‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 3)Chapitre 10 sur 31 · LITRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LITRE VINGTIEME

(DU 10 THERMIDOR AN II AU 1er PRAIRIAL AN III.)

Réaction thermidorienne. — Jeunesse dorée. — Salons royalistes. — Condamnation à mort de Carrier et de Fouquier-Tinville. — Paix avec la Vendée et avec les chouans. — Rappel des Girondins proscrits. — Procès des anciens comités de gouvernement. — Journées de germinal.

I. Après de nouvelles proscriptions décrétées dans la séance du 10 thermidor, Tallien s'écria : «Ce jour est un des plus beaux pour la liberté : la tête des conspirât urs vient de tomber sur l'échafaud. Allons partager l'allégresse commune. Le jour de la mort d'un tyran est une fête à la fraternité. » La Convention leva la séance au milieu d'unanimes félicitations.

Le lendemain elle envoya encore à l'échafaud, sur la seule constatation de leur identité, soixante-huit membres de la commune et deux jurés du tribunal révolutionnaire que l'on prit au hasard. Il est certain que la plupart d'entre eux étaient arrivés à l'hôtel de

ville sans savoir de quoi il s'agissait , et surtout sans intention de s'insurger. Plusieurs de ces malheureux avaient dans le sein de la Convention des amis intimes, tels que Billaud-Varennes, Panis et Tallien, qui ne songèrent pas un seul instant à prendre leur défense.

La joie débordait du cœur de tous les membres de cette Assemblée et tenait du délire; chacun paraissait oublier ses haines personnelles, pour mieux maudire les proscrits. Legendre courut dans les prisons annoncer la nouvelle de la mort de Robespierre, et faire mettre en liberté une foule de détenus ; il s'arrogeait, avec quelques-uns de ses pareils, le droit de pardonner aux coupables en masse, comme pour prouver que la justice n'avait été pour rien dans la conspiration qui venait de s'accomplir '.

Cependant, dès le 11 thermidor, les vainqueurs eurent à compter entre eux. Lecointre (de Versailles) et Thibaut attaquèrent le tribunal révolutionnaire, « ouvrage des infâmes Couthon et Robespierre, » et obtinrent la suspension de ce tribunal. Billaud- Varennes, arrivant sur ces entrefaites, réclame avec hauteur, et assure que, dans le tribunal et parmi les

1 Je tiens de plusieurs détenus que Legendre accorda les mises en liberté, même sans consulter 1 ecrou. Rencontrant à la Conciergerie, A. Rousselin de Saint-Albin, qui y avait été réintégré, après son acquittement, au tribunal révolutionnaire, il lui dit en lui donnant un coup de pied : Que fais-tu là, f.... polisson? va-Cen bien vile! et le jeune Rousselin fut remis en liberté. Legendre agit de même envers des émigrés pris les armes à la main, sur le territoire français.

jurés, il y a beaucoup d'hommes purs qu'il faut conserver, pour exterminer tous les conspirateurs. La Convention rapporte son décret.

Les comités de gouvernement entendaient bien maintenir, et peut-être augmenter la terreur. « Prenez » garde surtout, dit Barré re dans un rapport pré- » sente ce même jour, prenez garde à ce modéran- » tisme funeste qui sait aussi, en parlant de paix et de » clémence, tirer parti de toutes les circonstances, » même des événements les plus heureux. Que l'aristo- ►> cratie sache bien qu'elle n'a, dans ce temple des lois, » que des vengeurs constants et des juges implaca- » blés; que le mouvement révolutionnaire ne s'arrête » point dans sa course épuratoire, et que la Conven- » tion continue de faire trembler les traîtres et les » rois, les conspirateurs de l'intérieur et les gouver- » nements despotiques du dehors; alors nos triomphes » seront continués... »

Le projet de décret maintenait implicitement la loi du 22 prairial, et conservait la plus grande partie des jurés et des membres du tribunal révolutionnaire, notamment Fouquier-Tin ville. À ce nom, un sourd murmure s'éleva, sans qu'aucun député de la droite ni du Marais osât présenter la moindre observation. Un Montagnard seul, Fréron s'écria : « Je demande » qu'on purge enfin la terre de ce monstre , et que » Fouquier aille cuver dans les enfers tout le sang » qu'il a versé. » Cette exclamation rendit quelque iv. 13

courage à l'Assemblée, qui décréta d'accusation ce magistrat !.

Fréron demanda aussi, « par molion d'ordre , que l'hôtel de ville, ce Louvre du tyran Robespierre , fût démoli. » Granet répondit que les pierres de Paris n'étaient pas plus coupables que celles de Marseille. Cette allusion à la conduite de Fréron dans cette dernière ville, amena l'ordre du jour.

Barrère présenta Bernard (de Saintes), Duval et Escbassériaux, comme successeurs de Couthon , de Robespierre et de Saint-Just au comité de salut public. Il s'attendait à un vote d'acclamation ; mais Merlin (de Thionville ) réclama l'appel nominal. Barrère voulant faire des observations : « Quel estdonc, s'écrie Merlin, quel est ce président des Feuillants qui prétend ici nous faire la loi? » Barrère reste stupéfait au milieu d'applaudissements unanimes; et la Convention décide qu'Hérault-Séchelles, Piieur (de la Marne) et Jean Bon Saint-André seront aussi remplacés. On passe à l'appel nominal : Tallien, Trcilha d, Eschassériaux , Bréard , Thuriot et Laloi , sont élus membres du comité de salut public. Carnot , Prieur (de la Côte-.d'Or) , Barrère, Robert Lindet, Billaud- Varennes et Collot-d'Herbois y restèrent pro\isoirement.

Ce même jour, André Dumont s'écria : « D'après

1 Journal de la Montagne. — Moniteur. — Deux Amis, t.. XIV. — Beaulieu, t. VI.

l'attitude majestueuse que vous avez prise, souffrirezvous qu'un complice de Catilina, que David, cet usurpateur , ce tyran des arts, aussi lâche qu'il est scélérat, siège encore dans votre comité de sûreté générale; qu'il aille encore dans les lieux où il méditait l'exécution des crimes de son maître, du tyran Robespierre? » Il demanda que David fût remplacé au comité de sûreté générale. Une motion pareille ayant été faite à l'égard de Lavicomterie et de Jagot, pour n'avoir pas paru à la Convention dans la journée du 9 thermidor, les deux motions furent décrétées. La décision à peine rendue, David entra dans la salie et dit : « Qu'on ne pouvait concevoir jusqu'à quel point il avait été trompé par ce malheureux Robespierre; » il jura de ne plus s'attacher aux hommes, mais aux principes. Cette lâcheté ne put lui faira obtenir son pardon. Lebas, David, Jagot, Élie Lacoste, Laloi et Lavicomterie furent remplacés par Legendre (de Paris), Goupiïleau (de Fontenay), Merlin (de Thionville), André Dumont, Bernard (de Saintes) et Rewbell.

