LIVRE DIX-NEUVIEME
(DU 1er MESSIDOR AU 10 THERMIDOR AN II.)
Conjuration contre Robespierre. — Journée du 9 thermidor. — Mort de Robespierre et de ses partisans.
I. Les ennemis de Robespierre ne négligèrent aucun moyen pour ruiner son crédit ; ils répandirent et lui attribuèrent des listes de proscription , sur lesquelles figuraient la plupart des députés. Exaltant sa puissance, pour éveiller les soupçons des républicains, ils allèrent jusqu'à le faire bassement flatter par les journaux.
Cet orateur se montrait plus assidu que jamais aux séances des Jacobins; dans celle du 13 messidor (1er juillet), il « dévoila la voie funeste où l'on engageait le gouvernement révolutionnaire. » Il déclara qu'il existait un système odieux de soustraire l'aristocratie à la justice nationale et de perdre la patrie en perdant les patriotes, système mis en pratique par la faction des indulgents, grossie des débris de toutes les
autres; que cette faction, après avoir attaqué les comités en masse, calomniait maintenant chacun de leurs membres en particulier. C'est ainsi que l'on absout les tyrans, en attaquant un patriote isolé, qui n'a pour lui que son courage et sa vertu »
Un citoyen des tribunes s'étant écrié : « Robespierre, tu as tous les Français pour toi , » ces mots furent couverts d'applaudissements. Robespierre dit alors qu'il ne voulait ni partisans, ni éloges, et que la vérité était son seul asile contre le crime. Il conjura les bons citoyens de réfléchir que les démarches les plus innocentes exposaient à la calomnie, de dénoncer les actes d'oppression, et de dévoiler les intrigues étrangères. Enfin il annonça que « quand les circonstances se développeraient, » il s'expliquerait plus longuement.
Le 21 messidor, il prononça en effet un long discours aux Jaobins, présidés ce jour-là par Barré re. Il dénonça ces hommes qui se taisent au moment où il faut parler, ou qui se bornent à de vaines tirades contre les tyrans, sans s'occuper des mœurs publiques, ni du bonheur de leurs concitoyen?. « Concluons de là, dit-il, que le gouvernement républicain n'est pas encore bien assis, et qu'il y a des factions qui contrarient ses efforts. 11 faut que ces lâches conspirateurs renoncent à leurs complots infâmes, ou qu'ils nous arrachent la vie. J'invite tous les membres à se mettre en garde contre les insinuations perfides de certains
personnages, qui, craignant pour eux-mêmes, veulent faire partager leurs craintes. »
II. Ainsi, Robespierre préparait l'opinion publique contre ceux de ses collègues qu'il détestait; il tâchait de les rendre suspects à la société populaire, tandis qu'il passait ses matinées à composer un magnifique discours pour la Convention1. Chaque soir, il tonnait
contre Fouché, Tallien , Dubois-Crancé, etc Il se
plaignit de ce qu'après la prise de Lyon, Dubois- Crancé eût laissé évader Précy et tous les autres conspirateurs, tandis que l'on persécutait les patriotes, les amis de Châlier. Enfin, il jura de \enger toutes les victimes de l'aristocratie, et d'arrêter l'effusion du sang humain versé par le crime. Couthon fit rayer Dubois-Crancé de la liste de Jacobins. Fouché fut invité à venir se défendre contre les reproches qui lui étaient aussi adressés.
Robespierre jeune dit qu'on voulait le tourner luimême contre son frère, en lui faisant entendre qu'il valait mieux. « Mais en vain l'on veut m'en séparer ! s'écria-t-il , tant qu'il sera le proeîamateur de la morale et la terreur des sclélérats, je n'ambitionne d'autre gloire que d'avoir le même tombeau que lui. » — «Je veux aussi, dit Couthon, partager les poignards dirigés contre Robespierre. (Et moi aussi , et moi aussi ! s'écrient la société et les tribunes. ) Les conti-
1 Fausse el imprudente tactique qui tenak ses ennemis en éveil, et les faisait redoubler d'activité pour sauver leurs têtes.
