‹ Histoire de la révolution Française (1789) (volume 4)Chapitre 5 sur 20 · RI9T0I1B · texte numérisé non relu

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Lei révoltés envoyèrent à Barbarout un courrier, pour lui annoncer leur victoire, et offrir leur appui au côté droit. Les Girondins tinrent cette nouvelle secrète le 31 mai; mais, le lendemain matin, le peuple de Paris la connut. Le conseil général révolutionnaire et la commission des neuf gardaient la permanence; un grand nombre de membres tergiversaient. Les uns se montraient satisfaits de la journée précédente, d'autres voulaient l'expulsion des douze et des vingt* deux chefs du côté droit. Après des discussions animées, le conseil résolut de s'en rapporter à la décision de Marat, qu'il envoya chercher par le maire.

L'Ami du peuple était résolu d en finir : il ne voulait aucune violence contre les Girondins, mais -seulement leur arrestation, en attendant leur jugement solennel. Il sortit de bonne heure pour prendre quelques renseignements ; reconnu dans un quartier populeux, les hommes et les femmes viennent l'entourer, lui Amt part de leurs alarmes, et lui demandent de les sauver. Il les rassure, et se rend au comité de salut public*

Le comité délibérait au milieu d'une visible inquié* tude. Danton sentait bien qu'une réconciliation entre les deux partis était désormais impossible ; mais il ancrait voulu trouver un moyen qui ne pût être qualifié d'attentat contre la représentation nationale. Il avait souvent dit aux conciliateurs : qvs les Girondins s'en aillent et nous laissent travailler; quand nous aurons

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sauvé la France, ils reviendront jouir du fruit de nos travaux. Marat insistait pour l'arrestation immédiate, lorsqu'arriva Pache, qui exposa l'objet de'sa mission • VAmi du peuple se rendit au conseil général , où il fut reçu comme un sauveur*.

« Citoyens, dit-il, le comité de salut public est oc-> cupé de grandes mesures pour punir et réprimer les traîtres ; restez levés, déployez vos forces, et ne posez les armes qu'après avoir obtenu une justice éclatante, qu'après avoir pourvu à votre sûreté. »

Le président lui demandant s'il n'était pas vrai qu'un peuple trahi et soulevé contre les traîtres doit s'en rapporter uniquement à ses magistrats, et n'employer que les moyens prescrits par la loi pour se rendre justice, Marat répondit '^ :

« Lorsqu'un peuple libre a confié l'exercice de ses pouvoirs, le maintien de ses droits et de ses intérêts à des mandataires choisis par lui, tant qu'ils sont fidèles à leurs devoirs, il doit, sans contredit, s'en rapporter à eux, respecter leurs décrets, et les maintenir dans le paisible exercice de leurs fonctions. Mais lorsque ces mandataires abusent continuellement de sa confiance, lorsqu'ils trafiquent de ses droits, trahissent ses intérêts, qu'ils le dépouillent, le vexent, l'oppriment, et qu'ils machinent sa perte, alors le peuple doit leur retirer ses pouvoirs, déployer sa force pour

< Beaulieu, t. V, p. 136.

« Beaulieu, t. V, p. 136. — Journal de la République.

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les faire rentrer dans le devoir, punir les traîtres, et se sauver Iqi-même. Citoyens, vous n avez plus de ressources que dans votre énergie : présentez à la Convention une adresse pour demander la punition des députés infidèles de la nation ; restez levés, et ne po^z les armes qu'après l'avoir obtenue. »

Marat sort au milieu des plus vifs applaudissements, et se rend à Thorloge, où il commence à sonner luiniéme le tocsin. Le conseil général, suivant son conseil, fait battre le rappel dans toutes les sections, et environner la Convention par des citoyens armés ; puis il se présente à la barre, en exigeant un décret d'accusation contre les Girondins. Le côté droit, prévenu que l'on devait présenter une pétition dans ce sens, manqua presque tout entier à la séance, ainsi qu'un grand nombre de députés du Marais, saisis par la peur. Bazire ayant déclaré que l'Assemblée n*était pas assez nombreuse pour délibérer, la solution fut remise au lendemain.

Cependant le ministre Garât, dans l'espoir de sauver le côté droit, vers lequel il inclinait secrètement, courut au comité de salut public : « Dans Athènes, ditil, Aristide et Thémistocle étaient tellement ennemis, que quand Tun proposait une mesure utile, l'autre s'y opposait par jalousie. Un jour, Aristide, pressé par le cri de sa conscience, s'écria dans l'assemblée du peuple : Athéniens I vous ne pourrez être tranquilles et heureux que lorsque vous nous aurez jetés.

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Thémistocle et moi, dans le Barâtre ^ » Il supplia lé comité de proposer à la Convention, que tous ceux des deux partis qui avaient des haines personnelles contre leurs collègues, donnassent leur démission et se missent en otage jusqu'au rétablissement de la paix. Danton se leva, les larmes aux yeux, en disant : « Je vais faire cette proposition à la Convention, et je m'offre le premier à aller en otage à Bordeaux. » Ce projet, qui s'ébfiiita, fut couvert de sarcasmes par Robespierre, comme un piège tendu aux patriotes, et échoua*.

IX. Le tocsin sonna toute la nuit du 1" au 2 juin. Au point du jour, la générale se fit entendre; Henriot plaça sur le front des troupes, rangées autour des Tuileries, cent soixante bouches à feu. La séance s'ouvrit : le côté drdit était consterné; la Montagne triste et soucieuse. Lanjuinais insulta encore une fois Paris, fit sa propre apologie, demanda que les autorités révolutionnaires fussent cassées, et que tous ceux qui s'arrogeraient une autorité nouvelle fussent nii5 hors la loi. A peine descendait-il de la tribune, qu'une nouvelle députation de toutes les autorités révolutionnaires et légales du département de Paris vint présenter Fadresse suivante :

« Délégués du peuple, les citoyens de Paris n'ont pas quitté les armes depuis quatre jours, pour réclamer

' Précipice où l'on jetait les condamnés à mort. '^ Mémoim de GÎnraty p. 1 40, édition de l'an m.

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leurs droits indignement trahis ; depuis quatre jours, leurs mandataires rient de leur calme et de leur inao^ tion. Le flambeau de la liberté a pâli; les colonnes de régalité sont ébranlées; les eontre-révolutionnaires lèvent leurs têtes insolentes. Qu'ils tremblent !.«• La foudre gronde.,, elle va les pulvériser... (Devifis applaudissements se font entendre.) Représentants, les crimes des factieux de la Convention vous sont connus. (On applaudit dans une grande partie de l'Assemblée et dans les tribunes. Quelques applaudissements récriminatoires se font entendre dans le côté droit.) Nous venons, pour la dernière fois, vous les, dénoncer: décrétez à rinstant qu'ils sont indignes de la confiance publique ;~ mettez-les en état provisoire d'arrestation ; nous en répondons sur nos têtes à leurs départements. Citoyens, le peuple est las d'ajourner sans cesse l'instant de son bonheur; il le laisse encore un instant dans vos mains ; sauvez-le, ou nous vous déclarons qu'il va se sauver lui-même. )^

Billaud-Varennes et Tallien demandent le renvoi de la pétition au comité de salut public, pour en faire le rapport, séance tenante» D'autres réclament l'ordre du jour. « L'ordre du jour est de sauver la patrie ! » s'écrie Legendre. Le renvoi est décrété ; les pétitionnaires sortent; le cri aux armes retentit au dehors; la stupeur règne dans toute l'Assemblée. Enfin, Barrère, au nom du comité de salut public, propose un décret invitant les membres dénoncés à se

suspendre yolontairement de leurs fonctions, pour un temps déterminé.

