‹ Histoire de la révolution Française (1789) (volume 4)Chapitre 7 sur 20 · III. i · texte numérisé non relu

III. i

310 roiOJEB

Eowignpl revînt triompbfint h Saunur» où était «on .quartier*général« Aussitôt s'éleva entre kii et Canclaux une discussion stratégique. Canclaux voulait opérer séparément pour repousser les rebelles vers le haut p9ys, de peur que les Anglais ne vinssent à leur lecours* Rossignol, au contraire, ne craignant pas, en ce moment, le débarquement des Anglais, suffisamment occupés à Toulon, désirait, par une attaque simultanée, jeter les Vendéens dans la mer, seul moyen de terminer dun coup cette guerre impie. L^ouvriw jugeait plus sainement que le général; ce dernier était encore sous T empire de la routine, qui consistait i diviser les forces pour les rejoindre ensuite. Un conseil de guerre, tenu le 2 septembre à Saumur, Tapprouva. En conséquence, il fut décidé que Canclaux irait à Nantes, par la rive gauche de la Loire, avec la garnison de Mayence; et que, de là, il remonterait vers rinlérieur du pays, afin de chasser tous les rebelles devant lui dans la basse Vendée. Rossignol, de son côté, devait partir de Saumur avec cinq divisions, et opérer sa jonction avec Canclaux, afin d'envelopper entre les deux armées toutes les forces vendéennes.

Ce partage de F armée F exposait à de graves périls; les Vendéens, groupés autour de Mortagne, pouvaient battre Canclaux et Rossignol, trop faibles séparément. Le 9 septembre, Canclaux commença sa marche. Tandis que plusieurs divisions avaient des

DE LA RÉyOLTITIOll FRANÇAISE, 211

succès à Thouars ^ , à Doué et à Mortagne » d'autres étaieht battues. L'ensemble manqua à toutes les opérations; des divisions marchaient en avant, tandis que d'autres reculaient. Ainsi, la division de Santerre, après avoir quitté Saumur, y était rentrée, dans l'impossibilité d'opérer sa jonction ; puis elle en était repartie, lorsque Ganclaux était déjà aux prises avec l'ennemi. Sanlerre fut mis, à Coron, dans une déroute qui devint proverbiale. Une autre division partie d'Angers se fit battre à Brigué. Celle de Beysser pei^ dit toute son artillerie et ses bagages à Montaigu, où elle se laissa surprendre. Canclaux, après un vif et long combat, fut obligé d'opérer sa retraite sur Nantes, avec toute la garnison de Mayence.

Le représentant Philippeaux accusa Rossignol de trahison. Ce général attribua les revers au mauvais plan d'attaque. Les autres commissaires, Choudieu et Richard, le justifièrent complètement^. Ronsin^, l'un des lieutenants de Rossignol, accusa à son tour Canclaux et Philippeaux de trahison. Toutes ces imputations étaient sans fondement; les malheurs venaient

^ A cette affaire, une sœur du Vendéen Lescure servit une pièce de canon pendant une partie du combat : elle fut tuée. Ces traits d6 bravoure, chez les femmes, n^étaient pas rares. A une affaire suivante, une jeune fille commandait un corps de troupes qui fut rois en déroute : elle le rallia trois fois» et chargea à sa tête. (Histoire im» partiale des crimes y i^AT ¥t\xdhomme,)

' Voir leur intéressant rapport.

s Ce ne fut qu'après ces affaires que Ronsin prit le commandement de l'armée révolutionnaire.

en partie du défaut d'unité dans le commandement. Ainsi, des levées considérables fûtes dans les départements circonvoisins arrivaient au quartier général avant que les approvisionnements fussent prêts. Les volontaires, ne trouvant ni armes ni munitions, retournaient chez eux. Pendant ce temps, 4é général qui attendait des renforts, après avoir pris des dispositions pour une bataille, était forcé de la livrer en leur absence. Si l'on ajoute à cette cause d'insuccès l'hésitation et l'inexpérience des conscrits au premier feu , les dissensions des représentants en mission et des généraux, les difficultés de reconnaître l'ennemi dam les guerres civiles, les incursions continuelles et imprévues que pouvaient faire avec tant de facilité les Vendéens, la rupture de toutes communications, qui à chaque instant déroutaient les armées de la république, on se rend facilement compte des échecs supportés par les armées républicaines, et qu'auraient pu subir même des généraux plus capables que ceux qui les commandaient. A Nantes, par exemple, Ganclaux se trouva longtemps sans nouvelles de l'ennemi , soit que ses espions fussent pris, soit qu'ils fussent gagnés. Dans ce cas, les républicains faisaient des sorties qui tombaient au milieu des pièges fendus par les Vendéens.

Servan accuse les chefs de la république d'avoir suscité et entretenu les troubles de la Vendée, pour en faire un gouffre qui engloutît les prêtres, les nobles,

les artistes, les savants, la jeunesse qui avait reçu de réducation; en un mot, tout ce qui paraissait contraire au gouvernement révolutionnaire. La fameuse histoire publiée par Deux Amis de la liberté exprime la même opinion. Cette assertion, répétée par un grand nombre d'écrivains, est aussi odieuse qu'absurde : comment supposer qu un pareil projet n'eût pas été divulgué, quand il y avait tant de monde dans la confidence? Enfin, ce gou£Fre, loin d'engloutir les gens du monde , les savants et les riches , n'engloutissait que les volontaires répubUcains, les soldats, les paysans , en un mot, tous les citoyens qui étaient le plus attachés à la république.

Toulongeon affirme aussi que la révolte ressortait d'une action centrale, dont les fils remontaient aux Jacobins. La principale preuve qu'il en donne, c'est que Lanjuinais ayant demandé la confiscation des biens de tous les rebelles, Marat s'y opposa et dit qu'il ne fallait saisir que ceux des chefe. Cet auteur aurait pu ajouter un autre argument : à savoir, que Danton avait proposé d'établir une commission de clémence, en faveur des rebelles qui déposeraient volontairement les armes... Ainsi, il suffirait d'un mot dicté par l'humanité ou par la prudence, pour constituer la preuve d'un vaste et criminel complot. En rapportant aujourd'hui ces opinions indignes d'une réfutation sérieuse, on n'a pas d'autre but que de montrer jusqu'où peut conduire l'aveuglement des

21 ft USTOIIË

partis , et combien, dans les révolutions, il doit inspirer de défiance.

