IV
Danton, voyait, dans sa mort, l'occasion de devenir le second personnage de la république , et le premier, lorsque Robespierre se retirerait des affaires.
Carnot se montrait furieux de ce que Camille , en faisant l'éloge de Philippeaux, avait attaqué la direction de la guerre en Vendée.
Barrère, immolé dans le Vieux Cordelier, qui avait rappelé son feuillantisme, ses lâchetés et ses bassesses, intriguait avec audace contre Danton et Camille. Ijûilleurs, en se déclarant contre eux, il n'en paraissait que plus ardent républicain.
D'un autre côté, Yadier, Voullandet Amar voyaient, dans un système de clémence et d'ordre, la cessation de leur influence. Ils venaient chaque jour secrètement au comité de salut public, remontrer qu'ayant pu abattre sans opposition Fabre , Hérault-Séchelles et plusieurs autres députés influents, rien n'était plus facile que d'inventer des griefs contre DantohNet Camille Desmoulins. Ils alléguèrent, qu'ayant habitué la Convention à croire tout ce que leurs rapports contenaient, elle subirait leur influence cette fois encore.
Robespierre, qui avait résisté jusqu'alors, fut frappé de leur projet. Jaloux de Danton, il était brouillé avec lui depuis l'affaire de Camille ; mais n'avait osé demander sa tête, après l'avoir défendu tout récemment aux Jacobins. D'ailleurs, Robespierre s'était bien aperçu que les ultra-révolutionnaires se proposaient de l'attaquer lui-même, après avoir proscrit Danton,
et il ne se sentait pas en état de se défendre sans le concours de ce grand révolutionnaire. Mais à présent, débarrassé des Hébertistes et rassuré sur lui-même, il n'hésita plus. L'orgueil, en troublant sa raison, pervertit son âme.
Le comité de salut public se trouva ainsi d'accord1 pour proscrire Danton, Camille Desmoulins , Philippeaux, Hérault-Séchelles et Lacroix. Robespierre s'était, dit-on, efforcé de substituer le nom de Bourdon (de l'Oise) à celui de Camille; mais ce dernier avait bien plus indigné Barrère et Collot, par la publication du Vieux Cordclier, qui continuait. Au surplus, le comité savait que Camille n'abandonnerait jamais Danton, et le défendrait énergiqyiM Èkrsqu'il Ferait arrêté. Cette considération fit. renoncer Robespierre à son dessein.
L'arrestation fut résolue sous le secret le plus absolu, parce que l'on savait que si Danton prévenait ses ennemis par une de ses harangues, il entraînerait avec lui toute la Convention 2. Robespierre devait présenter le rapport ; mais, n'osant en prendre l'odieux,, à cause de la tendre et ancienne amitié qui liait à lui
1 Robert-Lindet, seul, s'y opposa vivement. En vain, l'on tint deux délibérations, pour arracher son consentement, et pouvoir dire que le comité était unanime.' lAndet refusa brusquement et faillit donner sa démission. « Je suis ici, dit-il, pour nourrir les citoyens et non pour tuer les patriotes. » (L'auteur lient ce fait de deux vieillards à qui Mallarmé l'a révélé, et, en outre, de mademoiselle Marat.)
2 Mémoires de Levasseur, t. 111.
Camille Desmoulins, il en chargea Saint-Just, auquel il donna son manuscrit !.
XI. Cependant, depuis quinze jours, quelques indiscrétions faisaient pressentir la résolution du Comité. David avait dit : « Je vois bien que nous ne resterons pas vingt Montagnards à la Convention. » Vadier, en parlant de Danton , s'était exprimé ainsi : « Nous viderons bientôt ce turbot farci2. » Villatte , juré au tribunal révolutionnaire, confident et même espion de Barrère , s'était fait l'ami et l'admirateur de Camille Desmoulins, qui, plein de confiance, le recevait souvent à sa table. Au commencement de germinal, Villatte, sortant d'un dîner, avait dit à Rousselin , qu'il croyait ennemi de Camille: << Il faut que nous ayons, sous huit jours, 1rs tètes de Danton, Camille Desmoulins et Philippeaux 3. »
Rousselin, ami dévoué et protégé de Danton, s'empressa de l'avertir et lui conseilla de prendre des mesures de sûreté, ou d'user, lorsqu'il en était temps encore, de son influence pour se défendre. Danton restait indécis : il sentait que ce ne pouvait être qu'un
1 J'ai vu, entre les mains de M. S...., avocat, celte minute, qui a été retrouvée dans les papiers de Robespierre, mais non imprimée, ni mentionnée par Courtois. Les ratures attestent que cette pièce fut inventée et écrite par Robespierre, et que Saint-Just ne lit qu'y ajouter sa propre forme oratoire. La minute est couverte de notes, de la main de Saint-Just.
2 Note de Camille Desmoulins, du 15 germinal.
3 Note du 16 germinal. — Rousselin m'a confirmé ce fait.
combat à mort, entre lui et ses ennemis. Il avait, sans doute, la conscience de sa force ; mais il ne voulait pas, par humanité, se porter à cette extrémité. « Il » faudrait, disait-il, verser encore du sang ! Il y en a » assez comme cela. J'aime mieux être guillotiné que » guillotineur... D'ailleurs, ma vie n'en vaut pas la » peine : l'humanité m'ennuie 1 »
Des avis lui venaient de toutes parts ; des menaces vagues avaient été faites aux Jacobins contre les modérés, par Collot-d'Herbois. « Eh bien , disait avec » colère Danton à ses confidents , si Billaud , si Ro- » bespierre , si Saint-Just osent attaquer les vrais ré- » publicains, ils seront exécrés comme des tyrans. » On rasera la maison de Robespierre , on y sèmera » du sel; on y plantera un poteau exécrable à la ven- » geance du crime ! Tandis que de.moi, l'on dira que » j'ai été bon fils, bon père, ami fidèle, citoyen gé- » néreux. » Rousselin revenait le voir chaque jour et le suppliait au moins de fuir. « Fuir 1 s'écriait le grand » patriote, n'est-ce pas émigrer?... Est-ce qu'on em- » porte sa patrie à la semelle de ses souliers! »
On faisait des insiances pareilles près de Camille Desmoulins. Brune *, son ami intime, courut un matin chez lui, le prit à part et lui dit, en présence de Lucile qui voulut entendre cet entretien :
« Je te l'avoue, je ne saurais m'empêcher de t'ad-
1 Depuis, maréchal de France, assassiné par les royalistes du Midi.
» mirer ; cependant, sois certain qu'avec plus de mo- » dération, tu feras un bien véritable, tandis qu'en » continuant ton journal, tu te livres, tu t'immoles » et ne sauves rien.
» — Crois-tu, répondit Camille, qu'ils oseront m'at- » taquer, me déclarer traître, moi et mon Vieux Cor- » délier y et cela pour avoir demandé un comité de » clémence et de justice ; pour avoir voulu achever et » consolider l'œuvre de notre révolution F 3' ai toute » la France pour moi. Mon libraire ne peut suffire à » la vente de mes numéros. Je suis lu, entendu par- » tout.
» — Tu es lu de Barrère, qui se reconnaît ; de Saint- » Just, qui a promis de te faire porter la tête comme » un saint De^&t
Camille, plein d'enthousiasme, développe le bel avenir qu'il prépare à sa patrie. « Crois-moi, mon » ami, je suis l'homme de la révolution. Quand il l'a » fallu, j'ai exposé ma vie pour elle, au Palais-Royal » et aux Tuileries. En ce temps-là, on voulait aussi » m'inquiéter, comme on le fait aujourd'hui ; mais la » nation marchait avec moi, et j'étais tranquille. Je » suis sûr encore, avec mon Vieux Cordelier, de la » conduire sur mes pas, de répondre à ses vœux, à » ses besoins; l'opinion publique sera encore ma » force.
» — Eh! si elle laisse à tes ennemis le temps de te » frapper!
» — J'ai des amis tout prêts. N'as-tu pas entendu » la voix éloquente de Philippeaux ? Danton dort : » c'est le sommeil du lion; mais il se réveillera pour » nous défendre. »
Lucile, qui d'abord s'était montrée fort sensible aux craintes de Brune, partage maintenant tout l'enthousiasme de Camille, à qui elle donne un baiser en s'écriant : « Laissez-le faire, Brune, laissez-le » faire, il doit sauver son pays; laissez-le remplir sa » mission. »
On se mit à déjeuner. Edamus et bibamus, dit Camille, cras enim moriemur1. En prononçant ces mots, Camille affectait une gaieté contredite par ses pressentiments, et embrassait avec effusion son petit Horace2.