nuateurs d'Hébert se glissent partout pour opprimer les patriotes. Si un homme pur s'élève contre les fripons , il est traité de modéré par les uns ; s'il propose de sévir contre les traîtres, il est traité d'homme sanguinaire par les autres. Il faut donc qu'il poursuive ces deux factions, avec une persévérance si active, qu'aucun des coupables ne reste impuni, et que tout innocent jouisse enfin du calme qui n'appartient qu'à la vertu. Voilà le but auquel tend sans cesse le comité de salut public. »
Le 26 messidor, on lut une lettre de Fouché, qui priait la société de suspendre sa décision à son égard, jusqu'après le rapport des comités de gouvernement sur sa conduite politique et privée. Robespierre s'élève contre cette prétention, « qui décèle l'embarras d'un coupable. Fouché craint-il les yeux et les oreilles du peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime; que six mille regards fixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme tout entière, et qu'en dépit de la nature qui les a cachés, on y lise ses pensées? Si le système de Fouché pouvait dominer, il s'en suivrait que ceux qui ont dénoncé des complots, hors de la Convention, ont commis un crime. Telle fut la marche de tous les conjurés qui, dès le moment où l'on a voulu les juger, ont fui cette société, et l'ont dénoncée aux différentes assemblées nationales comme un rassemblement de factieux. J'appelle ici Fouché en jugement; qu'il réponde,
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. \h 1
et qu'il dise qui de lui ou de nous a soutenu plus dignement les droits des représentants du peuple , et foudroyé avec plus de courage toutes les factions. Est-ce lui qui dévoila les Hébert et les Chaumette , lorsqu'ils tramaient des assassinats, et voulaient avilir la Convention? Non. C'est nous qui, dans cette tribune , lorsque les Hébertistes prétendaient être plus patriotes que nous, les avons fait voir à découvert ; c'est nous qui a\ons fait taire les fausses dénonciations. Qu'ils disent s'ils auraient été écoutés ici, ces hommes qui n'avaient servi la ré\olution que pour la déshonorer, et la faire tourner au profit de l'étranger et de l'aristocratie? Fouché n'est qu'un vil et méprisable imposteur, dont la démarche prouve les crimes , mais la vertu ne sera jamais sacrifiée à la bassesse, ni la liberté à ces hommes, dont les mains sont pleines de sang et de rapines. »
Les discours de Robespierre, toujours accueillis avec enthousiasme , faisaient frémir les députés qu'il menaçait. Barrère était celui qu'il désignait, le 21 messidor , en se moquant des orateurs qui faisaient des tirades contre les tyrans, sans s'occuper des mœurs ni du bonheur public ' . Rentré dans son cabinet, il se jeta tout défaillant sur un fauteuil, en balbutiant ces mots : Je suis soûl des hommes : si j'avais un pistolet Je ne reconnais plus que Dieu et la nature!
1 Tous les regards s'étaient tournés avec ironie vers le président, en proie à une vive agitation.
Villatte, son confident, lui demanda quelle avait pu être la raison de Robespierre de l'attaquer. « Ce Ro- » bespierre est insatiable, dit Barrère ; parce qu'on » ne fait pas tout ce qu'il voudrait , il faut qu'il » rompe la glace avec nous. S'il nous parlait de Thu- » riot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Cambon, » de ce Monestler, qui a vexé toute ma famille, et de » toute la séqueliedantoniste, nous nous entendrions; » qu'il demande encore Tallien, Bourdon (de l'Oise), » Legendre, Fréron, à la bonne heure !... Mais Du- » val, mais Audoin, mais Léonard-Bourdon, Vadier, » Voulland, il est impossible d'y consentir1. »
III. Les ennemi, de Robespierre s'attendaient donc chaque jour à le voir s'expliquer dans la Convention contre eux, dans le même sens qu'il le faisait aux Jacobins; ils redoutaient l'influence que devait lui donner sa réputation d'intégrité, et l'ancienneté de ses services comme révolutionnaire. Us avaient de fréquents conciliabules, soit à Clichy, chez leur collègue, l'ex-fermier général Dupin, soit dans des salles particulières des comités de gouvernement, soit dans des dîners qu'ils donnaient. Ruamps, Lecointre (de Versailles) étaient des plus actifs. Ce dernier s'expliquait hautement contre « la tyrannie de Robespierre. » On cherchait partout des adeptes ; on flattait, on retenait à Paris les jeunes gens actifs des départements 2, préve-
1 Causes secrèles, par Villatte, t. I, p. 40.
2 Un jeune homme de Pont-à-Mousson se trouvait avec un vieil-
nus contre Robespierre. Le comité de sûreté générale faisait acquitter, par le tribunal révolutionnaire, les ennemis personnels de ce député , afin de l'humilier ! .
Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère envoyaient aux conjurés les représentants qui revenaient de mission. La plupart, à qui l'on faisait accroire que Robespierre était l'auteur de leur rappel, entraient dans la conjuration ; mais quelques-uns sacrifièrent leurs rancunes personnelles à l'intérêt général. Ingrand, à son retour de la Vendée, étant venu trouver Billaud-Varennes, ce dernier lui dit : 7] se passe ici des choses fort importantes; va trouver Ruamps, qui t'informera de tout. En effet, Ruamps fit à Ingrand des confidences sur la conjuration, et le sollicita d'y entrer. Ingrand refusa, parce qu'il regardait la chute de Robespierre comme capable d'entraîner celle de la république elle-même 2. Robert Lindet
lard de la même ville, à l'un de ces dîners, et parlait avec véhémence contre Robespierre et contre le tribunal révolutionnaire. Lecointre lui ayant demandé son nom, le vieillard effrayé envoya, la nuit même, chercher des chevaux, et partit. Le jeune homme resta, et Lecointre le fît nommer, après le 9 thermidor, juré au tribunal révolutionnaire.
1 Ainsi Rousselin fut acquitté, quoique exécré par le comité de sûreté générale. Robespierre s'en plaignit amèrement aux Jacobins : « On parle de ma puissance, dit-il, et je n'ai pu faire tomber, sous le glaive des lois, un jeune scélérat, rejeton de la faction de Danton... » {Histoire impartiale des crimes.)
2 Déclaration de Buonarotti à l'auteur.
M\k HISTOIRE
agit de même, quoiqu'il réputât Robespierre, Saint- Just et Couthon incapables de gouverner.
Carnot ne se montra pas aussi généreux. Absorbé par la guerre, il donnait peu d'attention à la politique, et se laissait guider par Barrère, dont l'habileté de parole et de conduite l'avait séduit1. D'ailleurs, il s'était brouillé avec Robespierre, parce que ce dernier avait fait arrêter deux de ses secrétaires. Bientôt un autre sujet de mésintelligence naquit entre eux : Saint-Just et Couthon ayant remarqué que Carnot avait dégarni Paris de soldats, d'armes, et surtout de munitions, coururent en avertir Robespierre. Celui-ci pensa que le but de Carnot était d'ôter à Henriot tout pouvoir de réduire la Convention, et lui fit adresser de vifs reproches par Saint-Just. Carnot ne se disculpa qu'en accusant Saint-Just et ses amis d'aspirer à la dictature, et d'attaquer successivement tous les patriotes, pour s'emparer du pouvoir suprême, au moyen de la commune et d'Henriot. Saint-Just répliqua avec colère :
« La république est perdue, si les hommes, chargés de la défendre, se traitent ainsi de dictateurs. Je vois bien le projet de m'attaquer ; mais je me défendrai. C'est toi, Carnot, qui es lié avec les ennemis des patriotes ; apprends que je n'ai que quelques lignes à écrire pour te faire guillotiner dans deux jours.
1 Déclaration de Prieur (de la Coie-d'Or).
— Je t'y invite, répond Carnot, je provoque contre moi toute ta sévérité; je ne te crains pas; vous êtes des dictateurs ridicules * . »
Enfin, Robespierre et Saint- Just avaient vivement reproché à Carnot l'ordre de détacher dix-huit mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse. Ce détachement étant parti aussitôt après la bataille, le général en chef ne put tirer un grand parti de sa victoire. Carnot avait commis là une faute d'autant plus grave qu'il avait agi contrairement au système d'action par masses, adopté et suivi sans interruption depuis dix-huit mois.
Saint-Just, pensant que les membres du comité ne pouvaient plus s'entendre, leur déclara qu'il ne voyait pas d'autres moyens de sauver la 'patrie, que de confier le salut public à une destinée particulière. Ses collègues l'ayant pressé d'exprimer plus nettement sa pensée, il dit quil fallait un dictateur, et que ce dictateur ne pouvait être que Robespierre. Chacun se récria, et la proposition, ainsi rejetée, fut aussitôt divulguée.
Les conjurés assurèrent en outre que les supplices quotidiens étaient commandés par Robespierre. Quand Robespierre veut la mort de quelqu'un, dirent-ils, coupable ou non, il faut quil y passe. Des caricatures représentaient Robespierre qui, n'ayant plus personne
1 Réponses des membres des deux anciens comités, p. 104. IV. 10
à faire exécuter, parce qu'il avait guillotiné toute la France, se guillotinait lui-même *.
