LIVRE DIX-HUITIEME
(DU 20 CERM1NAL AU 1er MESSIDOR AN II.)
Fête de l'Être suprême. — Loi du 22 prairial. — Excès du tribunal révolutionnaire. — Retraite de Robespierre.
I. Le silence avec lequel le peuple accueillit le supplice des premiers républicains , força le gouvernement à lui donner enfin de légitimes satisfactions. Les anciens magistrats furent punis pour leurs prévarications : en un jour, on vit périr vingt-quatre parlementaires, au nombre desquels étaient les présidents à mortier au parlement de Paris, Lepelletier-Rosambo, Degourgue , Mole de Champlâtreux, Lefebvre d'Ormesson , Brochard de Sarron, premier président; Hocquart , premier président de la cour des aides ; Guy-Sallier, président à la même cour. Nicolaï, président du grand conseil, et une foule d'anciens magistrats des départements subirent le même sort. **. Il y eut aussi des fournées d'officiers généraux, tous convaincus de complicité dans la conspiration du roi. On remarqua parmi eux le duc de Villeroy, capitaine
des gardes, l'amiral d'Estaing, le ministre de la guerre Latour-du-Pin.
Dans les trois journées du 20 avril, du 14 juin et du 6 juillet, soixante-dix-sept membres des directoires de Paris et de Toulouse furent guillotinés, pour n'avoir cessé de donner leur appui à la. cour contre la révolution É. Vingt-huit officiers municipaux de Sedan, complices de Lafayette, portèrent aussi leurs têtes sur l'échafaud. Les habitants de Verdun qui avaient livré cette place au roi de Prusse, furent également punis, au nombre de trente-un2, parmi lesquels on comptait des militaires ex-nobles , des prêtres et des femmes. Des jeunes filles mises en accusation furent acquittées3.
Vint ensuite le tour des financiers. On se rappelait les concussions, les dilapidations, les escroqueries des anciens fermiers-généraux. Leur collègue, Dupin, député à la Convention, chargé du rapport qui les concernait, prouva qu'ils avaient malversé de trente-deux millions, dans une seule partie de leurs comptes. Trente-quatre furent condamnés à mort; l'un d'eux, Lavoisier, l'illustre chimiste, implora vainement un sursis.
Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, comprise
1 Histoire impartiale des crimes, t. V, p. 172.
2 Histoire impartiale des crimes, t. V.
3 Ainsi disparaît la fable des « Vierges de Verdun, » qui servit si longtemps "de thème aux déclamations des poètes et des chroniqueurs royalistes.
dans une fournée de gens obscurs, fut condamnée à mort. L'opinion publique se prononça contre son exécution; il est vrai, qu'à cette époque, on ne connaissait pas sa correspondance , publiée vingt ans plus tard , qui constatait ses intrigues, plus malveillantes encore que celles de Marie-Antoinette. Néanmoins , l'on ne saurait approuver sa condamnation , ni celle de madame Rolland, car ni l'une ni l'autre n'avaient eu de caractère officiel l.
Des journalistes, convaincus d'avoir été salariés par la cour, pour calomnier la révolution, et pousser l'aristocratie et le peuple à la guerre civile, périrent également sur l'échafaud.
Les exécutions se faisaient ordinairementsur la place de la Révolution, ci-devant Louis XV; quelquefois à la Bastille, ou à la barrière du Trône, ou sur la place du Châtelet.
II. La Convention , frappée de stupeur , abdiqua toute autorité entre les mains de son comité de salut public, et se résigna à n'être plus qu'une chambre d'enregistrement des actes de ce comité. Legendre luimême vint le remercier en ces termes : « Avant la^ » découverte du complot , j'étais l'intime ami de » Danton ; j'aurais répondu de sa conduite et de ses » principes sur ma tête ; mais aujourd'hui je suis con-
1 Robespierre s'était vivement opposé à la mise en accusation de madame Elisabeth; Collot-d'Herbois et le comité de sûreté générale .'emportèrent. (Beaulieu, t. VI.)
» vaincu de son crime; je suis persuadé qu'il voulait » plonger le peuple dans une erreur profonde ; peut- » être y serais-je tombé moi-même si je n'eusse été » éclairé à temps. »
Le comité, loin de s'endormir dans son triomphe, redouble d'activité. Il abolit les ministères, institution essentiellement monarchique, puisque les ministres gouvernent au nom du roi, et répondent de ses actes. Dans une république, ces agents deviennent au moins inutiles, parce qu'ils ne peuvent pas embrasser toutes les administrations de leur département , et ne font que retarder les communications , soit entre les directeurs généraux et les agents , soit entre ceux-là et le gouvernement. D'ailleurs, on ne trouvait pas de bons ministres, même à cette époque, la plus féconde de toutes en administrateurs intègres et instruits. En conséquence, sur le rapport de Carnot, la Convention remplaça les six ministères par les douze commissions suivantes , dont les chefs communiquèrent directement avec le comité de salut public :
1° Commission des administrations civiles, police et tribunaux ;
2° Commission de l'instruction publique;
3° Commission de l'agriculture et des arts;
4° Commission du commerce et des approvisionnements;
5° Commission des travaux publics;
6° Commission des secours publics ;
T Commission des transports, postes et messageries ;
8° Commission des finances;
9° Commission de 1 organisation et du mouvement des armées de terre;
10° Commission de la marine et des colonies;
11° Commission des armes, poudres et exploitation des mines;
12° Commission des relations extérieures.
Par arrêté du comité de salut public, la société des Jacobins devint l'unique foyer de l'opinion publique; un comité de censure y fut établi, pour recevoir toutes les dénonciations contre les fonctionnaires publics. Le comité fait ensuite décréter que la justice est à l'ordre du jour; que la moralité est le principe du gouvernement; que la Convention , appuyée sur les vertus du peuple français, fera triompber la république démocratique, et punira sans pitié tous ses ennemis. En même temps il mettait en pratique les décrets du mois d'août, abolissant la mendicité, et prescrivant de donner du travail aux hommes robustes qui en manquaient; et faisait voter des indemnités proportionnelles pour les enfants, les malades et les vieillards.
