IV
le plan de l'insurrection, fut répandue avec profusion :
« Le peuple, considérant que le gouvernement le fait mourir inhumainement de faim; que les promesses qu'il ne cesse de répéter sont trompeuses et men-
songères ;
» Considérant que le peuple se rend coupable envers lui-même, envers la génération future, s'il ne se hâte d'assurer sa subsistance et de ressaisir ses droits;
» Considérant que le gouvernement est usurpateur, injuste et tyrannique quand il fait arrêter arbitrairement, transférer de cachots en cachots, de communes en communes, et massacrer dans les prisons, ceux qui ont assez de courage et de vertu pour réclamer du pain et les droits communs... ;
» Considérant que les républicains des départements et des armées ont les yeux fixés sur Paris, qui deviendrait devant eux responsable de tout relard;
» Considérant que linsurrection est pour tout un peuple et pour chaque portion d'un peuple opprimé le plus sacré des droits, le plus indispensable des devoirs, un besoin de première nécessité;
» Le peuple arrête ce qui suit :
» Aujourd'hui, sans plus tarder, les citoyens et les citoyennes de Paris se porteront en masse à la Convention nationale pour lui demander :
» Du pain ;
» L'abolition du gouvernement révolutionnaire ,
dont chaque faction abusa tour à tour pour ruiner, pour affamer et pour asservir le peuple ;
» La proclamation et l'établissement, sur-le-champ, de la Constitution démocratique de 1793 ;
» La destitution du gouvernement actuel, son remplacement instantané par d'autres membres pris dans le sein de la Convention nationale, et l'arrestation de chacun des membres qui composent les comités actuels de gouvernement, comme coupables du crime de lèse-nation et de tyrannie envers le peuple;
» La mise en liberté, à l'instant, des citoyens détenus pour avoir demandé du pain et émis leur opinion avec franchise ... ;
» La convocation de l'Assemblée nationale législative, qui remplacera la Convention le 25 messidor prochain.
» Les personnes et les propriétés sont mises sous la sauvegarde du peuple, qui s'emparera des barrières, de la riûère, du télégraphe, du canon d'alarme, des cloches destinées pour le tocsin, et des tambours de la garde nationale. Des citoyens chargés de l'approvisionnement de Paris auront seuls la permission d'en sortir et d'y entrer tant que durera l'insurrection.
» Tout agent du gouvernement, tout fonctionnaire civil ou militaire, tout particulier, qui tenteraient de s'opposer aux mesures indiquées dans le présent arrêté, seront regardés comme ennemis du peuple et punis comme tels.
276 msTOiRE
» Quiconque proposerait de marcher contre le peuple, de l'outrager d'une manière quelconque, soit en masse, soit dans un seul de ses membre?, sera regardé comme ennemi de la liberté et traité comme tel. » Les citoyens et les citoyennes de toutes les seclions indistinctement partiront de tout point dans un désordre fraternel, et sans attendre le mouvement des sections voisines, qu'elles feront marcher avec elles, afin que le gouvernement astucieux et perfide ne puisse plus emmuseler le peuple, comme à son ordinaire, et le faire conduire comme un troupeau, par des chefs qui lui sont vendus et qui nous trompent.
» Le mot de ralliement du peuple est : du pain et la Constitution démocratique de 1793. Quiconque, durant l'insurrection , ne portera point ce mot déraillement écrit à la craie sur son chapeau, sera regardé comme aflameur public et comme ennemi de la
liberté... »
IV. Le lendemain, 1er prairial, dès cinq heures du matin, la générale bat, le tocsin sonne dans les faubourgs; les chefs de l'insurrection1 >ont s'emparer de l'hôtel de ville, où ils constituent un comité insurrectionnel. Les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, de la Cité et du Marais, accompagnés des ouvriers et des pauvres femmes de toute la ville,
i Je sais de bonne source qu'il y avait deux agents de police parmi eux.
marchent vers les Tuileries, armés de fusils, dépiques, ou d'instruments de travail.
La Convention entre en séance à onze heures. Ysabeau vient, au nom du comité de sûreté générale, lui donner connaissance de la proclama'ion et du plan de l'insurrection. L'Assemblée fait le serment de mourir à son poste. Après avoir perdu un temps assez long à entendre les déclamations de plusieurs de ses membres contre les terroristes et les Anglais, elle vote une proclamation aux citoyens de Paris, dans laquelle elle attribue « la récolte aux Jacobins, dont le bat caché est de mener le peuple à la servitude, et d'empêcher la paix avec les puissances coalisées. » Elle décrète ensuite qnela commune de Paris est responsable envers îa république de toute atteinte qui pourrait être portée a la représentation nationale, et que tous les chefs d'attroupements sont mis hors la loi.
En ce moment, une porte de la salle est enfoncée, et les insurgés y pénètrent; les députés se voient forcés de se réfugier sur les bancs les plus élevés. La gendarmerie s'élance, îa Laïonnette en avant, et repousse les femmes qui marchent à la tête des insurgés ; mais celles-ci ayant pris du renfort reviennent, et chassent à leur tour les gendarmes. Des grenadiers arrivent le sabre à la main, et, après un nouvel engagement, deux chefs d'insurgés sont arrêtés et fouillés : l'un a dans sa poche un gros morceau de pain ^
1 On pensa généralement que cet homme était un espion apostépar
Le président déclare d'un air triomphant à l'Assemblée « que la faim n'est que le prétexte de l'insurrection. » Le peuple, après un combaldans les corridors, finit par s'emparer de la salle. Le côlé droit et le Marais s'enfuient; mais Boissy-d'Anglas, qui préside, reste immobile sur son fauteuil et se couvre1. Le député Féraud, ne consultant que son courage, veut escalader la tribune, pour haranguer la foule et l'engager à se disperser. Un officier l'aide à gravir les degrés; mais un sans-culotte ayant tiré Féraud par son habit, pour l'empéchcr de monter, l'officier assène au citoyen un violent coup de poing dans la poitrine. Celui-ci tire un coup de pistolet sur l'officier, le manque et atteint Féraud, qui tombe mort. Des individus, qui prennent ce cadavre pour celui de Fréron, le traînent hors de la salle, lui coupent la tête, et la mettent au bout d'une pique, qu'un citoyen vient agiter devant le président, dont le sang-froid ne se dément pas un instant2.
Vers sept heures, des insurgés se placent au bu-
le comité de sûreté générale, pour compromettre ceux qui l'avaient admis dans leurs rangs.
1 En ce temps là, les présidents des assemblées nationales avaient du courage. Boissy-d'Anglas , surnommé Boissy- Famine , était pouriaul très-impopulaire.
2 Mémoires de Levasscur de la Sartlie. — Il est hors de doute que les insurgés ne voulaient tuer aucun député, et qu'ils ne se firent de la tète de Féraud un trophée, que parce qu'il était mort. S'ils eussent voulu massacrer des députés, rien ue leur était plus facile en ce moment.
rcau et à la tribune, et font des motions tumultueuses, toutes approuvées par la foule. Celle scène durait depuis deux heures, lorsqu'un citoyen, se tournant vers les dépulés restés à leur poste dit : « Nous dc- )> mandons, au nom du peuple souverain, la liberté » des patriotes, la Constitution de 93 et la réinslalla- » tion de vos vertueux collègues injustement déporlés » ou arrêtés. Ce ne sont pas des royalistes qui vous » parlent; si ces monstres osaient paraîlre, représen- » tants, nous vous ferions un rempart de nos corps. » Puis, s'adressant au peuple, l'orateur continua: « Quels qu'ils soient, nos représentants tiennent leurs » pouvoirs de nous, et nous leur devons le respect » jusqu'au moment où nous en aurons autrement or- » donné. Je demande que les députes ici présents dé- )> libèrent en présence du peuple.
» — Hâtons-nous, s'écrie le député Duquesnoy, » hâtons-nous; si nous ne prenons pas aujourd'hui » même de grandes mesures, nous verrons renouveler » les scènes du 12 germinal, et la liberté sera à jamais » perdue! »
D'autres Montagnards invitent la foule à se retirer sur les bancs élevés, pour laisser à la Convention la liberté de se rapprocher de la tribune et de délibérer plus facilement. La foule obéit aussitôt; les dépulés se placent sur les banquet'es inférieures; le bureau se constitue, et Romme se charge des fonctions de président.
Alors Duroi, Goujon, Thirion, Bourbolte, et plusieurs de leurs collègues, prccenlent les moiions suivantes, aussitôt traduites en décrets, aux applaudissements du peuple 1 :
« 1° La liberté des patriotes incarcérés depuis le 9 thermidor pour leurs opinions ;
» 2° Le rapport de la loi sur le désarmement des prétendus terroristes ;
» 3° Le rappel des députés décrétés d'arreslation les 12 et 16 germinal ;
» 4° La destitution des citoyens qui, incarcérés » avant le 9 thermidor, ont été depuis mis en place;
» 5° L'arrestation des folliculaires qui ont empoisonné l'esprit public ;
» 6° La suppression du comité de sûrelé générale, et la nomination d'une commission extraordinaire, composée des quatre représentants Bourhotle, Duroi, Prieur (de la Marne) et Duquesnoy, pour le remplacer et s'emparer de ses papiers. »
Durant ces délibérations, le comité de sûreté générale agissait. Delmas se mettait à la tête delà force armée, que Legendre, Kervélégan et Barras allaient chercher dans toutes les sections thermidoriennes et royalistes. Vers onze heures du soir, au moment
1 Le mode de délibération et d'adoption de ces décrets étaient, pour les députes, d'élever leurs chapeaux, après que le peuple avait manifesté son approLation par les mots : Oui, oui. Lorsque le décret était rendu, le peuple criait : Décrété, décrélé.
où les membres de la commission extraordinaire quittaient la salle, l'armée conventionnelle se présenta, avec les bataillons Lepelletier et de la Butte-des-Moulins. Cette troupe arrivant bien préparée contre une multitude presque sans armes, sans nourriture, et fatiguée par dix-huit heures de marche, de cris et d'émotions, obtint une facile victoire, et repoussa le peuple de la Convention et des environs.