Les amis sincères de Danton et de Robespierre tentèrent de les réconcilier. Daubigny leur fit donner un dîner chez l'ancien propriétaire de Robespierre, rue Saintonge, au Marais. Tous deux s'y rendirent accompagnés de quelques amis. Danton dit à Robespierre : « Je sais bien toute la haine que me porte le » comité, mais je ne la crains pas. » — « Vous avez » tort, reprit Robespierre ; il n'a pas de mauvaises » intentions contre vous, mais il est bon de s'expli-
1 Mangeons et buvons, car nous mourrons demain.
2 Cet entretien m'a été raconté plusieurs fois par madame Duplessis, belle-mère de Camille. M. Matton l'a relaté aussi dans la correspondance inédite de Camille et de Lucile.
» quer. » — «S'expliquer! il faudrait pour cela de la » bonne foi... Il est juste de comprimer les royalistes; » mais nous devons, dans notre justice nationale, ne » pas confondre l'innocent et le coupable ; bornons » notre puissance à ne frapper que de grands coups, » profitables à la république. Pour cela, il ne faut » pas guillotiner les républicains. »
Hobespierre, fronçant le sourcil, ne répliqua que ces paroles : « Qui vous a dit que l'on eût envoyé à » la mort un innocent? ■ » Danton, se tournant vers Fabrici us Paris, greffier en chef du tribunal révolutionnaire : « Qu'en dis-tu, Fabrici us? Pas un innocent » n'a péri ! » Les deux montagnards se quittèrent froidement.
Dans la nuit du 9 au 10 germinal, le comité de salut public manda tous les membres du comité de sûreté générale, sans les prévenir de l'objet de la délibération, et leur fit promettre un secret absolu. Saint-Just leur donna lecture de son rapport. Lavicomterie et quelques autres en furent très-étonnés ; mais, voyant l'attitude sombre du comité de salut public, et l'acquiescement de Yadier, d'Àmar et de Voulland, ils n'osèrent présenter aucune objection \ Les deux comités signèrent des mandats d'arrestation contre Danton, Desmoulins, Philippeaux et Lacroix, pour la nuit suivante.
1 Histoire impartiale des crimes, t. VI.
2 Déclaration de Lavicomlerie, Histoire impartiale des crimes.
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. Ul
Dès le matin, la sœur de Marat en ayant été instruite par l'indiscrétion d'un employé du comité de salut public, qui avait entendu quelques mots, courut prévenir Danton. Comme il était déjà parti pour l'Assemblée, elle s'y rendit et le fit appeler. « Montez à la tribune, lui dit-elle : vous n'avez pas de temps à perdre, car le bruit court que vous êtes déjà arrêté : l'occasion est favorable : Tallien préside : vos amis sont nombreux, et votre éloquence écrasera les comités. En pareille circonstance, c'est celui qui attaque qui remporte la victoire.
» — Il faudrait donc que je les proscrivisse, reprit Danton ; car je connais Billaud et Robespierre : ils sont opiniâtres.
» — Mais puisqu'ils veulent votre tête, prenez, s'il le faut, la leur ; songez que, sans vous, Robespierre sera bien vite englouti lui-même. Mon frère me disait encore la veille de sa mort, qu'il n'était bon que pour faire des discours, qu'il n'entendait rien au gouvernement, et quil perdrait la tête à la première crise. S'il vous abandonne, vous, son ami, vous, l'homme du 10 août, il n'est qu'un méchant; il faut qu'il périsse. Recueillez-vous pendant une heure, et montez à la tribune : faites changer les comités ; proscrivezles s'il le faut.
» — Eh bien 1 quand ils me feraient arrêter, ne serais-je pas acquitté par le tribunal révolutionnaire et ramené en triomphe, au sein de la Convention, comme
Y Ami du 'peuple. Alors mes ennemis seront confondus et l'ordre se rétablira sans effusion de sang.
» — Ne vous y fiez pas : l'année dernière le tribunal était impartial ; maintenant il n'est que l'esclave des comités, qui après avoir entravé la défense des Girondins et celle de Vincent, vous empêcheront de parler. »
Danton tomba dans la rêverie. « Songez surtout, ajouta mademoiselle Marat, que vous ne devez ni fuir ni vous cacher. Plusieurs patriotes, dans leur amitié, vous l'ont proposé ; on vous a même offert un asile. Danton n'a pas d'autre place que la tribune. Montez-y sans retard; il y va non-seulement de ,votre salut, mais de celui de vos nombreux amis ; il y va du salut de la république. Adieu. »
Danton lui serra la main et la quitta, en promettant de ne pas perdre de temps. Mais, rentré dans la salle des séances, il aperçut Robespierre qui causait familièrement avec Desmoulins. Ce dernier vint lui dire que Robespierre lui avait montré tant d'amitié, que les bruits sinistres que l'on faisait courir devaient être sans fondement. Danton haussa les épaules, ne répondit pas, et laissa encore écouler cette journée.
Au milieu de la nuit, des gendarmes munis d'un mandat non motivé ', vinrent l'arrêter et le condui-
1 Rapport de Saladin, p. 246. La seule signature de R. Lindet manquait sur les mandats d'arrestation.
sirent à la prison du Luxembourg. Camille, Philippeaux et Lacroix y furent conduits également.
XII. La nouvelle s'en répandit dès la pointe du jour, par toute la capitale, qu'elle remplit d'une douloureuse inquiétude. Danton arrêté ! disait-on de toutes parts. Est-il possible qu'un tel homme soit coupable ? Est-ce la contre-révolution? La Convention se réunit plus tôt que de coutume ; l'agitation régnait parmi ses membres ; la tristesse et la douleur des uns, l'anxiété des autres, tout annonçait un de ces graves pressentiments qui décident du sort des empires. Delmas demanda que les comités de gouvernement fussent invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de la Convention ; sa motion fut décrétée sans opposition. Elle était pourtant maladroite ; car, quoique faite dans l'intérêt de Danton, il valait mieux profiter des bonnes dispositions de l'Assemblée, pour lui faire rendre un décret salutaire.
Legendre, ami particulier de Danton, monta à la tribune, les traits bouleversés et en proie à une vive émotion. Il annonça que « l'on avait arrêté la nuit quatre députés, au nombre desquels se trouvait Danton ; mais que ce grand homme était tout aussi pur que lui-même, car on ne pouvait lui reprocher un seul acte qui blessât la probité la plus scrupuleuse. » Tallien encouragea Legendre, qui ajouta : « Ce fut Danton qui, en 92, fit lever la France entière, par les mesures énergiques dont il se servit pour ébran-
kk ' HISTOIRE
1er le peuple. L'ennemi était alors aux portes de Paris. Danton vint, et ses idées sauvèrent la patrie. Ici, je veux rappeler le serment que nous nous fîmes en 90, qui engagea celui de nous deux qui verrait l'autre survivre à son attachement pour la cause du peuple, à le poignarder sur-le-champ. On s'est empressé de jeter Danton dans les fers ; on a craint, sans doute, que ses réponses ne détruisissent les accusations dirigées contre lui. Je demande qu'avant que vous entendiez aucun rapport, les détenus soient mandés et entendus par la Convention. » (Murmures d'approbation.)
Robespierre comprit que les comités étaient perdus, s'il ne détruisait sur-le-champ l'effet de ce discours. Il se dirigea d'un air sombre vers la tribune et dit ' :
« A ce trouble, depuis longtemps inconnu, qui règne dans cette Assemblée, il est aisé de s'apercevoir qu'il s'agit ici d'un grand intérêt. Pourquoi une proposition rejeiée, quand elle fut faite pour Bazire, Chabot et Fabre d'Eglantine, a-t-elle été accueillie tout à l'heure par une portion des membres de cette Assemblée ? C'est parce qu'il s'agit aujourd'hui de savoir si l'intérêt de quelques ambitieux hypocrites doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français. (Applaudissements.) Eh quoi! n'avons-nous donc fait tant
1 il germinal, 31 mars 1794.
de sacrifices héroïques , au nombre desquels il faut compter ces actes d'une sévérité douloureuse, que pour retourner sous le joug de quelques intrigants qui prétendaient dominer?
