IV
partie de la ville, on ne criait plus que vive la Convention, et qu'il allait attaquer la maison commune. « Partez sur-le-champ , dit Tallien , afin que le soleil » ne se lève pas avant que la tête des conspirateurs » ne soit tombée. »
Barras divisa ses troupes en deux colonnes : l'une sous ses ordres longea la rue Saint-Honoré, traversa les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et alla investir les derrières de l'hôtel de ville; la seconde colonne, commandée par Léonard Bourdon, suivit les quais, pour venir occuper la place de l'Hôtel de Ville. Des huissiers entourés de torches les précédaient, publiant les décrets de mise hors îa loi.
La colonne de Barras arriva sans obstacle à sa destination. Celle de Léonard Bourdon rencontra, aux abords de la place de l'hôtel de ville, Henriot, à la tête de ses canonniers et des autres soldats qui lui étaient restés. On avait eu soin d'envoyer parmi eux des émissaires pour calomnier leur chef, Robespierre et la commune, et aussi pour les intimider sur les terribles conséquences du décret qui les mettait hors -la loi, mot qui produisait un effet magique sur la population, et intimidait les plus braves eux-mêmes.
Un combat s'engagea sur le quai; mais plusieurs soldats d'Henriot ayant passé à l'ennemi, aux cris de vive la Convention! le commandant - général, désespéré, s'enfuit à la maison commune, pour y demander des conseils. Ses troupes se trouvant alors
sans chef furent facilement mises en déroute, et Léonard Bourdon parvint, avec ses gendarmes, jusque dans la salle des délibérations.
La commune se voyant surprise se lève en désordre. Coffinhal, indigné contre Henriot qu'il accuse de ce désastre, Je saisit à bras le corps, et le jette par la fenêtre, en disant : Tiens, misérable, voilà le prix de tes lâchetés !
Robespierre aîné avait déjà apposé les deux premières lettres de son nom sur un arrêté \ lorsqu'un gendarme, nommé Merda, lui fracasse la mâchoire d'un coup de pistolet, sur l'indication de Bourdon. Lebas tirant un pistolet de sa poche, Saint-Just lui dit : Tue-moi.— J'ai mieux à faire, réplique Lebas, qui se fait sauter la cervelle. Augustin Robespierre
1 Cet arrêté existe encore en original ; il était déjà cacheté, lorsque Robespierre arriva à l'hôtel de ville : on le décacheta pour le lui faire signer, et il porte encore des taches de son sang. L'auteur l'a vu entre les mains de M. de Saint-Albin, qui le tient de Barras. En voici la teneur :
Commune de Paris.
Comité d'exécution.
Le 9 thermidor.
« Courage, patriotes de la section des Piques, la liberté triomphe. » Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres, sont « en liberté; partout le peuple se montre digne de son caractère.
» Le point de réunion est à la commune, dont le brave Henriot » exécutera les ordres du comité d'exécution, qui est créé pour sau- » ver la patrie.
» Peyrand. Lerebours.
» Louvet. Payan. Ro »
saute par une fenêtre; sa tête tombe sur une baïonnette. Saint-Just reste immobile sur son siège. Un gendarme frappe d'un coup de sabre Coutbon , que Ton transporte sur le quai; on lui donne des coups de pieds; un homme dit : A quoi bon laisser ici cette voirie? Il faut la jeter à la rivière. — Citoyen, répondit Coutbon , un instant, je ne suis pas encore mort.
Les chefs de la commune furent arrêtés en même temps.
Legendre, ayant appris le succès de l'expédition, court avec une escorte aux Jacobins, avec l'intention de tuer le président; mais ne le rencontrant point, il ferme la salle, et vient en déposer les clefs à la Convention. Thirion dénonce Viviers , comme ayant présidé les Jacobins cette nuit; et aussitôt l'Assemblée met, sans information, ce citoyen hors la loi.
XII. On apporta Robespierre sur une planche au comité de salut public, où l'on mit sous sa tête une boite de sapin. Sa chemise et son habit étaient couverts de sang ' . Il tenait à la main un petit sac de peau blanche, qu'on lui avait prêté pour retirer le sang caillé qui sortait de sa bouche. On lui crachait au visage ; ses collègues le traitaient de monstre, de scélérat, faisaient d'ignobles plaisanteries et le frappaient. Robespierre supportait avec une résignation
1 II était vêtu du même habit bleu de ciel qu'il portait le jour de la fête à l'Être suprême.
stoïque l ces outrages qu'on lui prodiguait dans ce moment suprême , qui attire ordinairement le respect des hommes. Seul un pauvre garçon de bureau lui témoigna de la pitié, et lui apporta de l'eau pour laver sa blessure; Robespierre, ému, le remercia d'un signe. Tous les hommes que n'égarait pas la haine ont vu, dans le calme de Robespierre, à son agonie, le signe d'une conviction profonde.