Pour en finir avec les factions ennemies, il expulsa de Paris et des places fortes tous les ex-nobles et les étrangers , à l'exception des membres de la Conven-
tion et des autorités constituées. Les prévenus de crimes politiques de toute la France, furent renvoyés devant le tribunal révolutionnaire de Paris. Pour concentrer encore davantage l'autorité, Robespierre et Saint-Just firent, par la même loi, établir au sein du comité de salut public un bureau de police générale * , chargé de surveiller le comité de sûreté générale luimême. Cette création accrut la rivalité qui existait entre les deux comités ; rarement désormais , ce qui vint de l'un obtint l'assentiment de l'autre.
Barrère, au nom du comité de salut public, proposa de passer au fil de l'épée les troupes renfermées dans les places envahies de Condé , Valenciennes , Landrecies et le Quesnoy, si elles ne se rendaient à discrétion. « Il n'y a que les morts qui ne reviennent point, » disait-il dans son exposé des motifs. La Convention vota ce décret, que l'armée refusa d'exécuter.
III. Ce fut à la même époque que Robespierre, jugeant nécessaire d'ajouter à la morale l'appui de la religion, fit proposer, dès le 15 germinal, à ses collègues, par Saint-Just et par Couthon, un rapport en faveur des idées religieuses et morales. Ces ouvertures rencontrèrent une vive opposition : Collot, Billaud et Carnot pensaient que ce serait ramener à l'idolâtrie. Mais, quand ils virent les Jacobins accueillir avec une
1 Robespierre dirigeait réellement ce bureau, que Saint-Just dirigeait en titre.
équivoque approbation l'exécution des Hébertistes et des Dantonistes, ils se décidèrent, dans l'espoir de réchauffer leur enthousiasme pour le comité. Robespierre, selon son désir, chargé du rapport, parut à la tribune de la Convention, le 18 floréal an II (7 mai 1794).
Après avoir démontré l'existence de Dieu, il établit que l'immoralité est la base du despotisme, comme la vertu est l'essence des républiques. Malheureusement il gâta son discours par des déclamations usées, contre Orléans, le duc d'York, Louis XVI, Brissot, Dumouriez, et surtout par une basse insulte à la mémoire de Danton, qu'il signala comme leplus dangereux des ennemis de la liberté, s il nen eût été leplus lâche. Robespierre, pour faire taire ses remords, avait besoin de répéter chaque jour que Danton et Camille étaient des scélérats.
« Toute institution, ajouta-t-il, toute doctrine qui » console et qui élève les âmes doit être accueillie ; » rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à » les corrompre ; ranimez, exaltez tous les sentiments » généreux. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer » au peuple que la divinité n'existe pas, à toi qui te » passionnes pour cette aride doctrine , et qui ne te » passionnes jamais pour la patrie? Quel avantage » trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force » aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard » le crime et la vertu, que son âme n'est qu'un
» souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? » L'idée de son néant lui imposera-t-elle des senti- » ments plus purs et plus élevés que son immorta- » lité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses » semblables et pour lui-même, plus de dévouement » pour la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, » plus de mépris pour la mort ou pour la volupté ? » Vous, qui regrettez un ami vertueux, vous aimez » à penser que la plus belle partie de lui-même a » échappé au trépas? Vous, qui pleurez sur le cercueil » d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolé par » celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une » vile poussière? Malheureux qui expirez sous les » coups d'un assassin , votre dernier soupir est un » appel à la justice éternelle ! L'innocence, sur l'écha- » faud, fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. » L'idée de l'Etre suprême et de l'immortalité de » l'âme est un appel continuel à la justice; elle est » don sociable et républicaine ! . . . »
Le rapporteur proposa le décret suivant : « Le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre » suprême et l'immortalité de l'âme; il reconnaît que » le culte digne de l'Etre suprême est la pratique des » devoirs de l'homme.
» Il met au premier rang de ces devoirs de détester » la mauvaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans » et les traîtres, de secourir les malheureux, de res- » pecter les faibles, de défendre les opprimés, de faire
» aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être in- » juste envers personne.
» Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme » à la pensée de la divinité et à la dignité de son être. » Elles emprunteront leurs noms des événements glo- » rieux de notre révolution, des vertus les plus chères » et les plus utiles à l'homme, des plus grands bien- » faits de la nature.
» La république française célébrera tous les ans les » fêtes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du » 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.
» Elle célébrera aux jours de décadis les fêtes dont » l'énumération suit : A l'Etre suprême et à la nature. » — Au genre humain. — Au peuple français. — » Aux bienfaiteurs de l'humanité. — Aux martyrs de » la liberté. — A la liberté et à l'égalité. — A la ré- » publique. — A la liberté du monde. — A l'amour » de la patrie. — A la haine des tyrans et des traîtres. » — A la vérité. — A la justice. — A la pudeur. — » A la gloire et à l'immortalité. — A l'amitié. — A » la frugalité. — Au courage. — A la bonne foi. » — A l'héroïsme. — Au désintéressement. — Au » stoïcisme. — A l'amour. — A la foi conjugale. — » A l'amour paternel. — A la tendresse maternelle. » — A la pitié filiale. — A l'enfance. — A la jeu- » nesse. — A l'âge viril. — A la vieillesse. — Au » malheur. — A l'agriculture. — A l'industrie. — » A nos aïeux. — A la postérité. — Au bonheur.
» La liberté des cultes est maintenue, conformé- » ment au décret du 18 frimaire.
» Tout rassemblement aristocratique et contraire à » l'ordre public sera réprimé.
» Il sera célébré, le 20 prairial prochain, une fête » en l'honneur de l'Etre suprême. »
Le décret fut voté à l'unanimité; néanmoins, en remarqua que les passages religieux du rapport ne furent pas applaudis autant que ceux dirigés contre les factions. C'était sans doute une bonne pensée que de rappeler les croyances religieuses ; mais la forme du décret avait quelque chose de ridicule. La croyance des représentants du peuple ne pouvait être mise en doute, puisqu'ils avaient proclamé la déclaration des droits en présence de l'Etre suprême. Il eût été préférable d'abolir ces ignobles fêles à la Raison, dont l'opinion publique avait déjà fait justice dans un grand nombre de communes. Néanmoins, ce décret fut accueilli avec un enthousiasme universel; la France, alors lasse de la terreur, entrevoyait dans l'expression des idées de Robespierre, le retour au calme, dont elle a soif, quelquefois même au prix de sa gloire ou de ses libertés.