Sur la motion de Dubois-Crancé, la Convention décréta, afin de ne point donner le temps aux comités de gouvernement d'usurper la tyrannie, qu'ils seraient renouvelés par quart tous les mois. En outre, elle abrogea le décret qui les autorisait à faire arrêter les députés, sans un rapport préalable. Le 14 thermidor, les membres du tribunal révolutionnaire furent suspendus, la loi du 22 prairial fut abrogée, et le comité

de salut public chargé de proposer une organisation nouvelle.

Un décret du 29 thermidor conserva au comité de salut public la direction des armées et des agents du gouvernement; le comité de sûreté générale resta chargé de la police de la république, et particulièrement de celle de Paris. Il fut investi du droit de faire arrêter les citoyens, de les mettre en liberté, ou de les traduire au tribunal révolutionnaire. Le comité de salut public ne put délibérer sans la présence d'au moins sept de ses membres, et le comité de sûreté générale devait en compter au moins neuf. On mit à la disposition de chacun de ces comités des sommes considérables, pour dépenses extraordinaires ou secrètes.

II. Ces réformes étaient bonnes, mais la réaclion ne s'en contenta pas. Les parents et les amis des suspects vinrent au comité de sûreté générale demander l'élargissement de ceux que Legendre avait laissés en prison, et alléguaient qu'ils n'avaientélé arrêtés qu'en qualité de corrompus. Legendre et Merlin (de Thionville), qui eux-mêmes avaient failli de\enir, à ce titre, victimes de Robespierre, les crurent facilement. Les suspects, les accusés, même agents de l'étranger, se dirent persécutés par Robespierre, et obtinrent presque tous leur liberté. La légèreté du comité de sûreté générale était telle qu'un grand nombre de coupables échappèrent à l'aide de noms supposés, tandis que

des patriotes sincères se virent retenus dans les fers, comme soupçonnés d'attachement aux vaincus du 9 thermidor.

Les libérés revinrent triomphalement dans leurs sections, dont ils s'emparèrent d'autant plus facilement que la Convention abrogea le décret qui accordait une indemnité aux ouvriers qui y assistaient, ils exagérèrent leurs souffrances, et purent impunément pousser des cris de vengeance. Des dénonciations arrivèrent aussi des- départements contre les proconsuls1. Quelques habitants de Cambrai ayant accusé Joseph Lebon, « C'est le bourreau dont se servait Robespierre, » s'écria Bourdon (de l'Oise). André Dumont, qui jusqu'alors n'avait parlé que de la sainte guillotine et s'était paré de l'épithete de maratiste2, ajouta : « Vous le voyez, ce monstre couvert de l'exécration générale, c'est bien à lui qu'on peut dire : Monstre, va dans les enfers cuver le sang de tes victimes ! » Lebon voulut se défendre, en invoquant l'approbation récente donnée à tous ses actes

1 Nom sous lequel on désignait les commissaires de la Convention, après le 9 thermidor. On appela décemvirs les membres du comité de salut public

2 Ce mot dut toujours être pris en mauvaise part. Ceux qui s'en parèrent furent les Héberlistes, les hommes de sang, sans conviction, et, par conséquent, agissant à l'opposé de Y Ami du peuple, qui les eût fait chàiier, s'il eût vécu. Cet André Dumont, ex-proconsul au moins aussi violent qne Lebon, se hâta de proscrire les autres pour échapper à leur sort. Il y a toujours dans les révolutions des gens habiles à saisir le sens des mouvements.

par la Convention. « Vous avez, dit-il, adopté cette parole de Saint-Just : La révolution doit entraîner tout ce qui se trouve sur son passage. » Poultier l'interrompit par ces mots : Tu sues le sang ! et la Convention le décréta d'arrestation. Héron et Rossignol subirent le même sort, sans autre motif que d'avoir été d'ardents révolutionnaires.

On voit par là que l'unanimité qui régna dans la Convention, le 9 thermidor, ne vint pas d'un sentiment ni d'un but commun, mais de l'explosion simultanée des haines amoncelées contre Robespierre. Les uns n'eurent d'autre mobile que la peur ou l'envie; les autres, tels que Cambon, Robert Lindet, Sergent, Panis, vétérans de la cau?e démocratique, crurent n'immoler qu'un tyran. Mais il est certain que plusieurs Montagnards notamment Rillaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Carrier, étaient révoltés de l'idée qu'ils supposaient à Robespierre de vouloir arrêter la terreur.

À peine le tyran eut succombé, tous les éléments, Girondins, Hébertistes, Dantonistes, Robespierristes et Royalistes se confondirent en trois grands partis : le parti thermidorien, proprement dit, le parti royaliste, et le parti des vrais républicains.

Le premier fut en général composé de tous ces Voltairiens, qui n'avaient pris, des doctrines du philosophe, que son scepticisme, tels que Taliien, Fouché, Barras, Legendre, Fréron, Merlin (de Thion-

ville), modérés et Hébertistes, qui s'étaient jetés dans la révolution pour y faire leur fortune, et sans crainte de la déshonorer par leurs mœurs. Comme ils avaient principalement contribué à la chute de Robespierre, ils en tirèrent une extrême importance. La majorité, les regardant comme ses libérateurs, leur laissa prendre l'influence, dans la persuasion, surtout, que leur audace seule abattrait les continuateurs de Robespierre.

Les royalistes, qui la plupart avaient suivi la faction de la Gironde, se montraient encore peu rassurés, mais entrevoyaient déjà le moment de s'emparer du pouvoir. Ils commencèrent par s'allier aux thermidoriens, qui quittèrent le sommet de la Monlagne pour aller s'asseoir à la droite \ au milieu de ces hommes qu'ils méprisaient tant la veille. Les chefs de ce parti étaient Boissy-d'Anglas, Durand-Maillane et Sieyès.