» Legendre paraît ignorer les noms de ceux qui sont arrêtés : toute la Convention les sait; son ami Lacroix est du nombre de ces détenus. Pourquoi feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut pas sans impudeur défendre Lacroix. Il a parlé de Danton , parce qu'il croit sans doute qu'à ce nom est attaché un privilège; non, nous ne voulons point de privilège; non, nous ne voulons point d'idoles. (On applaudit à plusieurs reprises.)
» On veut vous faire craindre les abus du pouvoir, de ce pouvoir national que vous avez exercé, et qui ne réside pas seulement dans quelques hommes, comme on voudrait le faire croire. Qu'avez-vous fait que vous n'ayez fait librement, qui n'ait sauvé la république , qui n'ait été approuvé parla France entière? On veut nous faire craindre que le peuple ne périsse victime des comités qui ont obtenu la confiance publique, qui sont émanés de la Convention nationale ! on se défie de la Convention qui leur adonné cette confiance, de l'opinion publique qui l'a sanctionnée 1 Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable ; car, jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique. (On applaudit.) Et à moi aussi l'on a voulu inspirer des terreurs; on a voulu me faire croire que
le danger, en approchant de Danton, pourrait arriver jusqu'à moi ; on me l'a présenté comme un homme auquel je devais m'accoler, comme un rempart qui, une fois renversé , me laisserait exposé aux traits de mes ennemis. Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, qu'une foi antique dans de fausses vertus, me détermineraient à rallentir mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare qu'aucun de ces motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression. Je déclare que s'il était vrai que les dangers de Danton dussent devenir les miens , je ne regarderais pas cette circonstance comme une calamité publique. Que m'importent les dangers! Ma vie est à la patrie; mon cœur est exempt de crainte; et si je mourais, ce serait sans reproche et sans ignominie. (On applaudit à plusieurs reprises.)
» D'ailleurs, le nombre des coupables n'est pas si grand : le patriotisme a su distinguer l'erreur du crime et la faiblesse des conspirations. Je demande la question préalable sur la proposition de Legendre. »
C'était la première fois que Robespierre parlait avec une autorité si arrogante ; sa sinistre éloquence fit trembler toute la Convention, qui dissimula pourtant sa terreur, afin de n'être pas suspecte au comité de salut public. Tous les amis de Danton se turent : Legendre fit des excuses et eut la lâcheté de se renier
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. kl
lui-même, en assurant « qu'il n'avait voulu défendre aucun individu. » Barrère appuya Robespierre; puis on vit Saint-Just entrer dans la salle d'un air assuré et imposant. Le président lui accorda la parole pour lire le rapport des comités, et il ne fut donné aucune suite à la motion de Legendre.
« La révolution , dit Saint-Just au milieu d'un morne silence, est dans le peuple, et non point dans la renommée de quelques personnages. Cette idée vraie est la source de la justice et de l'égalité dans un Etat libre. Elle est la garantie du peuple contre les hommes artificieux qui s'érigent en quelque sorte en patriciens par leur audace et leur impunité.
» Il y a quelque chose de terrible dans l'amour sacré de la patrie; il est tellement exclusif , qu'il immole tout sans pitié, sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public: il précipite Manlius; il immole ses affections privées ; il entraîne Régulus à Carthage ; jette un Romain dans un abîme , et met Marat au Panthéon, victime de son dévouement.
» Vos comités de salut public et de sûreté générale, pleins de ce sentiment, m'ont chargé de vous demander justice au nom de la patrie , contre des hommes qui trahissent depuis longtemps la cause populaire, qui vous ont fait la guerre avec tous les conjurés, avec d'Orléans, avec Brissot, avec Hébert, avec Hérault et leurs complices , et conspirent en ce moment avec les rois ligués contre la république. »
Après cet exorde, l'orateur avance, sans fournir aucun indice, que Danton a conspiré en faveur d'Orléans et du roi , qu'il a été vendu à Mirabeau, a favorisé Dumouriez, les Girondins, Hébert et tous les salariés de l'étranger. Saint-Just, apostrophant ensuite Danton (qui n'étailpas là), disait: « Mauvais citoyen, tu as conspiré; faux ami, tu disais, il y a deux jours, du mal de Desmoulins, instrument que tu as perdu, et tu lui prélais des vices honteux; méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de mauvaise vie; tu as dit que l'honneur était ridicule ; que la gloire et la postérité étaient une sottise. Ces maximes devaient te concilier l'aristocratie; elles étaient celles de Catilina. »
Le rapport n'était rempli que de niaiseries et de faussetés pareilles. Saint-Just allait jusqu'à reprocher à Danton de s'être caché le 10 août, tandis qu'il était de notoriété publique que nul citoyen n'avait eu autant de part que lui à cette journée. Le reproche était même maladroit, car, ce jour-là, Saint-Just était fort tranquille au fond de sa province, et l'on avait en vain cherché partout Robespierre.
Du reste , Saint-Just ne fournissait aucune pièce, et ne citait aucun témoin à l'appui de sa volumineuse déclamation. Par une déplorable habitude de ce temps-là, il entremêlait dans l'accusation de Danton, de Desmoulins et de Philippeaux, l'affaire de Fabre d'Eglantine et celle de Hérault-Séchelles, qui n'y
avaient pas le moindre rapport. Il conclut en demandant la mise en accusation de Danton, Camille Desmoulins, Philippeaux, Lacroix et Hérault-Séchelles. La Convention, signalant encore une fois sa lâcheté, rendit le décret à l'unanimité, et au milieu des plus vifs applaudissements. Ses membres, comme délivrés d'un lourd fardeau, semblaient se dire : « Grâce au ciel I ce n'est que cela : nous y échappons ! »
XIII. Lorsque les illustres accusés arrivèrent au Luxembourg, les ex-nobles manifestèrent une vive joie. Camille et Philippeaux étaient rêveurs ; Danton dit avec gaieté : « Quand les hommes font des » sottises, il faut savoir en rire... Je vous plains tous, » si la raison ne revient pas promptement ; vous n'a- » vez encore que des roses. » Apercevant Thomas Payne : « Ce que tu as fait pour le bonheur et la li- » berté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour » le mien ; j'ai été moins heureux, mais non pas plus » coupable. On m'envoie à l'échafaud : eh bien, mes » amis, j'irai gaiement. » — Oh ! si j'avais su qu'ils voulaient m'arrêter! s'écriait Lacroix. — Je le savais, dit Danton; on m'avait prévenu, et je n'avais pu le croire. — Quoi! Danton était prévenu, et Danton s'est laissé arrêter !
Camille écrivait sans cesse à sa femme.
« Ma chère Lucile, disait-il, ma destinée ramène dans ma prison mes yeux sur ce jardin où je passai huit années de ma vie à te voir. Un coin de vue sur iv. u
le Luxembourg me rappelle une foule de souvenirs de nos amours. Je vais passer tout le temps de ma prison à t'écrire, car je n'ai pas besoin de prendre ma plume pour ma défense ; ma justification est tout entière dans mes huit volumes républicains. C'est un bon oreiller sur lequel ma conscience s'endort dans l'attente du tribunal de la postérité. »
Duodi germinal, cinq heures du matin.
« Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort ; on n'a point le sentiment de sa captivité. Le ciel a eu pitié de moi : il n'y a qu'un moment, je te voyais en songe ; je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Daronne1... Ma chère Lucile, me voilà revenu au temps de mes premières amours, où quelqu'un m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien! vous l'avez » vue? » lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville ; et je me surprenais à le regarder, comme s'il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. C'est une âme charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard ; je le verrai, à ce qu'il paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que l'aurait été autrefois le messager de nos plaisirs.
1 Nom familier qu'il donnait à sa belle-mère.
» J'ai découvert une fente dans mon appartement, j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir; j'ai hasardé quelques paroles. J'ai entendu la voix d'un malade qui souffrait; il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit. Ohi mon Dieu! s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé ; et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Eglantine. « Oui, je suis Fabre, m'a-t-il dit, mais toi ici ! la contre-révolution est donc faite ? » Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l'être. Mais, chère amie ! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! C'est vivre et être mort tout ensemble; c'est n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil ! On dit que l'innocence est calme, courageuse : ah ! ma chère Lucile, ma bien-aimée! souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un père, celle d'un fils ! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ! mais mes collègues ! mais Robespierre qui a signé l'ordre de mon cachot ! mais la république, après tout ce que j'ai fait pour elle! C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices !
» En entrant ici, j'ai vu Hérault-Séchelles, Simon,
Chaumette, Antonelle; ils sont moins malheureux, aucun n'est au secret. C'est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haines et de périls pour la république; moi qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la révolution ; moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi ; c'est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j'étais un conspirateur! Socrate but la ciguë, mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d'être séparé de toi ! Le plus grand criminel serait trop puni s'il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation; mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens...
» On m'appelle... Dans ce moment les commissaires du gouvernement viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j'avais conspiré contre la république ? Quelle dérision ! et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m'attend. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte, mon bon loup; dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l'ingratitude
des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront point. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste par ses vertus; j'ai été bon mari, bon fils; j'aurais été aussi bon père. J'emporte l'estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes : la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans ; mais c'est un phénomène que j'aie traversé depuis cinq ans tant de précipices de la révolution sans y tomber, et que j'existe encore. Et j'appuie ma tête avec calme sur l'oreiller de mes écrits, trop nombreux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent, comme Denys de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » Mais, console-toi, veuve désolée ! l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c'est celle des Brutus et des Caton les tyrannicides.
» 0 ma chère Lucile ! j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes ; comment penser que quelques plaisanteries dans mes écrits, contre des collègues qui
m'avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services? Je ne me dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque mes collègues ont été assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l'oreille à des calomnies que je ne connats pas, mais à coup sûr des plus grossières, je puis dire que nous mourons victimes de notre courage à dénoncer des traîtres, et de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains.
» Pardon, chère amie, ma véritable amie, que j'ai perdue du moment qu'on nous a séparés; je m'occupe de ma mémoire, je devrais bien plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile ! mon bon Loulou ! ma poule à Cachant1 ! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle point par tes cris, ils me déchireraient au fond du tombeau; va gratter pour ton petit, vis pour mon Horace. Parle-lui de moi ; tu lui diras, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité; et ce que j'ai eu de bon,
1 Cachant est un hameau, près de Bourg-la-Reîne, où madame Duplessis avait une maison de campagne. Camille et Luciie, en allant voir madame Duplessis, avaient souvent remarqué à Cachant une poule qui, inconsolable d'avoir perdu son coq, restait jour et nuit sur la même branche, et poussait des cris déchirants.
mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile 1 ô Annette ! Sensible comme je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur? Adieu, Loulou I ^adieu, mon âme, ma divinité sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a d'hommes* vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma Lucile, ma chère Lucile! adieu, Horace, Annette1, Adèle2 ! adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie ; je vois encore Lucile 1 Je la vois, ma bien-aimée ! ma Lucile ! mes mains liées t'embrassent, et ma tête, séparée, repose encore sur toi ses yeux mourants ! . . . »
Lucile courut chez madame Danton pour lui proposer de venir avec elle trouver Robespierre, lui demander une explication, et rappeler les sentiments d'amitié qui l'avaient attaché à leurs époux. Madame Danton refusa, en disant qu'elle ne voulait rien d'un homme qui se montrait ainsi l'ennemi de son mari3; Lucile se rendit chez Robespierre, qu'elle ne put rencontrer.
XIV. On transféra les accusés à la Conciergerie le 13 avant le jour, et on leur assigna le cachot d'Hébert4.
1 Sœur de Camille.
2 Sœur de Lucile.
3 Je tiens cette particularité de madame Danton elle-même, qui était alors enceinte. Elle accoucha quinze jours après la jnort de Danton, mais son enfant ne vécut pas.
4 Histoire impartiale des crimes, par Prudhomme.
Les vœux les plus ardents des autres détenus étaient pour Camille, qui leur disait : « Je vais à l'écha- » faud pour avoir versé quelques larmes sur le » sort des malheureux ; mon seul regret, en mou- » rant, est de n'avoir pu les servir. » Delaunay (d'Angers) et Fabre étaient attérés et malades. Bazire et Hérault-Séchelles se montraient calmes et gais. Ce dernier cherchait à consoler son domestique, qui fondait en larmes. Chabot s'empoisonna, mais on lui administra des remèdes à temps. Dans l'ardeur de la fièvre, il criait sans cesse : Bazire, mon pauvre Bazire, qu as-tu fait ?
Danton dit, au milieu des détenus qui se pressaient en foule pour le voir, et qui le saluaient avec respect : « Jl y a un an que j'ai fait instituer le tribu- » nal révolutionnaire ; j'en demande pardon à Dieu » et aux hommes. Ce n'était pas pour qu'il fût le fléau » de l'humanité : c'était pour prévenir le renouvelle- » ment des exécutions de septembre. »
Il paraissait honteux d'avoir été joué par Robespierre, et s'écriait : « Ce qui prouve que Robespierre » est un Néron, c'est qu'il n'a jamais parlé à Camille » Desmoulins avec tant d'amitié que la veille de son » arrestation !
» Dans les révolutions, l'autorité reste aux plus » scélérats. Il vaut mieux être un pauvre pêcheur que » de gouverner les hommes l.
1 Nougaret.
» Quand les actions, disait-il encore, frappent sur » des hommes qui d'abord ont rendu des services à la » patrie, on ne peut les incarcérer provisoirement » jusqu'à la preuve des délits matériellement acquise. » Il faut consacrer ce grand principe : qu'un patriote » doit avoir trois fois tort avant qu'on puisse sévir » contre lui. »
Le comité de salut public enjoignit à Henriot de faire arrêter Hermann, président du tribunal révolutionnaire, et Fouquier-Tinville, qui avaient témoigné des doutes sur la possibilité d'une condamnation1. Mais, les ayant mandés, il leur adressa des menaces ; puis leur fit des promesses2. Alors ces indignes magistrats promirent de déployer tout leur zèle, pour obtenir une condamnation; l'ordre donné à Henriot fut révoqué.
Hermann et Fouquier, au lieu de prendre la série des jurés de service, aux termes de la loi, les choisirent, avec les comités, parmi toutes les séries, pour n'avoir que les ennemis des accusés, et n'en prirent
1 Je connaissais ce fait par une révélation, et, depuis, j'en ai trouvé un commencement de preuve, par écrit, à l'ancienne secrétairerie d'Etat; c'est une note de la main de Collot, conçue en ces termes :
« Ecrire à Henriot, de mettre à l'ordre, qu'on ne fasse point ar- » rêter le président et l'accusateur public, du tribunal révolution- » naire.
» Faire signer par quatre membres; 13 germinal an n. »
2 Dépositions faites par des témoins dignes de foi, dans le procès de Fouquier-Tinville. Hermann devint, en effet, ministre de l'intérieur, pprès celte affaire.
que neuf, malgré l'importance de l'affaire. Ce furent Trinchard, Fauvety, Desboisseaux, Dix-Août , Lumière, Ganney, Souberbielle, Topino Lebrun et Renaudin. Ces jurés étaient surnommés les solides. Camille ayant récusé Renaudin, son ennemi personnel, le tribunal refusa même de délibérer sur cet incident l .
Danton et Lacroix remirent à l'accusateur public une liste de seize témoins à décharge, pris parmi les députés. Fouquier, embarrassé, consulta les comités, qui lui firent défense expresse de les faire citer, et lui réitérèrent même leurs menaces, car il insistait, disant qu'aucune loi ne l'autorisait à ce refus.
XV. Les débats commencèrent le 13 germinal, à midi. On associa perfidement, dans ce procès mémorable, des hommes qui ne s'étaient jamais connus. Ainsi, l'on confondit Danton et Camille, accusés de modérantisme et de conspiration, avec les Fabre, les Chabot, les Delaunay, les d'Espagnac, auxquels on reprochait des vols, et avec Westermann, que l'on poursuivait pour concussions. Camille s'écriait avec indignation : Ne peut- on pas nous sacrifier seuls ! Quel rapport y a-t-il entre nous et des fripons? — Hélas l dit Danton, on nous associe à des voleurs de portefeuilles!
Interrogé sur son âge, Camille répondit : J'ai l'âge du sans-culotte Jésus quand il mourut, trente-trois ans.
1 Voirie procès de Fouquier-Tin ville.
Ma demeure, dit Danton, sera bientôt dans le néant. Quant à mon nom, vous le trouverez dans le Panthéon de l'histoire.
Interrogé à son tour, Hérault-Séchelles répondit : Je m'appelle Marie-Jean, noms peu fameux, même parmi les saints. Je siégeais dans cette salle, oà j'étais détesté des parlementaires.