Les princes ennemis eurent aussi, dès ce moment, une lueur d'espérance de faire la paix, ou, tout au moins, d'obtenir la trêve de deux ans qu'ils avaient en vain proposée en pluviôse. Les agents secrets de l'Autriche à Paris annonçaient à l'empereur, qu'à
présent que les factions étaient abattues, le pouvoir en France tomberait dans une seule main1, et désignaient Robespierre comme le futur dictateur. On pensait qu'il était disposé à mettre un terme aux excès de la terreur; d'ailleurs, l'étranger supposait qu'il n'aimait pas la guerre, puisqu'il s'y était opposé dès le commencement, et avait poursuivi sans relâche Brissot, qui l'avait fait naître. Robespierre était donc devenu l'arbitre de la révolution ; nul ne contestait ses services ni la pureté de son patriotisme, que l'on exagérait plutôt. Deux tentatives d'assassinat vinrent encore accroître son influence et celle du gouvernement.
IV. Un nommé Ladmiral , ancien domestique d'une famille noble, résolut d'assassiner Robespierre et Collot-d'Herbois. Le 3 prairial, il se munit de deux pistolets, et attendit vainement Robespierre sous un portique des Tuileries. Le soir, il rentra chez lui pour guetter l'arrivée de Collot-d'Herbois, qui habitait la même maison. Celui-ci revint à une heure du matin ; Ladmiral se précipita sur lui en s'écriant : Scélérat, voici ton dernier moment! Mais ses deux pistolets firent long feu. Collot ayant réclamé du secours, une patrouille, qui passait dans la rue, se dirigea avec lui jusqu'à la chambre de Ladmiral.
Ce dernier s'y était retranché et avait rechargé ses
1 Mémoires d'un homme d'Etat, 1. 11.
armes. Collot voulant y pénétrer, le serrurier Geffroy, qui était monté avec la garde, le saisit par le bras, en disant : Je te commande, au nom du peuple, de rester là ; je périrai ou je remettrai ï assassin entre les maws de ma section. Geffroy s'élance sur Ladmiral, qui luj fracasse l'épaule; néanmoins, il s'en empare et le remet à la garde1. L'assassin témoigna du regret d'avoir manqué son coup; mon but était, dit-il, de délivrer la France, qui ne me donne pas déplace. Rien ne prouve qu'il eût des complices.
Le soir du même jour (4 prairial), une jeune fille, nommée Cécile Renault, se présenta chez Robespierre à neuf heures du soir. La fille aînée de Duplay lui ayant répondu que Robespierre n'y était pas, Cécile insista, en disant « qu'un représentant était fait pour répondre à tous ceux qui avaient à lui parler. » Son attitude devenant menaçante, on la fit arrêter. Tandis qu'on la conduisait au comité de sûreté générale, elle s'écria quelle donnerait tout son sang pour avoir un roi, et que tous les députés républicains étaient des tyrans. Dans son interrogatoire, elle déclara qu'elle était allée chez Robespierre pour voir comment était fait un tyran. Elle portait sur elle deux petits couteaux, et elle avoua avoir fait des préparatifs pour être commodément dans la prison où elle s'attendait à être conduite après sa visite.
1 Ce brave citoyen reçut une pension de la Convention, et le bulletin de sa santé fut inséré dans celui de la République.
Collot-d'Herbois et Robespierre furent accueillis à la Convention et aux Jacobins par des acclamations de joie. « La main du crime, dit Legendre, le 6 prai- » rial, aux Jacobins, s'est levée pour frapper la vertu; » mais le Dieu de la nature n'a pas souffert que le » crime fût couronné. » Il invita les patriotes à ne point laisser seuls les membres du comité. Coulhon, craignant que la création d'une garde particulière n'éveillât l'attention sur la dictature du comité, s'écria : « Nous n'avons pas besoin de gardes pour nous » défendre. C'est la vertu, c'est la confiance du peu- » pie qui veille sur nos jours. D'ailleurs, nous savons » mourir à notre poste pour la liberté. »
Rousselin proposa de rendre des honneurs civiques à Geffroy dans la fête que l'on devait célébrer le 20 prairial. Robespierre répondit que les honneurs que l'on demandait pour les représentants du peuple et pour les citoyens qui leur avaient sauvé la vie n'étaient qu'un piège. Il rapprocha cette motion d'une autre de Rousselin, qui proposait de donner une garde aux députés. « Tout cela, dit-il, ne tend qu'à jeter » sur nous de la défaveur, en excitant l'envie et la » calomnie, et en nous isolant pour nous faire perdre » l'estime du peuple \ »
Couthon ajouta que Rousselin venait d'être dénoncé au comité de sûreté générale pour plusieurs
1 Journal des Jacobins. — Rousselin m'a confirmé tous ces faits, en 1845.
faits, notamment pour avoir dépensé cent mille livres dans une courte mission, qu'il surprit au comité de salut public. Rousselin fut chassé et conduit au comité de sûreté générale. La haine de Robespierre contre lui n'avait d'autre cause que l'affection de ce dernier pour Danton et Camille1. Il était étrange, au surplus, que Couthon, sur de simples dénonciations, et sans vérifier les faits, fît rayer un membre de la société. Rousselin, traduit au tribunal révolutionnaire, fut acquitté, et l'un des témoins qui le chargaient surpris en flagrant délit de faux témoignage.
