‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 3)Chapitre 11 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

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vention elle-même ; mais il ne put montrer ces ordres, soit qu'il les eût égarés, soit qu'ils n'eussent pas été donnés par écrit, soit qu'ils n' existassent que dans son imagination. S'il en eût pu produire un seul, il n'y a aucun doute qu'il n'eût été acquittée

Le 26 frimaire, après de longs, de solennels, de consciencieux débats, Carrier fut condamné à mort, ainsi que Pinard et Grandmaison, membres du comité révolutionnaire. Vingt-huit accusés, déclarés convaincus des mêmes crimes, mais sans les avoir commis avec des intentions criminelles ou contre-révolutionnaires, furent rendus à la liberté ; deux autres n'ayant pas été convaincus des faits reprochés par l'acte d'accusation, furent également acquittés.

Carrier, conduit à l'échafaud au milieu des imprécations de la foule, subit la mort avec beaucoup de courage. Les jurés furent insultés par la jeunesse dorée, et risquèrent d'être assassinés, pour avoir acquitté trente accusés. Des rassemblements demandèrent à grands cris la révision du jugement de ces derniers ; sur la motion de Lecointre (de Versailles) et de Bréard, la Convention les fit réintégrer dans les prisons, pour être jugés de nouveau, et renouvela le tribunal révolutionnaire. Elle ordonna, en outre, le prompt jugement de Fouquier-Tin ville.

1 Je tiens ce fait d'un des jurés de cette grave affaire que j'ai beaucoup connu. Le jury même hésita longtemps en voyant l'approbation donnée par la Convention, dans le temps, à tous les actes de Carrier.

IX. En livrant Carrier à la justice, la Convention avait eu pour but secret d'offrir un gage de réconciliation aux Vendéens *, dont le pays avait été ravagé par des colonnes républicaines, dites infernales. Larochejaquelein était tué. Charette et Stofflet, presque toujours battus, avaient vu réduire leurs troupes à un très-petit nombre de soldats. Stofflet voulait continuer la guerre jusqu'à ce qu'il eût un roi ; mais Charette était disposé à la paix. Ne pouvant plus s'entendre, ils se partagèrent la Vendée.

Un décret du 12 frimaire an III accorda une amnistie à tous les rebelles qui mettraient bas les armes dans le mois. Le comité de salut public chargea les commissaires conventionnels de traiter avec leurs chefs, et leur recommanda d'employer séductions, promesses, repas et argent2. Ceux-ci firent venir Charette à La Jaunais, près de Nantes, où de longues conférences s'établirent.

Dès que Stofflet en fut instruit, il entra en fureur et voulut rompre toutes les ouvertures ; mais les délégués conventionnels achetèrent ses agents, qui exigèrent chacun cent mille francs, comme prix de leur défection. Charette fit un traité de paix avec la Convention, qui garantit aux Vendéens le libre et paisible exercice de leur culte ; donna à Charette deux millions pour les frais de la guerre, et un corps de deux mille

1 Beauchamp, t. II.

2 Beauchamp, t. II, p. 316.

gardes territoriaux, composés d'habitants du pays, à la solde du trésor public ; elle accorda des secours et indemnités aux Vendéens, et les exempta, en outre, des impôts, des levées et réquisitions ; enfin elle leva le séquestre des biens de ceux qui étaient inscrits sur les listes d'émigration.

A ce prix, Charette et ses lieutenants se décidèrent à reconnaître la Convention nationale, et prirent l'engagement de ne plus porter les armes contre la république. Neuf jours après la signature de ce traité (26 février), Charette fit son entrée à Nantes, ceint d'une écbarpe royaliste, et le chapeau surmonté d'un panache blanc. Un groupe d'officiers républicains le suivait; puis venaient les états-majors des deux armées, accueillis par les cris de : Vive la paix, vive l'union !

La Convention n'ayant pas publié les préliminaires de ce traité, on supposa l'existence d'articles secrets en faveur du rétablissement des Bourbons. 11 est certain qu'il n'y eut aucune stipulation de ce genre, quoique certains délégués conventionnels eussent laissé entrevoir aux officiers vendéens la possibilité de remettre un jour sur le trône le fils de Louis XVI. Slofflet, après avoir vainement cherché à soulever de nouveau l'Anjou, même en portant la peine de mort contre ceux qui refuseraient de combattre, finit par signer le même traité (2 mai). Mais cette double pacification ne fut qu'une trêve honteusement ache-

tée par les commissaires de la Convention, et bassement souscrite par les chefs de la révolte.

Les Bretons, qui s'étaient aussi soulevés après les tentatives des Girondins en Normandie, n'avaient pas été plus heureux que les Vendéens. Puisaye devint l'organisateur et le chef de cette révolte, qui reçut le nom de chouanerie ou de confédération catholique et royale. Un grand nombre d'émigrés y prirent une part active. Plusieurs agents de l'Angleterre débarquèrent en Bretagne, appelés par Puisaye, par Cormatin, son major-général, et par Georges Cadoudal. Les chouans, ramassis de brigands et de fripons, ne firent qu'une guerre de partisans, dans l'unique espoir du pillage V; et c'est à tort que plusieurs historiens ont confondu la guerre des chouans avec celle des Vendéens.

Tandis que ceux-ci négociaient la paix, Puisaye se rendit à Londres pour implorer le secours du ministère anglais, qui lui accorda douze cents ouvriers pour fabriquer de faux assignats, cinquante millions en or pour ses dépenses provisoires, et plusieurs bâtiments chargés de poudre, d'armes et d'équipements. Pendant ce temps Cormatin, qui avait l'ordre de ne rien conclure sans l'avis de Puisaye, se donna à lui-même des pouvoirs absolus, en contrefaisant la signature de son chef, et entra en conférence à La Mabilais, près de

1 Beaulieu, t. VI, p. 165.

Rennes, avec les délégués conventionnels. Il désirait aussi faire la paix, afin, d'une part, de se donner une grande importance aux yeux de son parti ; d'autre part, pour endormir les républicains, en attendant les renforts qui devaient arriver d'Angleterre. Cet intrigant décida tous les chefs opposés à la paix à la souscrire, en leur remontrant qu'elle écarterait l'armée républicaine, et livrerait aux Anglais, à leur débarquement subit, la Bretagne et la Vendée.

Le 1er floréal, après deux mois de pourparlers, le traité de paix fut signé avec les délégués de la Convention. Ceux-ci mirent les rebelles à l'abri de toutes recherches pour le passé, levèrent le séquestre sur les biens des chouans, prévenus d'émigration, garantirent aux Bretons le libre exercice du culte catholique, leur admission dans les armées de la république, le payement d'un million cinq cent mille livres pour les frais de la guerre, et l'établissement d*un corps de deux mille chasseurs à pied, soldé par le trésor public. Les chefs des chouans se soumirent solennellement aux lois de la république, et prirent l'engagement de ne jamais porter les armes contre elle.