Ce dernier, au moyen de son bureau de police générale, faisait espionner plusieurs députés, notamment Thuriot, Legendre, Tallien, Bourdon (de l'Oise), Léonard-Bourdon. Il recevait, en outre, des avis officieux de Paris, des départements et des armées par différents citoyens, enthousiastes de ses vertus et de ses talents. Une foule de femmes même venaient le visiter ou lui écrivaient. Les juges, les jurés du tribunal révolutionnaire, les membres de la commune lui donnaient chaque jour des avis. Payan, à même de connaître parfaitement l'opinion publique, lui signale le rapport de Vadier sur Catherine Théot, comme perfide, et propre à jeter du ridicule sur le gouvernement. En conséquence , il invite Robespierre à détruire le mauvais effet de cette affaire « par un rapport vaste, énergique, qui embrasse toutes les conspirations , depuis celle de Lafayette, et qui conclut à la punition des hommes dangereux, savoir : Bourdon et ses complices, qui s'enveloppent aujourd'hui d'un hypocrite silence ; les journalistes qui ont eu la lâcheté de ne rien dire de la séance relative au tribunal révolutionnaire , Chauveau-Lagarde, qui a écrit une note contre Marat; enfin Rousselin et ses pareils. Travaillez en grand, ajoute-t-il , comme les législateurs d'une immense
1 J'ai vu plusieurs de ces caricatures dans le cabinet curieux de M. Pixerécourt.
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république; ne perdez pas de temps, car yos ennemis travaillent avec activité. Craignez qu'en mettant un long intervalle entre la séance où ils s'élevèrent contre le gouvernement, et le moment que l'on choisira pour les dénoncer, le rapport qui sera fait alors produise moins d'effet. »
Payan voyait juste ; mais Robespierre, ne pouvant se résoudre à retourner au comité, pour proposer un rapport, manda secrètement son frère, Saint- Just et Lebas, qui étaient retournés aux armées, et se laissa ainsi prévenir. Barrère lut (2 thermidor) un rapport qui racontait avec emphase les dernières victoires des armées, et se terminait par l'éloge de l'unité et de la vigilance des deux comités. « Sans doute, dit-il, les victoires forment une belle ceinture autour de la république; mais il faut au corps politique un cœur pur et une tête bien organisée ; il faut que les fonctionnaires publias soient les instruments du peuple et non ses dominateurs ; il faut que les citoyens, revêtus d'une autorité terrible, mais nécessaire, n'aillent pas influencer, par des discours préparés , les sections du peuple et les sociétés populaires. » A ces mots, qui étaient une provocation adressée à Robespierre, il s'éleva des applaudissements peu nombreux, mais très-vifs. Barrère ayant ajouté : « Il faut que le peuple les surveille dans leurs fonctions et dans leurs domiciles, » les applaudissements recommencèrent. C'était là, sans doute, une menace habile adressée
à Robespierre, soit pour l'engager à se réconcilier avec le comité de salut public, soit pour connaître, par l'explosion de son indignation, quels moyens il comptait employer pour l'exécution de ses desseins. Mais Robespierre dissimula encore, et ne reparut pas davantage ni à la Convention, ni au comité.
On a dit, qu'à celte époque, il se rendait souvent chez un nommé Deschamps, qui occupait à Maison- Alfort une habitation luxueuse, remplie de courtisanes, et qu'il y conspirait, au milieu d'orgies, avec Dumas, Coffinhal, Fleuriot, Payan et Henriot. Une telle imputation n'est qu'une basse calomnie , inventée par ses ennemis après sa chute ; car il continua à vivre simplement dans la famille de Duplaix1. Robespierre se distinguait des Voulland, des Dubarran, des Vadier, des Rarrère, et des autres anciens royalistes, qui tenaient des propos cyniques et atroces, comme Hébert. Jamais, ni au comité, ni dans les conversations les plus intimes, il ne laissa échapper de ces paroles ignobles ou barbares sur la sainte guillotine, le rasoir national, sur la figure que fai-
1 Robespierre se levait tard, parce qu'il méditait, dans son lit, ce qu'il avait à écrire. Il écrivait jusqu'à midi. Alors, il allait se promener à pied, avec un ou deux amis, aux Champs-Elysées, où il contemplait la nature. Il rentrait vers deux heures, travaillait jusqu'au dîner, puis se rendait aux Jacobins. Avant le 10 germinal, il dînait chez Camille, toutes les semaines, avec Danlon. Mais depuis l'arrestation de ces ciloyens, il ne dîna qu'une seule fois dehors, chez un bon et modeste Jacobin, qui l'avait supplié de servir de parrain à son fils.
saient les victimes au vasistas. Il se montrait, au contraire, toujours réservé, et tenait à distance ceux de ses collègues dont les manières manquaient de dignité.
IV. Enfin Saint-Just revint, et Robespierre le mit au courant de ce qui se passait. Saint-Just se rendit dans le sein des deux comités (5 thermidor), et dit « qu'il tenait d'un prisonnier, qu'en Autriche, on attendait tout d'un parti qui renverserait la forme terrible du gouvernement. » La séance fut assez froide ; chacun s'observait, Les comités adressèrent à Robespierre l'invitation de se présenter, le lendemain, pour essayer une conciliation.