Le 7 prairial, Barrère lut une carmagnole (c'est ainsi qu'il appelait ses rapports) sur la double tentative d'assassinat. Il assura que Cécile Renaud était un agent de Pilt, « qui voulait faire assassiner Robespierre, d'abord en lui perçant le sein, ensuite en lui ôtant la confiance du peuple français. » Le rapporteur lut plusieurs passages des journaux anglais, qui appelaient soldats de Robespierre les armées de la république. Il énuméra les crimes du gouvernement anglais dans tout l'univers depuis vingt-cinq ans; rappela l'incendie des arsenaux et des magasins à poudre de Bayonne, d'Huningue, de Lorient et de Toulon ; la faveur accordée par Pitt aux rebelles de la Vendée; la fabrication de faux assignats à Londres, et assura que l'on forgeait en Angleterre des poignards
1 Prudhomme, Histoire impartiale des erreurs et des crimes.
pour faire assassiner les patriotes de Paris. Barrère conclut par le projet suivant : « Il ne sera fait aucun » prisonnier anglais ou hanovrien. » Ce décret barbare, voté à l'unanimité, ne fut pas exécuté. On comprit qu'il fallait distinguer le peuple anglais de son gouvernement ; que celui-ci seul était coupable, tandis que la nation anglaise et son armée, pleines de sympathies pour la république, gémissaient de se voir déshonorer par leur gouvernement.
V. Non content d'entretenir des conspirateurs au sein de la république, Pitt attisa la guerre civile dans nos colonies des Antilles, et s'empara des vaisseaux qui amenaient en France les grains qu'elle recevait de l'Amérique, du Levant et de l'Italie. L'escadre de Brest, désorganisée par une révolte et par l'émigration des officiers, fut remontée avec déjeunes paysans qui n'avaient jamais vu que leur charrue. Villaret- Joyeuse, capitaine de vaisseau, reçut le commandement de trente vaisseaux, qui sortirent de Brest, au mois de mai, pour protéger un convoi de blé qui arrivait d'Amérique.
L'amiral Howe croisait sur les côtes de la Bretagne avec trente-trois vaisseaux et douze frégates montés par les meilleurs marins anglais. Ceux-ci étaient alors bien supérieurs aux Français, et dans les manœuvres et par la supériorité de leur feu ; mais les Français l'emportaient dans les combats corps à corps. Aussi, le comité de salut public favorisa les corsaires, qui
s'emparaient presque toujours, par l'abordage, des bâtiments anglais qu'ils surprenaient isolés.
L'escadre de Villaret- Joyeuse était dirigée par Jean- Bon-Saint- André, qui montait le vaisseau amiral la Montagne, armé de cent trente canons. Le 9 prairial, apercevant la flotte anglaise, les équipages français poussent un cri unanime de vive la république! et demandent le combat. Le comité avait recommandé de l'éviter, à cause de l'inexpérience des marins français, qui pouvait être fatale dans une action générale. Mais Saint-André, soit qu'il fût entraîné luimême par l'enthousiasme de la flotte, soit qu'il crût funeste d'éviter un combat qu'elle demandait avec persistance, prescrivit à l'armée de s'y préparer. Dès le soir, les deux arrière-gardes eurent un engagement; le Révolutionnaire, démonté, fut remorqué jusqu'à Rochefort. Le lendemain, une brume épaisse qui s'étendit sur l'Océan força les deux flottes à une trêve. Jean-Bon-Saint- André ayant calculé, qu'en tenant la bordée de large, il entiaînerait les Anglais dans le nord-ouest, et que, par ce moyen, le convoi passerait à vingt-cinq lieues des deux flottes, le convoi arriva en effet sans obstacle à Brest.
Par suite des nouvelles manœuvres, l'amiral anglais avait gagné le vent. Le 13 prairial (1er juin), un soleil radieux vint éclairer le champ de bataille.' Les Français n'avaient plus que vingt-six vaisseaux à opposer à l'ennemi, qui en comptait trente-six. Howe iv. 7
après avoir feint d'attaquer séparément chaque navire, tomba avec toute sa flotte sur le centre et l'arrière-garde, pour couper l'avant-garde de Joyeuse. 11 réussit, à cause d'une fausse manœuvre du capitaine de la Montagne, dont le vaisseau se trouva bientôt enveloppé par sept vaisseaux anglais. Un combat acharné s'engage. La Montagne, criblée de boulets, perd son capitaine et la moitié de ses équipages ; néanmoins elle continue son feu ; mais des caisses de munitions, éclatant sur les dunettes, blessent une grande partie des marins français. La Reine Charlotte , montée par l'amiral anglais, voulant profiter du trouble occasionné par ce désastre, s'avance à pleines voiles ; la Montagne semble perdue. Bouvet, imprimeur de l'armée, dit à Joyeuse : Citoyen amiral, laissez-moi montrer à ces gens-là que nous ne sommes pas tous morts. Je crois qu'une caronnade chargée à mitraille les fera retourner. — Vous êtes déjà blessé, répond l'amiral, vous vous ferez tuer. — Tant mieux, j'aurai le bonheur de mourir pour ma patrie. En disant ces mots, Bouvet s'élance à la caronnade de trente-six à tribord, la pointe sur l'ennemi, reçoit trois balles ; mais il a le temps de tirer, et la joie, en expirant, de voir fuir l'amiral anglais.
Joyeuse, enfin délivré, examine le champ de bataille et voit la détresse de l'arrière -garde. L'équipage de la Montagne demande à la secourir; l'amiral y consent, mais le représentant s'y oppose, par excès de
prudence. Les marins indignés veulent le jeter à la mer. Joyeuse le protège ; pendant ce temps-là les Anglais s'emparent de six vaisseaux.
Un autre vaisseau français, le Vengeur, se défendit seul contre trois vaisseaux anglais, durant les six heures que dura la bataille. Ouvert de toutes parts par les boulets ennemis et sommé de se rendre : Coulons, coulons, enfants! s'écrie un marin, mais ne nous rendons pas ! — Oui, oui! répond avec enthousiasme tout l'équipage. On cloue le pavillon tricolore à l'un des mâts, pour qu'il ne puisse être pris par l'ennemi ; les batteries hautes font leur dernier feu. L'eau gagne les gaillards; l'équipage monte sur les hunes et salue par des cris de joie la république, comme en un jour de fête, puis disparaît sous les flots 1...