Vers six heures du matin, deux chirurgiens vinrent le panser et lui arracher les dents canines et une molaire. Robespierre supporta cette opération douloureuse sans pousser une plainte : Si tu n'étais pas un scélérat, lui dirent les chirurgiens, on te guérirait. Leur procès-verbal prouve que Robespierre ne se suicida point, comme l'ontaffirmé la plupart des relations. Cet acte constate en effet que « le coup de pistolet » avait porté à gauche, au niveau de la bouche, à un » pouce de la commissure des lèvres. Sa direction était » oblique de dehors en dedans, de gauche à droite, de » haut en bas, et la plaie pénétrait dans la bouche, » mais sans qu'il y eût contre-ouverture. Pendant tout » le temps de son pansement, le monstre n'a pas cessé » de nous fixer sans proférer un mot. L'appareil appli- » que, nous l'avons couché sur la même table, et en » parfaite connaissance. » On voit, par ces mots, que la balle avait été tirée par un homme debout, de gau-
1 Deux Amis, t. XIII, p. 418. — Levasseur, t. III, p. 155.
che à droite, de dehors en dedans ; et qu'il n'était pas naturel, ni même possible, que Robespierre se fût fait cette blessure %.
Des contemporains ont accusé Robespierre de lâcheté, parce qu'il ne s'était pas suicidé. Ne montrat-il pas un plus grand courage à monter avec calme sur l'échafaud? Le suicide, qui résulte du désespoir, n'est qu'un acte de faiblesse; mais, qu'un homme se donne la mort pour fournir au monde un grand exemple de courage, ou par un dévouement sublime, comme Lucrèce, Caton, Beaurepaire, Provant, voilà des actes que l'éternelle morale approuve, et qui couronnent dignement une carrière utile à la patrie. Barrère, au nom du comité de salut public, fit encore un rapport calomnieux. « La hideuse contre- » révolution , dans le sens aristocratique et royal , dit-il, » s'était réfugiée à la maison commune, et avait tout » à fait levé le masque. Étrange présomption de ceux » qui veulent arrêter le cours majestueux et terrible » de la révolution française, et faire reculer les desti- » nées de la première des nations ! Et avec quels » moyens? Avec le talisman royal , avec des manne- » quins que le despotisme a brillantes autrefois. Peut- » être vous ne le croirez pas , sur le bureau de la com-
1 Un témoin oculaire, Léonard Bourdon, dit, cette nuit même, à la Convention, que ce fut le gendarme Merda qui blessa Robespierre. René Levasseur affirme le même fait, t. III, p. 154. — Les Deux Amis de la liberté, t. XIII, p. 416, en noie, l'affirment également.
» mune où se tenait la séance contre-révolutionnaire, » était un sceau neuf, Payant pour empreinte qu'une » fleur de lis, et déjà dans la nuit, deux personnes » s'étaient présentées au Temple pour en demander » les habitants... C'est là (à la commune) que quel- » ques aristocrates déguisés parlaient d'indulgence, » comme si le gouvernement révolutionnaire n^ait » pas repris plus d'empire par la révolution même » dont il avait élé l'objet, comme si la force du gou- » vernement n'était pas centuplée depuis que le pou- » voir, remonté à sa source, avait trouvé une Assem- » blée plus énergique et des comités mieux épurés. » De l'indulgence 1 il n'en est que pour Terreur in- » volontaire, mais les manœuvres des aristocrates » sont des forfaits, et leurs erreurs ne sont que des » crimes. »
XIII. « Le lâche Robespierre est là, dit Charlier, qui présidait la Convention dans cette matinée ; vous ne voulez pas qu'il entre? » — Non, non ! s'écrie-ton. Thuriot ajoute : « Apporter dans le sein de la Convention le corps d'un homme couvert de tous les crimes, ce serait enlever à cette belle journée tout son éclat. Le cadavre d'un tyran ne peut que porter la peste ; la place qui est marquée pour lui et ses complices, c'est la place de la Révolution. Il faut que les deux comités prennent les mesures nécessaires pour que le glaive de la loi les frappe sans délai. » La Convention applaudit et décréta cette proposition.
18/i HISTOIRE
Billaud-Yarennes, Barrère et Collot-d'Herbois prirent, le 10 thermidor à midi, un arrêté qui ordonnait la translation, à la Conciergerie, de Robespierre et de ses complices. Robespierre fut déposé dans le cachot d'Hébert et de Danton. Comme il demandait une écritoire, le guichetier répondit : « Que diable en veux-tu faire? As- tu dessein d'écrire à ton Être suprême? Tu vas le voir dans un instant*. » Lorsqu'il monta au tribunal, les autres détenus s'écrièrent en riant : Place à l incorruptible!
