nous pouvons encore tourner au profit de la liberté. Combinons ces moyens de puissance avec les moyens de politique; faisons connaître à ceux que des traîtres ont égarés que la nation ne veut pas verser leur sang, mais qu'elle veut les éclairer et les rendre à la patrie. 11 faut donc créer Une commission ayant le droit de faire grâce à ceux des rebelles, qui se soumettraient volontairement, avant l'action de la force publique. Je propose en outre d'indemniser les citoyens pauvres qui se rendront dans les sections, et enfin d'établir une garde soldée dans chaque ville. »
1 Récits non contestés de Robespierre, de Charlier, de Levasseur, etc.
Ces propositions furent vivement applaudies par l'Assemblée, qui se contenta de décréter l'arrestation des suspects, dont les comités de surveillance de chaque commune furent autorisés à dresser la liste. À Paris, le comité central révolutionnaire de l'évêché fut chargé de cette mission, et de répartir l'emprunt forcé.
Comme il était équitable de faire contribuer tous les départements aux sacrifices de l'Hérault et de Paris, Marat et Cambon proposèrent, le 20 mai, un emprunt forcé ou taxe de guerre d'un milliard sur les riches. Larivière, Lanjuinais, Vergniaud, Buzot, Lasource s'y opposèrent énergiquement. Voyant la majorité disposée à décréter cet emprunt, si nécessaire, ils recoururent encore au scandale, comme autrefois la droite de l'Assemblée constituante ; et, parce que quelques femmes dans les tribunes les sifflaient, ils s'écrièrent que l'on voulait dissoudre la Convention, et assassiner les membres de la droite.
« Depuis deux ans, s'écrie Marat, on entend vos lamentations, et vous n'avez pas encore une égratignure à montrer à vos commettants ! »
» Les protecteurs de l'anarchie, dit Vergniaud, sont les assassins...
» David. C'est toi, monstre, qui es un assassin.
» Duhem. C'est un complice de Dumouriez, comme toi, qui poignarde les patriotes!... »
La Convention ne fut pas dupe du piège ; elle dé-
créta la levée d'un emprunt forcé d'un milliard sur les citoyens riches, et l'admission des reconnaissances en payement des biens d'émigrés. Cette mesure générale frappa proportionnellement le revenu, dont le premier degré imposable fut fixé à dix mille livres.
Ainsi, la révolte vendéenne, la guerre extérieure, la sourde et lâche opposition des ennemis de la révolution, avaient amené le maximum, l'arrestation des suspects, et l'impôt progressif ou taxe de guerre sur les riches. Lorsque les Girondins ne s'étaient pas opposés à ces mesures, ils avaient gardé un silence blâmable. Peu soucieux du salut public , ils voulaient s'attribuer le beau rôle dans la législature ; ils voulaient en être les honnêtes et les modérés, sachant bien que le peuple est oublieux des services qu'on lui rend, tandis que les aristocrates et les riches se souviennent des mesures dirigées contre eux, et que ce sont ceux-ci qui écrivent, qui récompensent ou punissent.
IV. Au milieu du mois de mai, ce parti parvint à faire nommer pour président Isnard, le plus fougueux de ses membres après Guadet, et saisit l'occasion, qui se présenta dès le 17, pour essayer d'en finir avec les autorités révolutionnaires de Paris. Une députation vint à la barre réclamer la liberté d'un juge de paix, que la commune avait fait enfermer comme suspect. Isnard consulta l'Assemblée, et prononça, en son nom, l'élargissement du détenu. Marat, présumant qu'il se
trompait, car il était contre tous les principes que la majorité décrétât, sans instruction préalable , la mise en liberté d'un détenu légalement arrêté, réclama l'appel nominal. Jsnard s' obstina à le refuser1 : « Je saurai mourir à mon poste, criait-il sans cesse, » plutôt que de me laisser imposer la loi par la » minorité. — C'est la minorilé qui a fait le 10 août, » répondent les Montagnards; c'est encore la mino- » rite qui sauvera la patrie. »
Couthon demande qu'un article, additionnel au règlement, détermine le nombre de voix nécessaire pour exiger l'appel nominal. Le comité de législation, chargé d'un rapport sur cette motion, proposa que cent membres pussent l'exiger sur les questions constitutionnelles, et cent cinquante sur les autres questions. Guadet prétendit qu'il y aurait du danger à donner du pouvoir à la minorité ; il effraya le Marais en rappelant l'exemple du parlement d'Angleterre , « dont la minorilé, sous Charles Ier, parvint à opprimer la majorité. » Il obtint un décret qui enlevait à la minorité le droit d'exiger l'appel nominal.
En ce moment, des cris partirent d'une tribune où Bonneville , journaliste girondin , s'était placé. Les femmes prétendant qu'elle leur appartenait, voulaient l'en faire sortir ; Lasource et Isnard s'écrièrent que les
1 Isnard n'agissait ostensiblement qu'en haine du comité révolutionnaire qui avait ordonné l'arrestation de ce détenu. (Levassent', t. I, p. 213.)
Montagnards étaient des agents de Pitt et de Cobourg. Gamon lut un discours écrit, tendant à prouver que les femmes, qui voulaient empêcher les privilégiés d'entrer dans les tribunes, étaient salariées par les puissances ennemies, pour dissoudre la Convention. Un autre député dénonça Marat comme aristocrate et fauteur du pillage.
Marat répliqua que ce n'était pas lui qui avait qualifié de traîtres et de contre-révolutionnaires tes hommes d'Etat, mais Dumouriez, en se déclarant pour eux contre la Montagne. « Ils ne se laveront de cet opprobre, dit Y Ami du peuple, qu'en mettant à prix la tête des Capets rebelles et fugitifs, et en se mettant la corde au cou, comme l'ont fait les députés patriotes, qui ont voté la mort du tyran. » Ensuite, il prélendit que le scandale des tribunes avait été préparé par les Girondins, et que la preuve en était dans les discours écrits qu'ils venaient de prononcer.
Guadet, comme pour donner raison à Y Ami du peuple, dénonça, dans un discours évidemment concerté !, un prétendu complot, formé par les autorités de Paris, pour égorger la Convention nationale. « Hen- » riot, s'écria-t-il, le commandant de la force armée » de la section des Sans-Culottes, a dit en présence » du conseil général : Songez, citoyens, quen par-
1 On a su depuis que cette séance avait été concertée, par les Girondins, dans un conciliabule tenu chez Valazé. Ce fait fui avoué par eux dans leur procès.