Le tribunal, après avoir ouï la lecture des rapports d'Àmar * et de Saint-Just, entendit d'abord, comme témoin à charge, Cambon, membre du comité des finances. Il résulta de sa déposition que Fabre d'Eglantine, Chabot, etc., étaient coupables de faux et d'agiotage. Quant à Camille et à Danton, Cambon déclara que «loin de les regarder comme des conspirateurs, des contre-révolutionnaires, il les considérait, au contraire, comme d'excellents patriotes, qui n'avaient cessé de rendre les plus importants services à la révolution2. »
Le président procéda ensuite à l'interrogatoire de Danton, qui, quoique tronqué par les folliculaires du temps, mérite de passer à la postérité.
« D. Danton, la Convention nationale vous accuse d'avoir favorisé Dumouriez, de ne l'avoir pas fait connaître tel qu'il était; d'avoir partagé ses projets liber-.
1 Amar avait fait le rapport qui concernait le faux commis par Fabre d'Eglantine.
2 Déclaration de Daubigny, adjoint au ministre de la guerre, dans le procès de Fouquier-Tinville.
ticides, tels que faire marcher une force armée sur Paris pour détruire le gouvernement républicain et rétablir la royauté.
» R. Ma voix, qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la calomnie. Les lâches qui me calomnient oseraient-ils m'attaquer en face? Qu'ils se montrent, et bientôt je les couvrirai eux-mêmes de l'ignominie, de l'opprobre qui les caractérisent! Je l'ai dit et je le répète : mon domicile est bientôt dans le néant et mon nom au Panthéon !... Ma tête est là ; elle répond de tout!... La vie m'est à charge; il me tarde d'en être délivré ! . . .
» Le président à l'accusé : Danton, l'audace est Je propre du crime, et le calme est celui de l'innocence. Sans doute la défense est de droit légitime; mais c'est une défense qui sait se renfermer dans les bornes de la décence et de la modération, qui sait tout respecter, même jusqu'à ses accusateurs. Vous êtes traduit ici par la première des autorités ; vous devez toute obéissance à ses décrets, et ne vous occuper que de vous justifier des différents chefs d'accusation dirigés contre vous; je vous invite à vous en acquitter avec précision, et surtout à vous circonscrire dans les faits. » R. L'audace individuelle est sans doute réprimable; jamais elle ne put m'être reprochée ; mais l'audace nationale , dont j'ai tant de fois donné l'exemple, dont j'ai tant de fois servi la chose publi-
que, ce genre d'audace m'est permis ; il est même nécessaire en révolution, et c'est de celte audace que je m'honore. Lorsque je me sais si grièvement, si injustement inculpé, suis-je le maître de commander au sentiment d'indignation qui me soulève contre mes détracteurs? Est-ce d'un révolutionnaire comme moi, aussi fortement prononcé, qu'il faut attendre une défense froide ? Les hommes de ma trempe sont impayables ; c'est sur leur front qu'est imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la liberté, le génie républicain : et c'est moi que l'on accuse d'avoir rampé aux pieds des vils despotes, d'avoir toujours été contraire au parti de la liberté, d'avoir conspiré avec Mirabeau et Dumouriez ! et c'est moi que l'on somme de répondre à la justice inflexible!... Et toi, Saint- Just, tu répondras à la postérité des calomnies lancées contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur ! En parcourant cette liste d'horreur, je sens toute mon existence frémir...
» Le 'président. Marat fut accusé comme vous. Il sentit la nécessité de se justifier, remplit ce devoir en bon citoyen, établit son innocence en termes respectueux, et n'en fut que plus aimé du peuple, dont il n'avait cessé de stipuler les intérêts. Marat ne s'indigna pas contre ses calomniateurs ; à des faits il n'opposa pas de probabilités ; il répondit catégoriquement à l'accusation portée contre lui, s'appliqua à en démontrer la fausseté et y parvint. Je ne puis vous pro-
poser de meilleur modèle; il est de votre intérêt de vous y conformer.
» Danton. Je vais donc descendre à ma justification , je vais suivre le plan adopté par Saint-Just. Moi, vendu à Mirabeau, à d'Orléans, à Dumouriez ! Moi, le partisan des royalistes et de la royauté! A-t-on donc oublié que j'ai été nommé administrateur contre les efforts de tous les contre-révolutionnaires qui m'exécraient? Des intelligences avec Mirabeau? Mais tout le monde sait que j'ai combattu Mirabeau. Lorsque je défendais Marat attaqué par cet homme altier, ne faisais-je pas plus qu'on avait droit d'attendre d'un simple citoyen? N'ai-je point affiché au district desCordeliers, la nécessité de s'insurger? Danè le temps où la puissance royale était encore le plus redoutable, je proposai la loi de Valérius Publicola, qui permettait de tuer un homme sur la responsabilité de sa tête. J'ai dénoncé Louvet; j'ai défendu les sociétés populaires au péril de ma vie, dans un moment où les patriotes étaient en très-petit nombre.
» Lorsque Mirabeau voulut fuira Marseille, je pressentis ses desseins perfides , je les dévoilai et le forçai de demeurer au fauteuil , et c'est ainsi qu'il était parvenu à me saisir, à m'ouvrir la bouche ou à me la fermer ! C'est une chose bien étrange que l'aveuglement de la Convention nationale jusqu'à ce jour, sur mon compte , c'est une chose vraiment miraculeuse que son illumination subite !
» Je me souviens, effectivement, d'avoir provoqué la résurrection de toute la puissance monarchique ; d'avoir protégé la fuite du tyran, en m'opposant de toutes mes forces à son voyage de Saint-Cloud, et faisant hérisser de piques et de baïonnettes son passage ; en enchaînant en quelque sorte ses coursiers fougueux.
» Après le massacre du Champ- de-Mars, des assassins furent envoyés chez moi. Plus tard, après que ces assassins m'eurent vainement cherché dans ma maison d'Arcis-sur-Aube, on obtint contre moi un décret de prise de corps, qu'on essaya de mettre à exécution dans le corps électoral. Si c'est là se déclarer le partisan delà royauté, s'en montrer l'ami; si, à ces traits, on peut reconnaître l'homme favorisant la tyrannie, j'avoue être coupable de ce crime.
» J'ai toute ma tête lorsque je provoque mes accusateurs, je demande à me mesurer avec eux... Que l'on me les produise, et je les replonge dans le néant dont ils n'auraient jamais dû sortir. . . Vils imposteurs , paraissez ! et je vais vous arracher le masque qui vous dérobe à la vindicte publique ! . . .
» Jamais l'ambition ni la cupidité n'eurent de puissance sur moi ; jamais elles ne dirigèrent mes actions ; jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique. Tout entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de mon existence. C'est dans cet esprit que j'ai combattu l'infâme Pastoret, Lafayette, Bailly et tous les conspirateurs qui voulaient s'intro-
duire dans les postes les plus importants, pour mieux et plus facilement assassiner la liberté. Il faut que je parle de trois plats coquins qui ont perdu Robespierre. J'ai des choses essentielles à révéler ; je demande à être entendu paisiblement , le salut de la patrie en fait une loi.
» Le président. N'êtes-vous pas émigré en Angleterre le 17 juillet 1790?
» R. Mes beaux-frères allaient en ce pays pour affaires de commerce, et je profitai de l'occasion : peut-on m'en faire un crime? Le despotisme était encore dans toute sa prépondérance; et alors, il n'était encore permis que de soupirer en secret pour le règne de la liberté. Je m'exilai donc, et jurai de ne rentrer en France que lorsque la liberté y serait admise.
» Le président. Marat, dont vous prétendez avoir été le défenseur, le protecteur, ne se conduisait pas ainsi, lorsqu'il s'agissait de poser les fondements de la la liberté ; lorsqu'elle était à son berceau et environnée du plus grand danger, il n'hésita pas à le partager...
» R. Et moi, je soutiens que Marat est passé deux fois en Angleterre ' , et que Ducos et Fonfrède lui doivent leur salut.
» On m'accuse de m'être retiré à Arcis-sur-Aube, au moment où la journée du 10 août était prévue, où
1 Ce fait est constant. Marat s'est exilé en Angleterre au commencement de 1 790 et à la fin de 1 79 1 .
le combat des hommes libres devait s'engager contre les esclaves.