Après la conclusion de ce traité, Cormatin exigea la mise en liberté de quatre ex-nobles émigrés, pris les armes à la main sur le territoire breton. Les délégués opposant de la résistance : « J'ai émigré aussi, reprit Cormatin, et je déclare que le traité sera rompu à l'instant, si les prisonniers n'y sont pas compris. »

Les délégués eurent la lâcheté de céder. Cormatin fit son entrée solennelle à Rennes, le chapeau orné d'un panache blanc. (10 avril.)

Malgré la suspension d'armes, les chouans avaient continué leurs brigandages, attaqué et pillé les convois, et égorgé des grenadiers républicains qui, sur la foi des traités, se tenaient sans défense à Guéméné ' . Tous les chefs chouans, ainsi que Charette, n'avaient pas cessé de correspondre avec Pitt et les Bourbons, pour hâter le débarquement d'une flotte anglaise sur la côte de France. Hoche, qui commandait alors Y armée des côtes de Brest, s'était seul aperçu de ces manœuvres, et en avait averti, mais en vain, les délégués conventionnels.

X. La lâcheté de la Convention encourageait tous les contre-révolutionnaires. Les soixante-treize Girondins détenus lui écrivirent (11 frimaire) pour demander à rentrer dans son sein. Merlin (de Douai) présenta un rapport favorable des comités. Robert Lindet le combattit. « La question, dit-il, est de savoir si nous ferons le procès à la révolution du 31 mai ; si la Convention rétractera tous ses actes ; si elle demandera pardon d'avoir sauvé la république. Il ne faut pas se persuader que, s'il y a des motifs puissants pour que ces détenus demeurent en arrestation, un excès de complaisance nous arrachera leur élargissement.

1 Beauchamp, t. III, p. 123. —Correspondance de Hoche.

Nous verrons si les hommes qui écrivaient qu'on avait tiré à boulets rouges sur la Convention étaient des hommes de bien. Qui est-ce qui avait établi à Marseille ce tribunal, qui sacrifiait les patriotes au fédéralisme? Qui avait créé à Bordeaux ces commissions qui faisaient frémir les amis de la liberté? Qui voulait fédéraliser la république, lorsque la mort était prononcée contre quiconque attentait à son unité? Quel sera l'effet de la rentrée des soixantetreize? Y avez-vous bien réfléchi? Avez-vous pensé à l'intérêt politique, à votre propre intérêt? Pouvezvous savoir, si ces hommes n'ont pas changé de système, jusqu'où se portera le délire? Et alors quel sera le sort de la république? »

Malgré ces sages conseils, le projet fut voté (18 frimaire), et les suspects rentrèrent en méditant de cruelles vengeances. Clauzel , l'un des plus fougueux réacteurs, pensa, qu'avec ce renfort, une troisième dénonciation contre les anciens comités réussirait. Le 6 nivôse, il s'écria « que les décemvirs avaient des émissaires dans les départements pour les engager à ne plus laisser venir de blé à Paris. Oui, monstres, votre domination est passée; nos armées vous connaissent; vous êtes en exécration à la nation entière ; chacun se demande pourquoi les maîtres de Carrier n'ont pas encore subi sa peine? Ils étaient complices de Robespierre, car ils ont voulu se perpétuer dans son pouvoir après le 10 thermi-

dor. » 11 conclut en demandant que les comités fissent, le lendemain, un rapport sur les sept représentants dénoncés par Lecointre.

Comme on demandait l'impression de ce discours, Duhem s'y opposa, en traitant Clauzel de calomniateur : « Il m'a accusé, ajouta-t-il, d'être en correspondance avec les émigrés réfugiés en Suisse ; mais s'il ne me prouve ce fait, je l'assassinerai moi-même. » L'Assemblée adopta la proposition de Clauzel. Sur le rapport conforme de ses comités, elle décréta qu'il n'y avait pas lieu à examen de la conduite d'Amar, de Voulland et de David, mais seulement contre Biilaud, Collot, Barrère et Vadier. Dans la commission de vingt et un membres, qui furent immédiatement tirés au sort, se trouvaient plusieurs Girondins rappelés, de sorte que chacun présageait les conclusions du rapport. Saladin, l'un d'eux, en fut chargé, et le présenta le 12 ventôse.

« Les prévenus, dit-il en se résumant, ont tyrannisé le peuple français ; ils ont opprimé la représentation nationale.

» La tyrannie exercée sur le peuple français consiste :

» A avoir couvert la France de prisons ;

» A avoir donné et fait exécuter des ordres arbitraires, soit en se permettant l'interprétation et l'extension les plus funestes de la loi du 17 septembre, concernant les gens suspects, soit même en s'élevant

au-dessus de cette loi par des dispositions évidemment usurpatrices du pouvoir législatif;

» À avoir influencé le tribunal révolutionnaire et les commissions populaires;

» A avoir établi et créé des commissions de cette nature, notamment à Orange ;

» À avoir basé cette commission illégalement établie sur les principes barbares et tyranniques de la loi du 22 prairial, qui n'existait pas encore ;

» À avoir ensuite, en proposant cette loi, généralisé les principes monstrueux qu'elle renfermait, et en avoir fait la base de la législation criminelle ;

» A avoir autorisé et encouragé les agents sanguinaires de la tyrannie dans les départements, et y avoir même exécuté les mesures les plus féroces et les plus cruelles;

» L'oppression de la représentation nationale s'est établie, maintenue, et elle est prouvée :

» Par l'usurpation du droit d'arrestation arbitraire des députés;

» Par les moyens odieux qui ont été employés, même pour en envoyer à la mort, sans éclaircissements comme sans défense ;

» Par le ton de hauteur et d'arrogance avec lequel étaient proposées et soutenues les lois qu'on voulait faire rendre ;

» Par l'empêchement qu'on savait mettre à toutes les discussions ;

» Par les menaces qu'on se permettait ;

» Par les mensonges qu on employait ;

» Par l'usurpation journalière et insensible de quelque portion de l'autorité ;

» Enfin, par l'adresse avec laquelle on savait obtenir la prolongation des pouvoirs dans lesquels on cherchait à se perpétuer. »

Saladin proposa la mise en accusation des quatre députés, et Legendre fit décréter leur arrestation provisoire.

XL Les ennemis des décemvirs, s'attendant à de vifs débats1, songèrent, afin de s'assurer la majorité, à faire rentrer les Girondins mis hors la loi, parmi lesquels se trouvaient des hommes influents, animés d'une haine implacable contre les anciens comités. Le 17 ventôse, Chénier demanda leur rappel et l'abolition de la fête impie que l'on avait coutume de célébrer, en l'honneur de l'insurrection du 31 mai et du 2 juin.

« Un fantôme de fédéralisme, dit-il, a fait le prétexte de leur proscription. Craint-on des projets de vengeance de la part de ces représentants, aigris par de longues persécutions? Des projets de vengeance! y pensez-vous? Nos collègues infortunés ont souffert si longtemps la mort, qu'ils ont eu le temps de se persuader que ce n'est point à l'échafaud de gouverner les hommes, et que le supplice attend tôt

i Mémorial révolutionnaire, t. IV, p. 135.

ou tard ceux qui dominent par les supplices. Que dis-je! Condorcet, Vergniaud, Rabaut Saint-Etienne, Camille Desmoulins, Philippeaux, ne veulent point d'holocauste de sang ; on ne les apaisera point par des hécatombes. »

Chénier fut vivement applaudi par les soixanletreize, que la majorité imita. Bentabole répondit que laisser rentrer ces députés serait faire le procès de la journée du 3i mai et des quatre-vingt mille citoyens qui y avaient pris part. Il fut interrompu par de violents murmures.