Les Montagnards restés sincèrement attachés aux principes de la révol jtion formaient la troisième fraction, composée en partie de deux nuances : les mystiques et les archaïstes. Les premiers, qui s'étaient f.rmé un idéal social et politique de toutes les idées généreuses et ardentes jetées dans le monde par les penseurs du dix huitième siècle, poursuivaient la route qu'ils s'étaient tracée avec un dévouement

1 Mémoires de R. Levasseur, t. III.

inaltérable, un fanatisme pour ainsi dire inexorable, dont Billaud-Varennes était la plus complète expression, [.es archaïstes mêlaient à ce bagage philosophique une passion quelquefois peu intelligente, pour l'imitation des républiques grecques et romaines, dont le stoïcisme héroïque et les idées, souvent mal comprises par les encyclopédistes, leur semblaient le modèle parfait des gouvernements. Les uns et les autres ne tenaient pas assez de compte des exigences de l'humanité et de la multiplicité infinie de ses aspirations et de ses tendances. Les archaïstes surtout, patriotes ardents, qui avaient un type de gouvernement tout fait, voulaient y faire entrer la société, comme dans un moule. Au reste, hommes de dévouement et de courage comme les illustres modèles qu'ils s'étaient imposés, ils marchaient à travers tous les obstacles et tous les périls.

Les mystiques et les archaïstes entendaient donc maintenir la révolution dans la carrière où elle était entrée, sans reculer d'un seul pas, jusqu'au triomphe définitif de la démocratie. Voyant les tendances des contre -révolutionnaires, ils se serrèrent aussi les uns contre les autres, et furent plus assidus au club des Jacobins, qui avait été rouvert avec solennité. Dès le 26 thermidor, Chasles déclare dans cette société que, « sous prétexte de Robespierrisme, on persécute plus que jamais les patriotes, dont six cents sont déjà arrêtés. Que dans toutes les grandes communes, les

muscadins et les femmes à grands bonnets qui avaient déserté les clubs avant le 9 thermidor, y reviennent en foule ; et, sous le beau nom de liberté de la presse , attaquent les comités révolutionnaires. 1/envie remue encore avec un poignard les cendres deMarat. » Bentabolle, qui voulut contredire Chasles, se vit couvrir de huées.

III. L'exemple donné aux Jacobins par Chasles fut suivi à la Convention. Le 2 fructidor, Louchet invita l'Assemblée à se défendre des passions individuelles, et à tendre unanimement au même but, le bonheur du peuple. Il indiqua comme moyen « cette sévérité inflexible à laquelle le profond et j udicieux Marat ne cessait de rappeler la Convention. S'apitoyer, continua-t-il, sur le sort des ci-devant privilégiés est un crime ; les punir un devoir. Il ne faut poser la massue révolutionnaire qu'après avoir anéanti l'aristocratie. Pénétré de la grandeur des périls qui menacent encore la liberté publique, et de la nécessité de tarir au plus tôt la source de nos troubles intérieurs; persuadé qu'il n'existe pour cela d'autre moyen que de maintenir partout à l'ordre du jour la terreur... (De violents murmures interrompent l'orateur, et partout l'on s'écrie : La justice! la justice!...)

» Louchet. J'entends par le mot de terreur, la justice la plus sévère.

» Charlier. Justice pour les patriotes , terreur pour les aristocrates !

» Un grand nombre de voix. Justice pour tout le monde... (On applaudit.) C'est la justice qui effrayera les aristocrates et qui garantira les patriotes. »

Louchet conclut en demandant : « 1° que tous les ci-devant nobles, et les pères et mères d'émigrés élargis, soient réintégrés sur-le-champ dans les maisons d'arrêt; 2° que les comités de gouvernement présentent, dans trois jours, un projet de loi sur les peines à infliger aux individus suspects d'aristocratie et d'incivisme, qui ont fait incarcérer des patriotes. »

Tallien répond que la terreur est larme de la tyrannie; et la Convention renvoie le projet au comité de salut public , qui ne lui donna aucune suite. L'exagération maladroite de Louchet tendait à compromettre son parti; aussi, les royalistes en profitèrent. Dès le 4 fructidor, Durand-Maillane exposa, par motion d'ordre, la nécessité de mettre fin aux funestes divisions qui avaient régné jusqu'alors dans la Convention, et de se réunir pour faire triompher la liberté et la république; il invoqua comme moyen des peines sévères contre ceux qui tenteraient de s'opposer à la liberté des opinions.

Dubois-Crancé réclama une loi, seulement contre les calomniateurs '. La Convention décréta qu'il lui serait fait un rapport « pour déterminer et assurer les

1 Dubois-Crancé était dans le vrai. La calomnie seule doit être punie; mais la vérité ne doit jamais, sous aucun prétexte, être déguisée dans la république.

effets de la garantie sociale, notamment la liberté de la presse, en les conciliant avec la force et l'activité du gouvernement révolutionnaire. » Ce rapport ne fut suivi d'aucun décret.

Les Jacobins ne s'occupaient que du sujet traité à la Convention par Louchet. « Depuis quelque temps, s'écria Maure à leur tribune, je suis étonné de voir à la Convention nationale, une nouvelle espèce de côté noir , composé de parents de détenus , qui ne manquent pas de faire retentir la salle d'applaudissements, quand on propose des mesures de modérantisme. Une fausse humanité , semblable à un esprit de vertige, s'est emparée de nous. L'humanité est une vertu qui doit être exercée tous les jours; mais nous ne devons pas l'épuiser en un seul jour, au détriment de la patrie. Si l'on accorde la liberté aux personnes incarcérées, il est important de ne la rendre qu'aux patriotes opprimés, et de distinguer ceux qui n'ont qu'un patriotisme d'emprunt, d'avec ceux qui ont le véritable patriotisme , celui du cœur. » Maure obtiniapae la société se transporterait à la Convention, pour se plaindre de la facilité du comité de sûreté générale, à rendre à la liberté les aristocrates endurcis, requérir la liste de ceux mis en liberté, et le maintien du gouvernement révolutionnaire dans toute son énergie.

Le lendemain, Raisson , orateur des Jacobins, se présenta à la barre, et exposa l'objet de sa mission ,

au milieu des murmures de la majorité et des applaudissements de la Montagne. Le président félicita les Jacobins , mais la Convention passa à l'ordre du jour. Au moment où les pétitionnaires sortaient de la salle, Lecointre (de Versailles) et Bentabolle se précipitèrent sur Raisson en l'injuriant. Le lendemain, Tallien et Thuriot traitèrent les Montagnards de scélérats.