» A cette inculpation, je réponds avoir déclaré, à cette époque, que le peuple français serait victorieux, ou que je serais mort : je demande à produire pour témoin de ce fait le citoyen Payan : il me faut , ai-je ajouté, des lauriers ou la mort. Où sont donc les hommes qui ont eu besoin de presser Danton pour l'engager à se montrer dans cette journée? où sont donc ces êtres privilégiés dont il a emprunté l'énergie? Depuis deux jours, le tribunal connaît Danton, qui demain espère s'endormir dans le sein de la gloire ; jamais il n'a demandé grâce, et on le verra voler à l'échafaud avec la sérénité ordinaire au calme de l'innocence.
» Pétion sortant de la commune vint aux Cordeliers ; il nous dit que le tocsin devait sonner à minuit, et que le lendemain devait être le tombeau de la tyrannie; que l'attaque des royalistes était concertée pour la nuit, mais qu'il avait arrangé les choses de manière que tout se ferait en plein jour et serait terminé à midi, et que la victoire était assurée pour les patriotes. Quant à moi, je n'ai quitté ma section qu'au bout de douze heures, après avoir recommandé qu'on m'avertît s'il arrivait quelque chose de nouveau. A la municipalité, on m'a entendu demander la mort de Mandat. »
Ici, Danton réfute l'imputation d'avoir, dans son iv. 5
ministère, employé des contre-révolutionnaires, sauvé des aristocrates coupables , dilapidé les fonds nationaux, et été d'intelligence avec Brissot et sa faction.
Comme le président interrompait Danton, afin de lui faire perdre le fil de ses idées, faisant entendre que sa défense dépassait les bornes du respect dû au tribunal, l'accusé écrasait de sa voix le bruit de la sonnette. Est-ce que vous n entendez pas la sonnette? cria Hermann.— Président, la voix d'un homme qui a à défendre sa vie doit vaincre le bruit de ta sonnette, répondit Danton. On commençait les séances fort tard, et on les levait de bonne heure, afin de ne pas laisser aux accusés le temps de se défendre; car au moyen du décret qui permettait aux jurés de se dire suffisamment éclairés, au bout de trois jours, le président espérait surprendre une condamnation. Nonseulement on refusa aux accusés l'audition des seize députés dont ils invoquaient le témoignage , mais Danton ayant demandé que le président écrivît à la Convention qu'une commission, prise dans son sein, vînt recevoir la dénonciation que lui, Camille et Philippeaux voulaient faire contre les comités de gouvernement, il ne fut fait aucun droit à sa demande '. XVI. Camille Desmoulins, Hérault2, Lacroix, Phi-
i Déposition du cinquante-huitième témoin dans le procès de Fouquier-Tinville.
2 Hérault s'était distingué dans plusieurs occasions. Il fut l'un des principaux auteurs et le rapporteur de la Constitution de 1793. Le
lippeaux, Westermann, interrogés pour la forme, répondirent sans faiblesse. Depuis deux jours, ils demandaient aussi l'audition des seize témoins. L'accusateur public avait toujours évité de répondre ; enfin, pressé par Lacroix, il allégua que l'accusation émanant de la Convention en masse, aucun de ses membres ne pouvait servir de témoin justificatif. Prétexte ridicule et d'une insigne déloyauté, car on avait bien fait entendre Cambon, comme témoin à charge, dans le même procès. On insultait à chaque instant les accusés, pour éluder les difficultés '.
Cependant la voix retentissante de Danton arrivait jusqu'au peuple, qui inondait tous les abords du palais de justice, et refluait jusqu'aux Tuileries. Ses paroles éloquentes se transmettaient de proche en proche, comme dans les plus grands jours de la révolution2. Ce peuple se sentait profondément ému en faveur de l'homme qui, avec Marat, l'avait toujours guidé au milieu des tempêtes. Il comprenait la justice de la demande des accusés, et l'iniquité des accusateurs. Une insurrection était imminente; le tri-
14 juillet 89, il eut deux citoyens tués à ses cotés. En rappelant ce fait au tribunal, il s'écria : « Je puis dire aux Français ce que disait un généreux Romain : A telle époque, je vous ai sauvés ; alions au Capitole, en rendre grâce aux dieux. »
1 Déclaration de Paris, dans le procès de Fouquier-Tinville On n'a pas conservé ses discours dans ces trois journées fameuses ; mais des personnes qui les ont entendus, ont dit quei ornais u ne fut plus éloquent. *
bunal commençait à trembler; les juges eux-mêmes et les jurés reconnaissaient l'impossibilité de condamner Danton et ses amis, tant l'accusation était odieuse. Le président suspendit les débats pour écrire, avec Fouquier-Tinville, la lettre suivante au comité de salut public :
Paris, 1 5 germinal de l'an deuxième.
« Citoyens représentants, un orage terrible gronde » depuis que la séance est commencée ; les accusés, » en forcenés, réclament l'audition des citoyens dé- » pûtes Simon, Courtois, Laignelot, Fréron, Panis, » Th. Lindet, Calon, Merlin (de Douai), Gossuin, Le- » gendre, Robert Lindet, Robin, Goupilleau (de » Montaigu), Lecointre (de Versailles), Brival et » Merlin (de Thionville). Ils en appellent au peuple » du refus qu'ils prétendent éprouver. Malgré la fer- » meté du président et du tribunal entier, leurs ré- » clamations multipliées troublent la séance, et ils » annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas que » leurs témoins ne soient entendus, ou qu'il y ait » un décret. Nous vous invitons à nous tracer défini- » tivement notre règle de conduite sur cette réclama- » tion, l'ordre judiciaire ne nous fournissant aucun » moyen de motiver ce refus. »
XVII. Dès que cette lettre fut envoyée , Amar, Youlland, Yadier et David, qui assistaient cachés aux débats pour stimuler les juges et les jurés, coururent à la Convention répandre le bruit que les accusés se
défendaient avec une extrême indécence !. Saint-Just et Billaud-Varennes, se croyant perdus si Danton n'était pas condamné, inventèrent une conspiration qui leur donnât un prétexte d'interrompre le cours de la justice. Les comités entretenaient dans la prison du Luxembourg un espion nommé Laflotte, ancien envoyé du roi à Florence, qui avait obtenu la confiance du général Dillon et de quelques autres prisonniers. Dillon parla le 14 au soir à Laflotte de l'émotion produite par l'affaire de Danton, «émotion qui pourrait bien faire acquitter les accusés. » Laflotte le provoqua, ainsi que Simon (du Mont-Blanc), à ourdir une conspiration; mais ils refusèrent ; seulement Dillon écrivit ce billet à Lucile Desmoulins, pour calmer ses inquiétudes : « Femme vertueuse, ne perds pas courage; ton affaire et la mienne sont en bon train, et bientôt les coupables seront punis et les innocents triompheront. » Cette lettre ne parvint même pas à madame Desmoulins. Au milieu de la nuit, Laflotte fit sa déclaration à un administrateur de police, qui l'envoya aux comités de gouvernement,
A la séance du lendemain (15 germinal) 2, Saint- Just annonce à la Convention que la révolte des cou-
1 Ils allèrent jusqu'à dire qu'ils insultaient leurs juges, au nez desquels ils jetaient des boulettes de mie de pain. Dans le procès de Fouquier-Tinville , Hermann lui-même avoua que les accusés se conduisirent avec décence, et que ces députés les calomnièrent audacieusement.
2 Troisième jour des débats du tribunal.
pables a fait suspendre les débats, jusqu'à ce que la Convention ait pris des mesures. Mais il se garde bien de lire la lettre de l'accusateur public, qui donnait un démenti à ses assertions. « Quel innocent, ajoute-t-il, s'est jamais iévolté devant la loi? Il ne faut plus d'autre preuve de leur attentat que leur audace. Il était sans exemple que la justice eût été insultée; et si elle le fut, ce n'a jamais été que par des émigrés insensés, prophétisant la tyrannie. Eh bien ! les nouveaux conspirateurs ont récusé la conscience publique. Que faut-il de plus pour achever de nous convaincre de leurs attentats?»