XIII. Bourdon (de FOise), Merlin (de Thionville) et Bney, effrayés de la dictature naissante du comité de salut public, profitèrent de la nouvelle des revers de la Vendée, pour Tattaquer. Us rejetèrent sur le comité tous les malheurs de la guerre civile et de la guerre étrangère. Le côté droit, muet et consterné jusqu'à ce jour, applaudit avec transport.

Danton s^écria : « Je ne suis d'aucun comité : je ne veux être d'aucun; mais je sens combien il est déraisonnable et dangereux d'attaquer le comité de salut public. » Robespierre, enhardi par cette opinion, dit « qu'il existait dans la Convention des traîtres qui Tattaquaient pour masquer leurs trahisons. (Applaudissements.) Je pense donc, ajouta-t-il, que la patrie est perdue si le gouvernement ne jouit d'tine confiance illimitée,, et s'il n'est composé d'hommes qui la méritent. Je demande que le comité de salut public soit renouvelé.)^ (Non, non I s'écrie-t-on dans l'Assemblée entière.)

Les dénonciateurs, se sentant battus, demandèrent Tordre du jour, Bazire et Robespierre s'y opposèrent vivement. Ce dernier se résunia ainsi : <n Nous pouvons mépriser les calomnies; mais les agents des tyrans qui nous entourent nous observent, et recueilr lent tout ce qui peut avilir les défenseur du peuple; e*est pour eiiXi c'est pour prévenir leurs impostures,

DE LA RÉVOttmOlf HIANCAISB. 915

qu'il faut que la Conrentioii nationale proclame qu elle conserve toute «a confiance au comité de salut public. )>

Par un mouvement spontané, rÀssemblée entière se lève et déclare que le comité a toute sa confiance. Les applaudissements retentissent dans toutes les parties de la salle.

» Bazire. Rappelez-vous , citoyens, ce que disait Marat dans la Révolution : Nous nous sommes mis la cordeau cou à l'égard des tyrans; souvenez-vous qu'il n'y a plus de salut pour eux que dans nos divisions. Eh bien , serrons-nous tous les uns contre les autres pour sauver la liberté I » Les plus vifs applaudissements Bccueillent ces paroles ; et la discussion consolide entre les mains des dictateurs le pouvoir absolu.

XIY . Le 1" octobre , le comité de salut public, enfin éclairé sur la véritable cause des désastres en Vendée, proposa de réunir les deux armées en une seule, sous le nom d'armée de V Ouest, avec Léchelle pour général en chef. « La Vendée, ajoute le rapporteur * , voilà le chancre politique qui dévore la république française : c'est là qu'il faut frapper d'ici au 20 octobre, avant Thiver, avant que les brigands trouvent l'impunité dans le climat et dans la saison. »

Ce projet ayant été adopté par acclamation , Léchelle se rendit immédiatement à son poste.

L'ennemi fit couvrir GhAtillon par une armée nom-

(Barrère.

216 HISTOIBE

breuse , et attendit les républicains dans le bois du Moulin-aux-Chênes, entre cette ville et Bressuire. Le 9 octobre , il fut battu par les républicains , qui en firent un effroyable carnage , et entrèrent le même jour dans Ghâtillon.

Les Vendéens, s'étant ralliés, attaquèrent en désespérés, reprirent Ghâtillon, et s'emparèrent de presque tous nos bagages et de notre artillerie. Les républicains fuyaient devant eux, lorsque tout à coup, saisis de honte, de braves soldats s'arrêtent, fixent les royalistes et les chargent vigoureusement, sous les ordres de Westermann. Les Vendéens, épouvantés à l^ur tour, fuient en désordre. Au milieu de la nuit, Westermann rentre dans Ghâtillon, égorge les royalistes surpris, et livre la ville à Tincendie. Le 14, la division de Luçon et Tarmée de Mayence réunies entrent dans Mortagne. Le 15, on gagne encore sur les Vendéens, à Saint-Ghristophe , une bataille meurtrière. Le 16, toutes les divisions républicaines s'emparent de GhoUet, considérée comme le boulevard des rebelles. Le 17, ceux-ci fondent avec fureur sur la ville; mais, après un combat long et sanglant, ils prennent la fuite , abandonnant sur le champ de bataille une grande partie des leurs ; d'Elbée, Lescure et Bonchamp furent mortellement blessés. Le 18, Farmée républicaine tout entière arriva à Beàupréau.

La nuit suivante, un détachement alla délivrer cinq mille prisonniers renfermés à Saint* Florent. Les Ven-

déens les avaient torturés et laissés en proie à la maladie et à la misère, leur donnant pour tout vêtement quelques haillons, pour toute nourriture six onces de pain, par jour.

Les contemporains nous ont laissé plus d'un exemple des cruautés que les Vendéens exercèrent sur les républicains , qu'ils appelaient des bleuê. Sur la route d'Hamey à Laval, les rebelles ayant arrêté un volontaire qui rejoignait son corps, lui coupèrent les pieds et les mains, et lui crevèrent les yeux. À la Ro« çhe-Servière, ils enterrèrent vivant un fils sur le cadavre de son père assassiné. Coquereau, un de leurs chefs, faisait arracher les yeux à tous ses prisonniers; ensuite on. les perçait de coups de baïonnettes ^

Les Vendéens ayant fait prisonniers cinquante volontaires, leur traversèrent le corps d'une corde qu'ils agitèrent fortement par les deux extrémités, et firent périr ces malheureux dans une longue et épouvantable agonie. Quelques jours après, par représailles, les républicains précipitent cinquante prisonniers vivants dans un puits, qu'ils remplissent ensuite de pierres.