Il ne s'agissait plus que de constater l'identité des accusés, pour les envoyer à l'échafaud. Un décret prescrivait de faire cette constatation en yrésence de deux officiers municipaux. Mais l'accusateur public, les voyant tous mis eux-mêmes hors la loi, se présenta à la Convention pour lever cette difficulté. L'Assemblée , impatiente d'en finir, ne voulut pas attendre la nomination d'une nouvelle commune et délégua des commissaires, pour constater l'identité des proscrits, déjà saisis, au nombre de vingt-deux, sans compter Lebas, qui s'était tué.
Ce même jour (10 thermidor), à quatre heures du soir, le funèbre cortège sortit de la cour du palais de Justice. Les rues étaient remplies de curieux, hurlant des cris de vengeance et de mort. Les fenêtres des maisons étaient garnies de femmes parées, qui fai-
1 Nougaret, t. IV, p. 312. — Prudhomme, Histoire des crimes.
saient retentir les airs de vociférations ignobles. On remarquait l'absence du peuple des faubourgs. Carrier, Vadier, Voulland, suivaient la charrette de Robespierre, en répétant à chaque instant : Mort au tyran! Une femme, tenant d'une main l'un des barreaux de la charrette, criait : Monstre vomi par les enfers, ton supplice m enivre de joie l Robespierre la regarda en souriant tristement, et elle ajouta : Va, scélérat, descends au tombeau avec les malédictions de toutes les épouses, de toutes les mères de famille1. Lorsque les charrettes arrivèrent devant la maison de Duplaix , les misérables qui les escortaient les firent arrêter, et des femmes dansèrent en rond tout autour 2.
Les proscrits subirent la mort avec un courage héroïque. On réserva, par un raffinement de cruauté, Robespierre pour le dernier; sa constance n'en fut point ébranlée. Les bourreaux, avant de le lier sur la planche, lui arrachèrent brusquement et sans utilité l'appareil qui enveloppait sa figure livide et ensanglantée, et le laissèrent ainsi quelques instants exposé aux regards de la foule.
Voici la liste authentique des citoyens guillotinés avec lui dans cette journée :
Georges Couthon, âgé de trente-huit ans, né à Orsay, ex-député à la Convention ;
1 Deux Amis, t. XIII, p. 421.
2 Nougaret, t, IV, p. 313.
L.-S.-T. Lavallette, âgé de quarante ans, né à Pa* ris, ex-noble, ex-général de brigade à l'armée du Nord;
F. Henriot, âgé de trente-trois ans, né à Nanterre, près Paris, ex-général en chef de la force armée de Paris ;
L.-F. Dumas, âgé de trente-neuf ans, né à Lussy, département de la Haute-Saône, ex-président du tribunal révolutionnaire;
A. Saint-Just, âgé de vingt-six ans, né à l'Iser, département de la Nièvre, ex-député à la Convention :
C.-F. Payan, âgé de vingt-sept ans, né à Pol-les- Fontaines, ex-juré au tribunal révolutionnaire, exagent nat'onal de la commune de Paris ;
J.-C. Bernard, âgé de trente-quatre ans, né à Paris, ex-prêtre, ex-membre du conseil général de la commune;
A. Gency, âgé de trente-trois ans, né à Reims, tonnelier, ex-membre du conseil de la commune ;
N.-S. Vivier, âgé de trente ans, né à Paris, exjuge au tribunal criminel du département, ex-président des Jacobins, dans la nuit du 9 au 10 thermidor ;
N.-A. Go m beau, âgé de vingt-six ans, né à Vincennes, ex substitut provisoire de l'accusateur public près le tribunal criminel du département, officier municipal de la commune de Paris;
J.-A.-C. Lescot-Fleuriot, âgé de vingt-neuf ans, exmaire de Paris ;
A. Simon, âgé de cinquante-huit ans, cordonnier, ex-membre du conseil général de la commune ;
D.-C. Dulaurent, âgé de trente-trois ans, ex-officier mun cipal de la commune de Paris ;
G.-L.-F. Wamée, âgé de vingt-neuf ans, même qualité ;
J.-C. Forestier, âgé de quarante-six ans, membre de la commune de Paris;
A.-P.-J. Robespierre jeune, âgé de 27 ans, député à la Convention, né à Arras;
N. Guéri n, receveur de rentes et membre du conseil général de la commune de Paris ;
J. Mathieu d'ïïazard, perruquier et membre du conseil de la commune de Paris ;
J.-B. Cachefer, ex-membre du conseil général de la commune de Paris ;
J.-M. Quenet, marchand de bois, ex-membre du conseil général de la commune de Paris ;
C.-J.-M. Bougon, ex-membre du conseil général de la commune de Paris.