Sieyès, qui depuis l'ouverture de la Convention s'était tu par lâcheté, reparut alors sur la scène. Il traita arrogamraent d'insensés et de factieux ceux qui défendaient la révolution, et ajouta : « Les pouvoirs de nos collègues, arrachés de notre sein par la plus horrible violence, sont-ils donc d'une autre nature que les nôtres? Ne les tiennent-ils pas du peuple? Chacun de nous peut-il se reconnaître un titre, un droit, un devoir, qui ne soit commun à chacun de nos collègues ? Eh bien ! les croirait-il, par la plus violente aristocratie, plus respectables dans ses mains que dans les leurs. Vous avez vu, dans la journée fatale du 2 juin, la Convention décimée, la majorité mise sous le joug; il n'y avait plus de Convention : la minorité régnait, et ce renversement de tout ordre social fut l'effet de l'apparition d'une portion du peuple qu'on disait en insurrection , tandis qu'il

n'était que témoin d'un crime qu'il ignorait. Nous ne pourrons empêcher nos neveux de classer toute l'histoire conventionnelle , jusqu'au 10 thermidor, en deux époques. Que verront-ils depuis l'ouverture de l'Assemblée jusqu'au 31 mai? Oppression de la Convention par le peuple trompé. Après le 31 mai jusqu'au 10 thermidor, oppression du peuple par la Convention asservie.

« Je suis sans doute de l'avis de Chénier ; mais je désirerais encore, par un sentiment de convenance que je crois digne de l'Assemblée, qu'on ne se confenlât pas de porter uniment et froidement un décret ordinaire : il me semble que, dans une sorte de considérant au décret, ou, si l'on aime mieux, dans une lettre du président, on pourrait jeter quelques mots propres à faire sentir que, si depuis le 9 thermidor nous avons paru balancer à rappeler nos collègues, c'est par des considérations auxquelles nous savons qu'ils veulent eux-mêmes rendre hommage. Nous avons présumé qu'ils ont consenti volontairement à cette prolongation de leur honorable exil. »

Ce discours posait la question sur un terrain nouveau : il fallait enfin que les thermidoriens se décidassent à reconnaître pour criminelle leur participation à l'insurrection du 31 mai, ou bien qu'ils combattissent leurs anciens ennemis. Ils renièrent leur passé, s'avouèrent oppresseurs, et votèrent la motion du prêtre apostat.

Les conspirateurs Larivière, Isnard, Lanjuinais et autres, qui attendaient à la porte, revinrent s'asseoir au milieu de leurs collègues. Dès lors, la majorité fut complètement changée ; les thermidoriens eux-mêmes se virent incapables de résister au courant. Le lendemain, André Dumont, déclarant que, comme beaucoup d'autres, il avait été trompé sur la journée du 31 mai, proposa et obtint le rapport du décret qui en ordonnait la célébration anniversaire. Bourdon (de l'Oise) demanda que Pache et Bouchotte fussent poursuivis « comme auteurs de cette journée. » Dumont (du Calvados) proposa aussi d'examiner la conduite de l'exministre Garât, qui lui paraissait coupable. Le comité de sûreté générale fut saisi de ces dénonciations. Lecointre (de Versailles) réclama vivement contre le décret de la veille, et demanda qu'avant tout il fût fait un rapport tur la conduite de chacun des proscrits rappelés. « Il en est, dit-il, qui ont intercepté les approvisionnements et les fonds publics, levé une force armée, et porté les armes contre la patrie, qu'ils prétendent aujourd'hui représenter. » Des huées accueillirent le malheureux motionnaire.

Quelques hommes honnêtes, révoltés de ces iniquités, protestèrent néanmoins. Boudin, tout en convenant que les membres des anciens comités étaient coupables d'oppression, attribua leurs délits à la situation de la France. Il déclara que, si l'Assemblée ne s'arrêtait, elle ne renfermerait bientôt plus que des

accusés et des accusateurs. « Et moi, ajoute l'orateur, je m'accuse hautement de n'avoir pas su mourir pour m'opposer à leurs mesures. (Applaudissements.) Les délits que vous voulez punir ont été commis sous mes yeux, et j'existe! Que celui qui se croit exempt de tout reproche politique se lève et me jette la première pierre. » Boudin proposa de charger les comités d'examiner s'il n'importait pas au salut du peuple de faire une loi d'amnistie pour tous les délits politiques relatifs à la révolution, excepté le délit d'émigration *.

Legendre (de Paris) qualifia ces idées généreuses de beau rêve, et la Convention passa à l'ordre du jour.

La réaction ne se contentait pas de proscrire les vivants ; elle attaquait la mémoire de ceux qu'elle avait exaltés , même après le 9 thermidor. Marat étant irréprochable , les royalistes imaginèrent de le faire passer pour un royaliste , afin de tromper le peuple, très-attaché à la république. Un journaliste se rappela que Marat, dans son Plan de Constitution, publié en 1789, demandait, comme toute la France, le maintien de Louis XYI sur le trône. Il donna dans sa feuille un extrait de cette brochure 2. Les autres journalistes le copièrent, et la jeunesse dorée arriva

1 Boudin fit toujours preuve de désintéressement et de courage. Je tiens d'un ami de Valazé qu'il essaya, au péril de sa vie, de sauver ce député.

2 Beaulieu, t. VI.

dans les cafés en criant : Vive la république ! à bas Marat, c'est un royaliste ! Le buste de Y Ami du peuple fut brisé au théâtre Feydeau. Ce fait ayant été dénoncé à la Convention, comme avilissant la représentation nationale elle-même, elle passa à l'ordre du jour.

Des jeunes gens , encouragés par cette palinodie , brisent le buste dans tous les lieux publics ; se rassemblent dans la cour des Jacobins, y fabriquent un simulacre de Y Ami du peuple, et le brûlent au milieu des huées de misérables accourus à ce spectacle. Un petit bossu, à la tête d'une procession , va jeter les cendres dans l'égout Montmartre. La Convention fit retirer de la salle de ses séances les portraits de Marat et de Lepelletier, peints par David, et décréta que le buste d'aucun citoyen ne serait placé dans les lieux publics, que dix ans après sa mort. En conséquence, ceux de Marat et de Lepelletier furent retirés du Panthéon. La plupart des citoyens ôtèrent de leurs cheminées le buste de Marat. Le faubourg Saint-Antoine, ne cédant point à ce lâche entraînement, couronna de nouveau le buste de son ami ' .