Saint-Just raconte ensuite la prétendue conspiration « ourdie dans les prisons, pour délivrer les accusés et égorger le tribunal et la Convention. » Il assure que Dillon en est le chef, et que la femme de Camille dirige au dehors et paye ceux qui doivent ouvrir les portes. Il conclut par le projet suivant, qui est adopté à l'unanimité, après la lecture de la dénonciation de Laflotte : « Tout prévenu de conspiration qui résistera ou insultera à la justice nationale, sera mis hors des débats sur-le-champ. »
Youlland et Àmar portent eux-mêmes ce décret au tribunal, qui l'attendait avec impatience. Danton et Lacroix demandent encore l'audition de leurs témoins; l'accusateur public, pour les intimider, leur fait lire le décret, puis leur déclare qu'il fera entendre tous les témoins à charge, et persistera à refuser l'audition
des autres. Il allègue aussi « la conspiration, à la tête de laquelle se trouvent Dillon et Lueile. » — « Les scélérats ! s'écrie douloureusement Camille , non contents de m'assassiner, ils veulent encore assassiner ma femme ! . . . »
Danton se lève : « Je prends à témoin tout l'auditaire ! s'écrie-t-il, que nous n'avons pas insulté le tribunal. » La foule atteste la vérité de ses paroles. Le peuple prenait évidemment parti pour les accusés. L'accusateur public, les juges et les jurés, furent euxmêmes un instant ébranlés par ce cri de la vérité. « Un jour! s'écriait encore Danton, la vérité sera connue. Voilà la dictature ! Je vois de grands malheurs fondre sur ma patrie, » Puis, apercevant derrière une porte entrebâillée, Amar, Voulland, Vadier et David qui faisaient des signes aux juges et aux jurés , il les montre du poing , en disant à ses amis : « Voyez ces lâches assassins! ils veulent nous suivre jusqu'à la mort! » Ces hommes, voués ainsi au mépris public, s'esquivèrent immédiatement.
Le tribunal épouvanté leva la séance, afin d'arriver à la quatrième, sans nouveaux débats. Toute la nuit, les membres du comité de sûreté générale tourmentèrent les jurés hésitants , en leur disant qu'il fallait opter entre Danton et Robespierre.
Le lendemain, 16 germinal, les accusés se disposaient à continuer leur défense, sans même redemander
l'audition des témoins à décharge , lorsque l'accusateur public requit les jurés de déclarer s'ils étaient suffisamment instruits. « Je savais que notre mort était résolue, dit alors Danton ; je ne disputerai point davantage ma vie aux infâmes qui m'assassinent. Ils me l'ont rendue trop amère. J'aurais seulement désiré qu'elle eût été plus utile à ma patrie, que j'aimais tant ! Avant peu , les perfides qui nous poursuivent seront démasqués, leurs projets découverts, leurs trahisons connues ; ils seront déchirés, traînés à l'échafaud!... Ils périront, et ma mémoire sera vengée! Peuple, souviens-toi quelquefois de ton ami; souviens-toi que ton bonheur dépend de ton union avec la représentation nationale. Va, tu me verras aller au supplice avec le même courage que celui avec lequel j'ai soutenu et défendu tes droits... Je mourrai digne de toi. »
Les accusés sont mis hors des débats. Les jurés s'étant déclarés suffisamment instruits, le président pose les questions; ils rentrent dans leur salle pour délibérer. Quelques-uns persistent à considérer comme innocents Danton et Camille. Mais Voulland, Amar, Hermann, Fouquier-Tinville lui-même, violant le sanctuaire de la justice, inventent dix calomnies nouvelles, montrent une lettre soi-disant venue de l'étranger pour Danton, et dictent une sentence de mort. Les jurés, aussi lâches que. la Convention rendent un
verdict affirmatif 1 , contre tous les accusés, excepté contre Lullier, espion des comités.
Le tribunal acquitte ce dernier , mais condamne tous les autres à la peine de mort et déclare leurs biens acquis à la république. Le président ne fit pas rentrer les accusés pour entendre cet arrêt, dont lecture leur fut donnée dans la prison par le greffier. Danton s'écria : « On nous immole à l'ambition de quelques lâches brigands, mais ils ne jouiront pas du fruit de leur criminelle victoire. Ma joie, en mourant, est de sentir que j'entraîne Robespierre. Le lâche, il n'aurait eu que moi pour sauveur. Nous laissons la France dans un gâchis épouvantable : il n'y en a pas un qui s'entende à gouverner. Si je laissais ma virilité à Robespierre, et mes jambes à Couthon, on pourrait marcher encore quelque temps au comité de salut public. »
XVII. Les condamnés furent conduits au supplice, le soir même, à cinq heures. Tout le long du chemin, Camille Desmoulins déchirait ses vêtements et apostrophait avec véhémence des bandes d'individus ameutés par la police, de peur que le peuple ne voulût le délivrer ainsi que ses amis. « Reste donc tranquille, lui dit Danton, et laisse là cette vile canaille. »
1 Le compte-rendu des débats porte Y unanimité; c'est une erreur. Je sais de bonne source que deux jurés persistèrent à acquitter les accusés, à l'exception de Fabre d'Églantine et de ses complices. A partir du procès d'Hébert, on falsifia les comptes-rendus.
Arrivé au pied de l'échafaud, Camille, voulant embrasser pour la dernière fois Danton, qu'il avait tant aimé, le bourreau s'y opposa. Tu es donc plus cruel que la mort, dit Camille, car elle n'empêchera pas nos têles de se baiser tout à l'heure dans le fond du panier. Puis, fixant le couteau déjà rougi du sang d'une partie de ses compagnons: Voilà donc, s'écria-t-il, la récompense destinée au premier apôtre de la liberté. Les monstres qui m'assassinent ne me survivront pasl longtemps1. Tenant à la main des cheveux de sa Lucile bien-aimée, il subit la mort avec une fermeté héroïque.
Danton se présentait au peuple la tête fière et sans peur, comme aux jours de péril. Néanmoins, songeant pour la dernière fois à sa jeune épouse et à ses deux fils : Ma bien-aimée, mes pauvres enfants, je ne vous verrai plus !.. . dit-il avec amertume. Allons, Danton, point de faiblesse!... Puis se tournant vers le bourreau: Tu montreras ma tête au peuple; elle en vaut bien la peine. Le peuple, au lieu de manifester sa joie, frémit et trembla, comme s'il pressentait la ruine de la république. Ce fut la première exécution révolutionnaire qui s'accomplit au milieu d'un morne silence.
* Camille s'indignait des calomnies de ses vainqueurs, qui, pour la plupart, avaient été royalistes ou Feuillants, pendant que lui soutenait, au péril de ses jours, la cause de sa liberté. Il ne s'aperçut qu'en ce moment de la trahison de son cher Robespierre.
XVIII. Le 10 avril (21 germinal), les comités, voulant ensevelir leurs calomnies dans l'assassinat, renvoyèrent devant le tribunal révolutionnaire l'affaire de la conspiration des prisons. Les accusés étaient au nombre de vingt-cinq, notamment : le général Arthur Dillon, Gobel, évêque de Paris, Chaumette, la veuve d'Hébert, la veuve de Camille Desmoulins, le député Simon (du Mont-Blanc).
Legendre, pour obtenir complètement son pardon de Robespierre, déclara avoir reçu une lettre anonyme, par laquelle on l'invitait à assassiner, dans le sein de la Convention, Robespierre et Saint-Just. Bourdon (de l'Oise) dénonça une pareille lettre, qui l'exhortait à se rendre au palais de Justice, le 15, pour soulever le peuple et faire égorger le tribunal. Telles furent, avec la dénonciation de Laflotte, les seules preuves de celte prétendue conspiration. Dixneuf des accusés, parmi lesquels on remarque Chaumette, Gobel, Dillon, les veuves d'Hébert et de Desmoulins, furent condamnés à la peine de mort pour avoir voulu dissoudre la représentation nationale, assassiner ses membres, détruire le gouvernement républicain, et donner un tyran à l'Etat. Lucile, en entendant prononcer le jugement, s'écria : «Répandre le sang d'une femme!... Les lâches... Mais savez-vous bien que le sang d'une femme a toujours été fatal aux tyrans? Savez-vous bien que le sang d'une femme a chassé de Rome, pour toujours, les Tarquins et les
Décemvirs ? Réjouis-toi, ô ma patrie, et reçois avec transport ce présage de ton salut, de ton bonheur. La tyrannie qui pèse sur toi va finir ! . . . »
Madame Duplessis, dans les plus vives alarmes, écrivit la lettre suivante :
« Citoyen Robespierre,
» Ce n'est donc pas assez d'avoir assassiné ton meil-
» leur ami, tu veux encore le sang de sa femme!