La majorité rentra comme en triomphe, et annula tous les décrets rendus pendant son absence; puis, comme pour laver l'affront que lui avaient fait les Montagnards en restant à leur poste, elle les décréta d'arrestation, au nombre de quatorze, sur la simple dénonciation d'un membre, et sans vouloir les entendre. Ces nouvelles victimes furent Romme, Prieur (de la Marne), Soubrany, Goujon, Albitte aîné, Bourbolte, Duroi, Duquesnoy, Peyssard, Lecarpentier (de la Manche), Pinet aîné, Borie, Fayau etRuhl.
La Convention décréta que désormais elle délibérerait en costume et armée. Elle chargea les sections de désarmer sur-le-champ les buveurs de sang, et de livrer aux tribunaux ceux qu'elles jugeraient convenable d'y traduire. C'était jeter au milieu de la population les plus odieux ferments de haine, et laisser à chacun, dans un temps de troubles et de souvenirs douloureux, les moyens d'assouvir ses propres ressentiments1.
1 Beaulieu, t. VI, p. 193.
V. Les insurgés, apprenant le matin l'arrestation de leurs protecteurs, résolurent de les tirer des mains de leurs implacables et hypocrites adversaires. Comme la veille , la générale fut battue dans les deux faubourgs; et les bataillons populaires se rendirent autour de la maison commune. Leurs commissaires s'y réunirent et se déclarèrent : Convention nationale du souverain. Mais les comités de gouvernement faisaient ranger leurs troupes en bataille aux avenues des Tuileries, et décréter que tous les individus arrêtés la veille seraient livrés au bourreau, après la simple constatation de leur identité. Sur la motion de Thibaudeau, la Convention décréta d'accusation les députés mis en arrestation les 12, 16 germinal et 1er prairial.
Cependant les commissaires ayant abandonné l'hôtel de ville, parce que la majorité des sections n'y voulaient point envoyer de représentants, se retirèrent dans leurs sections respectives, notamment celles des Quinze-Vingts, de Popincourt et de Montreuil , avec leurs bataillons. Les colonnes conventionnelles, qui s'étaient avancées jusqu'à la rue Saint-Antoine, furent tellement effrayées par leurs démonstrations, qu'elles s'enfuirent jusqu'au Carrousel . Les insurgés y arrivant à leur tour se rangent en bataille, et braquent leurs canons contre le palais de la Convention ' ; mais, au lieu d'agir, ils perdent deux mortelles heures en pro-
1 On doit se rappeler que la Convention, ainsi que je l'ai dit, siégeait aux Tuileries.
.positions d'arrangement avec les bataillons de la Buttedes-Moulins et Lepelletier. Vers sept heures , les deux partis, ne pouvant s'entendre, se séparent et se disposent au combat, lorsque les canonnicrs de la Convention vont tout à coup joindre leurs pièces à celles des insurgés.
La Convention se voyant perdue se décide à employer la ruse. Elle nomme dix commissaires pris dans son sein, pour aller s'expliquer avec le peuple, et vote le décret suivant : « La commi sion des onze s'occu- » pera sans relâche d'assurer les subsistances; elle » présentera, quintidi, 25 prairial, les lois organi- » ques de la Constitution de 93. »
Les insurgés, absolument maîtres de Paris, pouvaient exterminer leurs législateurs corrompus, lorsque .les commissaires de la Convention se présentent, et jurent au peuple qu'elle fera incontinent droit à ses justes réclamations '. Le peuple se laisse prendre encore une fois à ces promesses prodiguées avec un si facile abandon par les gouvernements en danger, et envoie à la barre une députation, dont l'orateur s'exprime en ces termes :
«Les citoyens des faubourgs Saint- Antoine et » Saint-Marceau nous ont nommés pour venir vous » faire part de leurs sentiments.
» Le peuple demande du pain, la Constitution de
1 Celait un piège pour gagner du temps et endormir les insurgés, qui tombèrent dans la même faute que le 9 thermidor.
» 1793, et l'élargissement des patriotes incarcérés » depuis le 9 thermidor.
» Le peuple demande la punition des scélérats; il » demande vengeance de ceux qui l'assassinent , en » faisant une distinction entre l'assignat et l'argent.
» Le peuple demande l'exercice des droits que lui » assurent la déclaration des droits de l'homme et la » Constitution.
» Le peuple, ami de la Convention el de l'huma- » nité, est prêt à se retirer dans ses familles, mais » aussi il est résolu à mourir au poste qu'il occupe » en ce moment, plutôt que de se désister des récla- » mations que je vous fais en son nom. »
La Convention, qui sentait la nécessité de dissimuler, fit lire aux pétitionnaires le décret qu'elle venait de rendre, et les invita aux honneurs de sa séance; le président leur donna même l'accolade fraternelle, au nom de toute la garde nationale de Paris. Les insurgés, follement confiants, retournèrent dans leurs faubourgs.
VI. La nuit et la matinée du lendemain, 3 prairial, furent assez paisibles; mais le soir, les citoyens qui se trouvaient sur la place de Grève enlevèrent aux gendarmes Jean Quinet que l'on conduisait au supplice, pour avoir promené la tête de Féraud. Cet événement rallu:ne le courage des insurgés, qui se réorganisent pendant la nuit. De leur côté, les comités réunissent vingt mille hommes des sections aristocratiques, et
font entrer dans la ville plusieurs régiments de cavalerie.
Le 4, vers sept heures du matin, la jeunesse dorée, qui jusqu'alors n'avait osé sortir, se voyant soutenue par des forces imposantes , consent à s'armer. Après avoir formé une colonne de douze cents hommes, elle marche par le boulevard contre le faubourg Saint- Antoine, dans lequel elle pénètre sans rencontrer aucune, résistance. A la barrière du Trône, la colonne s'aperçut qu'elle avait été coupée : le peuple barricadait les rues; les canonniers de Montreuil avaient hérissé de canons la grille de la barrière, et les insurgés sortaient de leurs maisons armés de leurs piques et de leurs fusils. Ces jeunes gens pris au piège, il ne tenait qu'au peuple de les massacrer tous en un instant; mais il en eut pitié, et les laissa se retirer tranquillement, au milieu des huées des femmes.
La Convention décrète que les habitants du faubourg Saint-Antoine sont tenus de remettre à l'instant même tous leurs canons, et de livrer Jean Quinet au commandant-général; que s'ils n'obéissent pas sur l'heure , les trois sections qui composent le faubourg seront déclarées en état de rébellion; toute distribulion de subsistance cessera d'y avoir lieu, et toutes les sections seront tenues d'y marcher pour les réduire par la force. Le général Menou, sous la direction du représentant Delmas, s'avança contre le faubourg pour
en faire le siège, avec trente mille hommes. Il fit braquer ses canons, rougir les boulets et préparer les bombes. Les propriétaires et les chefs d'ateliers du faubourg, calculant que ce siège amènerait la destruction de leurs propriétés, tentèrent des démarches près des ouvriers, et firent habilement valoir le décret rendu lavant-veille en faveur des subsistances. Ces insinuations déterminèrent les insurgés à envoyer une dépulation porter des propositions de paix à la Convention. Celle-ci, refusant de l'entendre, délibérait sur la motion de faire arrêter les délégués, lorsqu'il s'évadèrent, et retournèrent annoncer au faubourg le mauvais accueil qui leur avait été fait.
Mais déjà l'intrigue avait porté s°s fruits; la section Popincourt, entraînée autant par les prières des propriétaires que par les promesses formelles deMenou, de Delmas et de Barras, venait de donner ses canons, malgré l'opposition du brave Delorme, capitaine des canonniers, qui fut livré aussi, sous la condition toutefois qu'il aurait la vie sauve. Les deux autres sections l'imitèrent. Dès qu'elles eurent li\ré leurs canons, vingt-six gendarmes qui se trouvaient dans leurs rangs furent arrêtés, ainsi que les chefs du faubourg. L'insurrection se trouva ainsi étouffée.
VII. La Convention, méconnaissant toutes ses promesses, n'usa de sa \ictoire que pour proscrire les patriotes. Elle décréta d'accusation, devant le tribunal criminel d'Eure-et-Loir, Pache, Audouin, Boucholte,
d'Aubigny, Héron, Hassenfratz, etune foule d'autres citoyens qui avaient occupé des emplois avant le 9 thermidor l. Du 8 au 13 prairial, elle décréta d'arrestation, à divers titres, Robert Lindet, Voulland, Jean- Bon-Saint-André, Jagot, Elie Lacoste, Lavicomterie , David, Prieur (de la Côte-d'Or), Dubarran, Bernard (de Saintes), Massieu , d'Arlygoite , Pinet, Lacoste (Jean-Baptiste), Baudot, Esnue-Lavallée, Allard, Lejeune, Javogues, Paulrizel, Sergent, Panis, Laignelot, Thirion, Charbonnier, Escudier, Ricord et Salicetti.
Toute assemblée connue sous le nom de club ou de société populaire fut dissoute. Ce décret rétrograde fut rendu par la crainte qu'eurent les thermidoriens de se voir reprocher, dans ces sociétés, leurs crimes et leurs bassesees avant le 9 thermidor; par les craintes des Girondins, dont les projets avaient été constamment combattus par ces sociétés; et enfin par celles des royalistes et du Marais, qui redoutaient l'influence de la discussion.
Huit mille révolutionnaires de Paris furent jetés dans les fers. Les mêmes violences déshonorèrent les administrations des départements. Enfin, pour compléter sa vengeance, la Convention 2 chargea une
1 La Convention traduisit Billaud, Collot, Barrère et Vadier au tribunal criminel de Ja Charente-Inférieure. Mais Vadier et Barrère étant cachés, Billaud et Collot déjà embarqués pour la Guyane, la déporiation fut maintenue.