Cette proposition était une fausse mesure qui pouvait irriter le peuple. Marat le comprit et s'écria : « Je désapprouve la mesure proposée par le comité , en ce qu'elle donne à des accusés de conspiration les honneurs du dévouement. Il faut être pur pour offrir des sacrifices à la patrie; c'est à moi, vrai martyr de la liberté, à me dévouer : j'offre donc ma suspension , du moment où vous aurez ordonné la détention des contre-révolutionnaires, en ajoutant à la tête Fermont et Valazé qui n'y sont pas, quoique coupables, et en rayant Ducos, Lanthenas et Dussaulx qui n'y doivent pas être*. Dussaulx n'est qu'un vieux radoteur; Ducos n'est coupable que de quelques opinions erronées. »

On allait décréter sa proposition, lorsque des hommes d'État s'écrient que la Convention n'est pas libre ei^ue des citoyens armés l'entourent. « Citoyens, dit Barrère, prouvons que nous sommes libres. Je demande que la Convention aille délibérer au milieu de la force armée , qui sans doute la protégera. )► (On applaudit.) Hérault-Séchelles , qui avait pris le fauteuil, se lève et se met en marche. Toute la Convention, à l'exception de Marat; sort de la salle et

* Dussaulx et Lanthenas étaient pourtant ennemis personnels de Marat, et s'étaient toujours montrés des plus ardentd à le poursuivre et à l'injurier.

traverse les rangs de la force armée. Les cris de vive la Montagne I vive la république et vive Marat se font entendre de toutes parts. La Convention arrive ainsi jusqu'au pont Tournant. « Que deoiande le peuple? disait le président, la Convention n'est occupée que de son bonheur. )> Henriot, qui l'avait suivi à cheval, lui répondit : « Hérault , le peuple n'est pas levé pour écouler tes phrases , mais pour dicter ses ordres souverains. Il lui faut des victimes; il veut qu'on lui livre trente- quatre coupables. » Des victimes! s'écrie le côté droit, nous le serons tous I A ces mots, Henriot fait reculer son cheval et crie aux armes , eanonniers, à vos pièces I mais seulement pour exciter la peur * .

Sur ces entrefaites arrive Marat, entouré d'une vingtaine de pauvres citoyens, hommes , femmes et enfants, qui s'étaient voués à sa garde . VAmi dupeuple, impatienté de la longue absence de la Convention, s^écrie : « Que le^ députés fidèles retournent à leur poste * / »

La Convention rentre alors dans le lieu de ses séances : <( Citoyens, dit Couthon, vous êtes tous rassurés maintenant sur votre liberté. Vous avez marché vers le peuple ; partout vous l'avez trouvé bon, généreux et incapable d'attenter à la sûreté de ses mandataires,

^ Beaulieu, t. V, p; 145. — Meilban.

^ Meiiban. -^ Vasselin, l. II, p. 193. — Journal de la République, — Beaulieu.

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mais indigné contre les conspirateurs qui veulent l'asservir. Je demande donc, non pas, quant à présent, un décret d'accusation contre les vingt-deux membres dénoncés ; mais que la Convention décrète qu'ils se^ ront mis en état d'arrestation chez eux, ainsi que les membres du comité des douze et les ministres Cla« vière et Lebrun. (Vife applaudissements d'une trèsgrande partie de T Assemblée et de l'auditoire.)

Vergniaûd s'écrie : « Donnez un verre de sang à Couthon; il a soif^» — « Il serait injuste, dit Legendre, de comprendre dans ce décret ceux qui se sont opposés aux mandats d'arrêt lancés par la com^ mission des douze. En conséquence, je demande qu'on excepte Fonfrède et Saint-Martin. »

La Convention décréta la mise en arrestation chez euXy de Gensonné, Vergniaûd, Brissot, Guadet, Corsas, Lehardi (du Morbihan), Ducos, Lanthenas, Dussaulx, tous les membres de la commission des douze, (Fonfrède et Saint-Martin exceptés) ; Pétion, Salles, Chambon, Barbaroux, Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage (d'Eure-et- Loir), Louvet (du Loiret), Valazé, Douleet, Lidon et les ministres Clavière et Lebrun.

Marat ayant réitçré sa motion en faveur de Ducos, de Lanthenas et de Dussaulx, l'Assemblée rappporta le décret à leur égard et les laissa libres. Ensuite le

' Reué Levasseur, 1. 1, p. 260.

président annonça que le peuple de Paris offrait aux départements des otages en nombre égal à celui des députés décrétés d'arrestation. Barbaroux répondit qu'il se confiait à la loyauté des Parisiens. La séance fut levée à dix heures et demie du soir, et le peuple satisfait se retira paisiblement.

Marat écrivit à la Convention pour lui annoncer que, ne voulant plus être regardé comme un sujet de discorde, il renonçait à l'exercice dé ses fonctions de député, jusqu'après le jugement de ses collègues exclus. La presse girondine disparut avec le parti conventionnel, dont elle était Torgane. Le Courrier des départements de Gorsas, le Patriote français, etc., cessèrent de paraître.

X. La Montagne, en possession du pouvoir, ne se félicita pas de la victoire : elle se montra calme, silencieuse et triste, tandis que les clubs et les sections de la capitale se livraient à tous les transports de la joie. Le Marais, n'ayant plus à hésiter, devint tout à coup Montagnard. Les débris du côté droit tremblant suivent le Marais, à Texception de Ducos, Boyer-Fonfrède. Ferment et Mazuyer, qui continuent à lutter avec un eourage qui appelle Testime de leurs ennemis même. Ceux-ci néanmoins étaient fiers « de l'unanimité, de la justice, de l'humanité du peuple qui avait, disaient-ils aux Jacobins, confondu par sa noble conduite tous les calomniateurs. Quatre-vingt raille hommes avaient été debout pendant quatre jours sans

que la moindre propriété eût été violée, sans qu'une goutte de sang eût été^ versée. )>

La Convention renouvela tous ses comités, à Texception du comité de salut public, qui. furent tous alors composés de Montagnards prononcés. Elle décréta non avenu le projet de Constitution des Giron^ dins, et chargea le comité de salut public d'en présenter un autre. On lui adjoignit, à cet effet, Hérault- Séchelles, Saint- Just, Ramel, Coulhon et Mathieu.

En huit jours, le comité eut rédigé son projet. Hérault-Séchelles présenta son rapport le 10 juin : la discussion commença le lendemain à midi, et dura douze jours, libre, sensée, majestueuse. Ducos, Fonfrède et Ferment y prirent presque autant de part que la Montagne ; le projet du comité reçut peu de modifications. Le mécanisme de la Constitution était trèssimple et applicable, quoi qu'en* aient dit des sophistes.

Chaque ^nnée, les assemblées primaires s'assemblent et nomment directement un député par quarante mille habitants. On repoussa les scrutins de listés comme bons, tout au plus, à amener l'incertitude et la confusion.

Le corps législatif est un, indivisible et permanent. Il rend des décrets et propose des lois. Les décrets sont rétablissement annuel de l'armée, la défense du territoire, la distribution des secours publics, etc. Les lois sont la déclaration de guerre ; la législation civile

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et criminelle, la nature et le montant des contributions, etc. Les lois doivent être soumises au peuple, et acceptées par lui. Les décrets n'ont pas besoin de sanction.

Le gouvernement ou conseil exécutif est composé de vingt-quatre membres choisis par le corps législatif, sur les candidats nommés paf les départements. Il est renouvelé par moitié tous les ans.

Les assemblées primaires ^nomment des électeurs pour procéder, au chef-lieu du département, à Télection des administrateurs, et des juges civils et criminels. Le jury est maintenu pour la déclaration de culpabilité. Les juges sont nommés tous les ans. Les administrations et municipalités sont renouvelées tous les ans par moitié.

Nul citoyen n est diispensé de l'honorable obligation de contribuer aux charges publiques.

Tous les Français sont soldats : ils sont tous exercés au maniement des armes ; nul corps armé ne peut délibérer.

