‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789 (volume 3)Chapitre 6 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

IV

vait dans la même prison, un guichetier vient dans la chambre de ce dernier, avant l'arrivée de son fils. Le vieillard, s'apercevant au greffe que l'acte d'accusation est destiné à son fils, ne signale pas l'erreur, espérant ainsi lui sauver la vie et garder son bien à sa famille. Jugé le 8 thermidor, avec trente autres accusés, il fut condamné et traîné à l'échafaud. Loizerolles fils évita ainsi la mort.

Tous les jours, les charrettes attendaient dans la cour du Palais, où elles arrivaient dès le matin, sans qu'on sût encore le nombre des condamnations. Les fournées quotidiennes étaient, depuis le 22 prairial, de trente à soixante personnes par jour, mises en accusation sous ce grief devenu banal, de conjuration de l'étranger ou de conspiration de prisons. Il paraît que les jurés se rendaient, avant l'audience, dans le cabinet de l'accusateur public, pour savoir quels étaient ceux dignes d'acquittement; car, ordinairement le quart ou le cinquième était acquitté. Lorsque tous les accusés devaient être condamnés, le mot d'ordre était feu de file.

Quelques jurés se permettaient d'odieuses plaisanteries, surtout contre les prêtres et les nobles. Le juré Villate, ex-prêtre, répétait souvent: En révolution, tous ceux qui sont traduits devant le tribunal doivent périr. Un jour, il dit au président : Les accusés sont doublement convaincus ; car, dans ce moment , ils conspirent contre mon ventre l. Un de ses collègues, impatient

1 Prudhomme, Histoire impartiale des crimes.

de voir les accusés rappeler leurs antécédents, dit : Président, tu ne vois pas que tous ces coquins-là nous endorment avec leurs sornettes? Une autre fois, un juré, pour former son opinion sur un accusé, lui adresse cette question : Aimes -tu Marat? Ce dernier, hésitant à répondre, fut condamné à mort.

Il est juste de reconnaître, toutefois, que ces jurés indignes étaient en petit nombre ; la plupart de leurs collègues, en condamnant trop légèrement, ne faisaient qu'obéir au fanatisme qui les dominait, et à une aveugle confiance dans les comités. On comptait parmi ces jurés plusieurs ouvriers, et l'on eut l'occasion de remarquer que ce furent eux qui mirent le plus de conscience et de dignité dans l'exercice de leurs terril les fonctions. Il importe de constater aussi que le peuple n'exerça aucune vengeance personnelle. Nul ne commit d'assassinat, comme au temps des guerres civiles ou de religion qui désolèrent la France sous la monarchie. On ne vit d'exemples de rivalité, d'envie, que parmi quelques hommes du pouvoir; encore la fureur ou la haine qui les firent s'immoler entre eux, ne s'exerça-t-elle pas contre les royalistes vaincus. Du reste, le tribunal révolutionnaire de Paris, par un aveuglement fatal, condamna presque autant d'amis que d'ennemis de la révolution.

Lorsqu'on objectait à Fouquier-Tinville et aux jurés leur rigueur, ils répondaient : Ehl les parlements, les commissions royales étaient bien plus cruels! Le fait

est vrai , mais ne suffit pas pour absoudre ceux qui les ont imités. Il atténue seulement leurs fautes; car, un esprit impartial doit se reporter, pour juger les hommes, au temps où ils ont vécu. Les mœurs judiciaires étant barbares en 1789, les révolutionnaires n'ont pu se dépouiller entièrement de cette barbarie dont ils avaient souvent été victimes.

Ces exemples fameux démontrent que la justice révolutionnaire ne doit point passer par toutes les filières de la justice ordinaire, et que celui qui est chargé de l'instruction et de la mise en accusation, doit être aussi chargé du jugement. Quand il en est autrement, celui qui met en accusation ne renvoie que devant ses délégués , ses complaisants. Ceux-ci , soit par ambition , soit par peur , soit par confiance , ne remplissent d'autre office que celui de commissaires. Le Pouvoir a la conscience tranquille, parce que ce n'est pas lui qui juge définitivement, et qu'il n'est pas responsable.

Ainsi, les comités renvoyaient devant le jury du tribunal révolutionnaire, qui n'était qu'une commission, car l'essence du jury, c'est le choix fait par le hasard des citoyens qui le composent, et conséquemment les garanties d'impartialité et d'indépendance. Or, le jury révolutionnaire était choisi par la Convention, c'est-à-dire par les comités. Il résultait de cet état de choses que les membres des comités se disaient : Les jurés sont patriotes. Ceux-ci se disaient

à leur tour : Les comités sont patriotes et instruits : ils veulent sauver la patrie. En vertu de cet étrange argument ils condamnaient facilement, ne croyant pas que les comités pussent faillir. Mais si ceux-ci eussent été obligés de décider eux-mêmes de la vie et de la mort des prévenus, il y eût eu, sans contredit, beaucoup moins de condamnations, car ils en eussent pris toute la responsabilité, à la face de leur conscience et de la postérité.