2 Les Girondins se signalèrent dans ces jours de proscr'ption, où, sous les beaux noms de justice et de salut public, s'exercèrent des
commission militaire de Paris de juger Ruhl, Romme, Goujon, Duquesnoy, Duroi, Soubrany , Bourbotle, Albitte, Prieur (de la Marne) , Peyssard et Forestier, ainsi qu'un grand nombre de gendarmes, de canonniers républicains et de sans-culottes. Rubl se tua avant le procès; Albitte et Prieur s'évadèrent.
La commission militaire envoya les accusés à la mort, avec un zèle et une légèreté incroyables. Ainsi, un citoyen fut condamné à mort, comme violemment soupçonné d'avoir porté, au bout d'une pique, la tête de Féraud. Delorme, contre la foi des traités , eut la tête trancbée. Le 29 prairial, ce fut le tour de Bourbolte, Soubrany, Duquesnoy, Goujon, Romme et Duroi. L'auditoire avait élé envahi dès le matin par des femmes pompeusement parées, qui pendant l'intirrogatoire des malheureux «iéputés, disaient : Mon Dieu! que de lenteurs; pourquoi taut de façons avec des brigands ? Que ne les fusille-t-on de suite dans la cour? Tous les accusés montrèrent de la présence d'esprit et une noble fierté. Quoique leur innocence fût évidente , la commission avait reçu l'ordre de les condamner.
Forestier fut acquitté , mais retenu en prison ; Peyssard fut condamné à la déportation; les cinq
vengeances particulières si cruelles. Les vainqueurs qui ne reculaient pas devant le mensonge étaient crus par cette majorilé qui acceptait tour à tour toutes les exagérations. [Histoire impartiale des crimes, t. VI, p. 498. — Beaulieu, t. VI. — Levasseur, t. IV.)
autres se virent condamnés à mort. Bourbotte s'enfonça dans la poitrine un poignard qu'il avait caché sous son habit : Voilà, dit-il, comment l'homme libre sait se soustraire à lécha faud de la tyrannie. Goujon prit le poignard et se frappa, en prononçant ces mots : Je meurs pour le peuple et pour l'égalité. Duquesnoy, Duroi et Soubrany se frappèrent successivement avec lamêmearme. Goujon et Duquesnoy expirèrent seuls. Leurs trois amis furent, le lendemain, traînés mourants à l'échafaud, et adressèrent au peuple des adieux touchants : Unissez-vous tous, disaient-ils, cestleseul moyen de sauver la république !
VIII. Tel fut le dernier acte de ce grand drame. Soixante-deux des principaux membres de la Montagne et des plus fidèles serviteurs du peuple venaient de perdre la vie ou la liberté. Tous les hommes dévoués des clubs et des administrations révolutionnaires étaient ou assassinés ou emprisonnés; le peuple était désarmé dans Paris et dans les départements. Il suffisait d'avoir aimé la révolution et voulu son accomplissement pour être proscrit ; celui qui criait : Vive la République ! était jeté dans les cachots; mais on tolérait les cris de vive le roi! Les Robespierristes, les Hébertistes, les Dantonistes languissaient dans les prisons, suspects de terrorisme. Comme le triomphe les avait séparés, le malheur les réconcilia; ils déplorèrent amèrement leurs anciennes divisions1, et le fa-
1 Les républicains sincères de la Montagne eurent alors des re- IV. 19
natisme ou l'orgueil qui les porta à se proscrire entre eux au profit de leurs ennemis communs. Exemple mémorable qui doit faire comprendre qu'il ne devrait jamais y avoir, surtout aux époques de révolutions, que deux partis dans un État : celui qui combat pour les idées nouvelles, et celui qui défend la cause du régime décbu; le parti de l'égalité et le parti aristocratique; le parti de la liberté et le parti de l'oppres-
sion.
Les patriotes furent encore vaincus en prairial, parce qu'ils n'eurent point de chefs intelligents, et qu'ils s'abandonnèrent à leurs sentiments de confiance et d'humanité. Ils épargnèrent les députés corrompus1, qu'ils pouvaient détruire jusqu'au dernier; ceux-ci ne les ménagèrent pas, après les avoir désarmés par ruse. Le grand faubourg n'extermina pas la jeunesse dorée, qui, depuis six mois, demandait sa proscription; mais la jeunesse dorée intrigua près de la commission militaire, pour quelle ne fît grâce à aucun des sansculottes déférés à son jugement. Le parti insurrectionnel avait échoué le 9 thermi-
mords de leur conduite au 9 thermidor. Cambon et quelques autres pleurèrent toute leur vie la part qu'ils prirent à la proscription de
Robespierre. . .
i Ce n'est pas ainsi que se peut faire une révolution : quand deux partis sont en lutte, la force organisée triomphe toujours de celle qui ne l'est pas; pour lenter un coup de main, c'est donc toujours à briser la force executive qui donne les ordres qu'il faut s'attacher. Tandis que l'on discutait la destruction du comité de sûreté générale, ce comité agissait. (René Levasseur, t. IV.)
dor et le 13 germinal par les mêmes fautes qui le firent succomber le 2 prairial. Il aurait dû savoir que toute insurrection qui avorte livre le peuple à ses ennemis1; qu'une fois la détermination d'un mouvement arrêtée, ceux qui l'ont excité ont pour devoir d'en assurer la victoire. En de telles circonstances, les hésitations d'un parti, les fausses considérations d'humanité produisent d'irréparables malheurs, et font couler plus de sang que n'en aurait répandu le peuple, dans l'explosion rapide de sa colère. Si, le 2 prairial, les meneurs des faubourgs eussent commencé par châtier les comités de gouvernement, ainsi que les principaux traîtres de la Convention et ses généraux, il n'y a aucun doute que le peuple ne fût demeuré victorieux, presque sans effusion de sang.
IX. Sur ces entrefaites, le fils de Louis XVI mourait au Temple, d' une maladie scrofuleuse (20 prairial) . L' ex- Monsieur prit le titre de Louis XVIII, et mit beaucoup plus de zèle à ses intrigues. La correspondance des émigrés et des royalistes de l'intérieur devint si active qu'elle leur donna l'espoir d'une prompte restauration de l'ancien régime. La défaite des patriotes fut leur encouragement : les émigrés rentrèrent en foule. Ils gagnèrent Pichegru, général en chef de l'armée du Rhin, et travaillèrent à corrompre plusieurs autres généraux et représentants. Louis XVIII
1 A partir des journées de prairial, le peuple parut avoir abdiqué tous ses droits.
entretint à sa solde un grand nombre de députés, notamment Lanjuinais, Rovère, Fréron, Boissy-d' Anglas, Isnard, Defennont, Cambacérès etBentabolle1, qui correspondirent, par l'intermédiaire de certaines sections de Paris, avec un comité royaliste établi à Baie. Ils étaient aussi associés à des intrigants, tels que Lemaître, Brotier, Duverne du Presle, qui résidaient à Paris.
Le prétendant, alors à Vérone, écrivit à Cbarette laissé par la Convention gouverneur de la Vendée : « qu'il irait le rejoindre pour partager les périls » et la gloire de celui que ses exploits rendraient » le second fondateur de la monarchie. » Cbarette enorgueilli lui répondit : « que la paix qu'il » avait signée n'était qu'un piège tendu aux rcpubli- » cains. » Il essaya de diriger le débarquement des Anglo-émigrés; mais Puisaye, plus habile, obtint cette direction, en remontrant que les côtes de la Bretagne étaient préférables, comme plus proches de l'Angleterre, et pourvues d'établissements militaires. D'ailleurs, les Anglais se méfiaient du dévouement de Charette, à qui il était échappé de dire, dans sa vanité : << le crois peu au désintéressement des An-
» Les historiens ont souvent accusé Barras d'être aussi à la solde des Bourbons. C'est une calomnie. Malgré le peu d'estime que méritait ce député, il ne faut néanmoins pas le charger de crimes qu'il n'a pas commis. (On peut consulter, à ce sujet, une brochure intéressante de M. Pierre Grand.)
glais; mais je saurai jouer Pitt, comme j'ai joué la Convention. »
Chaque jour, le traité était violé par les Vendéens, qui, sous les yeux de Charette et de ses lieutenanis, pillaient et égorgeaient les républicains sur les grandes routes. Cormatin, administrateur de la Bretagne, n'avait donné, de son côté, aucun ordre pour la dissolution des rassemblements royalistes, et ne faisait distribuer des vivres qu'aux chouans. Les troupes des rebelles se grossissaient sans cesse d'émigrés débarqués d'Angleterre, qui commettaient des brigandages jusqu'aux portes de Rennes. Hoche s'en alarmait et invitait vainement les délégués conventionnels à prendre des précautions, lorsqu'on saisit des dépêches de Cormatin , qui prouvaient sa conspiration avec tous les royalistes de France ' . Grâce à cette circonstance, Hoche fut enfin autorisé à faire arrêter Cormatin et plusieurs autres officiers de son état-major;, ce qu'il exécuta habilement. Tous les partis, et surtout Puisaye, s'en réjouirent; néanmoins, ces arrestations servirent de prétexte au renouvellement de la guerre par les chouans.
Après plusieurs engagements sanglants, dans lesquels Hoche et Dubayet demeurèrent vainqueurs, le cabinet de Londres se vit obligé de réaliser les promesses qu'il faisait depuis si longtemps aux émigrés, et arma pour eux une flotte.
1 Correspondance des chefs royalistes. Buisson, t. I.
L'évêque de Dole, émigré, prêcha à Londres, une croisade contre la république. Presque tous les officiers français de la marine royale et de royal-artillerie se présentèrent pour l'expédition. On força même à s'enrôler les soldats français prisonniers de guerre, maltraités dans les cachots de Londres.
Une première division , forte d'environ quatre mille hommes, fut placée sous le commandement du comte d'Hervilliers, célèbre par sa bravoure. Le jeune comte de Sombreuil commandait une deuxième division, d'environ deux mille hommes, formée d'émigrés recrutés sur le continent.