Le peuple français est F ami et Tallié naturel des peuples libres. Il ne s'immisce pas dans le gouvernement des autres nations, mais ne souffre pas qu elles s'immiscent dans le sien.

n donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté; il le refuse aux tyrans.

n ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire.

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« Un tel article, dit Mercier, s écrit ou s'efface avec la pointe de Tépée ; on peut, sur son territoire, faire des traités avantageux. Vous flattez-vous d*être toujours victorieux? avez-vous fait un traité avec la victoire? — Non, répond Bazire, mais nous en avons fait un avec la mort. ^ Après cette sublime réponse, Farticle est adopté, à l'unanimité, au bruit des applaudissements.

La Constitution votée, Hérault- Séchelles présente la déclaration des droits (23 juin). Cet acte est l'expression la plus pure des principes démocratiques et sociaux. Le peuple français y proclame, aen présence de r Être-Suprême, que le but de la société est le bon • heur commun. Le but du gouvernement est de garantir à l'homme la jouissance de l'égalité, de la liberté, de la sûreté, de la propriété. »

La déclaration de 93 se distingue de celle de 89 par les dispositions suivantes : « Les secours publics sont uncdette sacrée; la société doit la subsistance aux citoyens malheureux , soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler. »

» Les fonctions publiques ne peuvent être considérées comme des distinctions , ni comme des récompenses, mais comme des devoirs. Les délits des mandataires et des agents du peuple ne doivent jamais être impunis.»

<( Que tout individu qui usurperait la souveraineté

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soit à r instant mis à mort par les hommes libres I

» Un peuple a toujours le droit de revoir, de -réformer et 4e changer sa Constitution : une génération ne peut assujettir les générations futures.

» Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection >est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

La Constitution fut votée presque à l'unanimité et envoyée à toutes les assemblées primaires, pour être soumise à leur acceptation. Puis, pour rallier les dé* partements à la capitale, on décréta une fête nationale pour le 10 août, dans laquelle, en présence des députés de toutes les assemblées primaires , on procéderait au recensement des votes des communes.

Cette Constitution fut la première fondée sur la raison et la morale. Néanmoins, les hommes du 10 inars, Jacques Roux, Varlet, Leclerc, l'attaquèrent violemment, et vinrent, au nom de la section des Gravilliers , reprocher à la Convention d'avoir fait une Constitution qui ne proscrivait pas l'agiotage, comme si c'était l'objet d'un tel acte; ils insinuaient même que la Montagne ne voulait rien faire pour le bonheur du peuple * . Des murmures se firent entendre ; la section assura que la pétition n'était pas celle qu'on

^ Déjà, peu après le S juin, Varlet avait attaqué Dantoa au]( J«co« bins, en l'accusant de modércmiisme, Danton n'eut pas de peine à se justifier*

UE LA RÉVOiVriM FRANÇAISE. 137

lui avait soumise, et Jacques Roux fut chaise de la barre. Ce même homme se fit eipulser des Jacobins, où il allait décrier la Constitution, dont Marat prit chaudement la délfense. Les enragés S accablés par son autorité) se turent un instant.

XI. La plupart des députés, décrétés d'arrestation, s'évadèrent, car on ne leur donnait pour garde qu'un gendarme avec lequel ils pouvaient librement circuler dans Paris ^. Yergniaùd, Gensonné et Yalazé seuls restèrent prisonniers , et continuèrent à recevoir leur indemnité.

Buzot, Pétion, Barbaroux, Louvet, Gorsas, Guadet, H. Larivierre, se rendirent d'abord à Evreux, cheflieu du département de l'Eure, dont Buzot était dé-, puté. Ils assurèrent qu'on en voulait à leur vie, et invitèrent l'administration à ne plus obéir aux décrets de la Convention. Les autorités prirent des arrêtés conformes, et firent des proclamations dont la population ne s'émut guère.

De là, les députés coururent à Caen, rendez*vous de tous ceux qui s'échappèrent de Paris. Ils y furent rejoints mêpe par des députés non exclus, tels que Meilban et Duchâtel , et formèrent une assemblée de résistance des départements réunis siégeant à Caen. Cette assemblée fit arrêter Romme et Prieur (de la

< Marat dénonça ces hommes que. l'on appela ewragés. Voir son journal, n°* 233 et suiv.

^ Levasseur, t. L *— Beaulieu, t. V.

Marne), commissaires de la Convention dans le Cahados; et leva une armée pour marcher sur Paris; mais, lors du premier appel, il ne se présenta que dix-sept combattants ^

Les Girondins appelèrent au commandement de leur armée le général de Wimpfen, qui se rendit à Caen, et choisit pour son lieutenant le marquis de Puisaye, émigré. Ces deux officiers correspondaient avec les Vendéens, et s'occupèrent, avec les députés, à faire des plans d'attaque de Paris, et à écrire des mémoires contre la Montagne. Plusieurs autres départements se soulevèrent. Bordeaux, Marseille, Rennes, Limoges, Toulon, Toulouse, Nîmes, Grenoble, Lyon, écrivirent à la Convention : « Rapportez Todieux décret qui met en état d'arrestation nos plus incorruptibles dé^nseurs ; rendez-les à la république : vous en répondez sur vos têtes I » Ils organisèrent des bataillons destinés à marcher sur Paris, les soldèrent à raison de quarante sous par jour, et s'emparèrent des contributions publiques.

Grangeneuve était à la tête des révoltés de Bordeaux, Rabaut de Saint-Étienne était à Nîmes, et Brissot à Moulins pour le même Qbjet. Les mouvements les plus dangereux éclatèrent à Lyon , à Marseille, à Toulon. Biroteau dirigeait de ses conseils la révolte lyonnaise , et Précy, royaliste avoué, commandait la

' Beaulieu, t. Y, p. 164. — Mémoires de Vimpfen.

force armée qui là soutenait. La Convention mit sous la sauvegarde de la loi les patriotes arrêtés, et manda a sa barre Chalier, pour le sauver du supplice qu'on lui préparait. Ce fut en vain : ce citoyen fut condamné à mort. Le couteau de la guillotine retomba trois fois sur son cou sans le tuer; chaque fois le patriote criait avec enthousiasme : « Je suis républicain... attachez- » moi la cocarde I » Ses ennemis firent assassiner à coups de sabre et de pierre le Jacobin Sautemouche, ancien officier municipal, homme doux et inoffensif. La ville de Lyon, en négociation avec les Piémontais, était le centre de la révolte du Midi, comme celle de Caen, de la révolte de l'Ouest.

Le mouvement de Marseille parut d*abord girohdin ; mais les royalistes se mirent bientôt à sa tête , emprisonnèrent les républicains, et. méditèrent leur extermination. Les deux représentants en mission dans ce pays, Bô et Antiboul, furent arrêtés, et la ville décréta la levée d'une armée de dix mille hommes, pour marcher sur Paris. Rébecqui, désespéré de voir les royalistes s'emparer de la direction du soulèvement, se précipita dans la mer.

A Toulon, un nombreux parli de royalistes négociait avec un amiral anglais, qui croisait dans la Méditerranée.

En même temps, dans la Lozère, un ex-constituant, nommé Charrier, aidé d'une centaine de prêtres réfractaires, avait organisé une armée qui s'était signalïi. 9

ISO HISTOIRE

lée, eomme celle des Vendéens, par la prise de plu* sieurs villes et regorgement des administrateurs et des curés constitutionnels. Il donnait des ordres au nom de MonêieuTi régent de France.

Treiie départements étaient soulevés contre la Con-^ Vention^;;mais il n'y avait de sérieux que la révolte delà Vendée, de la Lozère, de Lyon et de Toulon. Les départements situés entre la Loire, la Meuse et le Rhin, restèrent unis et fidèles au gouvernement cen<* tral, comme ils l'avaient été depuis douze siècles dans les luttes des anciens rois de France et de la civilisa* tion chrétienne contre Tarianisme et Tinvasion étrangère.