Robespierre vint , et parla encore longuement des conspirateurs, des assassins, des voleurs, des députés contre-révolutionnaires, blâma Carnot, « qui, tout en commettant de grandes fautes, s'était exclusivement emparé de la direction des affaires de stratégie, pour s'attribuer tout l'honneur des victoires. » Il attaqua Cambon et ses mesures financières, « onéreuses au pauvre en faveur du riche. »
Le comité de salut public, à l'exception de Carnot et de Billaud, se rangeait à son avis ; mais le comité de sûreté générale se plaignit de ce que le bureau de police se fût emparé de ses attributions. Robespierre déclara qu'il le modifierait, pourvu qu'on lui promît de respecter le tribunal révolutionnaire. Billaud lui dit alors : Nous sommes tes amis ; nous amns tou-
jours marché ensemble. Saint-Just, chargé d'un rapport à Ja Convention, dit « qu'après avoir mis dans tout leur jour les principes de la morale publique et du gouvernement révolutionnaire, il développerait le plan ourdi pour le saper. Ses idées tendaient à faire décréter que le comité de salut public serait complété, ses membres en mission remplacés, et que les douze membres seraient autour de la table pendant toutes les délibérations. » Collot et Billaud se voyant ainsi annulés s'écrièrent « qu'il ne fallait point parler de l'Etre suprême, de l'immortalité de l'âme ni de la sagesse. » Dubarran et Vadier se joignirent à eux, et forcent Saint-Just à renoncer au rapport, dont Barrère fut chargé pour le lendemain, 7 thermidor. Toutes négociations furent définitivement rompues. Le 7, en effet, Barrère parut à la tribune, et répéta les déclamations faites tant de fois contre les factions renversées. Après une fastidieuse apologie du gouvernement, il se récria contre les propos de quelques citoyens qui disaient dans les groupes, autour de la Convention : II faut faire un 31 mai. « Déjà, dit-il en terminant, un représentant du peuple, qui jouit d'une réputation patriotique, méritée par cinq années de travaux et par ses principes imperturbables d'indépendance et de liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je viens de vous dénoncer ; il a prouvé , dans la société populaire, que c'était bien mériter de son pays
que d'arrêter les citoyens qui se permettaient des propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires ; il a senti lui-même le danger dont on entoure les intentions les plus civiques. »
On ne sait si cet éloge donné à Robespierre eut pour objet de le ménager, dans le cas où il viendrait à triompher dans la lutte douteuse qui allait s'engager entre lui et les comités, ou si c'était une ruse de ceux-ci pour l'endormir et le surprendre, ou enfin s'il cachait une nouvelle tentative de conciliation. Quoi qu'il en soit, les hommes dont la perte était jurée par Robespierre, et qui devaient succomber, surtout si ce rapprochement s'effectuait, redoublèrent d'intrigues.
V. Le 8 thermidor, Robespierre parut enfin à la tribune, où on ne l'avait pas vu depuis un mois. Son discours, longuement préparé, était écrit avec soin1.
« Il est temps, dit-il, de tendre la main aux hommes de bonne foi de tous les partis; les factions sont détruites, les amis de tel ou tel factieux, s'ils sont de bonne foi, n'ont rien à craindre des vengeances de la république. » Il réfuta les diverses calomnies répandues contre lui, et surtout l'imputation de viser à la dictature ; il prouva que les actes du comité de salut public étaient loin de pouvoir être regardés comme son ouvrage, puisqu'on l'avait presque toujours emporté sur lui par le nombre; que, d'ailleurs, depuis
1 Mémoires de Levasseur, t. III. — Moniteur. — Journal de la Montagne. ~— Procès-verbal de la Convention.
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son absence de quarante jours, les choses n'en avaient été que plus mal. Il repoussa la solidarité des exécutions et des incarcérations qu'on se plaisait à faire peser sur sa tête. «J'ai souvent eu peur, s'écria-t-il, d^être confondu par l'histoire avec les hommes à côté desquels le hasard révolutionnaire m'a placé; heureusement, leurs crimes me donnent le moyen de me séparer d'eux. »
Il se plaignit des entraves apportées par les comités au rétablissement du culte, des persécutions dirigées contre une foule de citoyens, de l'affreux usage qu'on avait fait, dans les provinces, du gouvernement révolutionnaire, du désordre introduit dans les finances, et du défaut d'union entre les membres du gouvernement. Il annonça la nécessité de « revenir à un ordre de choses plus régulier, qui, sans rien ôter de l'énergie du gouvernement, pût enfin terminer la crise horrible dans laquelle on se trouvait, et rasseoir la France sur les bases de la tranquillité et de la paix publique. » Il émit enfin le vœu de voir cesser les supplices, après la punition de quelques grands coupables.