Au mois de brumaire an II, les rebelles arrêtèrent la diligence de Nantes à Laval , pillèrent les voyageurs et les Massacrèrent, après avoir fait subir aux femmes les derniers outrages. Ces atrocités étaient ordinairement commises en l'absence des généraux

I ffûtoire impartiale des crimes^ t. VI, p. 234 et suivantes.

218 mi^Tonc

Charette et Larochejaquelein , qui firent de vâind ef^

forts pour eîi arrêter le cours *.

Les débris de rarméé royaliste parvinrent, en grande partie, à passer la Loire à Yarades, le 18 et le 19 octobre. Léchelle fut d'avis de la traverser sur-lechamp pour les attaquer ; mais Merlin (de Thionville), Bourbotte, Carrier, et la plupart des généraux pensèrent qu'il y avait trop de difficultés à effectuer le passage, sans embarcations, sous le feu d'un ennemi bien résolu à se défendre; que d'ailleurs, il était probable que, dans leur désespoir, les Vendéens marcheraient sur Angers et sur Nantes, pour se refaire. En conséquence, les chefs de l'armée victorieuse prirent la fésolution de se porter à la fois sur ces deux places, pour les protéger : l'armée fut divisée en deux colonnes, qui se mirent en marche, dès le 19, par la rive gauche.

Lorsque la nouvelle de ces victoires parvint au eomité de salut public, Barrère annonça à la Conven-^ tion que la Vendée n'existait plus.

XV. Pendant ce temps, le duc d'York, général des coalisés dans le nord, faisait les préparatifs du siège

* n y eut quelquefois des méprises affreuses. Un Vendéen qtti cultivait son cbamp, son fusil à ses côtés^ suivant leur babîtndei apercevant un volonlaire, le couche en joue et le tue. De retour chez lui, if apprend à sa femme qu'il a tuë un hleu. Celle-ci lui répond : Maiê il faUaU le fouiller; aUonè^ ensmMe, Arrivés sur le Ue« du crime, ils reconnaissent leur enfant, dont ils ignoraient le sort depuis longtempt»

DE LA RÊYOUmOn FRANÇAISE. 310

de Dunkerque, place à la possession de laquelle les Anglais attachaient une immense importance. Carnet fit donner Tordre à Bouchard de se porter secrètement, avec toutes ses forces, sur les derrières du duc d'York pour Técraser, et délivrer cette ville.

Bouchard» accompagné des trois représentants, René Levasseur, BentaboUe et Delbret, partit de Cassel, le 5 septembre, avec son armée. Dans la première journée, il s empara, au pas de charge, d'Ondrezeelle, d'Berzelle et de Bambeecke ^ L'armée anglo-hollandaise recula sur toute la Ugne. L'avant*garde française s'arança même jusqu'auprès de Bondschoote, après avoir fait éprouver à Tarmée anglaise des pertes assez considérables. Bouchard ne voulut pas profiter de ce succès, et ordonna la retraite sur Bambeecke, quoique les représentants eussent insisté pour qu'il continuât à poursuivre Tennemi, en profitant de sa terreur. B établit son quartier à Bambeecke. Levasseor entendant une vive canonnade à Bexpoède , supposa que Tavant-garde égarée avait été attaquée par les Anglais , et invita Bouchard à lui porter secours. Celui-ci assurait que la canonnade venait d'un autre côté , lorsqu'un officier de l'avant-garde vint annoncer qu'elle s'était battue là en effet, et venait de rentrer à Reipoède , malgré les efforts de l'ennemi. Levasseur invita de nouveau Bouchard à tenter la délivrance de Dunkerque, si facile en ce roo-

I LevattenTi t* II, p. 78.

ment. Le conseil de guerre manifesta le même avis; mais le général en chef résista encore sans qu'on pût se rendre compte de ses motifs.

Il se décida enfin, le 8 septembre, à attaquer les coalisés, et marcha sur Hondschoote. Mais ses len* teurs avaient donné le temps au duc d'York de couvrir ce bourg par des batteries qui protégeaient son infanterie rangée dans la plaine. Durant cinq heures, les trois ailes de l'armée française restèrent exposées à un feu terrible. Elles n'avaient point d'ordres; nul ne savait où était le général en chef. Enfin, avec la permission des représentants du peuple, le général Jourdan fit cesser le feu, battre la charge, et les Français se précipitèrent la baïonnette en avant sur les redoutes qu'ils enlevèrent, grâce à leur audace. Bouchard ne parut qu'après la victoire. Pour en profiter, il lui suffisait de se porter sur la chaussée de Fumes, où il forçait le duc d'York à se rendre prisonnier avec toute son armée. Mais il refusa encore d'aller plus loin; et l'unique résultat de la sanglante victoire d'Honschoote fut la délivrance de Dunkerque.

Le 11 septembre, Houchard, ayant reçu l'ordre de marcher sur Wervick, où il devait s'emparer de six à huit mille Hollandais, composa deux colonnes : l'une commandée par le général Dumesnil, qui devait attaquer Wervick, et l'autre par Hédouville, qui avait pour mission de tourner la ville par la gauche, et de s'avancer par la route de Ménin, afin de couper la re-

DE LA BÉTOLOTION FRANÇAISE. iSi

iraiie aux Hollandais. Nais, dérangeant son propre plan, le général en chef fit commencer l'attaque de Wervick par les tirailleurs avant d'avoir mis en mou« vement les deux colonnes ; de sorte que les Hollandais eurent le temps de se retirer. Dans cette affaire, le représentant Ghasles rendit encore de grands services, et chargea à la tète des colonnes; il fut grièvement blessé à la jambe d'un éclat d'obus» qui nécessita l'amputation.