Cet amalgame, pour une expédition hasardeuse, d'officiers de marine, de troupes de terre, de soldats républicains, et de gentilshommes qui ne savaient point obéir, devait faire pressentir le dessein des Anglais, de tout bouleverser en France, de détruire tous les officiers de sa marine, et de perdre le parti royaliste lui-même; mais les émigrés ne se doutaient point alors d'une telle perfidie.
X. La flotte anglaise débarqua, le 27 juin 1795, à Belle-Isle, la première division avec Puisaye et le comte d'Hervilliers. Aussitôt les chouans, sous la conduite de Georges Cadoudal, prennent les armes pour la soutenir; les chefs des paroisses forcent les paysans à marcher, sous peine de mort, et ceux ci s'emparent d'Auray sans résistance. En ce moment de surprise, si les émigrés avaient eu l'audace de
s'avancer promptement, ils eussent assuré la conquête de la Basse-Bretagne, car les républicains étaient dans la consternation. Mais le comte d'Hervilliers, suivant la routine, ne voulut pas s'éloigner des vaisseaux, et résolut de s'emparer d'abord des forts et de la presqu'île de Quiberon, pour s'assurer une position militaire. Il s'en rendit maître en effet, car elle n'était gardée que par quatre cents hommes, qu'il força à servir dans son armée.
Hoche seul ne s'était pas laissé intimider. Ayant réuni à la hâte, à Vannes, deux mille hommes, il reprit Àuray, marcha sur Quiberon, et établit un camp retranché sur une éminence à une lieue et demie du fort Penthièvre, qui fermait la presqu'île. Là, profitant de l'inaction de ses ennemis, il reçut chaque jour des renforts, que le général Canclaux lui envoya de Nantes.
DHervilliers attendait impatiemment, pour attaquer Hoche, la seconde division, et dix mille Anglais promis par Pitt. Enfin la flotte arriva; mais Sombreuil débarqua seul n'ayant pu obtenir de l'amiral anglais le débarquement de sa division ni des Anglais, qui fut remis au lendemain. D'Hervilliers, voulant attaquer avant ce renfort, afin d'avoir tout l'honneur de la victoire, se mit en marche dans la nuit même (16 juillet, 28 messidor), avec toute sa division, qu'il forma en deux colonnes serrées.
Instruit par deux transfuges, Hoche envoya le gé-
néral Humbertà la rencontre de l'ennemi, avec ordre de l'attirer sous le feu du camp retranché. Humbert se présente avec une faible troupe et se retire ; l'ennemi, croyant à une retraite, s'avance l'arme au bras jusqu'auprès du canon de Hoche, où il est accueilli par un feu terrible. Les premières files des royalistes sont emportées dans la colonne de droite, qui se sauve en désordre entre la colonne de gauche et la mer. D'Hervilliers qui commande celle-ci attaque avec intrépidité, malgré le feu qui décime sa troupe. Mais au moment où il va s'emparer, au pas de charge, des premiers retranchements , il tombe mortellement blessé. Personne ne se trouvant là pour le remplacer, le désordre se met parmi ses hommes, qui s'enfuient jusqu'au fort Penthièvre.
La division et le découragement étaient parmi les royalistes. Deux transfuges, que les émigrés avaient forcés à servir, vinrent prévenir Hoche que le fort de Penthièvre ne fermait pas tellement la presqu'île qu'on ne pût le tourner, à marée basse, pendant la nuit ; qu'il y avait même un sentier à travers les rochers, où les transfuges pourraient guider les troupes, en leur livrant le mot d'ordre.
Hoche , convaincu qu'il faut se hâter dans l'imminence d'un soulèvement général des chouans qui le mettrait entre deux feux, est d'avis d'une prompte attaque. Il réunit un conseil de guerre, où assistent des ingénieurs, avec les deux représentants Tallien et
Blad. Les ingénieurs déclarent que l'assaut est téméraire, et qu'il faut un siège dans les règles. Mais Hoche expose ses raisons, Tallien les adopte, et l'assaut est décidé.
Le général en chef forma trois corps, de mille hommes chacun, de l'élite de ses troupes, et attendit le mot d'ordre des royalistes, qui lui fut transmis le 20 juillet. A onze heures du soir, les trois colonnes se mettent en marche, précédées par Hoche et Tallien. A deux heures du matin, la colonne du centre égorge tous les chouans qui gardent les premiers retranchements. La co!onne de gauche est canonnée par les émigrés ; mais la colonne de droite escalade le fort Penthièvre, et remplace le drapeau blanc par l'étendard tricolore. Elle ouvre les portes à Hoche, qui, après avoir pourvu à sa garde, se remet en marche pour forcer le camp des émigrés, et enlever toute la presqu'île.
Puisaye, épouvanté, va se réfugier sur la flotte anglaise. Sombreuil, devenu ainsi commandant général, fait bonne contenance; mais des prisonniers enrôlés en Angleterre et des soldats du fort Penthièvre passent dans les colonnes de Hoche en disant : Nous sommes républicains ; d'autres massacrent leurs officiers, tous émigrés. Les chouans, les femmes, les enfants se jettent sur de frêles embarcations pour fuir vers la flotte; la plupart, trop chargées, sont englouties; les autres ne résistent que parce que les
marins anglais coupent les bras des malheureux qui veulent s'y accrocher.
Sombreuil , acculé à la presqu'île, se défendait en protégeant le rembarquement. Pendant ce temps, deux corveltes anglaises , qui étaient près du rivage, canonnaient tout à la fois les républicains et les émigrés. La détresse de ceux-ci était extrême, lorsque des républicains firent entendre ces mots : A bas les armes; rendez-vous; les prisonniers seront épargnés. Sombreuil s'avance seul ; les républicains s'arrêtent dans leur marche; Hoche s'avance aussi, et Sombreuil lui dit : « Les hommes que je commande » sont déterminés à périr; laissez-les se rembarquer. » — Je ne puis le permettre, répondit Hoche. — Je » mourrai content, reprit noblement Sombreuil, si je » puis sauver mes compagnons d'armes. »
Les républicains cessèrent le feu. Sombreuil se livra le premier ; mais les émigrés ne se rendirent pas tous; plusieurs se brûlèrent la cervelle. Les républicains firent quatre mille prisonniers, savoir : huit cents gentilshommes, quinze cents soldats, seize cents chouans et l'évêque de Dole. D'immenses approvisionnements, vingt mille fusils et dix milliards de faux assignats tombèrent également en leur pouvoir.
Tallien demanda à la Convention la stricte exécution des lois contre les émigrés. Hoche et lui n'avaient promis la vie qu'aux prisonniers, c'est-à-dire aux
hommes forcés par les émigrés à s'enrôler; et il paraît certain qu'ils avaient hautement dit à Sombreuil , qu'ils ne voulaient ni ne pouvaient rien promettre. Aux termes de la loi, l'exécution de tous les émigrés fut donc résolue. Ceux-ci s'efforcèrent de cacher leurs noms et leurs qualités ; mais les transfuges les dénoncèrent, et peu d'entre eux échappèrent à la justice.
Plusieurs commissions militaires furent établies par les soins du général Lemoine. Le 29 juillet, Sombreuil et l'évêque de Dole comparurent devant celle de Vannes, qui les condamna à être fusillés. L'exécution eut lieu le lendemain ; et ils montrèrent un grand courage. Les prisonniers, les chouans et les soldats obtinrent leur grâce ; le représentant Blad sauva même tous les gentilshommes qui avaient émigré avant l'âge de seize ans.
Les royalistes reprochèrent souvent au cabinet anglais l'expédition de Quiberon , qu'ils déclarèrent avoir été tentée sans aucune chance de succès. On pensa généralement que presque tous les officiers de la marine royale et du génie militaire français renommés par leurs talents et par leur courage, se trouvant parmi les émigrés, l'Angleterre avait voulu s'en servir contre la France, en cas d'un succès , ou s'en défaire, en cas de revers.
XI. Telle était alors la faiblesse de la Convention, que la république profita peu de la victoire
de Quiberon, qui pouvait anéantir à jamais les espérances des royalistes. Les émigrés rentrés en foule ne furent pas plus inquiétés dans l'intérieur, et les députés traîtres continuèrent avec audace leurs intrigues jusqu'au sein des comités législatifs. L'Assemblée, voyant les républicains sincères et énergiques partout désarmés, méprisa les promesses de lois organiques de la Constitution de 93, faites aux faubourgs insurgés, et chargea une commission de onze membres de préparer une nouvelle Constitution. Ces commissaires furent Cambacérès, Merlin (de Douai), Siéyès, Thibaudeau, Laréveillère, Lesage (d'Eure-et-Loir), Boissyd'Anglas, Creuzé-Latoncbe, Louvet (du Loiret), Berlier et Daunou.
La plupart de ces députés avaient des tendances monarchiques ; quatre d'entre eux proposèrent la royauté. Laréveillère ne voulait, comme transition, qu'un président à vie et inviolable ' ; mais la majorité n'osa pas encore porter l'impudence aussi loin, et se contenta d'un projet qui préparât le retour de la monarchie. Boissy-d'Ànglas ayant fait le rapport, le 23 juin 95 (5 messidor), la Constitution fut décrétée le 17 août (30 thermidor), sous le nom de Constitution de Van III. Un décret ultérieur décida qu'elle serait présentée, le 20 fructidor, à l'acceptation du peuple et des armées.
1 Beaulieu, i. VI.
Voici, en résumé, ses principales dispositions:
Une déclaration des droits et des devoirs, déclare que c'est sur le maintien des propriétés que repose tout l'ordre social.
« L'élection est faite à deux degrés. Ne sont citoyens que les individus âgés de vingt et un ans et payant une contribution directe, foncière ou personnelle. Ceux-ci se réunissent dans les assemblées primaires et nomment un électeur, à raison de deux cents citoyens. Pour être électeur, il faut avoir vingt cinq ans accomplis, et se trouver propriétaire ou usufruitier d'un bien évalué à un revenu égal à deux cents journées de travail. Les électeurs se réunissent tous les ans au cbef-lieu du département et nomment les membres du corps législatif, les administrateurs du département et les juges civils. La contribution imposée aux électeurs n'est pas essentielle pour être député.