XII. Fréron appelait la vengeance même contre les propriétaires des biens des condamnés. « Acquérir de pareils biens, écrivait-il, c'est se nourrir de la chair des cadavres et dévorer la cendre des infortunés; que dis-je ! c'est manger le sang innocent qui dégoutte de

1 Beaulieu, t. VI, p. 131. — Deux Amis, t. XIV.

l'échafaud, ou plutôt, c'est boire celui de la veuve et de l'orphelin ! »

Une députation de femmes et d'enfants , dont les maris et les pères avaient péri sur l'échafaud avant le 9 thermidor, vint demander à la Convention (20 frimaire an III), la restitution des biens confisqués. L'Assemblée ordonna immédiatement aux agents nationaux de ne pas continuer la vente du mobilier des condamnés , et chargea l'un de ses comités de lui présenter un rapport sur la pétition. Le 8 pluviôse, elle décréta la restitution aux enfants et aux veuves des condamnés des objets mobiliers à leur usage. Le 13, elle ordonna la levée du séquestre apposé sur tout leur mobilier. Peu après, la Convention leva le séquestre frappant les biens des étrangers avec lesquels la France était en guerre, et accorda des secours aux pères et aux mères des émigrés.

Le 30 ventôse, Boissy-d'Anglas proposa l'annulation des jugements rendus par le tribunal révolutionnaire, depuis le 22 prairial; la révision des jugements révolutionnaires antérieurs ; la suspension de la vente des immeubles des condamnés, et une indemnité pour ceux qui avaient été vendus. Cette motion, accueillie par de vifs applaudissements, fut convertie en décret.

Durant la terreur, les assignats étaient presque

constamment restés au pair, résultat dû au maximum,

aux lois rendues contre les agioteurs et les accapareurs,

et à la sévérité du gouvernement. Certain de trouver

iv. 16

dans l'emprunt forcé et dans le maximum du pain pour sa famille, le pauvre marchait sans hésiter au combat pour défendre sa patrie ; il en avait une, car la loi s'occupait de lui. D'ailleurs, les fonctionnaires et les députés étaient tous payés en assignats au pair, ce qui était une réponse péremptoire aux détracteurs de cette monnaie.

Mais le 23 décembre 1794 (3 nivôse an III), la Convention ayant rapporté les lois du maximum, il s'ensuivit aussitôt une dépréciation complète des assignats, et une hausse considérable dans le prix de toutes les denrées de première nécessité. Les marchands refusèrent d'échanger leurs produits contre d'autre valeur que l'argent ou l'or monnayé. L'agiotage s'empara du mouvement de baisse des assignats; les spéculateurs en recueillirent à vil prix pour acquérir des domaines nationaux, tandis que, pour les objets ordinaires de la vie, le papier-monnaie n'avait plus qu'une valeur imaginaire entre les mains des pauvres1. Néanmoins, son cours étant toujours forcé, dans certaines localités, un assignat de vingt livres dans les mains d'un acheteur valait à peine une livre, car les marchands ne voulaient le recevoir qu'à ce prix; tandis qu'ailleurs un débiteur remboursait en assignats ses créanciers, forcés de les recevoir au pair. La trésorerie continuait aussi ses engagements en assi-

1 Mémoires de Levasseur, t. IV. — Toulongeon.

gnats à leur taux nominal ; les fonctionnaires et les pauvres n'avaient plus de quoi vivre ; le propriétaire, déterminé à ne point accepter de papier-monnaie, gardait ses denrées, et établissait ainsi une disette factice.

Les députés souffraient également de la baisse de cette valeur; un grand nombre d'entre eux se trouvaient fort gênés. Mais au lieu de prendre une mesure générale et profitable au public, ils rendirent, en leur faveur seulement, un décret, dont le moindre inconvénient fut d'attirer sur la représentation nationale un odieux discrédit; le 27 nivôse \ ils doublèrent leur indemnité. La Convention prouva ainsi qu'elle ne s'inquiétait plus guère de la misère du peuple ; et Ton pensa que cette mesure fut insinuée, par des royalistes, aux thermidoriens influents. Levasseur (de la Sarthe), Duhem et quelques autres, ayant conservé leurs sentiments d'honneur et de patriotisme, s'opposèrent avec énergie à ce flétrissant décret, mais leurs voix étaient devenues absolument impuissantes.

XIII. Effrayées de voir le législateur démolir l'édifice qu'il avait élevé, les armées de la république se reprochèrent l'accès de joie qu'elles avaient éprouvé à la nouvelle du 9 thermidor2. Elles reconnurent bientôt que les vainqueurs, plus cruels que Robes-

1 Mémoires de R. Levasseur, t. IV. — Toulongeon.

2 Mémoires de Levasseur. Plusieurs généraux et officiers de ce temps-là m'ont confirmé le témoignage de ce généreux représentant.

W-l HISTOIRE

pierre et ses partisans, n'avaient pas le même amour de la patrie. Officiers et soldats se rappelèrent que l'action puissante de l'ancien comité de salut public avait organisé la victoire, et introduit dans l'administration militaire la justice, l'ordre et la probité. Depuis quelque temps, les concussionnaires reparaissaient; les dilapidations s'exerçaient aux dépens du trésor public et du soldat. Ceux-ci commençaient à se répéter ces mots prophétiques : La république

EST PERDUE, CAR LES BRIGANDS TRIOMPHENT I Néanmoins, l'impulsion était donnée : la discipline existait, les généraux fidèles et capables ne voyaient que l'ennemi, et continuaient à le vaincre.

L'armée du Nord, commandée par, Pichegru, et celle de Sambre-et-Meuse, sous les ordres de Jourdan, s'emparèrent, en thermidor, de Bruxelles, d'où elles se dirigèrent sur Condé, Yalenciennes, Spire etWorms, qu'elles reprirent. Les généraux Clairfait, Brunswick, Wurmser et le duc d'York, complètement battus, s'étaient vus forcés de fuir en Hollande et en Allemagne. Nos troupes occupaient la Belgique et une partie de la Hollande, avec la plupart des villes situées sur les bords du Bhin.

Des patriotes hollandais pressaient nos généraux de délivrer leur pays de l'oppression. D'un autre côté, la conquête de la Hollande fut résolue par le gouvernement français, comme devant assurer la navigation sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin ; ouvrir l'entrée de

l'Allemagne, et priver l'Angleterre d'une alliée. L'envahissement de ce pays, dont le sol se trouve presque partout au-dessous du niveau de la mer, coupé par le Rhin, la Meuse, l'Escaut et une multitude de canaux, paraissait presque impossible; mais, en nivôse, le froid devint tel que la Meuse se trouva assez gelée pour porter notre artillerie. Le 8, malgré une température de dix-sept degrés, Pichegru la franchit avec ses soldats, presque sans vêlements, sans souliers et sans pain, et battit complètement l'armée hollandaise, surprise de cette attaque audacieuse.

Pichegru passe aussi le Rhin sur la glace, met encore en déroute les Anglais et les Hollandais, envahit toute la Hollande, s'empare en un instant d'Utrechtj de La Haye, de Gertruydemberg, de Rotterdam, et hit son entrée solennelle à Amsterdam, le 1er pluviôse an III (20 janvier 1795), avec les représentants Lacoste, Rellegarde et Joubert. La flotte hollandaise, mouillée près du Texel, restait immobile dans la glace. La cavalerie et l'artillerie française, traversant le Zuyderzée, allèrent la sommer de se rendre, et s'en emparèrent.