Les représentants Hentz, Peyssard et Duquesnoy ayant trouvé une correspondance de Houchard avec les princes étrangers, le firent arrêter; et le comité de salut pubUc le renvoya devant le tribunal révolutionnaire. Il résulta des débats que, la veille de l'attaque dHondschoote, ce général était allé lui-même en prévenir le duc d'York, et qu'aussitôt, afin de renforcer Hondschoote, cinq mille Anglais furent retirés du camp établi devant Dunkerque. Houchard avait reçu du duc d'York une promesse de trois millions ' s'il lui laissait prendre Dunkerque, dont la défaite de l'armée française à Hondschoote eût rendu la prise infaillible. Aussi, à dix heures du soir, voyant la bataille perdue, le duc d'York s'écria: « Nous sommes trahis I » Ce général racontait plus tard que, sans le représentant du peuple Levasseur, Dunkerque eût été pris, et l'armée française anéantie. En effet, la victoire ne fut due qu'au conseil que donna Jourdan de

' Mémoires de Levasseur, t. II.

229 HISTOIBB

cesser le feu, et de se précipiter au pas de charge sur Hondschoote. Bouchard fut condamné à mort et exé^ cuté. Jourdan lui succéda dans le commandement en chef de l'armée du nord.

XYI. Les sociétés populaires murmuraient de ce que Brissot et ses complices ne fussent pas encore ju*gés. Une plus longue impunité ne faisait, selon elles, qu'enhardir les conspirateurs. Le 3 octobre, Àmar parut à la tribune pour présenter le rapport du comité de sûreté générale sur cette affaire. Après avoir fait fermer les portes de la salle, il examina dans les plus petits détails les reproches généralement adressés aux Girondins, et chercha à démontrer qu'ils étaient complices des rebelles de la Vendée , des royalistes de Lyon, des Anglais, à qui l'on avait livré Toulon ; et enBn de Wimpfen, de Gustine et de Bouchard. Il proposa de renvoyer au tribunal révolutionnaire Brissot, Vergniaud, Lasource, Condorcet, Ducos, Fon* frède , avec trente autres députés, et de maintenir le décret d'arrestation contre les soixante-treize signa* taires de la protestation de juin.

Albitte ayant fait observer que Rabaut- Saint - Etienne était oublié, Amar répondit qu'il ne l'était point, non plus que les vingt autres déjà mis hors la Un \ dont il était superflu de s'occuper.

1 La mise hors la loi donnait k chaque citoyen le droit et Ini im« posait même le devoir de mettre à mort le condamné. Lorsqu'il tombait entre les mains de la justice, le tribunal révolutionnaire sa bor-

DE LA RfiTOUrriOll FRANÇAISE. SSI

Levasseur obtint un décret d'accusation contre Yigée; Duroi contre Richon, et fiillaud-Yarennes contre EgsJité. Dans ces moments d'enthousiasme, rien n'était plus facile que d'obtenir des déiu'ets de proscription.

DucosetFonfrède demandant à relever un fait faux» articulé contre eux dans le rapport» Albitte s'écrie : 4( Les patriotes immolés à Marseille , la trahison de Toulon, le sang qui coule à Lyon, la dévastation de la Vendée, accusent suffisamment les conspirateurs : itis parleront au tribunal révolutionnaire. )> La Convention, sanctionnant cette observation odieuse et ridicule, refusa la parole aux deux députés.

Osselin et Billaud ayant proposé le décret d'accusation contre les soixante-treize signataires de la protestation , Robespierre s'y opposa vivement, en disant que la Convention ne devait pas chercher à multiplier les coupables ; qu'il ne fallait s'attacher qu'aux chefis de la faction; que parmi les autres il y en avait beaucoup d'égarés... (Murmures.) ^ Je dis mon opinion en présence du peuple; je la dis franchement, et je le prends pour juge de mes intentions. Sachez, citoyens, que vous ne serez véritablement défendus que par ceux qui auront le courage de dire la vérité, lors même que les circonstances sembleraient commander leur silence. (Vifis applaudissements.) Je suis loin de £aire

nait à constater son identité par témoins, et il était exécuté sur-lechamp.

32a HISTOIRE

l'apologie de la faction exécrable contre laquelle j'ai combattu pendant trois ans, et dont j'ai failli plusieurs fois être la victime ; ma haine contre les traîtres égale mon amour pour la patrie; et qui osera douter de cet amour? Mais il est de la dignité de la Convention de ne s'occuper que des chefs. » On l'applaudit et l'on adopta son opinion.

Le projet du comité de sûreté générale fut voté, avec les additions dont on vient de parler. Le président, Cambon, fit descendre à la barre tous les députés présents, décrétés d'accusation. Ils s'y rangèrent en silence , et furent immédiatement transférés dans les prisons.

XYIL Dans cette même séance , sur la motron de Billaud, Fouquier-Tinville reçut l'ordre de faire promptement juger Marie-Antoinette. Il rédigea l'acte 'l'accusation dans le style ampoulé et ridicule de ces sortes de pièces à cette époque : « Considérant, dit-il, qu'à l'instar des Messaline* des Brunehaut , des Frédegonde, des Médicis, la veuve Capet a été, depuis son séjour en France, le fléau et la sangsue des Français; qu'avant même la révolution, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié de roi de Bohême et de Hongrie, lesquels rapports étaient contraires aux intérêts de la France. » Puis, Fouquier- Tinville rappelait ses dilapidations , son comité autrichien, où avaient été concertés les massacres deNanci et du Champ-de-Mars , la déclaration de la guerre,

DE LA RÉVOLimON FRANÇAISE. 225

l'appel des armées coalisées contre la France. Enfin, il lui reprochait <( de n'avoir pas craint de se livrer avec Louis Capet, son fils , et de l'aveu même de ce dernier, à des indécences dont l'idée et le nom seuls font frémir. )>

Marie-Antoinette comparut au tribunal révolutionnaire, le 14 octobre (22 vendémiaire]. On entendit un grand nombre de témoins dont les dépositions furent accablantes; souvent mêmes empreintes de haine ou de passion. Une ancienne servante du chfiteau déposa» qu'en 1789, la reine voulut tuer le duc d'Orléans, et se procura dans ce but deux pistolets; mais que le roi en ayant été averti, lui fit reprendre ces armes, et la consigna quelques jours dans son appartement.