La flotte anglaise supporta autant de pertes que la flotte de la république , et n'emmena que des navires considérablement endommagés. En outre elle manqua son but, qui était la capture du convoi que Pitt avait vendu d'avance sur le marché de Londres. L'arrivée de ce convoi dans le port de Brest produisit en France un excellent effet : le blé baissa de prix et reparut en abondance sur les marchés ; car, en matière de subsistance, la confiance agit peut-être d'une façon plus puissante encore qu'en toute autre circonstance.
1 Un très-pelit nombre de ces hommes héroïques furent sauvés,
VI. L'enthousiasme républicain avait fait lever un million d'hommes, distribués en treize armées, qui voyaient enfin sur toutes les frontières la victoire couronner leurs efforts. La plupart des soldats républicains étaient sans souliers, sans habits. Le plus grand nombre de leurs généraux sortaient des rangs du peuple, où la sagacité des représentants en mission et la confiance des soldats vint les chercher, pour les mettre à la tête des armées. Ces nouveaux chefs surpassaient évidemment en intelligence, en courage et en fidélité au drapeau, les généraux de cour, même les plus célèbres, que l'ennemi leur opposait.
Le comité de salut public avait ordonné à l'armée des Pyrénées-Occidenlales, l'invasion simultanée du territoire espagnol par la Catalogne et par la Navarre. L'armée française, disposée en trois colonnes , s'avança (3 juin, 15 prairial) vers les trois passages principaux qui donnent ouverture dans la vallée du Bastan. Le général Lavictoire, ancien tailleur, qui conduisait la première colonne, attaqua , avec quinze cents hommes, par la gorge de Berdaritz ; ses soldats, après un sanglant combat, s'emparèrent d'une redoute terrible établie sur la montagne Ourisca. Un autre détachement, qui attaqua par le col d'Ispenguy, obtint autant de succès. Les Espagnols ne tardèrent pas à lâcher pied et à se replier en désordre sur Erratzou, au delà de la seconde ligne de leurs ouvrages. Le troisième détachement français, chargé de manœu-
vrer sur Ronce vaux, força un poste de Français émigrés; quarante-neuf de ces derniers, faits prisonniers, furent exécutés.
La vallée du Bastan était ouverte; mais les Espagnols, au lieu de se retrancher au delà des défilés, s'obstinèrent à la défendre. Les Français se remirent en mouvement dans la nuit du 24 juillet (6 thermidor.) Le lendemain, après de sanglants combats, ils se rendirent maîtres du Bastan et de la vallée de Lérins, et entrèrent à droite successivement dans Berra et dans Lesaca, au delà de la Bidassoa. Le 8 thermidor, l'invasion avait réussi sur tous les points. Ces victoires procurèrent aux Français six mille fusils, sept pièces de canon, deux obusiers, un grand nombre de prisonniers et une abondante récolte de foin et de blés.
Dans les Pyrénées-Orientales, le général Dugommier ayant chassé les Espagnols du camp de Boulon, leur prit quinze cents hommes, cent quarante pièces de canon, huit cents mulets chargés, et des effets de campement pour plus de vingt mille hommes.
L'armée des Alpes et d'Italie, surveillée par Robespierre jeune et Ricord, et commandée par les généraux Dumerbion et Masséna, s'empara de tous les postes qui environnaient Breglio, et des hauteurs de Sainte-Agathe, jusqu'alors réputés inaccessibles. Elle occupa ensuite Onnel, Saorgio, et enfin toute la grande chaîne des Alpes, dont les Piémontais furent repous-
ses avec perle. Les populations qui d'abord avaient vu les Français avec horreur, les accueillirent bientôt, grâce aux soins de Robespierre jeune, qui prescrivit le plus grand respect pour leur culte.
Le 18 avril, l'armée de Rhin-et-Moselle battit les Autrichiens à Arlon après un opiniâtre combat, et les chassa de ce poste important, qui coupait ou facilitait à volonté les communications de Luxembourg avec les Pays-Bas. Celte victoire fut presque immédiatement suivie de celle de Turcoing.
Jourdan, devenu général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse, remporta sur les Autrichiens, à Fleurus (8 messidor), une mémorable victoire, qui décida leur retraite. Quelques jours avant la bataille, Carnot lui avait ordonné de détacher dix-huit mille hommes de son armée, pour aller soulever la Hollande; mais les représentants Duquesnoy, Laurent, Gillet, Guyton et Saint-Just, qui assistaient Jourdan, comprirent que l'exécution d'un pareil ordre entraînerait la perte de la bataille, et prirent sur eux de ne pas l'exécuter. Joseph Lebon, en mission à Arras et à Cambrai, contribua beaucoup à la victoire de Fleurus, en déconcertant la trahison organisée dans Cambrai par les Autrichiens, et en faisant exécuter tous leurs espions, que sa vigilance parvint à découvrir. Ce représentant fut attaqué avec tant de violence par des écrivains aux gages de la réaction, qu'il convient de rappeler brièvement son rôle pendant ses mis-
sions, et la nature des services qu'il rendit à la république.
Joseph Lebon né à Arras en 1764, entra a l'âge de dix-huit ans à l'Oratoire de Beaune, où sa douceur et sa bienveillance le firent surnommer le bienaimé. Revenu en 1792 dans sa ville natale, il fut nommé maire, puis député suppléant à la Convention nationale, où il siégea après l'expulsion des Girondins. Le comité de salut public le chargea d'une mission dans le Pas-de-Calais, au mois d'octobre 1793, après que l'ennemi se fut emparé des trois places fortes de Condé, de Valenciennes et du Quesnoy. Lebon releva l'esprit public, abattu par la présence de l'ennemi, punit les fabricateurs de faux assignats, et fit remonter au pair ce papier national. Il appliqua avec discernement la loi des suspects, et approvisionna les départements du nord et l'armée.