XIL Les Girondins, pour augmenter la haine des déparlements contre Paris, répandirent une fausse circulaire , signée de Garât, ministre de l'intérieur, qui invitait les corps administratifs à recevoir une dictature composée de Marat, de Robespierre et de Danton. Ils firent imprimer de fausses éditions de la Constitution, afin de tromper le peuple et de la faire refuser. Pétion, resté républicain sincère, assura au club des Carabots de Caen, comme preuve du dessein de la Montagne de rétablir la royauté , « qu'elle laissait vivre le petit dauphin, dont la figure et les char-

A Et non soiiante, comme on Ta dit. 11 est vraf quil y en avait Tingt autres assez disposés à la révolte, juais qui* ne firent pas la moindre tentative. (Voyez, pour les détails, le remarquable discours de Robert-Lindet, 1795.)

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mes étaient des crimes d'État dignes de mort. )> Salles, Duchàtel et Buzot assuraient qu'ils n'avaient jamais voulu la république en France, mais un simple changement de dynastie avec u|i prince de la maison d'Angleterre. Louvet, Barbarous, Guadet, exigeaient qu'on leur cédât les départements méridionaux pour y créer une république à leur façon , et ils auraient fait, pour résister au Nord, des traités offensifs et défensifis avec les petites puissances d'Italie.

Les républicains, après avoir avoir appelé Wimp* fen, se méfiaient de lui. Celui-ci, de son côté, les avait tous logés à l'hôtel de l'Intendance , afin de pouvoir les faire mieux observer. Les tentatives d'insurrection ne réussissaient pas. Le peuple de ce pays, soit qu'il fût déconcerté par la mésintelligence qui régnait entre les députés fugitifs, soit qu'il les blâmât, les regardait presque passivement. Après plus de trois semaines d'intrigues, de supplications et de menaces, les Girondins ne purent faire marcher que quelques centaines d'hommes Le malheureux Pétion, dans un ac* ces de désespoir, projeta d'incendier la ville de Caen» et de faire courir le bruit que c'était l'ouvrage de la Montagne. Wimpfen détourna Pétion de ce projet, en lui faisant observer que le peuple ne prendrait pas le change^ et que tous les députés fugitifs seraient bien vite égorgés * .

1 Notice deVimpfen. — Beaulieu, t. V, p. t9S.

Cependant, Boyer-Fonfrède, qui fit toujours preuve d'un noble courage, réclama vivement un rapport sur tes amis détenus. « Il faut, dit-il, prouver au plus tôt Tinnocence de nos collègues. Je ne suis resléici que pour les défendre, et je vous annonce qu'une armée s'avance de Bordeaux pour venger les attentats commis, contre eux. » Vergniaud écrit à Barrère et à Robert Lindet, membres du comité de salut publie, cette lettre véhémente * : « Hommes lâches qui vendez vos consciences et le bonheur de la république, pour conserver une popularité qui vous fuit, vous peignez les représentants arrêtés comme des factieux; je vous dénonce à mon tour à la France comme des imposteurs et des assassins, etc. . . ))

La Montagne, exaspérée, demande aussi le rapport; Saint-Just , que Ton venait d'adjoindre au comité de salut public avec Couthon et Jean-Bon-Saint- André, le présenta le 8 juillet. Il montra la connexité des insurrections de la Vendée, du Calvados et de Lyon, connexité prouvée par Wimpfen, Puisaye et Précy, qui n'avaient cessé d'avoir des intelligences avec les Vendéens. Le comité de salut public en concluait que les fugitifs roulaient renverser la république, pour rétablir les Bourbons sur le trône. Tel n'était pas assurément lé dessein de la plupart d'entre eux; mais alors il était impossible de ne s'y pas tromper. D'accord

^ Beaulieu, p. 160.

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avec les royalistes, les Girondins agissaient comme eux ; ils étaient donc leurs complices, quelle que fût la différence de leurs intentions ultérieures.

Le comité conclut à déclarer traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, Salles, Louvet, Bergoing , Biroteau et Pétion, pour s être soustraits au décret d'arrestation du 2 juin, et s'être mis en état de rébellion dans les départements. Il demanda la mise en accusation de Gensonné, Guadet, Yergniaud, MoUevault et Gardien, comme prévenus de complicité avec les premiers. Il proposa le rappel, dans le sein de la Convention, des aulres députés, plutôt trompés que coupables.

XIII. La Convention hésitait à adopter ces conclu^ sions qu elle trouvait encore trop sévères, lorsqu^un grand crime vint précipiter le fatal dénoûment de cette affaire. Les députés réfugiés à Caen avaient fait connaissance de Charlotte Corday d'Armans , jeune fille royaliste et d*un caractère résolu, qui eut bientôt des rapports intimes avec Barbaroux. Ces députés lui persuadèrent qu'elle pourrait s'immortaliser^ en délivrant la France de la Montagne. A cet effet, il était nécessaire , disaient-ils, de couper la Montagne en deux, c'est-à-dire, de tuer Danton » crime dont on aurait accusé Robespierre. Cinq députés remirent à Charlotte Corday des instructions pour elle et des lettres pour leurs collègues du côté droit , restés à la Convention, et qui, au nombre de soixante-treize,

ISft HISTOIBI

correspondaient secrètement avec eux. Quelques-uns d'entre eux, notamment Duperret, se disposaient même à les rejoindre à Caen.

Charlotte se rendit à Paris, et ouvrit les lettres, où elle vit que ses amis accusaient Danton de vouloir mettre Tex-dauphin sur le trône. Alors elle se garda bien de porter la main sur un homme qu'elle consi* dérait comme utile à sa cause, et réisolut de tuer Marat V. Le 12 juillet, elle lui écrivit, sous un faux nom, pour lui annoncer qu'elle le mettrait à même de rendre un grand service à la France. Elle se présenta chez lui^ le lendemain matin; mais ne fut point reçue, car Marat, atteint depuis quelque temps d'une maladie inflammatoire, provenant de ses travaux excessifs, avait à peine le tenips d^ écrire son journal. Charlotte Corday, retournée à son hôtel, écrivit la lettre suivante :

« Je vous ai écrit ce matin, Marat; avez-vous reçu » ma lettre T Je ne puis le croire, puisqu'on m'a reh fusé votre porte. J'espère que, du moins, vous m'ao- » corderez une entrevue. Je vous le répète, j'arrive » de Caen; j'ai à vous révéler les secrets les plus im- » portants pour le salut de la république. D'ailleurs, » je suis persécutée pour la cause de la liberté ; je » suis malheureuse : il suffit que je le sois, pour avoir )> droit à votre protection. »

* Notice de Vimpfen.

* L'Ami dtt peuple habitait la nie de TSeoie de Médecine.

DE LA RÊVOLIITION FRANÇAISE. iS5

A sept heures et demie du soir, elle revint chez Marat. On refusa de l'introduire, parce que VAmi du peuple était dans sa baignoire, occupé à écrire. Mais ayant entendu le colloque, il comprit que la visiteuse était la femme qui lui avait écrit les deux lettres, et ordonna qu'on la fît entrer. Il la questionna sur le nom des députés présents à Gaen, et sur les admi* nistraieurs de cette ville. Pendant que Y Ami du peuple écrivait ces noms, Charlotte Corday tira un couteau qu'elle tenait caché sous sa robe, et le lui plongea dans le sein. Marat ne put pousser que ce cri : Amoiy ma chère amiel et expira aussitôt ^ Sa femme et un plieur de journaux accourent et empêchent Charlotte de s'évader. -

Cette fille, d'une beauté remarquable , montra du calme dans son procès, et avoua son crime. Pour intéresser en sa faveur, elle témoigna des sentiments républicains. Son défenseur s'en rapporta à la sagesse du jury ; elle fut condamnée à mort et exécutée le 17 juillet. Le bourreau , en montrant sa tête au peuple , lui ayant appliqué deux soufflets, fut condamné à Témprisonnement, comme coupable d'outrages à la morale publique ^.