Les Français avaient été reçus partout en libérateurs par les Hollandais, qui détestaient le Stathouderat, l'Angleterre et la Prusse. Aussi, dès que la conquête fut effectuée, les états-généraux se réunirent ; l'autorité du Stathouder, qui s'était réfugié en Angleterre, fut abolie, et la république batave contracta

une alliance avec la Convention, le 2 prairial an III (21 mai 1795).

L'armée des Pyrénées-Orientales, commandée par le général Dugommier, livra le 17 novembre 1794 la fameuse bataille de la Montagne Noire, qui dura trois jours; Dugommier, tué le second jour, fut remplacé par Pérignon. Les Espagnols furent mis dans une déroute complète, et Figuières capitula; la bataille leur coûta dix mille hommes, et leur général en chef La Union. Les Espagnols se virent aussi battus par Moncey, qui commandait l'armée des Pyrénées- Occidentales. Ce général, déjà maître de toute la province de Guipuscoa, était sur le point de passer l'Ebre et de s'emparer du royaume, lorsque les vaincus demandèrent la paix. La Convention l'accorda; le traité devint définitif le 13 thermidor an III (3 1 juillet 95). Sur les autres frontières, nos armées avaient presque autant de succès : la Toscane implora et obtint aussi la paix, le 25 pluviôse an III.

Ainsi fut terminée glorieusement pour la France la campagne de 1794. Maîtresse de la Belgique, de la Hollande, de tout le pays compris entre la Meuse, le Rhin et le Palatinat, de toute la ligne des grandes Alpes et des Pyrénées, la république força la Hollande, la Prusse, la Toscane, l'Espagne à lui demander la paix, et à démembrer la coalition. Les premières démarches de ces puissances avaient causé un certain embarras au gouvernement français ; car

les intrigues diplomatiques paraissaient incompatibles avec la franchise républicaine. D'ailleurs, le comité de salut public ne savait s'il devait entamer des négociations; avant le 9 thermidor, Billaud-Varennes avait répondu qu'il ne pouvait traiter avec l'ennemi quà coups de canon. Le comité pensa donc qu'il fallait en référer à la Convention, qui lui confia le droit de négocier les traités, en s'en réservant toutefois la ratification. La Suisse étant restée neutre, ce fut sur son territoire que les agents des puissances convinrent des préliminaires.

XIV. Les relations diplomatiques, la fréquentation des ambassadeurs contribuaient à ramener à Paris les vieilles coutumes. Les salons se rouvraient; l'ancienne noblesse et l'aristocratie bourgeoise et thermidorienne se confondirent. Madame de Staël reprit son empire; madame Récamier, belle et séduisante, se fit connaître. Madame Tallien, fille d'un banquier de Madrid, nommé Cabarus, avait épousé un gentilhomme français, du nom de Fontenay. Arrêtée pendant la terreur, Tallien la fit mettre en liberté, devint son amant, puis l'épousa. Belle, aimable et vive, elle était l'âme des plaisirs de ce temps ; on la recherchait beaucoup à cause de l'influence de son mari sur les affaires publiques. Elle, de son côté, le servait par des séductions de toutes sortes ; les thermidoriens l'appelaient Notre-Dame de thermidor ; les royalistes la désignaient entre eux sous le nom de : Notre-Dame

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de septembre, par allusion à la commune du 10 août, dont son mari avait été membre ; les Jacobins l'appelaient la Cabarus.

Ces trois femmes donnèrent l'impulsion. On rechercha, dans leurs salons, et dans une foule d'autres, les conventionnels, et particulièrement ceux qui s'étaient acquis quelque réputation. Les invitations pleuvaient sur eux; on les fêlait pour gagner leurs voix, et en obtenir des services que réprouvait la saine politique. Ceux-ci, séduits par ces caresses, aimaient surtout à fréquenter les salons des ex-nobles.

La plupart de nos législateurs, qui n'avaient point été élevés dans le monde, voulurent néanmoins paraître des hommes à la mode, de bon ton ; ils craignirent de déplaire et d'être ridicules dans cette société, qui les accueillait si bien, et où ils se fourvoyaient. Peu à peu, ils s'habituèrent aux plaisanteries que l'on hasardait sur la révolution, les piques, les bonnets rouges, les carmagnoles, les tricoteuses, les furies de la guillotine, etc. Ils n'osaient s'en fâcher en présence des femmes qui se les permettaient; et bientôt ces fiers républicains en vinrent à mépriser les institutions de 93. Les ex-nobles, tout en les flattant , se moquaient d'eux par derrière , et avec raison.

On a souvent vu en France, comme en Angleterre, des hommes d'État commettre des fautes très-graves, dans leur manie de passer pour hommes du monde.

C'est en général le travers de ceux qui n'y ont pas été élevés. Sans doute la république ne demande aux hommes ni un costume, ni un langage, ni des manières grossières ; celui qui se dégrade par d'ignobles habitudes ou un langage cynique doit être suspect. Les Robespierre, lesCambon, les Lindet, les Danton, les Desmoulins, n'avilirent jamais leur costume ni leur langage. Mais l'homme politique doit choisir sa société, afin de ne pas se trouver avec des gens qu'il déteste ou méprise. D'ailleurs, un salon n'est point un comité, où l'on doive agiter les questions sur lesquelles on ne peut faire de concessions qu'aux dépens de sa conscience.

XV. La discussion commença, le 2 germinal, sur le rapport de Saladin. Billaud-Varennes , Collotd'Herbois, Barrère et Vadier furent amenés à la barre, avec un appareil de forces extraordinaires. Robert Lindet, prenant leur défense, énuméra les travaux héroïques de l'ancien comité de salut public, et déclara que tous ses membres étaient solidaires ; que lui-même, assumant sur sa tête la responsabilité qui pesait sur celle des prévenus, on devait aussi le mettre en cause. Puis il établit un parallèle entre leur gouvernement et celui des thermidoriens. « Vous êtes jugés, dit-il en terminant, aux républicains ; vous n'avez qu'à marcher à l'échafaud. Vos ennemis n'attendront pour vous frapper que le moment où ils vous verront assez abattus, pour ne plus pouvoir vous

relever. S'ils n'en choisissent que trois aujourd'hui, ils se réservent de désigner les autres... »

Prieur (de la Côte-dOr) défendit pareillement ses anciens collègues. Carnot prononça un discours dans le même but; mais, toutefois, en soutenant que chacun n'était responsable que de ses actes, et en rejetant sur Robespierre les fautes ou les crimes du comité.