» Le corps législatif est divisé en deux cbambres : le conseil des Anciens, composé de deux cent cinquante membres, âgés d'au moins quarante ans , et le conseil des Cinq-Cents , composé de cinq cents membres , âgés d'au moins trente ans. Le corps législatif doit être renouvelé par tiers tous les ans. Le conseil des Cinq-Cents propose et discute les lois; le conseil des Anciens les approuve ou les rejette purement et simplement.
» Chaque membre du corps législatif est représentant de la nation entière; en conséquence, on ne peut
lui donner aucun mandat. Jl reçoit une indemnité. Le corps législatif a une garde choisie dans tous les départements.
» Le pouvoir exécutif est exercé par cinq directeurs nommés par le corps législatif et logés dans un palais, avec une garde et un gros traitement. Le directoire est chargé de faire exécuter les lois par les ministres, dispose de l'armée et négocie les traités avec les puissances étrangères. Il doit être renouvelé par cinquième tous les ans. »
XII. Ce gouvernement, décoré du'Trom de république et dernier résultat de l'alliance girondine, monarchique et républicaine , était peut-être moins républicain que celui de 1791. Aussi les thermidoriens, après avoir fait depuis un an tant de lâches et cruelles concessions au côté droit, reconnurent enfin que leur coupable faiblesse ne pouvait encore satisfaire ces ennemis de la république. Ceux-ci mendièrent par toute la France de nouvelles dénonciations contre les Montagnards. Fouché fut accusé de n'avoir rendu aucun compte des taxes révolutionnaires qu'il avait imposées, et qui s'élevaient à plus de deux millions. Tallien et Legendre ayant pris sa défense, Lesage (d'Eure-et-Loir) s'écria : « Il ne faut faire » grâce à aucun des brigands de l'ancienne Montagne : » vous devez empêcher qu'ils ne puissent entrer dans » le corps législatif qui nous succédera. Je demande » l'arrestation. » Elle fut décrétée, ainsi que celle de
Lequinio, Laumann, Lefiot, Dupin , Bô , Piorry, Chaudron-Rousseau et Laplanche.
Ces nouvelles arrestations encouragèrent les royalistes, qui répandirent dans les campagnes la proclamation suivante : « Peuple français, reprends ta reli- » gion et ton roi légitime, et tu auras la paix et du » pain. » Chaque jour de nouveaux émigrés arrivaient à Paris. Madame de Staël était, disait-on, le centre de leurs correspondances et manœuvres.
Tous les membres de la Convention qui avaient pris part aux grands événements de la révolution se voyaient déjà sérieusement menacés, et sentaient bien que la réaction voulait la proscription de tous ceux qui avaient voté la mort de Louis XVI. Les réacteurs ne le cachaient pas ; s'ils paraissaient encore approuver et soutenir les thermidoriens, ils leur laissaient comprendre les sentiments d'implacable vengeance qui couvaient au fond de leurs cœurs. Ces derniers en étaient donc réduits à la défensive, et commençaient à comprendre la faute qu'ils avaient commise en abattant Robespierre. Louvet se sépara courageusement des Girondins, dont les tendances se montraient maintenant évidemment hostiles à la républiuue.
« Ma franchise ! s'écria Legendre, m'oblige à vous dire encore quelques vérités importantes. J'invite la Convention nationale à jeter des regards attentifs sur la situation actuelle de la république. On assure que beaucoup d'émigrés rentrent en France, qu'ils y
trouvent un asile, qu'ils y trouveront bientôt des défenseurs. Déjà quelques publicistes , oubliant les leçons de l'expérience, répandent des brochures où l'on distingue les émigrés des réfugiés; les uns , disent-ils, partis dans les trois premières années, doivent être à jamais bannis, mais les autres, en fuite depuis le 2 septembre, doivent rentrer dans leur patrie. Savez-vous à quels maux vous conduisent de pareils principes? Quoi ! nous reverrions parmi nous des hommes qui ontportéles armescontrelaFrance?. . . Non, citoyens, si les émigrés rentrent en France, ils doivent y trouver leur tombeau, ou ce sol malheureux doit devenir le tombeau de la république. (Toute l'Assemblée et les citoyens présents : Oui, ils l'y trouveront! ) Lafayette ne serait donc à vos yeux qu'un fugitif, qu'un républicain persécuté? Il pourrait venir contempler le Champ-de-Mars, où il a fait couler le sang du peuple ! Non, il faut que la Convention se prononce ; il faut qu'elle défende au comité de législation de prononcer aucune radiation sur la liste des émigrés, que la Constitution ne soit solidement établie. » (On applaudit.)
Tallien attaqua aussi le royalisme : « Citoyens , dit-il, le peuple va se réunir; garantissons-le de tous les pièges; faisons un appel aux patriotes de 89 , aux vieux amis de la révolution : que ce soit un coup de tocsin qui donne l'éveil au peuple contre les charlatans , les hypocrites et les traîtres, ennemis de son
bonheur; il faut qu'enfin la liberté lui reste; il faut que le règne des lois s'établisse; il faut tromper les espérances des royalistes, et accomplir celles des braves défenseurs de la patrie, qui, par tant de sacrifices, de courage et de sang, ont élevé et cimenté l'édifice de la république française. »
Les thermidoriens républicains suivirent donc une route nouvelle, pour se sauver eux-mêmes de la réaction. Comme ils prévoyaient la perte de la république s'ils livraient leur constitution à des hommes nouveaux, ils résolurent de faire entrer les deux tiers de la Convention dans le corps législatif. Un décret rendu le 5 fructidor prescrivit aux assemblées électorales de choisir dans la Convention cinq cents députés1.
Plusieurs sections de Paris, les unes révoltées de cette violation des principes, les autres travaillées par la réaction royaliste, s'émurent de ce décret, et surtout de ce que l'on soumît l'acte constitutionnel à l'acceptation du peuple et de l'armée. Elles auraient voulu, pour pouvoir ultérieurement arguer de sa nullité, qu'il ne reçût pas une telle sanction. Enfin elles s'inquiétèrent de ce que la Convention avait appelé près d'elle plusieurs corps de troupes. Le 11 fructi-
1 La Convention avait peut-être aussi, pour motif secret, le désir de conserver le pouvoir. On a souvent eu l'occasion de remarquer que les assemblées-croupion éprouvent un vif chagrin de quitter la place, lorsqu'elles ont la certitude de n'y être pas renvoyées par le peuple.
iv. 20
dor, ces sections vinrent à la barre manifester leurs inquiétudes, blâmer le décret du renouvellement par tiers seulement, et l'arrivée des troupes. «Sommesnous assiégés ou à la veille de l'être? disaient-elles. La garde nationale a-t-elle démérité pour qu'on l'environne de troupes ? »
L'Assemblée improuva ces pétitions et rendit, le 13 fructidor, un second décret prescrivant aux assemblées électorales de commencer leurs opérations par élire les deux tiers de la Convention qui devaient entrer au corps législatif. Ce décret et celui du 5 fructidor furent soumis à l'acceptation du peuple et de l'armée, pour le 20, en même temps que l'acte constitutionnel. En outre, la Convention déclara inéligibles au corps législatif les soixante-huit Montagnards décrétés d'arrestation.
XIII. Les royalistes, espérant que des élections générales leur donneraient, dans le corps législatif, beaucoup plus de partisans qu'ils n'en avaient dans la Convention, s'efforcèrent de faire rejeter les décrets des 5 et 13 fructidor. Ils déchaînèrent, dans ce but, une foule d'intrigants et de littérateurs , notamment Pastoret, Rœderer, Dupont (de Nemours), les Lacretelle, Laharpe, les généraux Danican, Miranda et Servan, et les aventuriers Lemaître et Marchéna. Ceuxci attaquèrent les décrets, en les représentant comme un attentat contre la souveraineté du peuple, qu'ils limitaient ; toutefois ils prêchèrent l'acceptation de
l'acte constitutionnel. Leurs arguments étaient justes à l'égard de la Convention : celle-ci violait tous les principes en s'imposant; son règne avait déjà trop duré ; une assemblée même souveraine n'a pas le droit de conserver le pouvoir plus longtemps qu'il n'est nécessaire, ni surtout de s'immiscer dans l'exé^ cution de la constitution qu'elle décrète. Il arriva, dans cette circonstance, ce que l'on voit quand le peuple est mutilé : les deux partis étaient de mauvaise foi ; les questions mal posées restaient par conséquent insolubles.
Le 20 fructidor, jour de la première réunion des assemblées primaires pour l'acceptation de la Constition, la section Lepelletier rédigea un manifeste1 portant que : « Tout citoyen a droit d'émettre librement son opinion sur la constitution présentée à l'acceptation du peuple, comme à l'égard du décret du 5 fructidor, concernant la réélection de cinq cents conventionnels, et généralement sur toutes les mesures de salut public. » En outre, elle proposa aux autres sections d'envoyer des commissaires pour former un comité central. La Convention déclara coupables d'attentat contre la souveraineté du peuple les citoyens qui se réuniraient en comité central, composé de commissaires nommés par plusieurs assemblées primaires. Des sections cassèrent ce décret, et
1 Deux Amis, t. XIV, p. 379.
maintinrent le comité central, qui fit rejeter les deux décrets à Paris, où la Constitution seule fut acceptée.
Le 1er vendén iaire, le comité conventionnel de recensement annonça le résultat des votes dans toute la France. Six mille trois cent trente-sept assemblées primaires avaient envoyé leurs procès-verbaux ; sur neuf cent cinquante-huit mille deux cent vingt-six votants , la Constitution fut acceptée par neuf cent quatorze mille huit cent cinquante-trois, et rejetée par quarante et un mille huit cent quatre-ungtdouze. L'armée l'accepta à l'unanimité. Quant aux décrets des 5 et 1.3 fructidor, la France ne fut pas de l'avis des seciionnaires de Paris. Sur deux cent soixante-trois mille cent trente et un votants qui se prononcèrent sur leur acceptation, cent soixante-sept mille sept cent cinquante-huit les acceptèrent, et quatre-vingt-quinze mille deux cent soixante-treize les repoussèrent.