Malheureusement, l'orateur ne fut point assez clair ni assez précis; il laissa dans le doute un grand nombre de ceux qu'il voulait sauver, et fit craindre aux violents le modérantisme, et aux modérés la violence. On applaudit toutefois; Lecointre (de Versailles) demanda l'impression, que Barrère et Couthon
firent décréter, avec l'envoi à toutes les communes de la république.
Cambon, attaqué par Robespierre, s'écrie : « Il est temps de dire la vérité tout entière. Un seul homme paralysait la volonté de la Convention nationale; cet homme est celui qui vient de faire le discours, c'est Robespierre. Ainsi jugez. » (Applaudissements.)
Billaud se plaint des imputations de Robespierre, « qui ne peut savoir ce qui se passe dans les comités, puisqu'il en est absent depuis quarante jours. » Panis reproche à Robespierre de faire chasser des Jacobins qui bon lui semble. « Je ne veux pas, ajoute-t-il naïvement, qu'il ait plus d'influence qu'un autre. Au surplus, qu'il s'explique catégoriquement sur moi et sur Fouché. »
Robespierre répond avec hauteur qu'il ne craint personne, n'a calomnié personne, et ne cherche point à se faire un parti ; qu'il a fait son devoir, et que c'est aux autres de faire le leur.
Charlier demande le rapport du décret d'impression, en disant qu'il faut auparavant que les comités examinent le discours.
« Quoi ! s'écrie Robespierre, j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la patrie, et l'on renverrait mon discours à l'examen des membres que j'accuse !
» Charlier. Quand on se vante d'avoir le courage
de la vertu, il faut avoir aussi celui de la vérité. Nommez ceux que vous accusez. (On applaudit.)
» Plusieurs voix. Oui, oui, nommez-les! »
Robespierre refusa.
Amar, insistant, dit que l'intérêt public ne comporte aucun ménagement; mais qu'il ne faut pas qu'un homme se mette à la place de tous, ni que la Convention nationale soit troublée par les intérêts d'un amour-propre blessé.
Barrère, qui avait demandé l'impression, parla contre, en voyant la majorité changer d'avis ; le décret fut rapporté , et le discours préalablement renvoyé à l'examen des deux comités.
Ainsi, l'effet qu'attendait Robespierre de son discours était manqué. Cet orateur, au lieu de procéder, comme il le fit. par des insinuations qui menaçaient tous les députés, eût dû se rappeler que, dans un moment où il s'agissait du triomphe ou de la mort d'un parti, il fallait des articulations claires, précises, énergiques , et des conclusions. Il n'avait qu'à nommer les proconsuls de Lyon, de Bordeaux et de Nantes, et quelques autres scélérats reconnus; résumer leurs crimes, et réclamer leur châtiment. Il devait enfin demander nettement qu'on retirât des mains des comités de gouvernement , le terrible pouvoir dont ils abusaient '. L'Assemblée eût alors certainement décrété d'enthousiasme toutes ces propositions.
* Robespierre aggrava sa faute, en attaquant Cambon, qui jouis-
VI. Robespierre crut porter le dernier coup à ses ennemis, en courant le soir aux Jacobins, avec son frère et Couthon. Il y relut son discours , qui fut accueilli par des acclamations frénétiques. Voulant profiter de ces bonnes dispositions, il ajouta :
« Frères et amis, c'est mon testament de mort que vous venez d'entendre. Mes ennemis, ou plutôt ceux de la république , sont tellement puissants et nombreux, que je ne puis me flatter d'échapper longtemps à leurs coups. Jamais je ne me suis senti plus ému en vous parlant, car il me semble que je vous adresse mes adieux. Quoi qu'il arrive, ma mémoire sera toujours honorée dans vos cœurs vertueux : c'en est assez pour la chose publique. Vous contenterez-vous de me plaindre? Ne saurez-vous pas me défendre et me venger? C'est vous qui avez mis, par vos exemples, toutes les vertus à l'ordre du jour, avant que la Convention les ait appelées par ses décrets ; voici le moment de les mettre à l'épreuve. N'êtes-vous pas ces mêmes Jacobins qui avez répondu par de continuelles victoires aux complots d'une cour perfide, aux menaces et aux armes de Léopold, de Brunswick, de Pitt et de Cobourg? Les traîtres qui dominent la Convention ont voulu vous humilier tous aujourd'hui par le décret qu'ils ont fait rendre. »
sait d'une grande réputation de patriotisme et d'intégrité. Il mit ainsi ce député dans la nécessité d'une réponse catégorique, qui colora d'un prétexte de justice les haines intéressées.