Le député Guffroy, rédacteur d'une feuille ignoble intitulée Rougiff, pire encore que celle du Père Duchêne, dénonça Lebon comme modère. Le comité de salut public adressa quelques reproches à Lebon; mais, satisfait de ses explications, il le renvoya dans le Pas-de-Calais. La ville de Cambrai , mal défendue, restait le dernier boulevard de la France de ce côté. Tout à coup le comité, apprenant que l'ennemi marchait en force sur cette place, donna l'ordre à Lebon de s'y rendre sans délai avec le tribunal révolutionnaire d' Arras. Lebon y arriva le 17 floréal. Le
peuple était dans la stupeur, les administrateurs dans l'inaction, et l'on n'osait plus sortir avec la cocarde nationale. La surveillance de Lebon et sa rigueur anéantirent les traîtres, et mirent la ville sur un pied de défense respectable : les Autrichiens ne pouvant plus compter sur la trahison pour s'en emparer, n'osèrent en faire le siège.
Des dénonciateurs, encouragés par Guffroy, portèrent des plaintes à la Convention, non plus contre la modération du représentant, mais contre sa rigueur. Il résulta du rapport du comité de salut public que Lebon n'avait pas outrepassé son mandai, qu'il n'avait pas fait périr un seul patriote, que ses motifs avaient toujours été désintéressés, et que c'était à lui que la république devait la conservation de Cambrai. Le comité reconnaissait toutefois que son commissaire avait employé des formes trop acerbes. La Convention, à l'unanimité, passa à l'ordre du jour sur les dénonciations. Il est certain que Lebon montra un zèle exagéré, mais il lui était bien difficile de ne pas céder aux sentiments de colère qui entraînaient les comités de gouvernement et la Convention elle-même. La position était plus critique que celle de Collot à Lyon, de Carrier à Nantes, et de Fréron à Toulon. Ces trois derniers avaient à punir après la victoire : Lebon avait des victoires à obtenir. Les premiers n'a- >aientquedes vengeances à exercer : le dernier devait déconcerter des trahisons nombreuses. S'il fut
quelquefois cruel, il est constant qu'il fut encore plus calomnié l.
VII. Ce fut sous les auspices de la victoire qu'arriva la journée du 20 prairial. David fit le plan de la fête ; les poëtes et les meilleurs compositeurs apportèrent leur concours. Il fut décrété que tous les députés assisteraient à la cérémonie, avec le costume des représentants en mission , et qu'ils tiendraient à la main un bouquet d'épis de blé, de fleurs et de fruits.
Le 20 prairial était un décadi. Jamais le soleil ne se montra plus radieux ; jamais tant de circonstances ne favorisèrent la célébration d'une fête nationale. Le peuple, las de la terreur, espérait que l'adoration du Tout-Puissant allait clore l'ère des justices, et laisser enfin la paisible jouissance des bienfaits de la révolution .
Dès l'aurore, des banderoles tricolores flottent aux fenêtres de cbaque maison, dont les portes sont décorées de feuillages; les places publiques sont jonchées de fleurs. La musique salue le jour; le canon donne le signal de la fête , et le peuple inonde les rues et les places, laissant ses habitations sous la sauvegarde des vertus publiques. Les adolescents, armés de fusils, forment un bataillon carré autour du drapeau de leur section. Les pères, sans armes, conduisent leurs petits enfants armés d'une épée. Les mères portent à la
1 Voyez un gros livre iutitulé : Les Crimes de Joseph Lebon. Voyez aussi l'opuscule intitulé : Lettres de Joseph Lebon à sa femme.
main des bouquets de roses, et leurs filles les accompagnent avec des corbeilles de fleurs et de fruits. On se rend ainsi au Jardin-National (Tuileries). Un amphithéâtre destiné à la Convention avait été élevé au centre. Les sections se rangent tout autour1.
On attend la Convention, qui fait partout chercher Robespierre. Ce dernier t invité à déjeuner par Villatte qui logeait au pavillon de Flore , s'était oublié dans son extase en contemplant la foule. « Voilà, » disait-il, la plus intéressante portion de l'humanité , » l'univers est ici rassemblé. 0 nature! que ta puis- » sance est sublime et délicieuse 1 Comme les tyrans » doivent pâlir à l'idée de celte fête 2 ! »
Enfin, Robespierre paraît à la tête dé l'Assemblée, qui vient, au milieu des cris enthousiastes du peuple, s'asseoir sur les gradins de l'amphithéâtre. Le président prononce le discours suivant : « Il est enfin ar- » rivé ce jour fortuné que le peuple français consacre » à l'Etre suprême. Jamais le monde qu'il a créé ne » lui offrit un spectacle aussi digne de ses regards. Il » a vu régner sur la terre la tyrannie, le crime et » l'imposture ; il voit dans ce moment une nation » entière, aux prises avec tous les oppresseurs du genre » humain, suspendre le cours de ses travaux héroïques » pour élever sa pensée et ses vœux vers le grand