Hébert vint affirmer, sous la foi du serment, un fait invraisemblable. Il déclara que a le petit Gapet âgé de onze ans, dit au maire et au procureur de la commune, que sa mère et sa tante lui avaient appris le vice hideux qui énerve les enfants; qu'elles le faisaient souvent coucher entre elles deux pour en abuser, et qu'il était certain qu'il y avait eu un acte incestueux entre la mère et le fils ; que l'accusée avait eu, sans doute, pour but d'affaiblir le moral de l'enfant, pour gouverner à sa place, à l'époque de sa majorité. » L'accusée, se retournant avec dignité vers le peuple , s'écria : a J'interpelle les mires présentes et leur conscience, de déclarer s' il en est une qui n'eût pat à frémir dépareilles horreurs. » Un murmure approin. 15

320 HI8T0IBB

bateur se fit entendre dans l'auditoire, et ramena un inçtant Tintérêt sur cette malheureuse femme.

Marie-Antoinette répondit avec calme et adresse à toutes les dépositions. Elle nia ses actes personnels; excipa, quant aux actes politiques , de sa qualité de femme de Louis XYI, et parut en rejeter la faute sur lui et sur ses ministres. Ghauveau et Tronçon-Ducoudray , nommés d'office par le tribunal , défendirent Taccusée au milieu du plus profond silence. Les jurés déclarèrent unanimement « la veuve Capet coupable d'avoir excité un complot, tendant à amener la guerre civile dans l'intérieur, et d'avoir fourni des secours en argent aux ennemis de l'extérieur, pour leur donner l'entrée du territoire. »

Le tribunal la condamna à mort. Elle ne prononça pas une parole en marchant au supplice, et parut voir avec indifférence l'appareil de la force armée, déployé dans toute la capitale. En montant sur l'échafaud, ayant marché par mégarde sur le pied du bourreau : Pardon, monsieur Samson, lui dit-elle avec un salut gracieux ^ Elle mourut à trente-huit ans, assistée d'un prêtre constitutionneli et au milieu des cris de vive la république, à bçLS la tyrannie.

Lorsque Robespierre apprit les détails de ce procès, il s'écria : « Cet imbécile d'Hébert I ce n'est pas assez qu'elle soit réellement une Messaline, il faut qu'il en

' Dédaration ûiite par Samson à M. A. dé B*.., qui l'a rapportée h rauteor.

fasse encore une Agrippine, et qu'il lui fournisse, à son dernier moment, ce triomphe d'intérêt public I » Saint-Justf qui était présent, reprit : <( Les^ mœurs gagneront à cet acte de justice nationale. » — « La guillotine, dit Barrère, a coupé là un puissant nœud de la diplomatie des cours de TEurope ^ »

XVIII. Après le procès de la reine, l'attention publique se porta sur les Girondins. Déjà, le 6 octobre, <3rorsas, qui, après s'être réfugié dans le Cklvados et dans le Finistère, était venu chercher un asile à Paris, che^ son ancienne maîtresse, avait été arrêté et livré le lendemain au tribunal révolutioiinaire, pour constater son identité (car c'était la seule formalité à remplir envers les individus mis hors la loi). Après sa condamnation, il dit au peuple : « Je recommande à ceux qui m'entendent ma femme et mes enfants ; je suis innocent ; ma méinoire sera vengée. » Retourné en prison, il appela un juge pdbr recevoir la déclaration de dettes qu'il n'avait pas eu le temps de payer.

Biroteau, trouvé à Bordeaux le 24, et immédiatement interrogé, répondit : « Je sais que la guillotine m'attend, mais elle ne vous aiirait pas manqué, ni à vous ni à la Montagne, si nous eussions été les plus forts. » Il fut supplicié.

Condorcet, Pétion, Guadet et d'autres, périrent aussi, vers le même temps, dans les départements.

* Cause du 9 thermidoY, par ViUatte, p. 13, 1" partie.

328 HISIOIU

Quelques-uns furent, dit-on , dévorés par les loups, ou périrent de faim, traqués comme des bêtes fauves. Lanjuinais et Louvet furent sauvés presque miraculeusement, après des aventures extraordinaires.

Le 24 octobre (3 brumaire an II), la justice n'avait pu se saisir que de vingt et un députés décrétés d'accusation. Fouquier-Tinville les traduisit ce jour-là devant le redoutable tribunal. Ce furent :

l"" Brisssot, âgé de trente-neuf ans, homme de lettres.

2"" Yergniaud, trente-cinq ans, avocat.

** 3* Gensonné, trente-cinq ans, avocat.

i"* Duperret, quarante-six ans, agriculteur.

5"" Carra, cinquante ans, homme de lettres.

6** Gardien, trente-neuf ans, procureur général syndic.

7* Valazé, quarante-deux ans, cultivateur. '

S'* Duprat, trente-trois ans, négociant.

9"" .Sillery, cinquante-sept ans, rentier.

10' Fauchet, quarante-neuf ans, évêque.

11* Ducos, vingt-huit ans, homme de lettres.

12* Boyer-Fonfrède, vingt-sept ans, cultivateur.

13** Lasource, trente-neuf ans.

ii"" Lesterpt-Beauvais, quarante-trois ans, receveur de district.

15* Duchastel, vingt-sept ans, cultivateur.

16* Mainvielle, vingt-huit ans, rentier.

17* Lacaze, quarante-deux ans, négociant.

DE LA BiTOUmON FBANÇAISB. 229

IS"" Lehardy, trente-cinq ans, médecin.

19^* Boileau, quarante et un ans, juge de paix.

20* Antibou], quarante ans, homme de loi.

21' Vigée, trente-six ans, ex-militaire.

Fouquier-Tinville fit lire à Taudience le rapport d'Amar, dont la conclusion était :

4( r Qu'il a existé une conspiration contre Tunité » et Findivisibilité de la république , contre la liberté » et la sûreté du peuple français ;

» 2'' Que tous les individus dénommés dans cet » acte d'accusation en sont coupables , soit comme » auteurs, soit comme complices. »

Les accusés acceptèrent le débat, et prirent des défenseurs. Leur attitude fut décente, et même humble. Les principaux témoins entendus, à la requête de Taccusateur public, furent Pache, Chaumette, Dobsen, Hébert, Chabot, Fabre d'Églantine, Léonard Bourdon et Duhem , dont les dépositions furent en général sincères , quant à la vérité matérielle ; mais quelques-uns, tels que Hébert et Léonard Bourdon, se permirent de tirer des inductions générales, à la charge des accusés.