Le président de la Convention nationale se levant, ainsi que ses collègues, dit: « Au nom du peuple » français, je déclare qu'il a accepté la Constitution » et les décrets des 5 et 13 fructidor. Je proclame » la Constitution loi fondamentale de l'Etat. » Ensuite la Convention décréta que les électeurs seraient nommés pour le 10 vendémiaire ; que les assemblées électorales commenceraient leurs opérations le 20, pour finir au plus tard le 29, et que le corps législatif ouvrirait sa session le 15 brumaire.
XIV. Les sectiormaires de Paris, ne se décourageant point, accusèrent d'infidélité Je comité de recensement. Ils soutinrent en outre que la majorité des votes avait été contraire aux deux décrets, et que deux mille assemblées primaires, ne s'étant pas prononcées, leur silence devait être regardé comme un rejet 4, tandis que le comité l'avait considéré comme une acceptation.
Un grand nombre d'historiens n'ont voulu voir que l'aclion des royalistes dans ces affaires ; c'est une grave erreur; mais ce parti profitait habilement de tous les éléments de dissolution de la république, et se tenait toujours prêt à appuyer les opposants, soit exagérés, soit modérés 2. Comme il avait fait ou laissé venir à Paris beaucoup d'émigrés et de chefs de chouans, et qu'il disposait de la jeunesse dorée, il résolut de faire une émeute avant le 20 vendémiaire contre la Convention, afm de parvenir à son entier renouvellement. Des muscadins parcoururent les rues en criant : A bas les deux tiers ! et insultèrent, au Palais- Royal, des soldats sur lesquels ils tirèrent trois coups de feu ; un sergent fut blessé grièvement.
La Convention, pour éviter le reproche de vouloir se perpétuer, avança de dix jours la convocation du corps législatif, qu'elle fixa au 5 brumaire. Elle dé-
1 Mémorial révolutionnaire, t. IV, p. 286.
2 On peut même affirmer que Louis XVIII n'était pas au courant de cette affaire. (Beaulieu, t. VI.)
créta aussi la dissolution des sections qui s'étaient déclarées en permanence jusqu'à l'installation du corps législatif. La section Lepelletier, comprenant qu'il n'y avait pas un instant à perdre, prit (10 vendémiaire) l'arrêté suivant, qui fut proposé aux autres sections et adopté par une majorité de trente-deux.
« Les assemblées primaires de Paris, considérant qu'aux termes de la nouvelle Constitution, la convocation des assemblées électorales doit être faite vingt jours après celle des assemblées primaires ; que déjà ce terme est passé, et que les circonstances actuelles exigent impérieusement la plus prompte formation du nouveau corps législatif;
» Considérant que le terme de dix jours, que la Convention a prétendu marquer entre la clôture des assemblées primaires et la convocation des corps électoraux, ne tend qu'à se ménageries moyens d'en reculer le terme, d'ajourner la Constitution acceptée par le peuple entier, de prolonger le gouvernement révolutionnaire, de diviser, séduire et terrifier les électeurs ;
» Considérant enfin qu'il est temps que le peuple songe lui-même à son salut, puisqu'il est trompé, trahi, égorgé par ceux qui sont chargés de ses intérêts;
» Arrêtent :
» Demain, 11, à dix heures du matin, sans nul délai, les électeurs de toutes les assemblées primaires
de Paris se réuniront dans la salle du Théâtre-Français. Chaque assemblée primaire prendra les mesures nécessaires pour que les électeurs sortent accompagnés jusqu'au Théâtre -Français par un force armée capable d'assurer leur marche. Dans le cas où la tyrannie oserait empêcher les électeurs de s'assembler au lieu indiqué, ils se retireront dans leurs assemblées respectives, et là, ils aviseront au moyen de s'entendre avec toutes les assemblées primaires de Paris, pour indiquer un autre local. »
Le 11, à la lecture de cet arrêté, la Convention se déclare en permanence, le casse, et ordonne à toutes les assemblées primaires, qui ont terminé leurs élections, de se dissoudre et de ne pas se réunir avant le 20, sous peine d'être poursuivies comme coupables d'attentat envers la souveraineté nationale. Ce décret, proclamé vers six heures du soir, devant le Théâtre- Français, est accueilli par des sifflets. Durant toute la nuit, des députations d'électeurs se succèdent, afin de se concerter sur les moyens de convoquer le plus grand nombre possible de combattants contre la représentation nationale. Elles choisissent pour commandant le général Danican, qui s'était vendu aux Vendéens en 1793.
XV. Dès la matinée du 12 vendémiaire, en présence de cette conspiration flagrante, les patriotes de 89, chassés violemment des sections, viennent aux comités de gouvernement demander des armes pour
défendre la Convention. La section des Quinze -Vingts, décimée en prairial, vient aussi s'offrir; ce secours puissant et inattendu est accepté. Alors les conspirateurs répandent le bruit que la Convention vient de réarmer les terroristes pour exterminer les honnêtes gens, et qu'il est urgent de prendre les armes pour défendre et sauver l'ordre menacé. Les sections annoncent qu'elles ne reconnaîtront plus aucun décret. Une partie des électeurs retournent au Théâtre-Français, protégés par des patrouilles de bourgeois. La section Lepelletier, centre de la révolte, se déclare en permanence.
La Convention donne l'ordre au général en chef Menou de procéder immédiatement au désarmement des rebelles. Le 12, vers dix heures du soir, Menou investit les bâtiments de la section Lepelletier1, qui n'étaient gardés que par sept à huit cents hommes, mal armés, sans artillerie et sans cavalerie. Le général, au lieu de les désarmer, contient l'ardeur de ses soldats par ces mots : « Le premier qui sort des rangs » sans mon ordre, je lui passe mon sabre au travers » du ventre. » Il parlemente avec le bataillon Lepelletier et le bureau, puis capitule honteusement et se retire. L'assemUée primaire continue sa séance.
Vers minuit, la Convention apprend que l'expédition est manquée. Des membres acecusent Menou de
1 Ils se trouvaient à la place qu'occupe aujourd'hui la Bourse.
trahison, et demandent qu'il soit fusillé sur-le-champ; on décrète seulement son arrestation. Barras est nommé général en chef de l'armée de l'intérieur, et Bonaparte, général de brigade en non-activité, commandant en second.
Le premier soin des deux chefs est de réunir toutes les pièces d'artillerie qui se trouvent dans Paris et aux environs. Ils hérissent de canons les avenues des Tuileries, envoient des armes au faubourg Saint- Antoine, et font occuper Meudon, pour s'y retirer avec la Convention en cas d'échec. N'ayant que huit mille hommes, ils restreignirent leur ligne de défense aux abords des Tuileries, aux quais de la rive droite et aux boulevards.
Les révoltés, qui comptaient vingt-cinq mille hommes, manquaient de canons et de cavalerie. Ils étaient maîtres des quais de la rive gauche, de la rue Sainl- Honoré, de la rue Richelieu, de la place Vendôme, de Saint-Roch, de la place du Palais-Royal et de la place Lepelletier. Une commission sectionnaire, présidée par Richer-Sérizy , s'érige en gouvernement central, organise une commission militaire, présidée par Lafond, ex-garde du roi, pour juger les conventionnels et les patriotes, qu'elle met hors la loi, fait fermer les barrières, s'empare des lettres confiées à la poste 1 et de la Trésorerie nationale.
1 Deux Amis, t. XIV, p. 406.
XVI. Dans la journée du 13, la Convention, un instant effrayée, tenta vainement une conciliation. Vers quatre heures et demie, sept coups de fusil tirés par les rebelles, des fenêtres du traiteur Vénua, rue Saint-Honoré, ayant tué un soldat de la Convention, le combat commence sur plusieurs points. Les républicains voulant déloger les sectionnaires retranchés dans l'église Saint-Roch, s'engagèrent témérairement dans l'impasse1 du Dauphin, pour y établir une batterie. Là, assaillis par mille coups de fusil, tirés des fenêtres de toutes les maisons, ils laissent un grand nombre des leurs sur la place. Enfin, maîtres de cette impasse, ils font jouer l'artillerie contre les degrés de l'église, et forcent l'ennemi à s'y renfermer. D'autres pièces de canon, établies près du Palais-Royal et de la place Vendôme, dégagent complètement la rue Saint-Honoré.
En même temps, des royalistes, conduits par Danican , se présentent le fusil sous le bras et les chapeaux en l'air, au Petit-Carrousel, occupé par les troupes républicaines. Celles-ci, trop confiantes, mettent bas les armes ; mais aussitôt deux décharges de mousqueterie, parties du second rang de l'ennemi, tuent vingt-trois républicains ; et les rebelles s'emparent d'une pièce de canon qui défend la porte du comité de sûreté générale. Cette infâme trahison, sem-
1 Qui n'est devenue une rue qu'après l'ouverture de la rue de Rivoli.
blable à celle du 10 août, redouble le courage des patriotes qui chargent à la baïonnette, et mettent les royalistes en déroute. Le général Danican s'enfuit au galop; plusieurs de ses soldats se rendent; les autres se cachent ou se réfugient au Pont-Neuf.
Un autre combat s'engage en face de la rue de l'Echelle; mais, au premier coup de canon tiré sur la colonne des révoltés, ceux-ci prennent la fuite en jetant leurs fusils, et vont se cacher dans les maisons. Des femmes restées à leurs croisées les accablent de huées et les traitent de lâches1.
Une troisième colonne se présenta, sous les ordres du ci devant comte de Maulévrier, au Pont-National, d'où l'artillerie la chassa. Les chefs de la révolte se cachèrent alors presque tous; la plupart des sectionnâmes se débandèrent, et rentrèrent dans leurs demeures. A huit heures du soir, Barras vint annoncer à la Convention que tous ses ennemis étaient vaincus. Cette journée coûta la vie à près de trois cents personnes.