Charlotte Corday n'était pas une héroïne, comme

> Des historiens ont publié une lettre de Marat mourant à Gusman ; cette lettre est apocryphe. La sœur de Marat m'a confirmé que PAmi du peuple n'écrivit rien après sa blessure, qu'il n'eut que la force d'appeler et expira aussitôt.

^ Voir au greffe du tribunal.

on a voulu le faire accroire. Ayant l'intention de fuir en Angleterre *, elle avait pris toutes ses. mesures, qui furent déconcertées par le cri de Marat, et la vigilance despersohnes qui se trouvaient dans Tantichambre. Le seul motif qui poussa Charlotte à cet assassinat, fut le besoin de renommée, et l'espoir d'être récompensée par un pouvoir nouveau. Ses interrogatoires, d'ailleurs, et ses dernières lettres, prouvent son excessive vanité. Si elle mourut avec courage, elle ressembla à tous ses contemporains , qui allaient à la guillotine avec une tranquille assurance.

L'assassinat politique, aussi bien que l'assassinat privé, a toujours été, et sera toujours un crime. Ce sentiment est dans la conscience de tous les hbmmes ; le peuple seul ou ses délégués ont le droit de mettre un homme à mort, dans les circonstances prévues, et pour l'utilité publique. En toute autre occasion, l'individu, qui se rend coupable d'homicide, ne commet pas seulement une action contraire aux lois naturelles et écrites, mais court la chance d'immoler un homme utile à la patrie. En effet, l'assassin agissant toujours sous ^imp^lsion d'un intérêt égoïste ou d'un fanatisme aveugle, ne peut jamais savoir quels seront, pour la cause publique, les résultats de son action. Au surplus , tous ces assassins ont montré de la lâcheté, ou une vanité folle. Charlotte Corday, la

* Elle Fâ avoué dans sou ialerrogatoire.

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. iS7

plus vantée de tous, offrit hypocritement i Marat, pour arriver près de lui, une infortune à secourir. Quoiqu'elle spéculât le rétablissement de la royauté, elle se comparait à Brutus, le dernier des républicains de son pays.

Si l'assassinat pouvcdt être permis dans un cas, pourquoi ne le .serait-il pas dans d'autres? Et alors, en une heure, quelques scélérats dépeupleraient un empire de tous les hommes éclairés et vertueux : il n'y aurait plus que confusion et terreur. Comment donc tant d'écrivains ont-ils eu l'impudeur de vanter Charlotte Gorday? Non, non, on ne doit jamais louer le crime.; si Charlotte Corday a reçu des éloges dans un temps où l'on a flétri les héros , sa mémoire devient exécrable quand on leur rend justice.

XÏV. Toutes les sections de Paris vinrent à la barre de la Convention demander un décret déclarant que Marat avait mérité les honneurs dus aux grands hommes. Son corps fut embaumé, et expose à la vue du peuple, dans l'église des Cordeliers. La foule s'y succéda; et, se prosternant avec respect, entendit ce discours de l'un de ses orateurs :

« Il est mort, l'Ami du peuple!... il est mort assassiné I... La consternation du peuple, sa douleur muette, ses larmes, les honneurs que vous rendez au plus grand des hommes, sont le plus éloquent, le plus sublime de tous les éloges. Citoyennes, jetez des fleurs sur le corps pâle de Marat ; il fut notre ami, il

fut notre père; c'est pour le peuple qu'il a vécu, c est pour le peuple qu'il est mort. (Les femmes jettent en silence des fleurs sur le cercueil. )

» Citoyens, nous venons de payer à là nature et à la reconnaissance le tribut que nous lui devions; nous venons de pleurer la mort de l'Ami du peuple. Du haut des cieux, Marat a goûté, en voyant couler vos laraies, la plus délicieuse de toutes les récompenses; mais sa grande âme, toujours enflammée de l'amour de la république, attend de vous des hommages plus dignes de lui, plus dignes de vrais républicains. Il me semble l'entendre vous dire dans son langage énergique : « Républicains, cessez vos pleurs ; mettez un » terme à vos regrets , c'est aux esclaves à se lamen- » ter ; le républicain ne verse qu'une larme : c'est » sur les malheurs de sa patrie, et il songe à la ven- » ger. Ce n'est pas moi qu'on a vquIu assassiner : c'est » la république ; ce n'est pas moi qu'il faut venger : » c'est la patrie. . . Que le sang de Marai devienne une » semence d'intrépides républicains ; que son courage » passe dans toutes vos âmes ; que les traîtres, épou- » vantés, ne voient autour d'eux que des amis du peu- » pie, et des vengeurs de la patrie. »

» Oui, citoyens, voilà ce que vous dit l'âme de Marat; voilà l'hommage que vous devez rendre à sa mémoire, la vengeance qu'il attend de vous... Marat ! âme rare et sublime ! nous t'imiterons, nous écraserons tous les traîtres; nous vengerons ta mort à

force de vertu. Nous le jurons sur ton corps sanglant, sur le poignard qui te perça le sein... nous le ju^ ronsl... )>

La société des Jacobins consacra plusieurs séances à Y Ami du peuple, et rejeta la proposition qui lui fut faite de continuer son journal, et celle de a discuter sa fortune ^ » Robespierre demanda même aux Jacobins que Ton ne rendit point d'honneurs funèbres à Marat, parce que de tels honneurs satisfont le peuple. Toutefois, les funérailles furent magnifiques ; la Convention y assista tout entière. Le peuple , rassemblé sous les bannières des sections, suivait dans un silence respectueux ; des larmes coulaient de' tous les yeux ; chacun sentait vivement la blessure de la république ; jamais spectacle ne fut plus imposant ni plus touchant. Le corps de Marat fut déposé sous les arbres du jardin des Cordeliers.

On donna le nom de Marat à une place et à la rue qu'il habitait, et Ton érigea sa statue au conseil général et à la Convention. Dans chaque maison, son buste fut mis sur la cheminée, à coté d'un crucifix. Des honneurs presque divins furent rendus à sa mémoire ; les Cordeliers dressèrent^ dans la salle de leurs séances, un autel à son cœur, qu'ils obtinrent de conserver*.

1 C'était une ninserie. Il était de notoriété publique que Marat était plus pauvre à sa mort, que lorsqu'il arriva aux affaires. Il ne laissa que son mobilier, qui ne valait pas douze cents livres^ et des assignats pour cinquante livres. Il nourrissait sa sœur.

^ Le culte de Marat commença ainsi aux Cordeliers i Un membre,

IftO HISTOIRE

Un juré au tribunal révolutionnaire, nommé Brochet^ coiïiposa et fit imprimer une prière qui contenait ces mots : Ccmr Jésu$l amr Maratl 6 sacré cœur de Hsusl 6 sacré cœur de Marat^l Les instituteurs et les institutrices, dans les écoles, faisaient faire le signe de la croix, à leurs élèves, au nom de Marat^.

La Convention exploita, au profit de la révolution, le culte voué par le peuple à Marat; mais aussi des hommes suspects se targuèrent de ce nom. Jacques Roux et Leçlerc publièrent un journal, intitulé l'Ombre de Marat. La veuve de VAmi du peuple- se présenta à la Convention nationale, pour se plaindre de ce que ces hommes, outrageant la mémoire de Marat en se disant ses continuateurs^ se servaient de son nom, pour commander TefFusion du sang. Elle demanda leur punition, et les deux folliculaires furent emprisonnés.