Billaud-Varennes répondit au reproche d'avoir favorisé, par son silence, le despotisme de Robespierre, que si ce silence avait été coupable, il fallait en accuser la Convention tout entière. « On a parlé de Danton, ajoute-t-il ; ehl qui ne voit qu'on veut sacrifier les meilleurs patriotes sur la tombe de ce conspirateur? Si son supplice est un crime, je m'en accuse, car j'ai été le premier à dénoncer Danton. J'ai dit que si cet homme existait, la liberté était perdue; s'il était dans celte enceinte, il serait un point de ralliement pour tous les contre-révolutionnaires. Danton était le complice de Robespierre, car la veille du jour où Robespierre consentit à l'abandonner, ils avaient été ensemble à une campagne à quatre lieues de Paris, et étaient revenus dans la même voiture. Je vous demande si c'est pour de pareils hommes que la Convention doit voter en ce moment? Je déclare que si les intrigants et les voleurs pouvaient avoir le dessus, je me tuerais. »

Barrère dit ensuite : « Le travail du comité de salut public était partagé entre les divers membres qui

le composaient; mais tous indistinctement signaient le travail les uns des autres. Ainsi, moi, par exemple, qui n'entends rien au militaire, j'ai donné dans cette partie, peut-être plus de deux mille signatures. Je dirai, en second lieu, puisque l'on veut nous rendre responsables de nos opinions, que, puisqu'il existe une représentation nationale, chacun de nous a dû opiner, même au péril de sa vie, pour les cinquante mille hommes qu'il représente. La liberté d'opinion rentre dans le vaste domaine de la pensée du législateur; s'il en était autrement, l'aristocratie dresserait contre chacun de nous autant d'accusations qu'il aurait émis d'opinions. 11 est ridicule de dire que nous ne devons pas influencer nos collègues par notre opinion, car chacun de nous n'est envoyé que pour cela ; chacun doit aider les autres de ses lumières. Il ne doit pas y avoir de différence entre les représentants du peuple appelés aux comités de gouvernement, et ceux qui n'en font pas partie; car une pareille distinction donnerait lieu à des procès sans cesse renaissants, et dangereux pour la patrie. »

Les dénoncés avaient raison : par quelle fatalité les Girondins et les royalistes conspirateurs étaient-ils amnistiés, tandis que ceux qui avaient suivi^et guidé, au péril de leur vie, l'enthousiasme de la France, étaient poursuivis au moment où cet enthousiasme s'éteignait? Les actes des proconsuls étaient reprochés au comité par les plus féroces et les plus cupides pro-

consuls, les Fréron, les Fouché, les Tallien, etc. Les votes de la Convention étaient attaqués par des hommes qui, depuis le 31 mai, avaient toujours fait partie de sa majorité, c'est à-dire, par ceux mêmes qui étaient coupables de ces votes. Tous les griefs allégués pouvaient donc être rétorqués contre les accusateurs.

Sans doute, les chefs du gouvernement révolutionnaire avaient des torts, des crimes même à se reprocher. Si, dans l'agonie d'une nation, un citoyen peut se rendre l'arbitre de la vie d'un homme , ces échafauds dressés pour un simple délit, lorsque la crise était passée, ne pouvaient inspirer que de l'horreur; mais cette sanglante fièvre avait saisi toute la France, lasse des trahisons et des cruautés de l'aristocratie; et tel qui frémit aujourd'hui au souvenir du sang versé, aurait peut-être applaudi jadis. Faire le procès aux mandataires de cette exaltation, c'était donc faire ie procès à la nation elle-même l. Dans la guerre sans merci engagée entre l'aristocratie et la révolution, l'attaque ne venait pas du comité de salut public: pouvait-on lui faire un crime d'avoir établi une défense aussi vigoureuse que l'attaque? d'avoir, à ce moment suprême, appliqué la loi du talion?

Il ne s'agissait, pour la Convention, que de savoir si les décemvirs avaient abusé de leurs pouvoirs et

1 Mémoires de R. Levasseur, t. IV.

attenté à la liber lé. Mais la majorité n'avait plus le droit d'examiner cette question , car elle avait autorisé et ratifié tous leurs actes. De plus , elle avait déclaré calomnieuse la dénonciation de Lecointre. Y revenir en l'an III, c'était avouer sa lâcheté ou sa complicité. Si le comité devait être puni, la Convention ne devait pas être à l'abri des mêmes peines.

Au fond , les comités échappaient à toute responsabilité vis-à-vis de la Convention. Cette assemblée leur ayant délégué sa dictature, sous les seules conditions de lui faire connaître leur gestion, et de se soumettre chaque mois à la réélection, ces deux conditions avaient été ponctuellement exécutées. La Convention avait tout sanctionné, et par ses applaudissements, et par la réélection des mêmes membres, durant douze mois consécutifs. Les plus adroits réacteurs se gardaient donc bien d'accuser les anciens comités d'une mauvaise administration ; mais ils les accusaient de conspiration royaliste, grief aussi absurde que criminel, car il s'attaquait aux adversaires irréconciliables des royalistes.

Enfin, poussée à bout, la majorité convenait de sa participation à tous les actes de violence et de terreur, mais en alléguant qu'elle avait subi la pression de la peur 1 . Ainsi, les réacteurs se décernaient à eux-mêmes

1 La commission des vingt-et-un, dans son rapport, répéta souvent : A présent que la Convention est rendue à la liberté, à présent qu'elle n'a plus peur, etc.

un brevet de lâcheté, et avouaient que sept cents députés avaient tremblé devant six d'entre eux, dontle courage faisait toute la puissance. Et encore cette misérable excuse manquait de sincérité, car ce fut avec conscience et sans peur que les thermidoriens se joignirent, le 31 mai, aux Montagnards, et que, depuis, ils se partagèrent les missions aux armées et dans les départements.

Xvl. Chaque jour, les décemvirs étaient amenés à la barre, au milieu d'un concours immense. Les citoyens des classes riches ou moyennes, dont les intérêts avaient été lésés pendant les derniers mois de la terreur, demandaient à grands cris la mort des prévenus. Le peuple des faubourgs, au contraire, sorti de sa longue inaction, s'apercevait enfin que les mouvements réactionnaires ne tendaient à rien moins qu'à remettre en question la république. Tous les intérêts des classes pauvres étaient sacrifiés; l'avilissement des assignats, l'abolition du maximum, l'inexécution des lois relatives à !a vente des grains, avaient accru sensiblement la misère de l'artisan et du pauvre. Le peuple manquait de pain ; la distribution avait été réduite à deux onces par jour. La disette provenait évidemment des spéculations, car la consommation de blé, ordinairement de quinze cents sacs, se trouvait alors être de deux mille.

Lecointre vint tout à coup augmenter la fermentation, qui commençait à se faire sentir dans le peuple,

en proposant d'établir la Constitution de 93. Cette motion fut comme l'étincelle jetée sur un amas de poudre. La Montagne l'appuya avec un enthousiasme qui trouva de l'écho au dehors; car, dans cette Constitution seule, on avait songé aux intérêts des classes pauvres. Aussi, en un instant, les masses ralliées par son invocation se portèrent autour des Tuileries, pour demander la Constitution de 93 et du pain. La Convention dissipa le premier rassemblement en nommant une commission de onze membres pour préparer des lois organiques de cette Constitution, ce qui impliquait sa promulgation prochaine.