IV. Une démarche précipitée de leurs adversaires rendit toute leur considération à ces derniers. Lecointre, dont les intentions étaient bonnes, avait malheureusement l'impatience des hommes étrangers à la politique. Le 13 fructidor, il dénonça à la tribune de la Convention Billaud-Varennes, Co'lot-d'Herbois, Barrère, Vadier, Àmar, Voulland et David, comme coupables : « D'avoir comprimé par la terreur tous les citoyens de la république, en signant et en faisant mettre à exécution des ordres arbitraires d'emprisonnement, sans qu'il y ait contre un grand nombre d'entre eux aucune dénonciation , aucun motif de suspicion , aucune preuve de délits énoncés dans la loi du 17 septembre 1793;

» D'avoir étendu ce système d'oppression et de terreur jusque sur les membres de la Convention nationale , en souffrant et appuyant par un silence affecté, le bruit que le comité de salut public avait une liste de trente membres de la Convention nationale, désignés pour être incarcérés et ensuite victimes... »

Lecointre articula ses griefs , au nombre de vingt-

six, notamment l'appui donné par les comités à la loi du 22 prairial; l'emploi des moutons et agents provocateurs; l'ordre donné à l'accusateur public de ne pas poursuivre Pache, compromis dans l'affaire d'Hébert; la suppression de la lettre de Fouquier, annonçant queDanton demandait l'audition de seize témoins ; la mise en jugement simultanée de cinquante à soixante personnes, pour des délits différents, et enfin le défaut de précautions dans la nuit du 8 au 9 thermidor, pour assurer le salut de la Convention, compromise par le discours du tyran.

Cette dénonciation souleva des orages sur tous les bancs de l'Assemblée. Les plus fougueux réacteurs eux-mêmes, tels que Legendre, s'écrièrent qu'il ne fallait point rappeler le passé. « 11 n'y a pas de doute, dit Billaud, que si les crimes qu'on articule sont réels, nos têtes doivent tomber ; mais je $éûe Lecointre de justifier son accusation par des témoins dignes de foi; car il est bon que la Convention sache que, depuis que le tyran est abattu, il n'y a pas d'infamies, pas d'intrigues qu'on n'ait employées pour conjurer la perte des membres que Lecointre a désignés. » L'orateur, rappelant ensuite les travaux du comité dans les mois qui avaient précédé le 9 thermidor, s'en fit un titre de gloire. « C'est nous, dit-il, qui avons battu les rois » de l'Europe ; eux seuls peuvent éprouver quelque » plaisir à nous voir accuser aujourd'hui. »

On demande l'arrestation de Lecointre , comme

contre-révolutionnaire. Mais la Convention, sur la proposition de Bréard et de Legendre, le laissa en liberté, tout en déclarant sa dénonciation calomnieuse. Les amis de ce député l'excusèrent, en le taxant à'imbécillité.

Les décemvirs triomphèrent cette fois , parce que les thermidoriens craignaient alors, qu'en livrant quelques hommes du précédent gouvernement, on ne parvînt peu à peu à atteindre tous ceux qui avaient eu part à la révolution. Certes, malgré les blessures faites à la république, avant le 9 thermidor, il valait mieux encore couvrir tout du voile de l'oubli ou de la miséricorde, que de ramener la discorde et les sanglantes animosités. Aussi les vrais Montagnards, et même les ennemis personnels des inculpés, virent avec satisfaction un pareil résultat. Les Jacobins chassèrent (17 fructidor) Lecointre, Fréron, etTallien, qui avait poussé Lecointre à faire sa dénonciation. De plus, Tallien, dès lors soupçonné d'êire vendu aux émigrés, fut forcé de donner sa démission du comité de salut public.

Ce dernier, pour rappeler l'intérêt sur sa personne, déclara, le 24 fructidor, qu'en rentrant dans son domicile vers minuit, on avait tiré sur lui un coup de pistolet, qui perça son habit et lui fit une petite plaie à l'épaule gauche. Il fut impossible de trouver l'assassin, ni aucun témoin de sa tentative ; Tallien paraissait en parfaite santé le lendemain. Fréron, qui

avait repris son journal, l'Orateur du peuple, accusa les Jacobins de l'assassinat. Les thermidoriens leur reprochèrent, non moins ridiculement, l'explosion de la poudrière de Grenelle, qui avait tué ou blessé près de cent personnes, et l'incendie de la magnifique bibliothèque de Saint-Germain des Prés *.

V. À la tribune de la Convention, Merlin (de Thionville), après un pompeux éloge de l'homme qui, « armé du poignard de Brutus, avait traîné Robespierre à cette barre, » s'éleva contre les exclusions et arrestations proposées aux Jacobins; puis dénonça le discours prononcé à leur tribune par Duhem, qui avait dit : Il est bon que les crapauds du Marais lèvent la tête, parce quelle sera plus facilement coupée. C'en est assez, continua Merlin, sinon pour fermer la société des Jacobins, du moins pour défendre aux membres de la Convention d'y assister. J'ai dit autrefois : « Ce nest pas avec des discours, cest avec du canon quil faut attaquer le palais des rois, et le peuple sera libre. » Je dis maintenant au peuple : « Ce nest pas avec des discours qu'il faut terrasser tes ennemis ; arme-toi de ta puissance , et la loi à la main, fonds sur ce repaire de brigands. » (Applaudissements.)

Le lendemain, une députation des Jacobins parut à la barre pour renouveler leurs plaintes de l'incarcération des patriotes sur tous les points de la république,

' Carrier en accusait les royalistes; mais il parait que l'imprudence seule causa ces deux accidents.

et de l'élargissement des aristocrates. Son orateur rappela tout ce que la Convention avait fait pour sauver la patrie, et l'invita à se lever avec assurance, lui assurant que les républicains la défendraient , ou mourraient à ses côtés.

Bernard ( de Saintes ) , président , répondit que la Convention, qui avait vaincu toutes les factions et abattu toutes les tyrannies, ne serait pas arrêtée par les clameurs de quelques aristocrates impudents ; qu'elle maintiendrait vigoureusement le gouvernement révolutionnaire, et recevrait avec plaisir les réclamations des patriotes opprimés. La députation fut invitée à la séance. Moïse Bayle lit décréter l'insertion de l'adresse au bulletin, et l'envoi aux sociétés populaues. Guerre à mort aux aristocrates! s'écrie Collot-d'Herbois, et l'Assemblée répète ce cri avec enthousiasme. Ce succès rendit l'espoir aux Jacobins qui, le soir, sur la motion de Levasse ur, répétèrent le serment de faire une guerre a mort aux ennemis du patriotisme '.

