LIVRE VINGT-ET-UMEME
(DU 1er PRARIIAL AN III AU 5 BRUMAIRE AN IV.)
Les républicains sont impunément assassinés dans le Midi. — Journées de prairial. — Bataille de Quiberon. — Progrès de la réaction.— Constitution de l'an III. — Journées de vendémiaire. — Conclusion.
I. La réaction ne rencontre plus d'obstacles. La Convention n'agit que sous l'empire des passions de ses membres : l'ambition , la cupidité , l'envie, la peur, la soif de vengeance , sont les seuls mobiles qui dictent les résolutions de sa majorité. A partir de cette époque, elle présente le spectacle déplorable des deux Assemblées qui l'ont précédée. La majorité de celles-ci, composée de Feuillants , placée entre le peuple et les émigrés , également haïe des uns et des autres, tergiversait sans cesse ; la Convention, tiraillée par le peuple et les royalistes , fait tour à tour des concessions aux deux partis, les mécontente l'un et l'autre et prépare , par ses excès , le triomphe de l'aristocratie; car au temps des deux premières Assem-
blées, le pouvoir populaire allait grandissant toujours, tandis qu'en Fan III il décline fatalement.
Trois partis s'agitent encore; l'un sincèrement patriote, dirigé par les amis des anciens décemvirs; l'autre, modère, composé des Girondins et des royalistes intrigants, cupides et cruels; le troisième, non moins méprisable, formé des thermidoriens proprement dits, qui s'étaient joints aux seconds, dans l'espoir de les dominer plus facilement ' . Il fut trompé dans son attente, parce qu'il trouva dans les restes de l'ancienne Gironde, des alliés exigeants au lieu de timides auxiliaires; ceux-ci, supérieurs en nombre, se décidèrent à vendre cher leur appui. Les thermidoriens cédèrent honteusement, pour ne pas perdre le fruit de leurs intrigues; et les Girondins, après avoir obtenu des mesures réparatrices, parvinrent à faire rentrer leurs partisans suspects, et enfin les criminels proscrits. Une fois devenus la majorité de l'Assemblée, il relèvent la tête avec insolence : de proscrits, devenus proscripteurs , ils demandent et obtiennent des victimes, favorisent, organisent ou tolèrent une nouvelle terreur 2 , et préparent sourdement l'abolition de la république.
Tandis que dans la capitale on désarmait et jetait en prison les républicains, on les assassinait impunément dans le midi. Lyon avait aussi sa jeunesse
* Mémoires de Levasseur, t. IV.
2 Qui reçut le nom de terreur blanche*
dorée, composée de royalistes. Ces jeunes gens firent imprimer la liste de tous les citoyens qui avaient occupé des places dans la municipalité révolutionnaire, dans les comités et les commissions populaires, avec des notes rédigées de façon à exciter la fureur des contre-révolutionnaires. Des bandes de misérables couraient arracher les victimes ainsi désignées de leur domicile, comme pour les conduire à la maison commune; mais ils les égorgeaient en chemin, ou les assommaient par derrière; puis, attachant les cadavres à la première voiture qu'ils rencontraient, allaient les précipiter dans le Rhône. Joignant le vol à l'assassinat, ils dépouillaient ensuite leurs victimes, et s'emparaient de tout ce qu'elles possédaient.
Plusieurs citoyens qui n'avaient pris aucune part à la révolution, des femmes et des jeunes filles même furent massacrés, parce qu'ils possédaient de l'argent ou des bijoux. Les assassins étant allés chez un nommé Richard, marchand de tableaux, qu'ils ne trouvèrent pas dans son domicile , égorgèrent sa fille, âgée de dix-sept ans. Ils massacrèrent la femme de Tabau, en l'absence de son mari. Après avoir pillé la boutique d'une marchande de modes nommée Roua, ils brûlèrent la cervelle de cette malheureuse, qui s'était réfugiée dans la rue. Ils se réunissaient toujours par petites troupes pour commettre leurs crimes.
Les prisons regorgeaient de républicains, désignés
alors sous le nom général de terroristes. Le 16 floréal an III, quelqu'un fit au théâtre la motion d'aller tuer tous les prisonniers. Une cinquantaine d'hommes armés se portent aussitôt aux maisons de recluses, dites Saint-Joseph et de Roanne, et égorgent, sans aucune formalité, quatre-vingt-quatorze détenus, dont trois femmes. Dans une de ces prisons les détenus s'étant défendus, les assiégeants y mirent le feu, et l'on vit une femme, tenant son enfant entre ses bras, se précipiter du haut d'une tour dans les flammes '.