Il résulta des débals, que la faction de la Gironde s'était efforcée de faire déclarer la guerre à l'Autriche, quoique, par ses liaisons avecNarbonne, elle sût que la France n'était pas prête ; que Brissot avait indiqué aux ministres le choix de tous leurs agents, dont les actes et les antécédents étaient évidemment

ISO mstOÊUL

contre-révolutionnaires ; que la faetion s'était opposée à la déchéance du roi , qu'elle ne prononça qu'à la dernière extrémité, et encore à la condition de restaurer la monarchie, dans la personne du petH Capet ; qu'elle mit en œuvre la calomnie et la dilapidation, pour détruire la commune du 10 août * ; qu'elle a efforça de sauver le tyran, et imagina l'appel au peuple^ pour livrer la république à la guerre civile ; quelle s! était opposée à toutes les mesures de salut publia: notamment au recrutement, à l'emprunt forcé du milliard et au maximum ; qu'elle avait favorisé Dumouriez et Custine; qu'enfin elle avait inventé contre Marat des calomnies sans nombre, pour le faire périr, et se débarrasser de la surveillance salutaire de cet ami du peuple.

Les accusés montrèrent dans leurs réponses une ^^^- faiblesse que Ton n'eût pas présumée. Ils reconnu-

rent, en général, les faits articulés contre eux, et ne dénièrent que l'intention qu'on leur avait prêtée. Plusieurs membres de la commission des douxe assurèrent qu'ils n'avaient point concouru à l'arrestation arbitraire de Dobsen, d'Hébert et autres. Fon-, frède et Vigée déclarèrent ne s'être pas trouvés à la

* Duhem, député, déclara qu'après la conquête de la Belgique, il fil, au comité de défense générale des objections au projet que Ton avait de déclarer la guerre à la Hollande, et dit qu'il fallait d*abord forliiier nos armées ; et que Guadel répondit, en désignant les patriotes : Ce n*ést pas forti^er nos armées qu*il faut faire : il faut iuer tous ks scélérats de Hntétiewr.

DE LA RÊYOItmON FRANÇAISE. 2^1

commission, le jour où les mandats d'arrêt furent lancés. Boileau convint, qu'au milieu des accusations que se lançaient les deux partis, il avait pris le mensonge pour la vérité; mais, qu'à présent, le bandeau était tombé de ses yeux. Il avoua qu'il avait existé une conspiration contre l'unité de la république ; que la trahison de Toulon lui avait fait voir qu'il y avait des coupables; qu'à la vérité il ne pouvait encore les désigner, et qu'il attendait, pour les connaître nominativement, le jugement du tribunal. Il reconnût, enfin, que le 2 juin avait sauvé la république, parce que, tant que le côté droit eut été en force, il n'eût fait que paralyser les mesures salutaires. Duprat fit une déclaration aussi lâche.

Yigée ajouta à sa preniière déclaration que Rabaut, président de la commission des douze, avait feit arrêter que tous les actes de la commission seraient signés par chaque membre, afin qu'aucun en particulier ne fftt compromis. Là> plupart des accusés s'attachèrent à rejeter la responsabilité des faits incriminés sur Pétion, Guadet et Barbaroux^ qui étaient en fuite. Vergniaud et Valazé seuls montrèrent du courage et de nobles sentiments,^ sans oser toutefois soutenir leurs doctrines fédéralistes.

Un témoin déclara, qu'à une séance des Jacobins, Gaira proposa d'appeler, au trône de France, le d\ic d'York, fiîa dtt^Tûi d'Âugletecre. Carra répondiique c'était pour donner des espérances au roi d^ Angle-

terre, et l'empêcher d'entrer dans la coalition.

Le préiident. Pouviez-vous espérer que l'Espagne, qui croit avoir des droits sur la couronne de France , en aurait laissé prendre paisiblement la possession au duc d'York?

Laccusé Carra. Si maintenant l'Espagne ne peut faire dix lieues sur notre territoire, je vous demande ce qu'elle aurait pu faire , si nous eussions pu nous réunir aux Anglais I

Le président. Comment avez-vous pu vous persuader qu'un tyran, quel qu'il soit, pût faire le bonheur des Français?

Uaccmé Carra. J'étais bien loin d'avoir cette opinion ; mais en flattant, tantôt le duc d'York, tantôt le duc de Brunsv^ick, je suis parvenu à brouiller ce dernieravec la maison d'Autriche, puisque, dégénérai qu'il était l'année dernière, il ne commande plus qu'une simple division.

Le président. Vous qui prétendez dans vos écrits avoir témoigné la plus grande horreur pour les rois , comment avez-vous pu vous livrer à une adulation si basse envers Brunswick, jusqu'à dire que, s'il venait à Paris , on le verrait en bonnet rouge aux Jacobins ?

Uaccmé Carra. C'était pour humilier la maison d'Autriche, et pour lui rendre suspect Brunswick, que je faisais l'éloge de ce dernier *.

< BviMin du iirihwial révoh^iofmaire.'^RévohUians de Paris, — Procès des'Girondins.

XIX. Les débats duraient depuis quatre jours* et paraissaient devoir se prolonger encore dix. La faiblesse,, la lâcheté et les aveux de quel([ues-uns des accusés donnaient une grande prise à Taccusation. La révolte du Calvados, de Bordeaux, de Lyon et de Toulon, à la tête de laquelle ils s'étaient trouvés, eux ou les hommes dont ils étaient visiblement les complices, avait soulevé contre eux T opinion publique; le crime de fédéralisme était évident; en vain niaientils leur complicité dans le projet de ramener un roi : le choix qu'ils avaient fait de Wimpfen les condamnait aux yeux de leurs contemporains. Mais aucun ne montrait l'intention de vouloir soutenir, dans sa plaidoirie, ni le fédéralisme, ni l'injustice de Tinsurrection qui les avait chassés. Ils paraissaient ne vouloir se défendre qu'en alléguant leur bonne foi, et la protection que la loi accordait à leurs opinions et à leurs écrits.