Les débris des Jacobins voulurent profiter de l'effervescence publique pour secourir les décemvirs, dont le procès se plaidait encore le 11 germinal. Ce jour-là, les habitants des faubourgs s'attroupèrent; des orateurs proclamèrent dans les groupes les maux de la patrie, et s'écrièrent avec véhémence : La Constitution de 93 et la liberté de nos amis ! La Montagne, pensant qu'il était temps d'agir, résolut de se mêler le lendemain au mouvement, s'il prenait assez de consistance 1 .

Le 12 germinal, en effet, des attroupements partis du faubourg Saint-Antoine, du Marais, du faubourg Saint-Marceau et de la Cité, vinrent entourer la Con-

1 Mémoires de R. Levasseur, t. IV. — Deux Amis. — Déclaration de Choudieu. Mais, malgré cette résolution, la Montagne n'agit point.

vention. Les comités de gouvernement firent battre la générale et sonner le tocsin au pavillon de l'Unité. Néanmoins, les portes de la Convention furent forcées, et la foule l'envahit en criant : Du pain! du pain! le côté droit prit la fuite. Vaneck, orateur des pétitionnaires, s'exprima en ces termes :

« Représentants, vous voyez devant vous les liom- » mes du 14 juillet, du 10 août, et encore du 31 mai. » (Les membres de l'extrémité gauche applaudissent » à outrance.) Ils ont juré de \ivre libres ou de mou- » rir; et ils maintiendront la Constitution de 1793 et » la déclaration des droits. (Mêmes applaudissements.) » Il est temps que la classe indigente ne soit plus vic- » time de l'égoïsme des riches et de la cupidité des » marchands. (La foule: Oui, oui.) Mettez un terme » à vos divisions, qui déchirent la patrie. Faites-nous » donc justice de l'armée de Fréron, de ces mes- » sieurs à bâton. (La foule : Oui, oui. — Vifs ap- » plaudissements des membres de l'extrémité gau- » che.) Les hommes qui, au 14 juillet, ont détruit » la Bastille, ne pensaient pas que, par ia suite, on » en élèverait mille autres poi r incarcérer les pa- » trioles. (Applaudissements de l'extrémité gauche.) » Où sont passés tous les grains qu'a produits la ré- » coite abondante de l'année dernière? La cupidité » est à son comble; on méprise les assignats, parce » que vous avez rendu des décrets qui leur ont fait » perdre la confiance. (La foule : Oui, oui. — Ap-

» plaudissements de l'extrémité gauche.) N'espérez » pas ramener le calme et l'abondance sans punir les » égoïstes. Et loi, Montagne sainte, qui as tant com- » battu pour la république, les hommes du 14 juil- » let, du 10 août et du 31 mai te réclament dans ce » moment de crise ; tu les trouveras toujours prêts à » te soutenir, prêts à verser leur sang pour la répu- » blique 1 [Quelques voix : Oui, oui.)

» Les citoyens pour lesquels je parle veulent la » Constitution de 1793; ils sont las de passer les » nuits à la porte des boulangers ; il est temps que » celui qui fait venir les subsistances, qui a fait la » révolution, puisse subsister. Nous vous demandons » la liberté de plusieurs milliers de pères de famille » patriotes incarcérés depuis le 9 thermidor. Si vous » avez changé l'ordre de choses qui existait avant » cette époque, ce n'est pas sur eux que doit tomber » votre colère ; c'est vous seuls qui avez eu tort. » (Quelques voix: Oui, oui. — Applaudissements de l'extrémité gauche et de la foule.)

Si la Montagne eût su profiter de cet enthousiasme et rendre des décrets énergiques, elle eût épouvanté la majorité ; mais elle perdit le temps à laisser défiler les citoyens des faubourgs, et à leur faire d'inutiles harangues. L'insurrection, n'ayant ni plan ni chefs, se laissa surprendre par les bataillons de la garde nationale, à la tête de laquelle on venait de placer le général Pichegru, qui arrivait de la Holiv. 17

lande. Les pétitionnaires furent dispersés; et la majorité vint se rasseoir sur ses bancs, en poussant un cri de vengeance impitoyable.

XVII. André Dumont dénonça, comme royalistes, tous les membres de l'extrémité gauche, assura que le mouvement avait été suscilé par Collot, Billaud et Barrère, afin de se sauver, et demanda la déportation immédiate de ces tnis brigands. ~« A quoi bon délibérer? s'écria Merlin (de Thionville); chacun de nous est assez instruit; l'opinion publique les a jugés : il ne reste plus qu'à prendre un poignard et à les frapper. » À ces mots, la Montagne fait éclater la plus vive indignation et crie: A bas le bourreau! Merlin, tournant vers elle un regard sinistre, répond: « Il y a quarante scélérals sur celte montagne qui méritent le même sort. » Et la montagne consternée laisse rendre le décret de déportation.

On vit alors les mêmes bommes, qui avaient tant blâmé l'élimination du 31 mai, demander f arrestation d'une partie de leurs collègues. Chacun d'eux désigne sa victime, aussitôt proscrite. Fournier obtient la déportation de Vadier; Bourdon (de l'Oise) fait arrêier Chasles, Choudieu, Foussedoire et Huguet; Léonard Bourdon est arrêté sur la demande de Fiéron ; Barras fait déclarer Paris en état de siège. André Dumont assure que Rnamps a dit le matin que les comités du gouvernement trahissaient la république; Ruamps est décrété d'arrestation, sans qu'on veuille l'entendre.

Merlin (de Thionville) et Bourdon (de l'Oise), profitant des dispositions de la majorité, demandent encore et obtiennent l'arrestation de Duhem et d'Amar qui sont des agitateurs . La Convention s'enivrait de ses propres applaudissements en décrétant toutes ces proscriptions, et lançait des menaces contre les Montagnards qui se levaient contre. Bientôt, dit-on, ceuxci furent tellement terrifiés, qu'ils restèrent pâles et immobiles sur leurs bancs.

Les réacteurs avaient résolu de se défaire encore de plusieurs autres Montagnards ; mais, n'ayant contre eux aucun prétexte, le comité de sûreté générale leur tendit un piège. 11 les fit avertir officieusement par Monfmayou, l'un de ses membres, de ne point venir à la séance du 13 au soir, parce que Siéyès1

1 René Levasseur, dans ses Mémoires, t. IV, s'exprime ainsi sur ce député; son appréciation est celle d'un homme éclairé et juste :

« Je ne comprenais pas la cause de rarcharnement de ce prêtre Sieyès, si lâche en présence de la Montagne triomphante, de siéyès, épargné par tous les partis. Peut-être voulait -il se venger sur nous de la peur que tous les grands mouvements révolutionnaires lui avaient inspirée. Quoi qu'il en soit, je liens à honneur d'avoir mérité la haine d'un tel homme. Toute une longue existence, emp'oyée à faire oublier les services qu'il avait rendus en 89, dépopularisera suffisamment sa mémoire. Certes , la brochure sur le tiers-état, le discours du jeu de paume resteront comme des monuments nationaux; mais ils ne peuvent conquérir aucune estime à leur auteur. Publiciste savant, froid logicien, il ne montra jamais de dévouement, d'enthousiasme et de courage; et quand on ne le jugerait que par ses ouvrages, c'est-à-dire par son beau côté, on pourrait encore reconnaître que jamais il n'eut un sentiment noble, un mouvement gêné-

devait proposer leur arrestation; ceux-ci ne s'occupent qu'à chercher une retraite. Leur absence fait croire à une conspiration ; des députés demandent leur déportation; d'autres proposent de les mettre hors la loi; mais Dussaulx et Louvet les ayant défendus, la Convention ne se prononça point encore.