» Ton monstre de Fouquier-Tinville vient de donner
» l'ordre de l'emmener à l'échafaud; deux heures
» encore, et elle n'existera plus. Robespierre, si tu
» n'es pas un tigre à face humaine, si le sang de
» Camille ne t'a pas enivré au point de perdre tout à
» fait la raison, si tu te rappelles encore nos soirées
» d'intimité, si tu te rappelles les caresses que tu pro-
» diguais au petit Horace, que tu te plaisais à tenir
» sur tes genoux, si tu te rappelles que tu devais être
» mon gendre, épargne une victime innocente ; mais
» si ta fureur est celle du lion, viens nous prendre
» aussi, moi, Adèle et Horace ; viens nous déchirer tous
» trois de tes mains encore fumantes du sang de Ca-
» mille; viens, viens, et qu'un seul tombeau nous
» réunisse.
» Femme Duplessis ' . »
1 J'ai connu madame Duplessis jusqu'à sa mort, arrivée en 1 83S. Cette femme, l'une des plus distinguées de son temps par son esprit, son instruction, son caractère et sa beauté, éleva son petit-fils Horace
Robespierre n'avait qu'un mot à dire à Fouquier- Tinville pour sauver la femme de son meilleur ami. 11 ne le voulut pas ; la vie de Lucile eût été pour lui un reproche et un remords vivant. D'ailleurs, quand on a mis un pied dans le crime, il faut, pour s'arrêter, plus d'énergie qu'il n'en avait.
Lucile, rentrée à sa prison, écrivit à sa mère ces simples et touchants adieux :
« Bonsoir, ma chère maman ; une larme s' échappe
» de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m'endormir
» dans le calme et l'innocence.
» Lucile. »
Elle mourut, en effet, avec calme, avec énergie.
XIX. Cette exécution répandit partout un sentiment d'horreur; personne ne croyait à la conspiration des prisons, pas même Saint- Just. La condamnation des Dantonistes ne fut qu'un lâche assassinat sans excuse, sans motif avouable, d'une hypocrisie et d'une lâcheté dont l'histoire des républiques offre peu d'exemples Un juré a cru s'excuser depuis en disant qu'il fallait
avec un soin extrême. Horace adorait son père, dont il relisait sans cesse les écrits. Il avait un tel culte pour sa mémoire qu'il provoqua en duel tous ceux qu'il entendit calomnier ce grand citoyen. Il eut ainsi plusieurs affaires, dans lesquelles il tua ou blessa toujours son adversaire. Il recherchait la solitude et ne quittait guère sa grand' mère et sa tante, sœur de Lucile. Horace portait constamment le deuil de son père et de sa mère, et avait résolu de le garder toute sa vie. En 18 1 4, ce digne fils de Camille Desmoulins eut tant de honte et de chagrin de voir revenir les Bourbons qu'il s'exila. Il mourut, en Amérique, d'une épidémie, en 1817.
opter entre Danton et Robespierre : système infâme que la conscience universelle réprouve dans tous les temps.
Jamais l'intérêt de la république ne demande la mort d'un innocent, quel qu'il soit, fût-il même roi. Si le peuple français approuva la condamnation de Louis XYI, ce ne fut pas parce qu'il avait exercé le pouvoir souverain, mais parce qu'il avait trahi ses serments, amené la guerre civile etla guerre étrangère, et fait couler le sang innocent. Aussi, les orateurs, tels que Saint-Just et Robespierre, qui, sans examiner le fond de l'affaire, demandèrent sa tête, sur le prétexte qu'il était roi, déraisonnaient cruellement. L'essence du gouvernement républicain, c'est la justice. On ne saurait donc trop flétrir cette maxime, aussi atroce qu'absurde : « Que si la république demande ta tête, coupable ou non, il faut qu'elle tombe ; » sophisme odieux, inventé par les tyrans et répété par les faux républicains, par ces hommes qui surgissent toujours au commencement des républiques, et dont les violences les déshonorent et les font périr. Non-seulement la république ne demande pas de têtes innocentes, mais elle ne doit même pas frapper tous les coupables. Les petits doivent être épargnés, autant par prudence que par humanité. L'assassinat de Danton et de ses amis, de ces premiers , de ces plus généreux républicains, eut un retentissement douloureux dans toute la France, et provoquera toujours l'indignation
de la postérité. Ces hommes purs étaient encore nécessaires au pays.
Danton, l'énergique Danton, le seul homme qui ne se laissât jamais déconcerter dans les moments de crise, faiblit pourtant, à son tour, à la fin de sa carrière : ce fut quand il s'agit de lui-même. Quelles en sont les causes? Serait-ce, comme on l'a dit, que le remords des événements de septembre paralysait l'essor de ses facultés? Ceux qui soutiennent cette opinion lui prêtent ce propos stupide : J'ai regardé mon crime en face, et je l'ai commis! Danton n'a pu tenir ce langage, parce qu'il n'était pas capable de commettre un crime. Il n'admettait pas cette théorie fausse et cruelle, qu'il y a des crimes nécessaires, des crimes utiles, des crimes inutiles. Il faut deux conditions pour que la vengeance de la société soit légitime : culpabilité constatée de la victime, et nécessité de sa punition. Dans ce cas, la rigueur n'est plus un crime, mais la justice même. D'ailleurs, Danton ne fut point l'auteur des désastreux événements de septembre; loin de les avoir provoqués, il a sauvé tous les prisonniers qu'il a pu sauver. La population de Paris et les fédérés des départements sont les auteurs des exécutions , ainsi qu'on l'a vu dans cet ouvrage.
La cause de l'inaction de Danton venait uniquement de cette faiblesse, de cette inertie fatale, de ce manque de jugement qui saisit les plus grands hom-
mes après de pénibles travaux. Les peuples eux-mêmes restent dominés par une torpeur et un abattement insurmontables, qui succèdent aux grandes commotions politiques et sociales. Le tribun était las de l'existence; l'instinct de sa propre conservation ne suffisait pas pour lui faire entreprendre une nouvelle lutte, qui ne pouvait se terminer que dans le sang. Mais, représentant un principe, ayant en outre à sauver ses amis, en droit de compter sur ses talents et son énergie; il commit une grande faute en ne prévenant pas ses ennemis, puisqu'il avait confiance en la supériorité de ses idées. Jamais l'homme politique, celui surtout en qui se personnifient et se résument quelquefois les destinées d'un peuple, ne doit s'endormir tant que l'œuvre de régénération à laquelle il s'est voué n'est pas accomplie. Il ne doit pas non plus se laisser aller à trop de confiance dans ceux qui se proclament ses amis * .
Deux hommes seulement, parmi les auteurs de cet assassinat, auraient pu y trouver une excuse ou leur pardon aux yeux de la postérité, si le fanatisme, qui atténue un crime, pouvait le faire pardonner. Ce furent Billaud-Varennes et Couthon, dont la bonne foi
1 L'exemple de Danton démontre aussi jusqu'à l'évidence qu'on ne peut, sans compromettre l'existence de la société tout entière, et celle de ses plus glorieux défenseurs, laisser se prolonger la période de crise révolutionnaire, et qu'il faut revenir, dès que les circonstances le permettent, à l'observation sévère des principes inscrits dans la Constitution émanée de la volonté d'un peuple libre.
dans cette affaire semble démontrée. Ils croyaient sincèrement qu'un système de rigueur outrée était nécessaire, et que tous les moyens étaient bons pour assurer le triomphe de la république. Ils rêvaient un système de dépopulation des nobles, des prêtres, des riches, coupables ou non ; et comme Danton et Camille s'y opposaient énergiquement, Billaud et Couthon croyaient leur mort nécessaire. Puisse leur exemple servir à jamais aux révolutionnaires systématiques ! Couthon n'eut pas le temps de réfléchir ; mais Billaud, parvenu à la vieillesse, interrogeait sans cesse sa conscience, et versait des larmes amères sur sa conduite dans l'affaire de Danton. « Hélas! ditil, j'y ai trempé trop directement, et avec une haine affreuse! Danton et ses amis étaient d'habiles gens, des patriotes invincibles à la tribune ou dans l'action publique ; et nous les avons massacrés ! Ils avaient le cœur noble et révolutionnaire. Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et 1793; il avait fait le 10 août; il n'avait pas voulu nominalement le pouvoir. Que de calme et d'activité puissante avait cet homme quand les circonstances étaient difficiles! Quelle étendue d'esprit ! quelle facilité ! . . . Aucune contre-révolution n'était possible avec Danton, Camille et Robespierre. »