Marat rendait des services d'autant plus grands à la France que lui seul avait la puissance de s'opposer aux ultra-révolutionnaires, aux mragés, car il était le seul patriote as$ez populaire poui" ne pas inspirer de défiance aux citoyens, lorsqu'il parlait de modération. Il était comme le maximum du patriotisme ^ ; au delà

élevant les yeux vers Furiie qui contenait son cœur, s'écria : Restes précieux d un dieu! serons-nous donc parjures à tes mânes ! iu nous demandes vengeance, et tes assassins respirent encore! Ré' veillez-vous, Cordeliers : il est temps. Courons venger Maratf courons essuyer les larmes de la Framce éplorée»

^ Beaulieu, t. V, p. 199.

^ Deux Amis, t. XI, p. 402.

» Le vteux Cordelier, n^ «. — René Levasseor, t. I, p. 908.

D£ LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. iftl

de ce qu'il demandait, il n'y avait donc qu'exagération et perversité, a Les aristocrates ne pourront nous » perdre^ disait Camille, qu'en se faisant plus révolu- » tionnaires que nous. Aussi, tout le temps que je vois » Marat, sur lequel on peut compter, dans notre sein, )> je ne saurais avoir de crainte, car celui-là au moins » ne peut être dépassé.

» Marat était, dit René Levasseur, une sorte de )> sauvegarde contre les popularités intéressées des » démagogues aux gages de l'étranger. Celte sauve- » garde une fois détruite, ils mirent la main à l'œuï^ vre, et le démocratisme des Hébert, des Chaumette » et des Chabot ne tarda pas à s'imprégner de telles » couleurs, qu'il fut impossible d'y méconnaître les » traces de lor de l'Angleterre, et les intrigues de » rémigration. »

La mort de ce grand citoyen frappa la république au cœur. Marat, en se faisant terrible et violent, avait eu pour but d'empêcher que l'on n'abattit la révolulion par l'exagération de son principe, et d'arrêter l'effusion du sang, qu'il n'était pas rigoureusement nécessaire de verser. Lui seul en était capable, et par sa clairvoyance, et par sa franchise, et par sa popula* rite. Robespierre n'était ni assez franc, ni assez judicieux; Danton avait montré trop de modération, et n'était pas assez tenace, pour opérer ce grand œuvre.

XV. Aussi, le crime de Charlotte Corday eut des suites funestes pour la république : mais, moraenta-

1&3 HISTOIBË

nément, il nuisit singulièrement à son parti, et hâta la proscription des Girondins et des royalistes. Une lettre de Barbaroux, qu'elle remit à Duperret, ayant été saisie, il demeura ccmstant que Duperret avait eu avec Charlotte plusieurs entretiens secrets, quoiqu'il n'en eût avoué qu'un seul. On découvrit chez lui une protestation contre le 2 juin, signée par soiiante^treize députés du côté droit restés à la Convention. Duperret fut décrété d'accusation, ainsi que Fauchet, qui avait eu également des rapports avec l'assassin. Les soixantetreize signataires furent mis en arrestation, comme suspects. Le 15 juillet, on discuta le rapport de Saint* Just contre les Girondins ; Billaud-Varennes y ajouta de nouveaux développements, et les conclusions furent décrétées, sans opposition, le 28.

L'armée normande s'àvançant sur Paris, le comité de salut public envoya, pour la reconnaître, trois cents gendarmes qui tirèrent à poudre trois coups de canon sur les rebelles ; ceux-ci furent tellement épouvantés qu'ils s'enfuirent à Evreux, puis à Caen. Wimpfen proposa aux députés d'appeler les Anglais à leur aide. Quelques-uns en furent d'avis ; mais la plupart repoussèrent avec horreur celte proposition, qui n'eut pas de suite ^ . Les Girondins se revêtirent d'uniformes, pour se soustraire plus facilement aux recherches. Les uns passèrent à Bordeaux sur une bar-

1 Beaulieu.

DE LA BÉYOLUTIOll FRANÇAISE. lAt

que, qui leur avait çté secrètement préparée* Les autres s'enfuirent ailleurs, ou se cachèrent. Wimpfen se réfugia dans sa maison à Bayeux. Lorsqu'elle fut cernée, il s'échappa revêtu de son uniforme, et donnant des ordres aux soldats chargés de le prendre, et ne le connaissant point. Il fait répandre le bruit qu'il a passé en Angleterre ; mais il rentre peu après dans la maison de sa femme, où il demeure pendant tout le danger.

A Bordeaux, les députés fugitifs se trouvèrent sans appui : la Convention avait mis hors la loi tous lel membres de la société populaire qui les soutenaient. Ce décret ayant répandu la terreur, fit abandonner cette commission par ses partisans. La plupart de ses membres furent guillotinés ; la révolte de ce pays se trouva donc terminée, comme celle du Calvados. Ainsi, en quelques semaines, la Normandie et la Gironde rentrèrent dans Tordre ; mais la Provence, Lyon et la Vendée restèrent encore le théâtre de sanglants combats.

Le 24 août, le général Carteaux, aidé des représen-^ tants Salicetti, Gasparin et Albitte, s'empara de Marseille, après un siège de quinze jours. Les généraux marseillais s'enfuirent à Toulon avec les administra* teurs \ espérant pouvoir tenir plus longtemps dans cette ville, sous la protection de Fescadre anglaise. A

1 Mémoires du général Carteaux et des représentants du peuple.

ihh msTOiRb

Toulon, les royalistes, après s'être emparés des sections, avaient livré les Jacobins au jugement d'une commission: Barthélémy, président du club, fut condamné à mort, ainsi qu'un grand nombre de patriotes quilFurent exécutés sur-le-champ. Les rebelles firent arrêter et maltraiter Beauvais et Pierre Bayle, commissaires de la Convention, près de Tarmée d'Italie, Ils ouvrirent une négociation avec l'amiral Hood, qui commandait l'escadre anglaise , et promirent de lui livrer la ville, à condition qu'il proclamerait roi Louis XVII.

L'amiral français Trogoff approuva ce traité. Le contre-amiral Saint-Julien assembla les équipages de l'escadre française, et leur fit jurer de défendre, jusqu'à la mort, le pavillon de la république. Il s'empara du commandement et donna l'ordre d'attaquer l'escadre anglaise , quoiqu'il fût entre deux feux ; car la ville le menaçait de tirer sur lui à boulets rouges. Le commandant de la frégate la Perle, qui était royaliste, quitta la flotte, et vint dans le port avec son navire , où l'amiral Trogoff monta , et fit arborer son pavillon. La plupart des vaisseaux qui avaient d'abord consenti à suivre Saint-Julien se rangèrent autour de la Perle, et le contre-amiral, voyant le combat devenu impossible, s'enfuit avec les autres navires.

L'escadre anglaise entra facilement (27 août) dans le port, et les troupes de Hood s'emparèrent de tous

DE LA nÈfourmm fhaucaisb. 149

les postes de la yille. Les deux représentants du peuple furent arrachés des jurisons, et conduits par les Anglais dans un fort, où Fierre Bayle fut étranglé; on ne sut jamais si sa mort dut être attribuée à un sui* cide» ou aux ennemis de la Convention. Les Anglais établirent dans la ville une cour martiale, qui fit exécuter plusieurs citoyens accusés de républicanisme. D'autres, en grand nombre, furent transportés et maltraités sur les pontons.

XVL Tandis q[ue la trabison livrait aux Anglais Toulon, elle livrait Mayence aux Prussiens. Les représentants du peuple Merlin (de Thionville) et Rewbel, s'étant enfermés dans cette place, y exerçaient un pouvoir absolu. Un conseil de guerre, qu'ils présidaient, donnait son avis sur les mesures de défense. La garnison était forte de trente-deux mille hommes. L'armement de la place était incomplet ; il eût fallu trois cents pièces sur les remparts, et il n'y en avait que deux cents ;'la poudre manquait aussi. Custtne avait à dessein dégarni cette place , dont il prévoyait le siège comme très-prochain.