XVII. La Convention établit quatre commissions militaires, pour juger les auteurs et complices de la rébellion. Ces commissions, suivant les ordres secrets
1 Prudhomme, Histoire impartiale des crimes et des erreurs, t. VI, p. 509. Cet écrivain qui fut témoin oculaire de ces faits ajoute : « Ce n'est pas que l'on puisse blâmer ces citoyens de n'avoir pas osé » lutter contre l'artillerie de la Convention; néanmoins, si les sans- » culottes eussent cru devoir se mêler de la querelle, les canons au- » raient été enlevés et la Convention faite prisonnière. »
des comités, ne déployèrent aucune sévérité. Lafond et Lebois furent seuls condamnés à mort et exécutés; et encore les juges leur insinuèrent-ils plusieurs moyens de défense, dont ils ne voulurent pas profiter, les prenant pour des pièges. Quarante furent condamnés à la même peine par contumace ; mais on ne fit aucune recherche de leurs personnes; ils se promenaient tranquillement dans Paris '. Une vingtaine d'autres individus furent condamnés à la déportation ou à la détention. Le général Menou fut acquitté honorablement 2.
C'est l'unique vengeance que la Convention tira de ses ennemis. En prairial, el'e fit égorger les insurgés débonnaires qui, ne voulant pas verser le sang, ne l'avaient pas mise hors la loi; en vendémiaire, elle épargnait des rebelles qui l'avaient mise hors la loi, et dont la tentative avait coûté la vie à trois cents citoyens. On lui a souvent reproché cette excessive indulgence qui ne prenait pas sa source dans un sentiment d'humanité, mais dans sa faiblesse et son insouciance du salut de la république.
Les assemblées électorales, influencées par les intrigues, les violences, et aussi par le dégoût de la Convention, élurent au corps législatif, dans le haut jury, dans la magistrature et dans l'administration, une foule d'émigrés et de conspirateurs bien connus.
1 Prudhomme, Histoire impartiale, t. VI, p. 511.
2 Beaulieu, t. VI.
Ces élections et l'impunité accrurent encore l'audace des royalisles ; Lanjuinais, à la suite d'un dîner avec les thermidoriens, qualifia de massacre la journée du 13 vendémiaire. Tallien s'emporta et quitta, avec ses amis , le côté droit, pour retourner sur les bancs de la Montagne, qu'ils avaient désertés depuis le 9 thermidor. De plus, il dénonça à la Convention Lanjuinais, Boissy-d'Anglas, Henri Larivière, Aubry, Saladin et Rovère, compromis par les papiers saisis chez Lemaître. Louvet défendit les trois premiers, tout en se joignant à Tallien pour accuser les autres qui furent décrétés d'arrestation. L'Assemblée ordonna aussi la poursuite des assassinats commis par les compagnies de Jésus et du Soleil1, et nomma (30 vendémiaire), pour proposer des mesures de salut public, une commission de cinq membres : Tallien , Dubois-Crancé , Pons (de Verdun), Roux (de la Marne) et Florent- Guyot.
XVIII. Les thermidoriens, de plus en plus inquiets, tentèrent de faire rentrer les soixante-huit Montagnards déclarés inéligibles, et de faire annuler les élections. Tallien, rapporteur de la commission des cinq, donnait à entendre qu'il ferait un rapport dans ce sens ; Thibaudeau averti s'empressa de le dénoncer, afin de l'intimider.
«Citoyens, dit-il le 1er brumaire, la terreur
* Ces poursuites furent illusoires.
plane encore sur cette enceinte ; avant la fin de la séance, il faut qu'elle ait fait place à la sécurité. C'est de Tallien que je parle ; je ne crains pas de le nommer ; je le regarde comme l'auteur de toutes les intrigues qui nous tourmentent. Il faut enfin le faire mieux connaître, ce Tallien.
« Apologiste de septembre , de quel droit vient-il accuser ses collègues de royalisme? Mais vous qui murmurez, vous l'avez dénoncé vous-mêmes comme protégeant le royalisme, et vous serez obligés de convenir que si, après le 9 thermidor, il y a eu une réaction royaliste, c'est à Tallien qu'on doit l'attribuer davantage. Qui donc avait provoqué, autorisé, protégé ces compagnies de jeunes gens qui allaient porter le trouble dans tous les spectacles, assiégeaient , insultaient vos comités, et violaient vos décrets jusque dans la cour du Palais-National? Qui avait des prôneurs, des aides de camp parmi eux, si ce ne sont pas Tallien et Fréron? Tout cela se faisait à Paris, tandis que des compagnies de Jésus et du Soleil assassinaient dans le Midi.
» Des lettres des agents du gouvernement à Gênes et à Venise lui apprirent que les émigrés fondaient sur Tallien de grandes espérances pour leur rentrée. Il existe au comité de salut public une lettre du prétendant, Monsieur , dans laquelle il dit qu'il compte beaucoup sur Tallien pour rétablir la royauté. Je ne prétends tirer aucune preuve , ni même aucune in-
duction contre Tallien ; mais je demande si, lorsqu'il y a contre lui des préventions fondées sur les lettres officielles des agents de la république, sur une lettre signée du prétendant, Tallien devait venir accuser avec aussi peu de décence les hommes les plus estimables, parce que leurs noms se trouvent inscrits sur des notes insignifiantes, notes qui ne sont véritablement qu'un mémorial, n'ont aucun caractère et ne présentent aucun sens...
» C'est l'ambition qui conduit Tallien , il n'écoute que le dépit de n'avoir pas été nommé un des premiers au corps législatif; il se fâche de ce qu'il est parmi nous des hommes qui ont valu mieux que lui, qui ont réuni plus que lui la confiance de leurs concitoyens. Ne dirait-on pas, en voyant les prétentions de Tallien, que la république ne peut se passer de lui, qu'il est essentiellement nécessaire à son maintien? Je lui dirai : « Regarde les hommes que tu ac- » cuses, qu'ont -ils gagné à la révolution? les haines, » la proscription; pendant dix-huit mois ils ont vécu » dans les cavernes; actuellement ils ne vivent encore » que dans la médiocrité. Et toi, Tallien, tu es comblé » des dons de la fortune. »
» On a parlé ici de casser le corps électoral de Paris, et ceux de quelques autres départements; mais on n'a point osé vous proposer de les casser tous; c'était cependant où l'on en voulait venir, car plusieurs de nos collègues viennent de me dire, dans la
cour du Palais-National, qu'il n'y avait que ce moyen de sauver la chose publique. Us m' ont dit encore que le décret qui fixe au 5 brumaire la formation du corps législatif, n'étant point accepté par le peuple, la Convention pouvait le rapporter et ajourner cette formation. Citoyens , souvenez-vous que c'est sur la foi de ce décret que la nation entière a nommé ses députés. On peut garder le pouvoir constituant aussi longtemps qu'on voudra, mais je déclare qu'aucune puissance sur la terre ne me forcera d'être, le 5 brumaire, membre de la Convention nationale. »
Ce discours lit tomber l'audace de Tallien qui se borna, dans les conclusions de son rapport, à proposer des mesures générales, dont les principales furent : « L'exclusion des émigrés et de leurs proches parents, jusqu'à la paix générale, de toute fonction législative, administrative et judiciaire; le maintien de toutes les lois de 1792 et de L793 contre les prêtres réfractaires ; l'autorisation pour tous ceux qui ne voudraient pas vivre sous les lois de la république de la quitter, en emportant leurs biens dans les trois mois, et en en faisant la déclaration à leur municipalité. » On adopta immédiatement ces mesures.
XIX. Le 4 brumaire (26 octobre 1795), la Convention décréta l'abolition de la peine de mort, à la paix générale, et l'amnistie pour tous les délits, poursuites et jugements sur des faits relatifs à la révolution.
Elle comprit dans l'amnistie les accusés de concussion et de dilapidation de la fortune publique. Elle en excepta les prêtres sujets à la déportation, les émigrés, et les conspirateurs de vendémiaire.
Le même jour, comme on apprit que les corps électoraux n'avaient pas réélu cinq cents membres de la Convention , les députés réélus se formèrent en corps électoral, pour compléter les deux tiers qui devaient entrer au corps législatif. A deux heures et demie, le président déclara que la Convention nationale avait rempli sa mission , et que sa session était terminée. La séance fut levée aux cris de vive la république !
XX. La Convention gouverna la France durant trois ans un mois et quatre jours; et rendit onze mille deux cent dix lois ou décrets, dont sept cent trentecinq n'eurent pour objet que d'en contredire d'autres. Cette Assemblée fameuse ne peut et ne doit point essuyer le reproche de vénalité, si légitimement adressé aux deux précédentes ; mais elle n'a pas plus sauvé la patrie, que ne l'ont fait l'Assemblée constituante et l'Assemblée législative. Sous son règne, la nationalité française fut sans doute préservée de l'invasion des barbares; la subsistance du peuple assurée et le pauvre secouru; le crédit public remonté; la vertu honorée; le fripon proscrit; l'instruction publique établie; les arts et les sciences devinrent florissants; mais ces grands bienfaits ne sont dus qu'aux sublimes efforts iv. 21
du peuple français, résumé dans Paris, cette véritable représentation de toute la France. Les sections, les sociétés populaires, la place publique furent forcés de manifester leur vœu impératif pour obtenir les décrets salutaires : tels que la généralisation des travaux manuels et agricoles, le procès et la condamnation du roi, le départ des volontaires pour l'armée de Dumouiiez, le tribunal révolutionnaire, le milliard sur les ricbes, le maximum, l'expulsion des chefs girondins, la levée en masse, la terreur et la vertu mises à l'ordre du jour, le supplice des traîtres... La majorité de la Convention éluda même d'abord ces propositions, qu'elle ne décréta ensuite que par peur, ou par un entraînement qui ne devrait jamais être le mobile du législateur.