Le comité de sûreté générale, poursuivant son plan de proscription, vint annoncer, le 16, « une vaste » conspiration ourdie par la Montagne, dans le Lut de » rétablir le régime de la terreur et les échafauds de » 93. Barrère, Billaud et Collot en étaient les chefs, » puisque l'on avait, dans les groupes, demandé leur » mise en liberté. Les députés arrêtés le 12 devaient » être réputés leurs complices, pour s'être mêlés, par » leur assentiment, au mouvement populaire; ceux » qui s'étaient absentés à la séance du 13 au soir » n'avaient pu avoir d'autre but que de conspirer; » Lecointre (de Versailles) lui-même élait un agent » du complot, parce qu'il avait prononcé le mot de » Constitution de 93, répété quinze jours plus tard » par le peuple. » Le comité concluait en deman-

reux; il se tut pendant la crise, et reprit son audace aj-rès le danger. Conspirateur sous le Directoire, parce que son plan de constitution avait été dédaigné, on le vil d'abord s'associer aux royalistes de Clicliy, et plus tard à la forlune du général d'Italie. Égoïste et rapace, il signala son ambassade en Frusse par des pillages; son entrée au Directoire par une trahison ; enlin, il finit par une sénalorerie, des cordons et le titre de comte de l'Empire, honneurs qui, sans aucun doule, peuvent être considérés comme des flétrissures pour les conventionnels, les juges de Louis XVI, qui osèrent s'en affubler. »

dant l'arrestation de Moïse Bayle, Thuriot, Cambon, Grenet, Hentz, Maignet, Crassous, Lecointre et Levasseur (de la Sarthe), qui fut immédiatement accordée, sans opposition.

La Con\en!ion, tremblant à l'idée de voir le peuple se soulever de nouveau, ordonna le désarmement des terroristes1 (21 germinal), et la réorganisation de la garde nationale, telle que Lafayette l'avait composée en 1789.

A la même époque, elle rapporta le décret du 17 mars 92, qui mettait hors la loi les ennemis de la révolution, et celui du 13 ventôse an II, qui ordonnait de punir comme complice des conspirateurs quiconque les aurait recelés, ou n'aurait pas dénoncé leur retraite. Elle décréta aussi, sur les motions des Girondins Doulcet-Pontécoulant etLouvet, la restitution des biens, en nature ou en valeur, aux familles de tous les condamnés pour délits révolutionnaires, depuis le 1er mars 93 jusqu'au 10 thermidor an II, n'exceptant que les familles des émigrés, de Louis XYI, de Robespierre et de ses complices.

XVIII. Le procès deFouquier-Tinville et de trente de ses complices, qu'on jugeait en ce moment, accrut encore la puissance de la réaction. Quatre cent dix-neuf témoins furent entendus ; et bien que la

1 Le désarmement des terroristes comprenait particulièrement les anciens membres des comités révolutionnaires et les Jacobins. (Mémorial révolutionnaire. — Deux Amis.)

plupart exagérassent les faits, il reste constant que des iniquités furent commises par plusieurs organes de la justice révolutionnaire, à partir du procès de Danton1.

Le 17 floréal, après six semaines de débats, quinze des accusés se virent acquittés. Fouquier-Tinville fut condamné à mort, ainsi qu'Etienne Foucault, exjuge; Gabriel-Toussaint Sellier, ex-président; François-Pierre Garnier-Delaunay, ex juge ; Pierre-Nicolas- Louis Leroy, surnommé Dix-Août; Renaudin; Joaçhim Yillate; Jean-Louis Prieur; Claude-Louis Châtelet; François Girard, ex-jurés; Pierre-Joseph Bon enval , tailleur d'habits; Pierre-Guillaume Benoît, cidevant agent du pouvoir exécutif, moutons de prisons; Marie-Joseph Lanne, adjoint à la commission des administrations civiles, police et tribunaux , exjuge; Joseph Verney, ci-devant porte-clefs au Luxembourg; François Dupommier, ex-administrateur de police; A. M. J. Hermann, commissaire des administrations civiles, police et tribunaux, ex-président.

Le verdict du jury porta qu'ils étaient convaincus : « D'avoir pratiqué au tribunal des manœuvres ou complots tendant à favoriser les projets liberticides des ennemis du peuple et de la république, à provoquer la dissolution de la représentation nationale, et le renversement du régime républicain, et à exciter

1 Fouquier disait dans sa défense : qu'il n'avait été que la hache de la Convention et des comités; or, punil-on une hache ?

l'armement des citoyens les uns contre les autres;

» Notamment, en faisant périr, sous la forme déguisée d'un jugement, une foule innombrable de Français de tout âge et de tout sexe; en imaginant, à cet effet, des projets de conspirations dans les diverses maisons d'arrêt de Paris;

» En amalgamant dans le même acte d'accusation, mettant en jugement, faisant traduire à l'audience et au supplice plusieurs personnes de tout âge, de tout sexe, de tout pays, et absolument inconnues les unes aux autres ;

» En ne désignant pas, dans les actes d'accusation, les qualités des accusés d'une manière précise, de sorte que par cette confusion, le père a péri pour le fils et le fils pour le père. En se contentant d'appeler les accusés par leurs noms, leur âge et qualité , et leur interdisant toute défense;

» En faisant rendre, sous prétexte d'une révolte qui n'exista jamais, des décrets pour les mettre hors des débats ;

» En choisissant les jurés, au lieu de les prendre par la voie du sort ;

» En jugeant et condamnant des accusés sans témoins et sans pièces;

» En corrompant la morale publique, par les propos les plus atroces et les discours les plus sanguinaires. »

Les condamnés accueillirent ce jugement en faisant retentir la salle de clameurs. Les jurés ont menti ,

dit Sellier; mais, coquins, votre tour viendra et ça ne sera pas long. — Je péris innocent ! s'écria Renaudin, mais pour avoir trop aimé ma patrie. — Je lègue aux patriotes, ma femme et mes six enfants, dit Foucault. Le jeune Boyenval suppliait le peuple de ne pas l'injurier lorsqu'il irait au supplice. Villate s'étonnait de l'injustice qui le confondait avec Fouquier-Tinville. Hermann lança à la tête du président un livre qu'il tenait à la main. Ils montrèrent tous, jusqu'au dernier moment, un courage extraordinaire, et répondirent avec sang-froid aux insultes de la foule qui les suivait à l'échafaud. Fouquier ne cessa de s'étonner et de se plaindre de ce qu'on l'avait condamné à mort, tandis que ses maîtres, Collot, Billaud, Barrère

et Vadier n'étaient que déportés 1 .

1 Beaulieu, t. VI. — Voyez aussi les relations du temps.

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