Soixante mille hommes investirent la ville, au mois d'avril , tandis qu'à la tête de dix mille Hessois et Saxons, le général Schonfeld menaçait Cassel. Après quelques combats , pendant lesquels le général en chef Custine, qui se trouvait hors de la place, ne lui porta aucun secours, un offider se présenta dans la ville , accompagné d'un parlementaire prussien. m. 10

Le générdl eh chef engageait la garaison k ipiiiter Màyence; inM les représeiïtànta et le« généraux Doyré, Mèunîèr et Aubèrt-Dùbayet , repoussèrent d'abord eette ^iropositien;

La fratlchée ne ftit oùrerte (jue deux mois api-ès Finrësliêseraent. Les deux armée» s'e^pwèrent Ibligtemps totttés ]ë§ rejssour^^es de Tart militaire ; et, dans lès dei-niert joturs dû siège, rettiièmi lï'afttit pti encore se rendre maître que d'un outragé avarice. La disette commençarit à se faire seritirS le èonseil de défense capitula, sous la eoridilîoh qOè là garnison sôttîJ'ait librement, et fie porterait plus les armes èontre les coalisés. (23 juillet.)

Il ftit démontré que le généi^al fieâuharnais, ehargé de secourir Mayence, avait fait en sorte de ne pas arriver à tèfiips. Merlin (de Thionville) lui-même fut soupçotiné de trahison. Ce qu'il y a de eertain, c'est qu'il vécut, depuis ce moment, avec un grand luxe; et, comme, au surplus, il était d'une immoralité cynique, on pensa qu'il reçut de i'or dû roi de Prusse. La ville pouvait encore tenir assez longtemps; les soldats et lés ùfficiers français qui demandaient à eontinuei' la défense, Sortirent de la place furiciix et murmùiisnt contre leurs généraux-

Gttstiné, de son côté, avait, au mépris de la loi, écrit

^ Marlin (de Tbkmville) et les fénéranx» dans leur rapport, ingérèrent beaucoup la disette qui régnait dans la place. On le reeonnut plus tard.

DE LA RÉTOLOTIOU rBANÇAISB. ihl

au commandant de Strasbourg, pour savoir combien il atait de bouches à feu et d'hommes. Nommé f;éné^ rai en chef dé Tàrmée du nord et des Ardennes, en remplacement de DampierreS il ne secourut pas Condé et Yalenciennes , qui tombèrent, en juillet^ au pouvoir des coalisés. Il avait, comme Dumou** ries, fait injustement fusiller des officiers et des vo** lontaires républicains; licencié, sans autorisation, la gendarmerie, qui lui était nécessaire, et hautement parlé contre la condamnation du roi et l'expulsion des Girondins. Le comité de salut public le fit mander à Paris, où il fut mis en accusation par décret du 28 juillet.

L'arrestation de Cusline excita des mouvements séditieux parmi ses soldats, qui le redemandaient à grands cris, et menaçaient de marcher sur Paris, pour le délivrer. Le comité de salut public sentit que la promptitudè et Taudace pouvaient seules sauver la Convention, qui serait bientôt à la merci de la force armée^ s'il fléchissait dans cette circonstance. Il manda le débuté Levasseur (de la Sarthe), à qui Carnot, chargé des opérations militaires, dit :

« L'armée du Nord est en révolte ouverte ; il notis faut une main ferme pour étouffer cette rébellion ; c'est toi que nous avons choisi. — Ce choix m'honore, Carnot^ répondit Levasseur; mais la fermeté ne suffit

< Vamifiene, saocêsnef^r de Jhmoutkt, avait été taé, le S mai, d'an boulet de canon.

ÎM HISTOIRE

pas, il faut encore de TexpéFience, des talents militaires, et ces moyens essentiels me manquent. — Nous te connaissons et nous savons t'apprécier. La vue d'un homme estimé, d'un ami de la liberté et de son pays, suffira pour faire rentrer dans le devoir des esprits égarés. — Mais, en vérité, Carnot, les moyens physiques me manquent : vois cette petite taille, et dis-moi comment, avec un tel extérieur, je pourrai imposer le respect à tes grenadiers. — Alexander magnus^ €orp(yre parvus erat, repartit Carnot, — Oui, mais Alexandre avait passé sa jeunesse dans les camps; il avait fait le dur apprentissage des armes; il savait comment on manie Fcspritdes troupes. — Amil les circonstances font les hommes ; la fermeté de ton caractère et ton dévouement pour la république nous répondent de tout. .— Eh bien, donc, j'accepte; à défaut de connaissances mihtaires, je te promets du moins du zèle et du courage. Quand faut-il partir? — Demain. — Je serai prêt. — Demain, tu recevras le décret de la Convention, des armes, et le costume de commissaire du gouvernement. — Et mes instructions? — Elles «ont dans ton cœur et dans ta tête ; les circonstances les en feront sortir. Tes pouvoirs sont illimités ; pars et réussis ' . »

. 1 C'est Leyasseur lui*4néfne qui rapporte cette oonvenatioa dans ses Mémoires, La sincérité bien connue je ce représentant ne m'a pas permis d'hésiter à la regarder comme exacte, sinon dans le texte même des paroles, du moins dans leur sens.

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. l/i9

Levasseur partit aussitôt pour Cambrai, où Fétatmajor lui rendit une visite. Le représentant voyait le sourire sardonique de tous ces généraux, surpris qu'un chirurgien ( Levasseur exerçait cette profession ) , qui n'avait jamais vu le feu, vînt régenter une armée de quarante mille hommes et de vieux officiers. Levasseur parla brièvement et avec dignité à tout Tétatmajor, et ordonna une revue pour le lendemain matin.

Quand il parcourt les rangs de cette armée, un silence méprisant Taccueille; il ne se laisse point intimider, ordonne au général provisoire de former le bataillon carré, se place au centre, et dit d'une voix forte :

« Soldats de la république, le comité de salut public a fait arrêter Custine... » On l'interrompt en criant avec violence qu'on nous rende Custvfier... Le représentant ordonne un roulement de tambours, qui fait cesser les cris; alors, il parcourt tous les rangs le sabre à la main, et paraissant disposé à frapper quiconque élèverait la voix. Cette attitude en imposa aux mutins ; le plus profond silence régna, et Levasseur reprit :

<i Ingrats, voilà donc le prix de notre zèle pour votre salut I vous demandez la liberté de Custine, sans être assurés de son innocence. Si T)umouriez eût été arrêté la veille de sa trahison, vous auriez sans doute fait de même ; cependant, une telle mesure vous au-

ISO msTomi

rait ôté la douleur de pleurer la mort de tant de braves, V0S frères d'armes, .massacrés par suite de sa coupable défection I ... Si Custine est innocent, il vous sera ren^u ; s'il est coupable, que son sang expie son erime ; point de grâbe pour les traîtres I Je suis délégué par la Convention nationale pour vous rappeler à vos devoirs, et pour vous annoncer que justice sera faite I Je suis votre chef; vous me d^vez obéissance. Montrez- vous, par votre soumission, comme par vQtrq courage, les dignes enfants de la patri^ ; pardon h qui sera docile à la voix du représentant dil peuple français I malheur à qui la méconnaîtra I »

Les soldats et les officiers, altérés, se turent ; la fermeté de Levasseur sauva la république d'un grand péril, et l'armée elle-même d'un grand malheur, celui de servir, par sa rébellion, la cause de Tennemi.