VI. Ainsi, la Convention hésitait et paraissait disposée à abandonner les réacteurs, pour favoriser les Jacobins. Mais ceux-ci, privés de leurs chefs, n'avaient

1 Un Marseillais, montant ensuite à la tribune, dit : « C'est à votre » signal que notre bataillon est venu renverser le trône et la lyran- » nie, et que nous avons proscrit Barbaroux et la Gironde. En serait- » il resté quelques débris impurs? Tariez, frères el amis, parlez... » Le président lui donna l'accolade fraternelle au milieu des applaudissements.

point de centre d'opinion; dans leur club même, l'influence des thermidoriens se faisait quelquefois sentir. Leurs adversaires avaient pour eux le comité de salut public, dont les anciens membres étaient tous sortis le 13 fructidor, à l'exception de Robert Lindet, de Carnot et de Prieur (de la Côte-d'Or), qui ne s'occupaient pas de politique. Le comité de sûreté générale, dominé par les thermidoriens, faisait toujours arrêter plus de patriotes que d'aristocrates, et mettre en liberté plus de suspects que de bons citoyens.

En outre, les thermidoriens se montrèrent assez habiles pour paraître avoir mis l'opinion publique de leur côté. La révolution, faite contre les privilèges, avait tari dans leur source les occasions de débauche, si chères, avant 89, aux classes désœuvrées, et introduit dans les mœurs une rigidité souvent extrême Les habitués des maisons de jeu et des tripots, supprimés par elle, n'avaient pas cessé de les regretter, et d'aspirer au moment de les rétablir. La jeunesse oisive ne pardonnait pas à la république d'avoir dérangé ses calculs de fortune ou de plaisir. Un grand nombre de jeunes gens trouvaient un autre motif de haine dans la réquisition organisée pour les envoyer aux frontières. Tous ceux qui avaient pu échapper à cette réquisition, soit en se cachant, soit en se faisant terroristes pour obtenir des places, reparaissaient au jourd'hui avec d'autant plus d'audace, que Fréron se déclara leur protecteur, et devint leur chef. Après le iv. \k

9 thermidor, leur nombre s'augmenta d'une foule de militaires déserteurs, d'émigrés et de suspects. Les Jacobins leur donnèrent le nom de muscadins ' ou de jeunesse dorée de Frêron.

Pour se distinguer, les muscadins portèrent l'habit avec un collet vert ou noir, comme les chouans, et se coiffèrent à la victime 2. Ils exploitèrent, avec un cynisme odieux et stupide, le souvenir des malheurs feints ou réels que la terreur îeur avait fait supporter. Armés de gros bâtons plombés, ils fréquentaient par bandes les maisons de jeu, les bals, les concerts, les spectacles, les banquets et le club de Clichy, bientôt dominé par les royalistes.

Les femmes, imitant ces extravagances, portèrent des bonnets à l'humanité, des corsets à la justice 3. On donna des bals des victimes, où l'on n'était admis qu'en justifiant que l'on avait eu au moins un parent guillotiné. Les plus beaux de ces bals étaient donnés par Fréron.

1 Soit parce qu'ils se parfumaient de musc, soit parce qu'ils portaient de hautes cravates, comme les escamoteurs de muscades.

2 Leurs cheveux étaient très-courls par-derrière, comme les condamnés à mort ; et, par-devani, très-longs et abaissés jusque sur les yeux, atiii d'imiler une personne voilée et en deuil. Ils se saluaient en imitant la chute d'une tète dans le panier de 1 ecbafaud. Ils renouvelèrent l'accent rilieule des derniers marquis, qui consistait à supprimer presque toutes les consonnes et surtout la lettre r. Ils disaient : Ma paole d'hoiineu, c'est i\ coyabe, etc.

3 Celles du monde portèrent la robe des courtisanes grecques, dont Uébert avait, imaginé de revêtir la déesse Raison.

Les thermidoriens se parèrent, comme on l'avait fait souvent, du nom de Marat, pour réfuter les Jacobins, qui les accusaient de tendre à la contre-révolution. Fréron, dans son journal, prenait encore le nom de son disciple chéri, et l'appelait son éternel modèle. Les thermidoriens firent, avec une grande pompe, transférer ses restes au Panthéon. (20 septembre 1794 — dernier jour sans-culottide an II.)

La plupart des journalistes patriotes étant morts ou dans les fers, les chefs des thermidoriens donnèrent des dîners somptueux aux journalistes feuillants, girondins et royalistes, tous sortis des maisons d'arrêt. Ceux-ci prirent ensuite l'habitude de se réunir certains jours de la semaine chez un restaurateur. Là, ils se formaient en assemblée délibérante, discutaient la forme de gouvernement qui convenait le mieux à la France, et les hommes qu'il était important d'appeler aux affaires publiques ou de décrier 4. Là aussi se forgeaient toutes les calomnies contre la révolution et les républicains. On allait aux voix : la minorité se soumettait à l'opinion de la majorité, et chacun prenait l'engagement d'écrire dans le même sens. Le lendemain , cet accord des journaux trompait les lecteurs, qui en ignoraient la cause. Les comités favorisaient aussi la publication d'une nuée de pamphlets contre la terreur et les anciens terroristes, déclama-

1 Beaulieu, t. VI, p. 195.

tions de mauvais goût, amas de calomnies, tendant à fausser l'opinion publique.

Les royalistes et les Girondins invoquaient avec acharnement la liberté illimitée de la presse que, tant de fois, ils avaient voulu proscrire, au temps de la marche ascendante de la révolution. Leurs alliés, les thermidoriens parodiaient à la tribune de la Convention le mot sublime de Danton : La liberté de la presse ou la mort! Les Jacobins, qui voulaient maintenir la dictature révolutionnaire, combattaient encore la liberté illimitée, pensant qu'il était nécessaire à la consolidation du régime républicain que la presse ne pût attaquer la forme du gouvernement ; mais ils voulaient qu'elle restât libre en ce qui touchait les individus. Il est certain, du reste, qu'au plus fort même de la terreur, on publiait sans crainte tout ce qu'on voulait, contre les puissants du jour, sans être inquiété. Pendant les massacres des prisons même, Marat, Robespierre, Danton, furent discutés trèsamèrement et calomniés impunément, tant à la tribune des Jacobins que dans les journaux et les pamphlets, soit dans leur \ie publique, soit dans leur vie privée.

VII. Les réacteurs saisissaient habilement toutes les occasions d'attaquer les Jacobins, qui seuls alors luttaient avec énergie pour la révolution. Carrier, l'un des chefs de celte société, se trouva personnellement très-compromis. Du temps qu'il était à Nantes, le co-

mité révolutionnaire de cette ville, n'osant faire juger lui-même quatre vingt quatorze Nantais, inculpés de fédéralisme, les renvoya devant le tribunal de Paris. Par bonheur pour eux, ils ne furent jugés qu'après le 9 thermidor, et rendus à la liberté. En se défendant, ils dénoncèrent le comité de Nantes, qui fut traduit à son tour devant le tribunal révolutionnaire.