Ces atrocités durèrent si longtemps, que les Lyonnais n'y prêtaient plus la moindre attention. Lorsqu'un républicain était entraîné par les bandits, et que ses cris rassemblaient quelques passants, les assassins disaient : C'est un Mathcvon * qu'on va jeter à la rivière; et chacun continuait tranquillement son chemin. Le bureau central de la ville, ayant fait arrêter douze individus prévenus d'assassinat , les traduisit au tribunal de Roanne, où ils furent acquittés. Ils rentrèrent en triomphe dans la ville , où des femmes du monde les couronnèrent de fleurs. BoissetetReverchon, commissaires de la Convention, toléraient, quoique investis des plus grands pouvoirs, tous ces lâches assassinats, qui se prolongèrent pendant plusieurs an-
1 Prudhomme, Histoire impartiale des crimes, t. VI, p. 76. — Beaulieu, t. VI, p. 152.
2 C'était le nom d'un ouvrier en soie, dont la famille avait servi de sujet à une comédie, qui fut longtemps jouée à Lyon. (Histoire impartiale des crimes, par Prudhomme.)
nées. La plupart des Girondins rentrés à la Convention les favorisaient; et telle était leur soif de vengeance que Mercier, l'un d'eux, disait : Je ne mourrai pas content, que je n'aie plongé un poignard dans le cœur d'un Montagnard i .
II. Marseille, Àix, Arles, Tarascon et leurs environs furent, à la même époque, le théâtre de l'assassinat des républicains. Les assassins, organisés en compagnies dites de Jésus et du Soleil, commencèrent leurs exploits dès le mois de nivôse an III.
La prison du fort Jean, de Marseille, était remplie de patriotes Jacobins. Cadroy, Isnard et Chambon, commissaires de la Convention , d'accord avec les royalistes de celte ville, résolurent de les faire massacrer; mais comme il leur fallait un prétexte, ils soulevèrent les ouvriers de Toulon, en répandant le bruit que les prisonniers détenus à Marseille devaient être égorgés avant la fin du jour. Les ouvriers accourent pour les délivrer. Les Marseillais qui ne sont pas dans le secret, plongés dans la stupeur, se plaignent de n'avoir pas d'armes pour ni archer à leur rencontre. Isnard paraît sur le balcon de la maison commune et s'écrie : « Quoi 1 citoyens, vous manquez d'armes ! » Eh ! déterrez les ossements de vos frères , de vos » amis, et de tant d'hommes égorgés par la terreur, » et suivez-moi. » Ce peu de mots électrisent tous les
1 Histoire impartiale des crimesf par Prudhomme, t. VI, p. 74,
habitants, qui s'arment comme ils peuvent. Deux bataillons se forment aussitôt, vont à la rencontre des ouvriers, et en tuent un grand nombre. Les autres, faits prisonniers, sont conduits en triomphe à Marseille, et périssent sans jugement sur l'échafaud. Une soixantaine de marins , trouvés sur le chemin de Beausset, sont également envoyés à la mort.
Lft compagnie du Soleil, commandée par Robin, s'< nipare du fort Jean, entre dans tous les cachots, et massacre les prisonniers, sans distinction. Pour aller plus \ite, on jeta dans plusieurs cachots de la paille soufrée à laquelle on mit le feu; d'autres furent balayés par la mitraille. Plus de deux cents prisonniers périrent ainsi, en une demi-journée. Les assassins disaient, d'un air joyeux : La victoire est à nous l !
Le 22 floréal (11 mai 1795), la maison de justice d'Aix est forcée; ies assassins braquent deux pièces de canon contre les portes. La troupe de ligne, par faiblesse ou par complaisance, fait peu d'efïots pour garantir les détenus , dont trente, parmi lesquels on compte plusieurs femmes, sont massacrés. Ce désastre aurait dû être prévu; car, dès le matin, des individus, arrivés récemment de Marseille, avaient insulté les prévenus en pleine audience. Quelques jours après, les égorgeurs se transposèrent de nouveau à Àix, en-
1 Histoire impartiale des crimes, t. VI. — Beaulieu, t. VI. Des témoins digues de foi m'ont confirmé ces faits, attestés au surplus par de nombreuses relations contemporaines.
foncèrent les portes de la prison, et tuèrent quarantedeux détenus, dont plusieurs femmes enceintes.
Le 6 prairial (25 mai 1795) un détachement d'hommes déguisés s'empare, par surprise, des prisons de Tarascon, massacre les détenus au nombre de vingt-quatre, et les traîne par les pieds jusqu'à la plate-forme du château, d'où il les précipite dans le Rhône. La même bande se transporte, le 3 messidor, au fort d'Epragues de cette ville, se fait ouvrir les portes, s'empare de vingt-trois individus, dont deux femmes, et les égorge.
Dans une autre occasion, soixante-quinze individus sont précipités vivants, du haut de la tour de Tarascon, élevée de deux cents pieds, sur un rocher ; on jeta leurs corps brisés dans le Rhône, aux applaudissements frénétiques d'une foule nombreuse accourue au spectacle de cette boucherie.