La société s'écrie que l'heure d'un second 31 mai a sonné. Henriot dit avec un geste menaçant : « Quoique Carnot ait renvoyé un grand nombre de mes canonniers de Paris, il m'en reste encore assez pour faire bien voter la Convention. »
« — Héros du 31 mai, et toi surtout, brave Henriot, répond Robespierre, je ne vous ferai pas l'injure d'exciter votre ardeur; je sens, au contraire, que je dois la contenir. Veillez, pour punir les fripons et les scélérats auxquels je viens de déclarer une guerre mortelle ; veiilez pour presser leur supplice, mais sachez , comme au 31 mai, séparer les traîtres des hommes faibles et lâches, qui leur prêtent un imprudent appui. Je défends encore une fois les hommes faibles, dussé-jc être demain leur victime. Mais mon cœur doit se livrer à d'autres présages : si vous me secondez, les traîtres auront subi dans quelques jours le sort de leurs devanciers. Si vous m'abandonnez, vous verrez avec quel calme je boirai la ciguë. »
« — Je la boirai avec toi ! » s'écrie David, et les acclamations redoublent. Collot-d'Herbois s'approchant alors de Robespierre, le supplie de se réconcilier avec les comités; mais Coulhon propose de rayer de la société tous les députés qui se sont prononcés contre le discours de Robespierre. Sa motion est aussitôt adoptée à l'unanimité. Collot-d'Herbois, se trouvant parmi les exclus, veut faire des observations, mais il est hué , menacé et chassé. Dans deux jours tu ne parleras
plus ! crièrent tous les membres du tribunal révolutionnaire et de la commune.
Payan et Coffinhal, sachant bien que, dans les révolutions, la fortune change en vingt-quatre heures, prirent à part Robespierre et lui dirent : « Tandis que nos amis se livrent à leur enthousiasme, tandis que vous parlez, vos ennemis prennent des mesures actives; nous n'avons pas un instant à perdre. Le centre de leur conspiration est dans les comités de gouvernement, qui ne sont gardés que par quelques gendarmes. Marchons-y ; enlevons les membres coupables ; les liens des conspirateurs seront brisés, et demain la Convention vous rendra justice. » Robespierre s'y opposa, en déclarant qu'il ne voulait pas employer la force contre la représentation nationale. La séance fut levée aux cris de -vive la république ! périssent les traîtres !
Ce fut la seconde faute capitale de Robespierre, en cette journée. En refusant de suivre le conseil de Payan et de Coffinhal, hommes d'action, sages et courageux, il perdit, lui, ses amis et la république; il aurait dû comprendre que ses ennemis n'étaient pas disposés à respecter la légalité devant laquelle il s'arrêtait. Rentré dans sa demeure, il dit avec calme à ses hôtes : « Je n'attends plus rien de la Montagne ; ils veulent se défaire de moi, comme d'un tyran ; mais la masse de l'Assemblée m'entendra. » Robespierre aimait à se bercer dans ses illusions, et n'avait montré du désespoir aux Jacobins, qu'à l'effet de pousser leur
attachement jusqu'au paroxysme. Il passa la nuit à préparer un second discours, dans le but d'éveiller la reconnaissance du côté droit, qu'il avait constamment protégé contre les Montagnards.
VII. Saint- Just, au sortir de la séance de la Convention, s'était rendu au comité de salut public, où arriva Collot-d'Herbois, en proie à une vive agitation. Saint-Just lui ayant dit froidement: Qu'est-ce qu'il y a de nouveau aux Jacobins ? — Tu le demandes , répond Collot, toi le complice de Robespierre; tu nous espionnes dans le comité ; vous êtes trois scélérats qui voulez nous faire assassiner ; tu as, je suis sûr, dans tes poches, des calomnies dirigées contre nous. Saint- Just \ida ses poches et laissa sur la table tous les papiers qui s'y trouvaient. Ses collègues , présumant qu'il voulait prononcer un discours dans le même sens que celui de Robespierre, le retinrent prisonnier pour l'empêcher de le composer.