Les accusés se défendirent d'abord avec assurance; mais, pressés par le nombre et la conformité des témoignages, par la représentation de leurs propres signatures, et peut-être par le remords, ils se confessèrent criminels, en accusant Carrier de les avoir égarés. Ils demandèrent que celui dont ils n'avaient été que les aveugles instruments, et qui leur a\ait commandé des crimes au nom de fa loi et sous peine de mort, vînt les couvrir de sa présence. Tout l'auditoire répéta : Carrier! Carrier! Les jurés même déclarèrent que l'instruction ne pouvait se poursuivre sans la comparution de ce député.

La Convention se crut obligée de le mettre en accusation; mais elle rendit préalablement (8 brumaire) un décret sur les formalités à remplir à l'égard des représenianls du peuple. Toute dénonciation contre l'un d'eux dut d'abord être renvoyée devant les comités de salut public, de sûreté générale et de législation. Quand ceux-ci estimaient qu'il y avait lieu à examen, une commission de vingt et un membres, tirés au sort, était chargée d'entendre le prévenu et

de présenter un rapport. Ensuite, le prévenu était admis à se défendre librement à la tribune. Le décret d'accusation ne pouvait être rendu qu'à l'appel nominal.

Les trois comités étant d'avis qu'il y avait lieu à examen contre Carlier, la commission des vingt et un fut saisie de l'affaire, qui eut un grand retentissement. Des libelles calomniateurs vinrent aggraver la position du prévenu. Legendre en profita pour renouveler (12 vendémiaire) une dénonciation contre Billaud, Barrère et Collot, dont il demanda la tête. Il assura qu'ils n'avaient fini par dénoncer Robespierre que par jalousie; mais qu'ils étaient aussi coupables, puisqu'ils avaient envoyé Carrier en mission.

Legendre fut applaudi. Barrère attesta que, loin d'avoir servi Robespierre, lui et ses amis avaient tramé sa perte par une conjuration. Il assura enfin que, pour perdre plus tôt le tyran , il l'avait engagé à prononcer son discours du 8 thermidor. — «C'est la mort de Capet et de Danton que l'on veut venger I » s'écrie Billaud. Carnot défendit noblement les inculpés en disant qu'ayant pris part à tous leurs arrêtés, s'ils étaient criminels, il l'était aussi, et demandait à partager leur sort; que tous les actes du comité avaient été salutaires, excepté ceux du bureau de police générale, créé et dirigé uniquement par Robespierre, Couthon et Saint Jus t.

La Convention passa à l'ordre du jour; mais Le-

gendre ne fut pas déclaré calomniateur; de sorte que les décemvirs éprouvèrent déjà une atteinte réelle. D'ailleurs, ils n'avaient plus d'autres soutiens que les Jacobins, dont les comités voulurent anéantir la puissance, en proposant à la Convention, comme les meneurs corrompus de l'Assemblée constituante, d'interdire l'affiliation avec les autres clubs et les pétitions en noms collectifs. Un décret du 21 vendémiaire accueillit ce projet, ma]gré l'opposition de Duhem, de Levasseur et de Thibaudeau, qui remontrèrent l'iniquité d'enlever aux sociétés populaires un droit inhérent à la qualité de citoyen.

Les Jacobins furent eneore plus compromis, en manifestant leur improbation des poursuites intentées contre Carrier, ce qui leur paraissait couvrir le dessein de réviser toute la révolution. Ils s'indignaient surtout de la joie des royalistes, qui, à propos de Carrier, calomniaient tous les républicains. On savait que la jeunesse dorée et le comité de sûreté générale cherchaient les moyens de dissoudre la société, dont Topposition seule pouvait faire hésiter la Convention à mettre Carrier en accusation. Collot et Billaud sortirent de leur silence, prévoyant bien que la perte du noyeur entraînerait celle des hommes qui l'avaient délégué et non puni. « La marche des contre-révolutionnaires est connue, car elle n'est pas nouvelle, s'écrie Billaud- Varennes, aux Jacobins. Quand, sous l'Assemblée constituante, on voulut faire le procès à la révolution,

les patriotes furent massacrés au Champ-de-Mars , et les Jacobins appelés désorganhateurs . Après les événements de septembre, on les appela buveurs de sang. On a mis en liberté des nobles et des dilapidateurs des deniers publics, qui n'ont pas encore rendu leurs comptes. Ce sont ces hommes qui accusent les patriotes; ils se réunissent à des individus couverts de dettes et de turpitudes , et qui vivent avec des femmes d'émigrés l . On accuse les patriotes de garder le silence; mais le lion n'est pas mort quand il sommeille : à son réveil il extermine tous ses ennemis. La tranchée est ouverte ; les patriotes vont reprendre leur énergie et engager le peuple à se réveiller. Les hommes qui n'ont pas voulu transiger avec les ennemis du peuple et qui ont conduit les scélérats à l'échafaud, voilà ceux que l'on attaque, voilà ceux qui périront ou qui sauveront la liberté. J'appelle tous les hommes qui ont combattu pour la révolution à se mettre en mesure pour faire rentrer dans le néant ces lâches, qui ont osé l'attaquer. Ce n'est point à quelques individus qu'on en veut, c'est à la Con veniion entière; il faut la défendre et l'empêcher de tomber dans le précipice. Nous avons mille fois exposé notre vie; si l'échafaud nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire l'immortel Sydney. Ayons la gloire de renverser les scélérats qui

1 Allusion à Tallien et à Merlin (de Thionville).

attaquent les amis du peuple, ou périssons en défendant ceux-ci. »

Ce discours fut dénoncé à la Convention , comme une provocation contre son autorité. Tallien, Legendre, Bentabolle, invitent l'Assemblée à frapper « cette poignée d'hommes de proie, qui veut obscurcir l'horizon politique par un nuage formé des vapeurs du crime. » L'Assemblée charge les comités de présenter des mesures à l'égard des représentants, qui prêcheraient la révolte dans les clubs.

Mais avant que les comités se soient occupés de cette question, les muscadins se ruent (19 brumaire), armés de sabres et de bâtons, sur la salle des Jacobins, attaquent et assomment les hommes des tribunes et fouettent les femmes1. Les Jacobins sortent pour voler au secours de leurs amis; un combat s'engage, les assassins s'enfuient et la séance continue. Les orateurs affirment que si, contre toute attente, le salut du peuple et le sien propre était indifférent à la Convention, les Jacobins la sauveraient malgré elle. On jure de se soutenir avec énergie, et l'on se sépare, en chantant la Marseillaise.