XVIL Le procès de Custine commença le 15 août devant le tribunal ^criminel extraordinaire ^ , et finit le 27. L'accusé prolesta de son innocence, et présenta une liçte de témoins à décharge, qu^on lui permit de faire entendre. Custine expliqua ses opérations militaires avec beaucoup de liberté et de présence d'esprit; puis Tronçon Ducoudray, son conseil, plaida la ««use. Ils ne purent repousser les charges accablantes qui s'élevaient, d'après les dépositions libres ist con^

' Qui reçut, par décret du 29 octobre 1793, le nom de tribunal ré^lutiûfmairt»

DE LA RÊTOLUHOIf PRANÇAISE. fil

cordantes des témoins* Il fut avéré que Custine était la principale cause de la reddition de Mayenee ; qu'il avait eu des rapports secrets avec les Girondins et avec Wimpfen, et qu il n'attendait que le triomphe dé la coalition départementale, pour se joindre à eux contre la Convention.

Le jury déclara, à la majorité de huit voix sut* onze» que Custine avait coopéré à des manoeuvres tendant à faciliter l'entrée des ennemis sur le territoire français, par suite desquelles les villes de Francfort, Mayence, Çondé et Yalenciennes étaient tombées en leur pouvoir. Le lendemain, Custine nu>urut sur réchadeiud, avec une faiblesse rare parmi les militaires, surtout à œtte époque. On. le crut généralement coupable de trahison, malgré sa protestation d'innocence à son dernier moment \

Cette condamnation fit une sensation extraordinaire sur les généritux. Houchard^ qui avait remplacé Cus^ tine, s écria*. «C'est donc un parti pris; on veut guillotiner tous les généraux I i ! —^ Et toi aussi, lui répondit un représentant qui se trouvait à son armée, si tu nous trahis. Il ne nous échinera pas un traître. Comment peux-tu tenir un pareil langage, en présence de tous ces officiers? Youdrais*tu leur faire croire que la guillotine attend tous les défenseurs dé la patrie? — Non, citoyens, continua le représentant

A LènMeur.

en l'adressant aux officiers de l'état-major qui les entourait , la Convention aura des récompenses pour les braves et des châtiments pour les traîtres. »

A la même époque, Cambon annonça à la tribune que les généraux Dillon et Hiranda étaient à la tête d'un complot, ayant pour objet d'enlever du Temple le fils de Gapet, et de l'amener à la Convention, pour le faire proclamer roi.

Camille Desmoulins s'écria que « c'était une fable absurde, » et voulut défendre Dillon son ami. « Je demande, dit Billaud, qu'il ne soit pas permis à Camille de se désh<morer... )> La Convention décrète l'arrestation des deux généraux. « Vous ne voulez pas m'entendre, s'écria Camille, à moi mon écritoire ! ... » Il publia alors un pamphlet des plus piquants, dans lequel il justifia Dillon sur ce prétendu complot. Néanmoins ce général était complice de Dumouriez en Champagne, car il avait averti un agent prussien du projet du gouvernement de faire une campagne sur le Rhin. Cette circonstance était ignorée en 1793; mais, chose remarquable ! la révolution, comme par instinct, s'est rarement trompée sur là culpabilité de ses ennemis.

Camille commença à railler, à cause de leurs }Hrétentions, certains députés de la Montagne. Il avait proposé Dillon en remplacement de Dampierre à l'armée du Nord; Delmas, membre du comité de salut public, ayant demandé à ce général un plan de cam-

DE LA RÊYOLpTION FRANÇAISE. 153

pagkie pour favoriser sa nomination, Dillon l'apporta. Delmas en donna lectiure au comité, comme s'il en était l'auteur. Tous les généraux l'approuvèrent, en s'étonnant qu'un homme, qui n'avait pas fait la guerre, fût aussi versé dans l'art militaire. «Cela n'est pas étonnant, répondit Delmas, dès mes plus jeunes ans, j'ai étudié Turenne et Montécuculli. »

Camille se moqua de Legendre, qui dans sa vanité disait : « Où en seriez-vous sans moi? A quoi sert-il » que le peuple ait nommé tous les gens d'esprit de

» la s députation de Paris? Il n'y a que moi et

» un peu Billaùd-Yarennes qui pirenions la parole ; ^ c'est Thuriot et moi qui portons le poids des ^ affaires... » Le journaliste plaisantait encore Legendre de ce que ce dernier, arrivant chez Marat au moment où Charlotte Corday y était encore, avait dit à cette fille : « N'est-ce pas vous qui êtes venue ce » matin chez moi? Sûrement vous vouliez me tuer? » Charlotte sourit en voyant Legendre qui, par sa prétention au martyre, se regardait comme le plus redoutable de la Montagne.

« Après Legendre, ajouta Camille, le membre delà i¥ Convention qui a la plus Haute idée de lui-même, » c'est Saint-Just. On voit dans sa démarche et son » maintien, qu'il regarde sa tête comme la pierre » angulaire de la république , et qu'il la porte sur y> ses épaules avec respect comme un saint sacre- » ment. »

154 9I»7OIB0

On rapporte que Saint-Just, entrant en fureur à la lecture de ce pamphlet, s'écria : « Je lui ferai bientôt » porter la «ienne comme un saint Denis ^ »

XVIIL La Convention commençait à comprmdre la faute qu'elle avait commise en conservant des gér néraux de Louis XYL La répu})Iique supprimant les maréchaux, les généralissimes à vie, les ordres distinc* tifs, et n'accordant pas de grandes richiesses à ceux qui la serventf ou qui font semblanjt de la servir,, quiconque a profité des faveurs de la monarchie ne peut se rallier sincèrement à la démocratie.

On ne peut objecter qu'il fallait bien employer des généraux habitués au commandement. Quand \m général est suspect, son expérience ne le rend que plus dangereux. D'ailleurs, dès le début d'une campagne, on trouve des officiers fidèles et habiles. Les grands talents militaires se révèlent prQmptement, comme on le vit dès la fin de 1793, lorsque }a Coa*vention se fut débarrassée des vieux généraux. Enfin, il est permis de douter de l'habileté de la plupart des homines de guerre de l'ancien régime. Les écrivains spéciaux, qui nient leurs trahisons, conviennent au moins qu'ils ont commis de lourdes fautes que l'on n'a jamais eu à reprocher aux généraux républicains, même aux plus jeunes.

Dès brs qu'une nation entreprend l'œuvre de sa

' Histoire impartiale des erifms»

M 1.4 itVOtirnOBI fEANÇAUl. 155

régénération, son premier soin doit être de révoquer tout les hauts fonctionnaires militaires et civils, quelle que soit leur répuiation et leurs protestations de dé^ vouement. Lors même que leurs paroles seraient sincères, l'habitude les trahit à leur insu. Depuis 1789, les administrateurs, les magistrats, les généraux, presque sans exception, avaient trahi la révolution ; fallait-il donc que la Convention en fît encore r expérience durant une année?

En outre, un gouvernement républicain doit toujours être sévère à l'égard des généraux en chef. Quand même ceux-ci ne trahiraient pas, mais ne commettraient que des fautes graves, ils doivent être punis, suivant ce principe de droit privé, applicable aussi en politique, que la faute grave est égale audol ^ L'homme qui accepte un emploi, doit répondre, comme coupable, du sang et des ruines qu'il entraîne par son incapacité. Tout Etat qui ne pratique pas cette maxime est un Etat perdu : les fourbes, les ambitieux n*ont plus de frein, et se jouent bientôt du sort des peuples. Le signe certain de la décadence d'un empire, c'est l'impunité dont ses fonctionnaires sont assurés ; plus un peuple est grand et glorieux, plus ses chefs sont soumis.

Les écrivains royalistes ont accusé la Convention,

< Lata culpa dolo œquiparcUur*

156 HISTOIBE DE tk RiVOLUTION nANÇAISE.

et surlout ses commissaires, d'ingratitude envers les généraux. Hais on défie de citer un seul cas d'ingra* tilude. Ces commissaires n'ont frappé.que les traîtres, et les ont encore trop ménagés, car ils en ont laissé dans les armées.

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