Objectera-t-on qu'il est indigne des hauts fonctionnaires de l'Etat de juger eux-mêmes, et qu'ils s'aviliraient? Les magistrats du peuple ont pour mission de tout souffrir quand les circonstances l'exigent, et non point de satisfaire leur propre orgueil. Leur carrière doit être pleine d'anxiété ; sentinelles de la république, ils doivent veiller pour le sommeil des autres. Us ne dérogent donc pas en jugeant, quand ils savent remplir leurs devoirs. S'ils acquittent les grands coupables, ils sont justement méprisés comme lâches ou complices; s'ils condamnent l'innocent, ils se dévouent à la vindicte publique. Mais s'ils sauvent l'innocent et frappent le coupable, ils acquièrent toujours l'estime des bons citoyens.

XIII. Robespierre souffrait intérieurement des cruautés commises par les proconsuls et par les comités : Toujours du sang ! s'écriait-il quelquefois dans l'intimité. Sa conscience, autant que sa raison, lui faisaient craindre d'en voir peser la responsabilité

sur sa mémoire. Mais, jetant un regard inquiet autour de lui, et se voyant seul des pères de la révolution , le souvenir de Danton l'épouvantait; les remords accroissaient ses terreurs. Il savait que l'on se répétait tout bas qu'il aspirait à la tyrannie; que l'on exploitait contre lui la fête de l'Etre suprême et la loi du 22 prairial ; qu'on lui en voulait, jusqu'à la mort, du sacrifice de Danton et de Desmoulins ; que, d'un autre côté, on lui reprochait son modérantisme, la protection qu'il accordait au côté droit, et l'opposition qu'il avait faite au jugement de la .'œur de Louis XVI. Il voyait donc contre lui et les partisans secrets des ultra-révolutionnaires et les modérés. Dans ses promenades solitaires, il disait souvent : Tout est perdu; je ne vois plus personne qui puisse sauver la pairie '.

Ce député n'avait plus même la consolation de se voir soutenu par le comité de salut public, auquel il réitéra vainement, le 1er messidor, ses propositions du 24 prairial. Dans la chaleur de la discussion, on s'emporta de part et d'autre. Dès cet instant, Robespierre cessa de se rendre au comité, et même à la Convention où sa présidence expirait 2.

Quels furent ses motifs et son but? S'éloigna-t-il

1 Défense des anciens comités.

2 Ce n'est que le l er messidor que Robespierre cessa de fréquenter le comité, et non pas le 24 prairial, ainsi que l'ont avancé les historiens. J'ai vu trois minutes de sa main, chargées de ratures, faites évidemment au sein du comité, et datées du 30 prairial.

par dépit? Voulut il, par son abstention des affaires, laisser tomber les bruits de dictature , de tyrannie ? Ou enfin espéra-t-il laisser ses collègues se souiller d'excès, dont il se ferait ensuite une arme pour les abattre ?

Il n'y a que ces trois hypothèses d'admissibles, si même ces motifs réunis n'ont pas déterminé Robespierre à une résolution aussi grave. Dans tous les cas, il commit une faute irréparable , la même qui fit tomber Danton, en laissant la puissance executive entre les mains de ceux qu'il avait déjà reconnus pour ses ennemis. Il l'aggrava encore en continuant à signer les principaux arrêtés du comité de salut public, qu'on lui envoyait dans sa demeure. Robespierre manquait son but, et acceptait ainsi la responsabilité de mesures auxquelles il ne coopérait pas , car ses collègues se gardaient bien de révéler leurs dissensions intestines.

D'ailleurs, membre du comité de salut public, Robespierre, en s'abstenant de partager ses travaux, méconnaissait ses devoirs. S'il blâmait l'abus que ses collègues faisaient de la loi du 22 prairial, pourquoi ne les arrêtait-il point? D'où venait cette inaction coupable? Pensait-il s'excuser aux yeux de ses contemporains et de la postérité , en ne signant pas la plupart des listes de proscription envoyées chaque jour à l'accusateur public? Une pareille excuse est un attentat aux règles imprescriptibles de la morale :

l'homme d'Etat est responsable, non-seulement du sang qu'il verse lui-même, mais encore de tout celui qu'il laisse couler, lorsqu'il peut s'y opposer.

Bien loin de s'absenter du comité pendant quatre décades consécutives , Robespierre eût dû ne pas le quitter un seul inslant; si ses collègues n'avaient pas écouté ses justes observations, son devoir était de les dénoncer à la Convention, aux Jacobins, à la Commune où il dominait. La crainte de compromettre une popularité durement et péniblement conquise, ne peut être un prétexte avouable de négliger de faire le bien, ou d'empêcher le ma). L'homme qui a la conscience de ses devoirs ne perd jamais complètement son autorité ni sa puissance morale sur le peuple, qui revient toujours aux principes de la justice. Alors même que Robespierre fût tombé victime de son humanité , une telle mort eût dignement couronné sa vie.

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