Le lendemain, ces attaques tolérées2 par le comité de sûreté générale, qui avait fait mettre en liberté les

1 Beaulieu, t. VI, p. 119. Les muscadins appelaient les femmes républicaines tricoteuses de Robespierre, furies de la guillotine.

2 Beaulieu, t. Vf. — Procès-verbal du comité de sûreté générale, à l'ancienne secrétairerie d'État.

muscadins arrêtés, furent l'objet d'une vive discussion dans le sein de la Convention. Duhem, Duroy, Duquesnoy, Billaud se plaignent vivement de la faveur accordée aux assassins. Rewbel, qui, la veille, présidait les comités, accuse les Jacobins eux-mêmes d'avoir provoqué et frappé les muscadins, et de regretter le temps de la terreur. Il leur impute tous les malheurs de la France, et conclut à ce que leurs séances soient provisoirement suspendues.

Duhem lui répond, que depuis longtemps on ne prêche que Y extermination des Jacobins; et qu'à la délivrance du charbon, on a jeté dans la rivière de malheureuses femmes qui parlaient en leur faveur. Il dénonce « comme foyer du complot. le boudoir de madame Cabanis, dont le père, qui avait établi la banque Saint Charles, et prétendait régir nos finances, faisait attaquer parTallien, amant de sa fille, les meilleurs patriotes. » La Convention renvoya l'affaire aux comités. Le 21, les Jacobins décident, qu'au commencement de chaque séance, on lira la déclaration des droits et la loi du 24 juillet 93, portant qu'on ne peut dissoudre les sociétés populaires, sous quelque prétexte que ce soit. Puis, Monestier fait observer que leur querelle avec les muscadins, ayant été soumise aux comités, le devoir de la société est d'attendre avec confiance leur décision ; il propose de CiOre les procèsverbaux et de lever la séance. Les Jacobins paraissaient vouloir adopter cette opinion, lorsque Legendre

se présenta à la tête d'une foule d'hommes armés, expulsa les clubistes1, au chant du Réveil du Peuple2, et mit les scellés sur les portes, aux termes d'un arrêté des comités.

Ainsi finit cette société, après cinq ans d'une existence glorieuse et à jamais célèbre dans les fastes du monde. Elle n'eut point de modèle; elle n'a pas encore eu de successeurs. La force et l'autorité qu'elle acquit, en se retrempant incessamment dans le peuple, la rendit supérieure aux assemblées législatives ellesmêmes, à qui elle montra toujours le but et les moyens. Presque tous leurs bons décrets ne furent rendus que par son impulsion. Si les Jacobins, après avoir résisté à Louis XVI, à Lafayette, à Dumouriez et aux Girondins, succombèrent sous les coups des thermidoriens et de la jeunesse dorée, qu'ils avaient si longtemps fait trembler, ils ne le durent qu'à leur propre faute.

1 Quand les Jacobins sortirent, ils étaient attendus par une bande de muscadins armés, qui les forcèrent à défiler au milieu d'eux et d'essuyer les huées, les injures et les sévices qui pleuvaient de toutes parts : Voilà un membre du comité rèvolulimnaire de ma section, disait l'un, et un soufflet ou un coup de pied dans le derrière accompagnait cette apostrophe ; — Voilà le chef des sbires qui sont venus tri arrêter, disait l'autre; tiens, coquin, voilà pour toi, et la gratification était un coup de pied ou un soufflet; — Voila le président de la société, disait un troisième ; en même temps une tape fait tomber son chapeau dans la boue, et tandis qu'il se baisse pour le ramas'er, un coup de pied dans le derrière le fait redresser aussitôt. (Beaulieu, t. VI. Cet écrivain était présent.)

2 Chanson réactionnaire, que Ton opposait avec fureur à la Marseillaise.

C'est ainsi qu'ils s'opposèrent à la liberté de la presse; ils voulurent encore parler le langage de la terreur, quand elle n'était plus dans la volonté nationale. Us ne furent plus réellement, après le 9 thermidor, que la queue de Robespierre; fatal résultat de l'esprit de routine, qui domine les partis, et les fait persévérer, malgré l'évidence d'une situation nouvelle, dans une politique que les circonstances rendent inopportune ou dangereuse.

VIII. Romme présenta le rapport de la commission des vingt-et-un, qui conclut à la mise en accusation de Carrier, prévenu notamment :

« 1° D'avoir (le 27 frimaire an II) donné à Philippes, président du tribunal criminel du département de la Loire-Inférieure, séant à Nantes, l'ordre écrit défaire exécuter, sans jugement et sur-le-champ, vingt-quatre brigands qui venaient d'être arrêtés les armes à la main et amenés à Nantes, dont deux de treize ans et deux de quatorze ans; d'avoir, le même jour, réitéré verbalement l'ordre précédent, quoique Philippes lui eût représenté qu'il était en contradiction avec les lois des 19 mars, 10 mai et 5 juillet 1793.

» 2° D'avoir, le 29 dudit mois de frimaire , donné l'ordre écrit audit Philippes, de faire exécuter sans jugement, vingt-sept brigands qui avaient été arrêtés les armes à la main, et dans le nombre desquels se trouvaient sept femmes.

» 3° D'avoir autorisé une commission militaire à

faire fusiller les gens de la campagne, dont une partie n'avait jamais pris les armes, et d'avoir fait investir dans la nuit différentes communes de campagne, dont ensuite les habitants qui, depuis plus de deux mois, restaient tranquilles, cultivant leurs champs, ont été fusillés indistinctement sans avoir été interrogés.

» 4° D'avoir fait noyer ou fusiller un très-grand nombre de brigands, qui s' étaient rendus à Nantes, sur la foi d'une amnistie.