Néanmoins, à la séance des Jacobins du X brumaire, Hébert allégua <( que les accusés étaient les hommes les plus faux et les plus astucieux qui aient paru dans le monde; que les journalistes rapportaient les débats d'une façon mensongère, dans l'intention d'atténuer leurs torts. )> Des sociétés populaires vinrent demander qu'une députation se transportât au tribunal ^ révolutionnaire, pour l'inviter à hâter le jugement de ces grands coupables, a Faut-il^ disaientnelles , des témoin$ et des formes pour juger

des hùmmes qu'il aurait fallu fusiller tout de suite? » Le lendemain, une députation des Jacobins se rendit à la Convention pour demander un décret qui donnât aux jurés la facilité de déclarer qu'ils étaient assez instruits. Osselin convertit cette pétition en motion ; et r Assemblée décréta, qu'après trois jours, les débats cesseraient lorsque les jurés se diraient suffisamment éclairés.

A l'ouverture de la séance du lendemain, le président demanda aux jurés si leur conscience était suffisamment éclairée. Ceux-ci ayant répondu négativeratent, les débats continuèrent. A sept heures du soir, Antonelle, chef du jury, déclara que la cause était entendue. Une pareille déclaration ayant excité l'indignation des accusés, qui demandèrent énergiquement la continuation des débats, le président les fit emmener par les gendarmes.

Les jurés se retirèrent pour délibérer, et rapportèrent, au milieu de la nuit, un verdict unanime et affirmatif. Le tribunal condamna tous les accusés à la peine de mort. Le président les fit ramener à l'audience, pour entendre la lecture de l'arrêt. En vain, Gensonné, pâle et tremblant, demande la parole sur l'application de la loi, il ne peut l'obtenir. Brissot laisse tomber ses bras ; sa tête se penche subitement sur sa poitrine. Boîleau, élevant son chapeau, s'écrie : Je suis innocent; puis, se tournant vers le peuple, il l'invoque avec véhémence. Les accusés se

DE LA RÊYOLCnON FRANÇAISE. 2SS

lèvent ^Dtanément : Nous sommes innocents, pai^, on vous trompe I Puis ils lui jetent des assignats, en s'écriant : A nous nos amisi L'auditoire, qui jusqu'alors était resté calme, manifeste une vive indi* gnation ; il foule aux pieds les assignats, et répond à l'appel insensé des Girondins, en faisant retentir lea voûtes des cris de vive la r^ubtiqt^ I périssent tous les traîtres I. . . Sillery laisse tomber ses deux béquilles, en s'écriant, le visage plein de joie, et se frottant les mains : Ce jour est le plus beau dé m4i viel Yalazé tire de son manteau un stylet qu'il s'enfonce dans le cœur : il ^pire et tombe. Le tribunal ordonne que son cadavre sera tramé sur une charrette jusqu'à l'é* cbafaud.

L'heure avancée de la nuit, la lueur des flambeaux, les juges et le public fatigués d'une longue séance, tout donnait à cette scène un caractère sombre, imr posant et terrible. Boyer-Fonfrède se retournant vers Ducos et le serrant dans ses bras : Mon ami, dit-il, c'est moi qui te donne la mort. — Ami, répond Ducos, console-toi, nous mourrons ensemble. L*abbé Fauchet, abattu, semblait demander pardon à Dieu ; Lasource montrait de l'énergie; Carra conservait son air de dureté; Vergniaud paraissait ennuyé de la longueur d'un spectacle aussi déchirant * .

Cet orateur passa la nuit au milieu de ses amis,

1 Vilktte» Mystère$ dévoilée, p. 61«

236 HISTOIKE

auxquels il fit entendre les derniers accents de sa sublime et originale éloquence. Ses discours étaient souvent interrompus par des saillies. Ducos et Fonfrède, tendrement attachés Tun à Tautre, s'entretenant de leur famille, se prirent à pleurer et s'embrassèrent. Mais ils eurent honte de ce retour sur eux-mêmes, et bientôt leurs voix se mêlèrent à celles de leurs compagnons, pour adresser une dernière fois des hymnes à la liberté ' . Tous subirent la mort avec courage.

Telle fut la première fournée de victimes sacrifiées en masse par le tribunal révolutionnaire. Camille Desmoulins, indigné du décret atroce de la Convention, était accouru à l'audience, inquiet de voir le résultat de cette affaire. Lorsqu'il entendit prononcer le verdict du jury, il s*enfuit; et, au milieu des sanglots que le désespoir lui arrachait, on Tentendit s'écrier : Ils meurent républkains l Malheureux I c'est mtm Brissot déooilé ^ qui les a tués.

A cette époque, Danton, se trouvant à Arcis-sur- Aube, se promenait dans son jardin avec un ami : une troisième personne, tenant un journal à la main, arrive à grands pas, en criant : Bonne nouvelle I botme

< Ils chanUient sùrlout Thymue des Marseillais qu'ib parodiaient ainsi :

Contre noos de la tyrannie

Le couteau sanglant est levé, etc.

{Mémoire$ Stm détenUt par le citoyen Riouf.) ' Titre d'un pamphlet de Camille. (Villalte, Mystères dévoilés.)

DE LA BÉTOLUnON rRAHÇAISE. 337

funweUel — Quelle nouvelle? dit Danton. — TVem, lis : les Girondins sont condamnés à mort et exécutés. — Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux? réplique Danton, dont les yeux s'emplissent de larmes; la mort des Girondins une bonne nouvellel misérable! — Sans doute, répond son interlocuteur; n' étaient-ils pas des factieux? — Des factieux l des factieux! est-ce que nous ne sommes pas Ums des factieux? Nous méritons tous la mort autant que les Girondins; nous subirons tous, les uns après les autres , le même sort qu'eux * /

Camille et Danton ayaient raison ; il faut bien se garder, dans les révolutions, de frapper les opinions dissidentes avec rigueur, car les schismes naissent promptement après la victoire d'un parti. Les éliminations, les destructions qui ne sont pas rigoureusement nécessaires, sont toujours fatales et criminelles. Les républicûns de ce temps-là se sont traités entre eux avec une sévérité plus grande^ que celle qu'ils ont déployée contre les royalistes conspirateurs. C'est le contraire qu'ils devaient faire. Leur conduite a bien plus montré leur dévouement et leur probité, que leur intelligence; et puisse leur exemple servir à leurs successeurs I Malheureusement ce n'est pas toujours l'intérêt de la patrie qui devient une source de proscriptions; trop souvent les haines personnelles,

* Mémoire adressé à Tautenr par les fils de Danton. Plusieurs témoins lui ont confirnaé ce fait.