1 Journal de la Montagne. Plan de David.
2 Causes secrètes du 9 thermidor, t. I.
» être qui lui donna la mission de les entreprendre » et la force de les exécuter. Peuple généreux, veux-tu » triompher de tous tes ennemis? Pratique la justice » et rends à la Divinité le seul culte digne d'elle. » Peuple , livrons-nous aujourd'hui aux justes trans- » ports d'une pure allégresse; demain nous combat- » trons encore les vices et les tyrans; nous donnerons » au monde l'exemple des vertus républicaines, et ce » sera l'honorer encore. »
On exécuta une symphonie : le président se dirigea vers le bassin sur lequel on avait élevé le monstre de l'athéisme, et y mit le feu : l'on vit alors paraître dessous la statue de la Sagesse. Les applaudissements recommencent; les bannières, les rameaux sont agités dans les airs. Le président remonte à sa tribune et prononce un second discours, qu'il termine ainsi :
« Etre des êtres, nous n'avons point à t'adresser » d'injustes prières; tu connais ces créatures sorties » de tes mains; leurs besoins n'échappent pas plus fc> à tes regards que leurs plus secrètes pensées. La » haine de la mauvaise foi et de la tyrannie brûle dans » nos cœurs avec l'amour de la justice et de la patrie ; » notre sang coule pour la cause de l'humanité; voilà » notre prière, voilà nos sacrifices, voilà le culte que » nous t'offrons ! »
Ensuite , la Convention et les sections se rendent au Champ-de-Mars. La foule criait vive Robespierre *
qui attirait tous les regards et dont la figure, ordinairement triste et soucieuse, rayonnait de joie. Comme il se séparait, en marchant, du reste de ses collègues, ceux-ci virent, dans cette circonstance, un indice de ses prétentions audacieuses : Voyez-vous, disaient-ils, comme on l'applaudit? Ne veut-il pas faire le Dieu ? N'est-ce pas le grand-prêlre de l'Être suprême?... Il y a encore des Brutus... D'autres déclamaient à demivoix le célèbre exorde de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre, et s'arrêtaient avec complaisance sur ces mots : Il n'y a quun pas du Capitole a la roche Tarpéienne*. Ces murmures venant aux oreilles de Robespierre troublaient son triomphe.; néanmoins, il feignait de ne rien entendre; sa figure restait sereine. Le cortège passa sous plusieurs portiques ornés de fleurs. Au milieu du Champ-de-Mars s'élevait, à la place de l'autel de la patrie, une montagne couronnée par un chêne. Les représentants du peuple s'asseoient au sommet ; les bataillons des adolescents se rangent autour ; le groupe des vieillards se place à droite des députés, les jeunes filles et les mères de famille à gauche. La musique exécute un hymne à la Divinité, puis les vieillards, les adolescents et les femmes chantent des strophes adressées à l'Etre suprême. La journée se termina par des danses aux Tuileries et aux Champs-Elysées.
1 Causes secrètes. — Senart. — Noies secrètes de Robespierre.
Toutes les communes célébrèrent avec les mêmes transports la fête de l'Etre suprême, sans contredit, la plus belle de toutes celles de la révolution. Mais un grand nombre de conventionnels la considérèrent comme un retour vers la superstition et un outrage à la raison. D'autres ne virent, dans les idées de Robespierre, qu'une comédie pour arriver au pouvoir suprême, en captant les masses religieuses du peuple , après avoir gagné les masses républicaines par sa conduite révolutionnaire.
Ce législateur avait obéi à une pensée grande et honnête; mais il manqua d'habileté en manquant de modestie. Sans doute sa présidence était toute naturelle; il ne l'avait pas briguée; la Convention, entraînée par l'opinion publique, l'avait élu à l'unanimité, comme elle avait élu, pour la fête du 10 août, Hérault-Séchelles, après son rapport sur la Constitution. Il semblait également naturel, qu'en qualité de président, Robespierre marchât à la tête; mais il aurait mieux fait de déléguer cet honneur au plus âgé de la Convention ; en tout cas , il n'aurait pas dû se séparer de ses collègues, en allant au Champ-de-Mars.
VIII. Des divisions sérieuses naquirent à cette époque entre les députés de la Montagne. Tout concourait à tourner la haine générale contre Robespierre. Parmi ses ennemis, les uns, républicains sincères et honnêtes, croyaient, comme on vient de le dire, deviner en lui des prétentions à la dictature. De ce
nombre était Lecointre (de Versailles) , qui lui dit : J'aime ta fêle; mais toi, je te déteste1 ! Les alarmes des bons citoyens étaient sans doute exagérées , mais Robespierre y avait souvent donné lieu ; il laissait trop voir, par exemple , que les cris antirépublicains de vive Robespierre chatouillaient son cœur. D'ailleurs, n'avait il pas sacrifié à l'intérêt de sa fortune Danton et surtout Camille Desmoulins? Il n'était certainement pas possédé de celte ambition des âmes de boue , de ces hommes cupides qui veulent arriver au pouvoir, pour l'unique satisfaction de leur ambition personnelle ou les besoins de leur vanité, ni de ceux qui convoitent une autorité suprême, héréditaire; mais il avait l'orgueil de passer pour le régénérateur de sa patrie, et il croyait que des crimes lui étaient permis pour y arriver. Son adoration de lui-même le portait jusqu'à mépriser ses collègues. Un soir qu'il s'était rendu au théâtre de la République, il aperçut, en entrant dans sa loge, plusieurs députés qui étaient en face : Je rencontre de ces gens -là partout 2 , dit-il avec humeur, assez haut pour être entendu.
Robespierre avait surtout pris en haine Tallien, Fouché, Léonard Bourdon, Bourdon (de l'Oise), Barras et quelques autres, et pensait que leur supplice délivrerait la république de tous ses ennemis. Jus-
1 Levasseur, t. III, p. 102. C'est à tort que des historiens ont attribué ce mot au lâche Legendre.
2 Prudhomme, Histoire des crimes, t. V, p. 164.
qu'alors il ne leur en voulait que parce qu'ils s* étaient souillés de crimes dans les missions qui leur avaient été confiées par le comilé de salut public; mais les railleries et les injures que ceux-ci lui prodiguèrent à l'occasion de sa fête mirent le comble à son irritation : il crut qu'en se moquant de lui on outrageait la divinité et le peuple français. Sa nuit se passa sans sommeil, et lui retraça avec aigreur les injures dont il avait été l'objet. Le 21 prairial, il arriva le premier au comité de salut public. Dès que ses collègues furent réunis, il se plaignit de ces outrages, disant qu'ils retombaient sur la Convention, et espérant que ses collègues se chargeraient de sa querelle. Il arriva, comme toujours, que l'humiliation de Robespierre les refroidit singulièrement à son égard ; Billaud- Varennes et Collot-d'Herbois ne se gênèrent pas pour lui dire que les fêtes religieuses étaient blâmées par les plus énergiques patriotes, comme tendant à faire dévier la révolution. Robespierre, piqué, leur répondit que, loin de vouloir entraver sa marche, il avait trouvé les moyens de la rendre plus rapide et plus sûre ; par la réorganisation du tribunal révolutionnaire, sur laquelle la Convention, par un décret du 5 nivôse, avait chargé le comité de présenter un projet.