» 5° D'avoir donné des pouvoirs illimités au nommé Lambertye, qui s'en est servi pour des noyades de prêtres, et pour des mariages qu'il appelait républicains, qui consistaient à mettre nus un jeune garçon et une jeune fille, les lier ensemble, et les jeter ensuite à l'eau '. »

Carrier, durant plusieurs séances, se défendit avec calme et souvent avec éloquence. Il commença par déplorer « la fatalité des événements politiques, qui place, pour les fonctionnaires publics, la roche Tarpéienne à co!é du Capitule. Il y a six mois, ajoutat— il, que ma tête était couverte de lauriers ; aujour d'hui, je suis accusé. Serait-ce parce que j'ai éteint

1 Carrier, qui se montra si violenta Nantes, était d'une bienveillance et d'une obligeance extraordinaire, non-seulement envers ses amis, mais envers ceux qu'il ne connaissait point, pourvu qu'ils ne fussent point prévenus de conspiration contre-révolutionnaire, Je tiens ce fait de plusieurs personnes qui l'ont connu, et dont le témoignage ne peut être suspect, quand elles disent du bien d'un Montagnard.

les torches du fanatisme, qui embrasaient plusieurs département ? parce que j'ai pris toutes les mesures, pour empêcher une descente de trente mille Anglais et émigrés, qui se préparait dans les îles de Jersey et Guernesey? parce que j'ai si puissamment contribué à finir la guerre, qui menaçait de rendre le royalisme à la France? parce que j'ai envoyé au tribunal révolutionnaire le neveu de Pitt, le frère de Grenville? »

Il prétend ensuite « que le nouveau tribunal révolutionnaire est présidé par un homme qui appartient à la Vendée, par Dobsen, né dans les Deux- Sèvres ; que ce tribunal n'est composé que de royalistes, de fédéralistes, de contre révolutionnaires, de brigands et de chouans, dont la horde vient peupler les tribunes de la Convention pour influencer ses délibérations. Ne pouvant m'accuser de dilapidations, de conspiration, on m'attaque sur des mesures de détail, auxquelles je n'ai point eu de part. Voici un arrêté que j'ai pris avec Bourbotte et Turreau, par lequel il était défendu à la commission militaire de mettre en jugement des enfants au-dessous de seize ans. Si j'en ai signé d'autres, c'est de confiance, sans les connaître; ils ne sont ni de mon écriture, ni de celle de mon secrétaire. Ceux dont j'ai eu connaissance ne portaient que l'ordre de faire fusiller les brigands pris les armes à la main ; mais la loi était formelle, et il y avait longtemps qu'on ne faisait plus de

brigands prisonniers, lorsque j'arrivai à l'armée de l'Ouest. Levasseur (de la Sarthe) ayant proposé à la Convention une amnistie en faveur des rebelles de la rive gauche de la Loire, sa proposition fut couverte d'une improbation universelle1.

» Du moment où je fus chargé, avec les généraux Haxo et Dutruy, de poursuivre Charette, il fut battu; Noirmoutiers fut pris. Au Mans, les rebelles tombèrent sous le fer des soldats de la liberté; à Ancenis, trois mille périrent parle fer et dans les flots. Ces faits, annoncés à la Convention, y furent vivement applaudis. Tous les brigands qu'on a conduits à Nantes avaient été pris les armes à la main. Où sont donc les arrêtés, où sont les ordres signés de moi pour faire précipiter dans la Loire des femmes et des enfants? Je défie qu'on en produise un seul. Si les preuves orales étaient une fois admises contre un député2, elles perdraient bientôt la Convention tout entière ; à force de proscrire des députés, il ne resterait bientôt plus que la sonnette du président, qui elle-même est aussi coupable qu'eux. On ne manquera pas d'accuser tous les

1 Ce fait est exact. Levasseur, après la mort de Marat et de Danton, proposa, comme eux, une amnistie : mesure aussi habile que généreuse Sa proposition fut huée.

2 Là-dessus, Legendre qui présidait s'écria : « On ne veut pas de preuves orales, mais on demande des preuves matérielles Eh bien î si vous en voulez, faites relluer la Loire à Paris , faites amener des bateaux à soupapes, faites venir les cadavres des malheureuses victimes que l'on a sacrifiées; ils sont en assez grand nombre pour cacher les vivants, » (Applaudissements.)

représentants du peuple qui ont été en mission dans la Vendée, à Lyon, à Marseille, à Toulon; on fera le procès à la révolution française; on condamnera les héroïnes des 5 et 6 octobre, les vainqueurs de la Bastille, les héros du 10 août, les soutiens du 31 mai, et les journées des 2 et 3 septembre.

» Au reste, les barbaries des brigands avaient nécessité des mesures sévères. Il n'y avait pas une seule famille patriote qui n'eût à pleurer un père, un fils, une épouse, un mari, un frère, une sœur, un parent, un ami. Les massacres de Machecoul, de Saumur, étaient récents ; on entendait encore les cris des femmes suspendues parles pieds sur des brasiers ardents, et les gémissements des hommes à qui les brigands avaient crevé les yeux et coupé les oreilles. L'air semblait retentir encore des chants cliques de vingt mille martyrs de la liberté, qui avaient répété vive la république! au milieu des tortures. Environnée de ces orages, comment l'humanité, morte dans ces crises terribles, eût-elle pu faire entendre sa voix? La froide raison pouvait-elle compasser exactement ses mesures? Ceux qui s'élèvent contre moi, qu'eussentils fait à ma place? Etait-il au pouvoir de l'homme d'arrêter le torrent de la révolution? Fut-il au pouvoir de la Convention même de prévenir les excès commis à Lyon, à Toulon? Pressé par les tempêtes politiques, j'ai néanmoins terminé une guerre terrible, dont les pieds de géant menaçaient de fouler la France en-

tière. J'avais juré, la main tendue sur l'autel de la patrie, de sauver mon pays; j'ai tenu mon serment: j'ai conservé Nantes à la république. J'envisage le brasier de Scœvola, la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron, l'épée de Caton, l'échafaud de Sidney; j'endurerai leurs tourments, si le salut du peuple l'exige. Je n'ai vécu que pour ma patrie, je saurai mourir pour elle. »

Cette défense n'arrêta pas la Convention; sur cinq cents votans, quatre cent quatre-vingt-dix-huit décrétèrent la mise en accusation de Carrier; les deux autres la votèrent conditionnellement en disant : Oui, s'il est coupable!

Le procès du comité révolutionnaire, qui avait été suspendu, recommença en présence de Carrier. Ce député, niant d'abord presque tous les faits, reprocha la plupart des témoins, comme intéressés par calcul ou par vengeance à sa condamnation; mais enfin, pressé par les interpellations de ses coaccusés, il s'avoua coupable, et implora les jurés et le peuple, non pas pour lui, mais pour ses complices, qui n'avaient fait qu'obéir à ses ordres souverains et menaçants. Sa défense, dès qu'il fut entré dans ce système, devint éloquente et produisit une certaine impression1. Carrier, tout en faisant franchement le sacrifice de sa vie et de sa réputation, avait néanmoins excipé des ordres du comité de salut public, organe de la Con-

1 Beaulieu, t. VI, p. 124.

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