Ces massacres en masse, dans les prisons, sont peu considérables, en comparaison des assassinats isolés ' .
'Le 19 (18 janvier 1795), Toussaint-Leblanc, âgé de dix-neuf ans, fut tué à coups de baïonnette. Le 56 floréal (15 niai), Vallon et Jean Bain, cordonniers, furent hachés à coups de sabre. Le 2 prairial ('2i mai), la femme de Maillet, président du tribunal criminel de Marseille, Jean Rochegal, cordonnier, et Grai, dégraisseur d'habils, furent trouvés assassinés dans les rues. Le 7 prairial (26 mai), Fraguîer père et fils fuient massacrés sur une roule. Le 13 prairial (1er juin), François Jullien, cafelîer, François Rinère, cribleur, et Louis Julien, dit Séveran, furent poignardés Le 27 prairial (l 5 juin), Pierre Louvet, dragon, et Michel Fressan, caporal, furent tués à coups de pistolet. Le même jour, Joseph Roussel fils, officier municipal, fut tué d'un coup de fusil. Le 13 messidor îer juillet), Cour-
Du mois de nivôse au mois de fructidor an III il périt, sans aucune sorte de formalité, tant à Lyon qu'en Provence et dans les pays voisins, plus de douze mille républicains , sous les yeux et avec le consentement tacite des commissaires conventionnels. L'un d'eux, Brunet , ne pouvant obtenir le concours de ses collègues pour arrêter ces forfaits, préféra se donner la mort, plutôt que d'en rester l'impassible témoin.
III. La nouvelle de ces atrocités tolérées par la Convention, qui passait à l'ordre du jour sur toutes les plaintes; la disette qui augmentait; la chute des assignats ; la désuétude ou le rapport des lois faites
bon fut assassiné dans les prisons de Lambesc. Dans le cours de fructidor, Fournier, gendarme, fut tiré de force de la prison de Château-Renaud et assommé p:ir des inconnus. Claude-Durand tomba sous le fer des assassins à Tarascon. Granet, ancien président du déparlement des Bouches-du-Rhone, fut massacré. Vincent, juge au tribunal du disirict de Sisleron, fut poignardé; Breyssaud, administrateur du même disirict, couvert de blessures et laissé pour mort; les assassins apprenant que leur victime leur a écbappé, viennent la nuit à l'hôpital, l'enlèvent, le lient dans un drap, le lancent contre la muraille, et le traînent sur le rivage de la Durance; là ils coupent ses membres par morceaux et les jettent dans les flots. Le 3 messidor (23 juin), Toille, cuisinier, membre d'un comité révolutionnaire, fut écartelé. Dauphin, Languin, Chaileau, Maresalle et Ravel furent tués à coups de bâton, au moment où on les conduisait à la maison d'arrêt. Truchement, ex-commissaire national de district de Salon ; Bormard, ex-agent du même district, et LarJuiot furent assassinés dans les prisons d'Àix. Le 4 thermidor (22 juillet), Jean-Martin Maureau fut tué à coups de sabre. A Eyragues, le fils de Bernard, huissier, jeune homme de vingt deux ans, fut assassiné...
Je termine ici l'énumération de ces crimes, dont je pourrais remplir un volume.
en faveur des pauvres ; le manque d'ouvrage avaient soulevé l'indignation du peuple , dont la détresse était extrême. Des écrivains girondins avouaient même1, le 30 floréal, qu'il serait difficile de trouver sur le globe un peuple aussi malheureux qu était celui qui habitait la ville de Paris.
A défaut du club des Jacobins, les patriotes exposaient leurs griefs dans les sections et sur les places publiques. Tout annonçait une grande crise : sans la provoquer, les Montagnards la désiraient2. Des citoyens courageux, ou, selon d'autres relations, des agents secrets du comité de sûreté générale, furent trouver Goujon, Bourbotte, et quelques autres députés de la Montagne, pour les supplier de se mettre à la tête d'une insurrection; mais ceux-ci conçurent des défiances sur ces gens-là, et s'abstinrent. Le 30 floréal, des ouvriers parcoururent Paris en demandant du pain, et la Constitution de 93. La proclamation suivante 3, qui indiquait les motifs, le but et
1 Annales patriotiques.
2 René Levasseur, t. IV.
3 Plusieurs vieillards éclairés m'ont assuré que cette proclamation fut l'œuvre du comité de sûreté générale, qui voulait encore une tentative pour en finir avec les Jacobins. Le comité de salut public était dominé par Sieyès; celui de sûreté générale, pr.r Rovère, ex-marquis, massacreur d'Avignon, ex-Jacobin forcené, redevenu royaliste depuis le 9 thermidor. Il m'a paru impossible de savoir la vérité sur ce point. Il e.^t néanmoins constant que les comités ne prirent aucune mesure pour empêcher le mouvement, ce qui leur eût été facile, et qu'ils laissèrent afficher et répandre cette pièce.