La fête du 20 prairial en avait déterminé le sens, dans l'esprit de Robespierre, contre l'attente générale, qui espérait un adoucissement. Ce député lut son
travail à Billaud, à Collot et à Barrère, qui l'approuvèrent, soit par fureur révolutionnaire, soit par crainte de paraître modérés, et de donner ainsi une arme contre eux à un homme qui, au fond, ne les aimait guère. On convint que Robespierre, Couthon et Barrère, les trois jurisconsultes du comité, le présenteraient et le soutiendraient. Robespierre chargea du rapport son fidèle ami Couthon, qui vint en donner lecture à la Convention le 22 prairial. Le rapporteur, après avoir assuré que les défenseurs officieux rançonnaient les riches et refusaient de plaider pour les pauvres , que le tribunal révolutionnaire retentissait de blasphèmes contre la révolution, lut le projet de décret suivant :
« Art. 1er. Il y aura au tribunal révolutionnaire un président et trois vice-présidents, un accusateur public et douze juges.
» Art. 2. Les jurés seront au nombre de cinquante. (Suivent leurs noms.)
» Art. 3. Le tribunal révolutionnaire se divisera par sections composées de douze membres, savoir : trois juges et neuf jurés, lesquels jurés ne pourront juger en nombre moindre que celui de sept.
» Art. 4. Le tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du peuple.
» Art. 5. Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit parla ruse.
» Art. 6. Les ennemis du peuple sont ceux qui auront provoqué le rétablissement de la royauté, ou cherché à avilir ou à dissoudre la Convention nationale et le gouvernement révolutionnaire et républicain, dont elle est le centre;
» Ceux qui auront trahi la république dans le commandement des places et des armées, et dans toute autre fonction militaire, entretenu des intelligences avec les ennemis de la république, travaillé à faire manquer les approvisionnements ou le service des armées;
» Ceux qui auront cherché à empêcher les approvisionnements de Paris, ou causé des disettes dans la république ;
» Ceux qui auront secondé les projets des ennemis de la France, soit en favorisant la retraite et l'impunité des conspirateurs et de l'aristocratie, soit en persécutant et calomniant le patriotisme, soit en corrompant les mandataires du peuple, soit en abusant des principes de la révolution, des lois ou des mesures du gouvernement, par des applications fausses et perfides ;
» Ceux qui auront trompé le peuple ou les représentants du peuple pour les induire à des démarches contraires aux intérêts de la liberté ;
» Ceux qui auront cherché à inspirer le découragement pour favoriser les entreprises des tyrans ligués contre la république ;
iv. 8
» Ceux qui auront répandu de fausses nouvelles pour diviser et pour troubler le peuple;
» Ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher l'instruction du peuple, à dépraver les mœurs, à corrompre la conscience publique et altérer l'énergie et la sûreté des principes révolutionnaires et républicains, ou en arrêter les progrès, soit par des écrits contre-révolutionnaires ou insidieux, soit par toute autre machination ; les fournisseurs de mauvaise foi qui compromettent le salut de la république, et les dilapidateurs de la fortune publique, autres que ceux compris dans les dispositions de la loi du 7 frimaire;
» Ceux qui, étant chargés de fonctions publiques, en abusent pour servir les ennemis de la révolution, pour vexer les patriotes, pour opprimer le peuple ;
» Enfin, tous ceux qui sont désignés dans les lois précédentes relatives à la punition des conspirateurs et contre-révolutionnaires, et qui , par quelques moyens que ce soit, et sous quelques dehors qu'ils se couvrent, auront attenté à la liberté, à l'unité, à la sûreté de la république, ou travaillé à en empêcher l'affermissement.
» Art. 7. La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire est la mort.
» Art. 8. La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de document, soit matériel, soit moral, soit verbal, soit écrit, qui
peut naturellement obtenir l'assentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés, éclairés par l'amour de la patrie; leur but, le triomphe de ta république et la ruine de ses ennemis; la procédure, les moyens simples que le bon sens indique pour parvenir à la connaissance de la vérité dans les formes que la loi dédétermine.
;> Elle se borne aux faits suivants :
» Art. 9. Tout citoyen a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre-révolutionnaires. Il est tenu de les dénoncer dès qu'il les connaît.
» Art. 10. Nul ne pourra traduire personne au tribunal révolutionnaire, si ce n'est la Convention nationale, le comité de salut public, le comité de sûreté générale , les représentants du peuple commissaires de la Convention, et l'accusateur public.
» Art. 13. S'il existe des preuves, soit matérielles, soit morales, indépendamment de la preuve testimoniale, il ne sera point entendu de témoins, à moins que cette formalité ne paraisse nécessaire, soit pour découvrir des complices, soit pour d'autres considérations majeures d'intérêt public.
» Art. 16. La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n'en accorde point aux conspirateurs.
» Art. 20. La Convention déroge à toutes celles
des lois précédentes qui ne concorderaient point avec le présent décret, et n'entend pas que les lois concernant l'organisation des tribunaux ordinaires s'appliquent aux crimes de contre-révolution et à l'action du tribunal révolutionnaire. »
A la lecture de ce décret, monument de dérision et de cruauté, un long frémissement parcourut l'assemblée. Robespierre avait espéré que le projet serait voté d'enthousiasme, comme tout ce qui se faisait depuis trois mois ; mais un bon républicain, Ruamps, proposa l'impression et l'ajournement, en disant avec indignation : Si ce décret était adopté sans discussion, je me brûlerais la cervelle. Lecointre (de Versailles) appuie l'ajournement. Barrère demande hypocritement si c'est un ajournement indéfini ; on lui répond que non ; alors il propose un ajournement de trois jours au plus. « La sévérité de la loi, s'écrie Robespierre, n'est redoutable que pour les ennemis de la liberté et de l'humanité ; il est important, pour l'expédition des affaires, de compléter aujourd'hui même le nombre des jurés. Je demande que la Convention ne discute que jusqu'à neuf heures du soir, et décrète séance tenante. » Bourdon (de l'Oise) répond que s'il y a urgence, l'on adoptera seulement la liste des jurés, mais que l'on ajournera les autres article?. Robespierre insis'e; on discute une demiheure, et le projet est décrété.