XIV. La chute de Robespierre est un des plus grands enseignements à méditer. En menaçant ses ennemis durant quarante jours, il lassa pénétrer ses projets, au lieu d'agir inopinément. Si quelquefois l'homme d'Etat ne peut marcher qu'en sondant le terrain à chaque pas, le plus souvent il doit éclater comme la foudre ; les circonstances seules indiquent lequel de ces deux partis il doit choisir. Mais la position
de Robespierre était restée si bonne, qu'il perdit encore la partie trois fois au dernier jour de son existence : 1° En ne nommant pas ses ennemis, dans l'altercation qui suivit la lecture de son discours du 8 à la Convention ; 2° en n'usant pas de la force, dans la nuit du 8 au 9, contre les comités de gouvernement, qui s'étaient prononcés contre lui ; 3° en ne se rendant pas sur-le-champ, le 9 au soir, à la commune, qu'il savait dévouée à sa cause, et en ne profitant pas des premiers instants d'effervescence.
Sans ces fautes, il fût certainement demeuré vainqueur; néanmoins, sa victoire n'eût pas été de longue durée. La journée du 9 thermidor était devenue, pour ainsi dire, nécessaire. Ses causes les plus réelles, quoiqu'elles n'apparussent pas au premier coup d'œil, furent l'annulation du peuple, depuis le procès des Hébertistes, et la prolongation de la terreur sanglante, qui lassait déjà les populations. Le comité de salut public, et surtout Robespierre, ayant propagé partout que l'insurrection était le plus grand des crimes, l'on dut rencontrer bientôt chez un grand nombre de citoyens hésitation, ou respect aveugle pour l'Assemblée conventionnelle.
En second lieu, le comité de salut public, ayant tout envahi, tout dominé, fait trembler toute la nation, il était dans la nature des choses que ce despotisme s'évanouît. L'événement du 9 thermidor ne fut donc que la raison du passé. Quand même Robes-
pierre se fût sauvé dans cette journée, un 9 thermidor serait bientôt arrivé, parce qu'il n'avait pas assez de génie et d'audace pour détendre les ressorts de la terreur, sans faire le triomphe de la réaction. Sa mort prouve que rien n'est fatal à une cause, comme d'être servie par des hommes dont le génie n'atteint pas à la hauteur de la mission qu'ils s'imposent. Robespierre voulait et ne voulait pas la continuation des excès. Dans le même discours, il tonnait contre les terroristes violents, et contre ceux qui attaquaient les violences. Ce langage équivoque le conduisit à sa perte. Nul doute qu'il ne se soit trompé lui-même sur sa propre valeur, et qu'il n'ait pris pour de l'audace et de l'énergie la raideur de son caraotère et les aspirations de son orgueil, qui le faisait se regarder comme le seul homme capable d'assurer les destinées delà république. De là cette tendance à sacrifier à son ambition personnelle ses amis les plus chers ; voie fatale qui le précipita dans l'abîme qu'il avait creusé sous les pas de Danton.
C'est ici le cas de faire remarquer combien est fausse et mensongère cette déplorable théorie des historiens du fait accompli, qui justifient tous les moyens qui mènent au succès; le succès ainsi obtenu est presque toujours éphémère. Robespierre méritait donc la mort pour avoir sacrifié les patriotes les plus énergiques, et surtout pour avoir conçu la loi du 22 prairial ; mais son supplice n'en fut pas moins fu-
ïieste à la république, et fera encore le désespoir de nos derniers neveux. On peut dire que c'est le seul exemple d'un supplice juste au fond, et contraire aux intérêts de la patrie.
Il est certain, qu'une fois arrivé en possession de l'autorité suprême, Robespierre eût cherché la gloire de rétablir le calme, l'ordre et la liberté dans la république. L'honnêteté de sa vie, le fanatisme ardent qu'il nourrissait pour les idées philosophiques du dixhuitième siècle, surtout pour Rousseau, l'objet de son culte le plus fervent, en font foi1. Mais autant que l'éîendue du génie, l'habileté lui manqua; ce qu'il prit pour elle fut de la ruse, de même que les chimères poursuivies par son ambition vaniteuse, lui semblaient d'imposantes réalités S'il est nécessaire, comme on n'en doit pas douter, que l'homme qui préside aux destinées d'une nation lui donne l'élan, il ne peut espérer remplir cette mission sainte qu'en puisant ses inspirations dans la conscience universelle. Le génie de l'homme d'État consiste moins peut-être à semer des idées nouvelles, qu'à féconder et à faire éclore celles qui sont en germe.
1 Robespierre n'aspirait, après l'accomplissement de la révolution, qu'à vivre dans la retraite, à Arras, avec la fille aînée de Duplaix, qu'il se proposait d'épouser.