Elle fut complètement, sous l'impression de ces sentiments, asservie à son comité de salut public , composé de douze hommes naguère inconnus, mais qui voulaient avec ardeur le salut de la patrie , le règne de la probité, et qui partageaient les volontés du peuple. La Convention tout entière abdiqua devant eux son indépendance, sa dignité, sa conscience. Si elle enregistra leurs conceptions vastes et hardies, elle sanctionna aussi docilement leurs erreurs et leurs crimes, alors même qu'elle répugnait à le faire.
Dès l'instant fatal où les fautes des chefs révolutionnaires montrèrent qu'ils avaient perdu le juste sentiment de ce grand instinct populaire qui faisait
leur force et qui légitimait leurs actes, les intrigants, les ambitieux, les lâches et les faux patriotes, les habiletés malfaisantes et perfides, les partisans de l'ancien régime surtout , naguère humbles et tremblants, relèvent la tête , profitent des fautes de leurs adversaires, et vouent à l'infamie et à la mort les hommes de cœur ou de génie , dont ils sont d'autant plus ardents à se venger, qu'ils se sont montrés vis-à-vis d'eux plus hypocrites et plus soumis.
L'histoire de la réaction thermidorienne est celle de toutes les réactions. Quand la majorité de la Convention, fatiguée de suivre la voie étroite et rude d' une intraitable vertu, pour laquelle la plupart de ses hommes n'étaient pas de taille, comprit que la volonté du peuple ne protégeait plus les comités avec autant d'énergie, elle se hâta, avec une ardeur qui sera sa honte éternelle, de subir le joug des hommes qu'elle avait jadis proscrits justement. De son côté, le peuple, dont l'abnégation sublime avait sauvé la république , perdit de sa glorieuse audace, en perdant une portion de sa confiance dans les hommes qu'il avait aimés et soutenus : il devint hésitant, et cette hésitation fit la fortune des traîtres et des fripons. La Convention, à qui appartenait la mission de le diriger, le livra à ses ennemis.
La composition de cette Assemblée montre quelle sévérité le peuple doit apporter dans le choix de ses représentants , et combien la plupart méritent ordi-
nairement peu le respect. Confiant, généreux, magnanime à la fois, on a vu trop souvent le peuple s'enthousiasmer aux promesses mensongères, au langage faussement passionné des patriotes d'occasion, ou remettre la sainte mission de représentant à ceux qui l'avaient déjà trahi ou combattu â. Aussi ne compta-t-i! des amis véritables que dans la minorité de la Convention. Si la majorité eût compris sa mission, elle n'avait qu'à faire rentrer dans le droit chemin de l'inspiration populaire les comités qui en avaient perdu la trace. Loin delà, au lieu de consulter les intérêts de la nation, elle donna le honteux spectacle de sacrifier tour à tour les hommes jadis toutpuissants, à mesure qu'ils perdaient de leur influence ou de leur popularité. Elle fit, en un mot, ce qu'ont fait trop souvent les assemblées : elle mit les questions d'hommes au-dessus des questions de principes.
Les considérations qu'on vient d'indiquer s'appliquent surtout à la terreur, si diversement appréciée par les historiens et les hommes politiques. Les uns l'ont blâmée dans toutes ses phases ; les autres l'ont approuvée absolument. Chacune de ces opinions est extrême, et dénote l'ignorance ou de honteux pré-
1 Lorsqu'une insurrection populaire a triomphé, on voit les plus gangrenés royalistes eux-mêmes se dire républicains; et puis, dès que la réaction reprend le dessus, ils abjurent le républicanisme ; mais on ne voit pas les républicains se dire royalistes, car ils se croiraient déshonorés. Or, les royalistes qui se disent républicains ne sont pas déshonorés, du moins aux yeux de leur parti.
jugés. Tant que la terreur, organisée pour sauver la révolution, se borna à punir les conspirateurs, les dilapidateurs et les assassins, la majorité de la France l'accepta comme un bienfait, comme l'exécution légale de la justice populaire. En perdant ce caractère, au profit de passions ou de préjugés personnels , en prolongeant trop sa durée , la terreur blessa profondément les grands principes d'humanité et de justice de la nation. De là ce désaccord entre les chefs révolutionnaires et le peuple; de là aussi le discrédit jeté sur la république.
Les déclamations plus ou moins sincères des adversaires delà révolution contre la terreur sont au moins étranges dans leur bouche. Ces héros de la furieuse réaction thermidorienne et royaliste (et il ne faut pas oublier que les hommes de cette réaction sont les mêmes, aidés des mêmes complices, qui figurent dans toutes) sont-ils en vérité fondés à venir réclamer contre ce régime inauguré au moment où la France, trahie par eux à l'intérieur, vouée à l'extermination par tous les despotes de l'Europe, ne dut prendre conseil que de son salut et des inspirations d'une sainte et légitime colère? Aussi la compassion de ces prétendus philanthropes ne s'applique, ne s'intéresset-elle qu'aux hommes à bon droit condamnés par la justice populaire, tandis qu'ils applaudissent au supplice des patriotes que la terreur n'a pas épargnés, et surtout aux assassinats et aux massacres commis du
temps de Louis XVI. Ces derniers ont surpassé du double le nombre des exécutions révolutionnaires. En outre, durant la terreur blanche, qui commença au mois de nivôse an III (janvier 1795), il périt trois fois plus de monde que durant la terreur de 1793 et 1794 '. Au surplus, presque tous les individus tués par la révolution méritaient la mort, selon les lois naturelles et écrites, tandis que presque tous les citoyens tués par la réaction étaient absolument innocents.
Mais les castes privilégiées crient toujours aussi fort, soit qu'on ne leur enlève que les biens, fruit de leurs rapines, ou les places, qu'elles ne sont pas capables de gérer, soit qu'on les frappe à la tête. A leurs yeux, les révolutionnaires sont tous des spoliateurs ou des assassins. On a vu, en 1790, 1791 et 1792, les privilégiés pousser contre eux tous mille cris de mort. La révolution n'a donc pu ee défendre qu'en frappant définitivement un certain nombre de ses ennemis. Si elle les eût laissé vivre, elle n'eût pas gardé ses principales conquêtes sociales, l'égalité civile, la liberté de conscience, le partage des domaines nationaux. En outre, au temps de la réaction, elle eût été menacée par un bien plus grand nombre de délateurs et d'assassins.
Ceux qui cachent d'invincibles rancunes contre notre immortelle et bienfaisante révolution, sous une
1 Les assassinats royaux durèrent jusqu'en 1800.
apparence d'admiration pour quelques-uns de ses principes et de ses hommes, disent que l'honneur français s'était réfugié dans les armées. Sans doute l'armée s'est illustrée par un dévouement et un héroïsme sans pareils dans les annales du monde. Mais les hommes dont ce livre a souvent essayé la défense n'ont pas moins bien mérité de la patrie. On a facilement démontré que le peuple de l'armée, comme le peuple des cités et des villages, leur devait sa reconnaissance : les immenses périls bravés par eux nous ont conquis la plus belle de toutes les places dans les destinées de l'humanité.
Un autre sophisme des réacteurs, c'est de dire que tous les révolutionnaires étaient des gens médiocres, de pauvre orateurs, de misérables écrivains. On ne peut répondre à une pareille allégation qu'en lisant leurs discours, leurs écrits, et en montrant leurs immortels travaux. Au reste, un commencement de justice leur a déjà été rendu par leurs adversaires les plus éminents et les plus passionnés : les De Maistre, les Staël eux-mêmes ont été forcés de convenir qu'ils ont sauvé la France. Quelle plus éclatante réparation pouvait-on donner à ces glorieuses mémoires, et combien ne rachetera-t-elle pas de fautes aux yeux de la postérité, quand le temps de l'impartialité sera définitivement arrivé?
XXI. C'est malheureusement le caractère des époques troublées, comme celle dont nous traversons les
pénibles épreuves, d'égarer l'opinion, de bouleverser souvent les notions du juste et de l'injuste. Les hommes assez courageux pour vouer leur existence au service de la cause de l'avenir seront toujours exposés aux calomnies et aux mensonges , tant que la société, désarmée contre l'ambition et la tyrannie, par une éducation incomplète et la dure nécessité de la misère, sera livrée à l'exploitation des privilégiés de la fausse science et de la richesse. Que les hommes de dévouement et d'avenir ne prennent donc, en cette occasion , conseil que de leur conscience et de la légitimité de leurs droits. Tout autre guide, comme un phare trompeur, les mène aux écueils.
Que l'expérience de leurs illustres devanciers les éclaire, et, loin de les effrayer, les fortifient. Qu'ils considèrent que, dans les révolutions, les intrigues et les parlis se succèdent et se pressent comme les flots des torrents ; mais qu'il n'y a pas de transaction possible entre le crime et la vertu , entre la vérité et le mensonge; que tous les moyens nécessaires pour sauver une révolution providentielle sont légitimes et prescrits aux chefs du peuple, et que leur indolence n'est pas de l'humanité, mais de la lâcheté.
Qu'ils regardent comment sont morts les vétérans de la révolution, et ceux qui l'ont tour à tour trahie et méconnue. De nos jours nous avons vu, soit sur la terre étrangère, soit au milieu de nous, quelques-uns de ces illustres soldats de la grande république, que
la proscription avait laissé vivre ou n'avait pu atteindre, et qui avaient, comme au premier jour, conservé inébranlable et pure leur foi démocratique. En rentrant dans le sein de Dieu, avec la conscience d'avoir donné leur vie et leur âme au peuple, et attaché leur nom à une glorieuse époque de l'humanité, ils avaient déjà, sur cette terre, reçu la plus belle des récompenses que puisse envier l'homme de bien ; ils senlaient, au dernier soupir, qu'ils emportaient dans l'éternité la gloire d'avoir souffert pour le peuple.
Il n'est pas en ce monde de récompense qui puisse se mesurer à celle-là.