Néanmoins, Saint-Just, parvenu à s'évader vers quatre heures du matin, fut écrire son discours, dans lequel il accusait Billaud et Collot d'avoir forcé, par des outrages, Robespierre à s'absenter du comité, afin de rester les maîtres de toutes les délibérations. Il attestait que Robespierre s'était toujours déclaré le ferme appui de la Convention, et n'avait jamais parlé qu'avec ménagement, de porter atteinte à ses membres. « On le constitue en tyran de l'opinion, mais est-ce donc un crime, que l'art de toucher les
âmes? Etes-vous de la cour de Philippe, vous qui faites la guerre à l'éloquence? Un censeur royal se serait contenté de dire : Vous avez écrit contre la cour et contre Monseigneur l'Archevêque. On dit aujourd'hui, à un membre du souverain : Vous navez pas le droit d'être persuasif. » Ensuite, l'orateur assurait que les comités étaient toujours dignes de la confiance de la Convention, mais que trop de membres se trouvaient en mission, ou ensevelis dans leurs bureaux. Il dénonçait Billaud-Varennes et Collotd'Herbois comme les auteurs d'une trame contre les Jacobins, contre la municipalité et centre le tribunal révolutionnaire. Il raillait enfin Billaud-Varennes, que Lycurgue eût chassé de Lacédémone en voyant la pâleur de son front et son sinistre caractère.
Du reste, ce discours manquait de méthode et de clarté. Saint- Just, n'y prenant de conclusion contre personne, oubliait le point capital, que Robespierre n'avait fait qu'insinuer.
Les conjurés les plus compromis, Tallien, Fouché, Léonard-Bourdon, restèrent sur pied toute la nuit, sentant bien que le jour suivant éclairerait leur triomphe ou leur supplice. N'ayant pour eux ni l'appui de l'opinion, qui résidait dans les Jacobins, ni la force armée, dont disposait la commune, ils comprirent qu'un décret seul pouvait les sauver, et que les suffrages du côté droit leur étaient nécessaires, pour avoir la majorité. Ils envoyèrent des émissaires
adroits à Boissy-d'Anglas, àDurand-Maillaneetà Champeaux-Palasne , membres les plus influents de ce parti ' .
Deux ïois ceux-ci repoussèrent les ouvertures, en considérant : « que les conjurés ne cherchaient qu'à défendre leur vie menacée, et avaient seuls prêché l'athéisme et donné à la république naissante le scandale de l'immoralité et des furieux égorgemenls dans leurs missions; qu'enfin, sans Robespierre, le côté droit eût déjà été proscrit par ceux-là même qui invoquaient aujourd'hui son appui contre ce député. »
Les conjurés ne se découragèrent point. « Croyezvous, dirent-ils, que Robespierre puisse vous refuser longtemps aux Dumas, aux Coffinhal, aux Fouquier- Tinville? S'il a arraché à l'echafaul vos soixante-treize amis suspects, nous ferons plus : nous les rappellerons au milieu de nous. Eloignons toute idée de haine; si vous pleurez Vergniaud et Louis XVI, nous pleurons Danton et Camille Desmoulins; c'est Robespierre qui les a sacriiiés : immolons ce monstre à leurs mânes î »
Les chefs du côté droit promirent enfin leur adhésion, dans l'espoir que Robespierre et ses amis renversés, il serait plus aisé d'abattre la république. Tel fut le vrai motif de cette lâche détermination, quoique ces royalistes déguisés aient prétendu n'avoir eu
1 Mémoires de Durand-Maillane.
d'autre mobile que l'horreur inspirée par l'activité du tribunal révolutionnaire1.
Tallien, joyeux de l'appui du côté droit, courut le matin aux comités, qu'il trouva délibérant avec inquiétude. « Le tyran, dit-il, vous a donc laissés vivre cette nuit ! C'est sa lâcheté qui nous a sauvés tous : avec quelle facilité ne pouvait-il pas vous enlever! Osons tout contre un homme qui ne sait faire que des discours menaçants. » On convient que Tallien interrompra Saint-Just au commencement de son discours ; que Billaud-Varennes retracera ce qui s'est passé la veille aux Jacobins; que Collot-d'Herbois, président, refusera obstinément la parole à Robespierre et à ses amis; que chaque conjuré viendra porter une nouvelle accusation contre Robespierre; qu'au tour de Collot, dont on considère l'éloquence furieuse comme utile, Thuriot prendra le fauteuil et empêchera aussi Robespierre de parler ; qu'enfin Barrère fera un rapport au nom des comités.
VIII. La lenteur des préparatifs de part et d'autre ne permit pas d'ouvrir la séance avant midi. Depuis une heure, les conjurés étaient aux portes de la salle, où ils accueillaient avec des félicitations tous les membres du côté droit. Robespierre et Couthon se placèrent près de la tribune, et fixèrent l'Assemblée, pour étudier l'effet des paroles de Saint-Just, qui,
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