2)8 taiSTtmÉ

la jalousie des sectaires engendrent des lutter qui ne finissent que par rextermination d*un parti tottt entier.

^"Cequi surtout indigna les hommes de cœur, ftitle décret qui déclara, qu'après trois jours de débats, les jurés pourraient se dire suffisamment éclairés. Comme A trois jours pouvaient toujours suffire à la défense des ttccusés) La Convention craignait-elle que ceux-ci ne soutinss&nt au tribunal les doctrines qu'ils avaient soutenues à la tribune et dans leurs pamphlets? Qu'importe! un accusé a toujours le droit de plaider sa cause, comme il Tentetid ; il n'appartient à aucune puissance de prescrire où de limiter ses moyens, dès que le salut du vainqueur est assuré. Autrement ne n'est que la grimace de la justice: ce n'est plus un tribunal , 6' est une boucherie, d'autant plus ignoble, qu'elle est autorisée par l'appa^ rence de la légalité. Enfin, l'application du décret fut une faute sans excuse, parce qu'on lui donnfl un effet rétroactif.

Du reste, et au fond, il était impossible de sauver tous les accusés, puisque la révolte des départements constituait plusieurs d'entre eux en flagrant délit de rébellion sanglante , de telle sorte que c'eût été leur céder la victoire que de ne pas lés faire mourir. Mais d'autres n'étaient coupables que d'opinions erronées ; or, la liberté la plus absolue doit exister pour, les discours comme pour la presse , à moins qu'elle ne se

DE LA RÉTOLUnON IRANÇAISE, 289

traduise par une conspiration contre la république. Harat lui-même avait distingué entre les Girondins ; il en avait sauvé plusieurs qui périrent après sa mort. Il ne provoquait pas leur supplice en masse , et n'appelait qu'un jugement solennel, avec T entière liberté de défense. On commençait à se montrer moins pitoyable que VÀmi du peuple , tant calomnié, même par ceux qu'il protégea. Lui ne s'acharnait pas contre les vaincus : <i Laissons en paix leurs cendres \ » disait-il à ces nouveaux patriotes, qui faisaient du zèle, en parlant sans cesse des conspirateurs terrassés. Le malheureux est une chose sacrée; l'accusé dans les fers devieni digne de Tattention la plus scrupuleuse. XX. Le 8 novembre, madame Rolland comparut à son tour devant le tribunal révolutionnaire. Comme les femmes qui vivent surtout par l'esprit et par le cœur, elle avait conservé sa beauté ; mais les chagrins avaient jeté sur son visage un voile de mélancolie. Elle resta huit jours à la Conciergerie, s'entretenant avec tous les détenus avec assurance, courage et dignité ; elle parlait des Girondini^ dans un langage respectueux, mais sensé. Nos amis, disait-elle, n'ont pas pris des mesures assez fortes ; ils ont discouru quand ils auraient dû agir. Elle s'entretenait, avec T ex-ministre Clavières, des intérêts de la république, comme au temps de sa puissance. Clavières n'eut pas autant de

< C. Desmoulins, le Fieux Cor délier.

courage qu'elle ; lorsqu'il reçut la liste des témoins appelés dans son affaire, il se frappa de son couteau, en murmurant ces yers :

Les criminels u^mblants sont menés au supplice ; Les mortels généreux disposent de leur sort.

Madame Rolland prévoyait le résultat de son jugement : elle voulait mourir sans peur; mais quand elle était seule dans sa chambre , le souvenir de sa fille lui arrachait des larmes abondantes, et cette sensibilité touchante n'altérait en rien son courage. Elle se défendit avec noblesse, et ne chargea aucun de ses amis. Elle, commença, après l'audition des témoins, à lire un mémoire justificatif de sa conduite; mais le président lui ôta la parole, en disant qu'il respirait le fédéralisme, et faisait ï éloge de Brissot et consorts, c'est-à-dire du crime. L'accusée, se tournant alors vers l'auditoire, dit : h vous demande acte de la violence que l'on me fait.

Après sa condamnation, madame Rolland s'habilla de blanc, et laissa flotter sur ses épaulas ses beaux et longs cheveux noirs. Elle fut conduite au supplice avec Lamarche, l'un des conspirateurs du 10 août, qui tremblait à la pensée de la mort, et qu'elle essaya vainement de consoler ^ Arrivée au pied de l'échafaud, elle lui dit : Passez le premier; vous n'auriez pas le courage de me voir mourir. Quand son tour ar-

» Nongarei, t. I, p, 218, — Btdletin du tribunal, »»»• 76 et 7C.

riva, elle salua la statue de la Liberté, en disant : liberté I que de crimes on commet en ton noml Elle reçut le coup fatal, sans que sa fermeté se démentit un instant ^

Cette femme illustre, avait prédit à ses compagnons d'infortune, que son mari ne pourrait lui survivre ; en effet, Rolland se suicida sur la grande route de Rouen à Paris, dès qu'il apprit sa mort.

Philippe Égalité fut exécuté sur la place de la Révolu tion, et mourut avec beaucoup de courage ^. Manuel fut condamné, comme complice de la conspiration fédéraliste. Lorsqu'il arriva à la Conciergerie, les prisonniers le regardèrent avec horreur, comme Tun des instigateurs des massacres de septembre. L'accasation lui reprocha de les avoir suscités, dans Tespoir de soulever les départements contre la capitale. Le même jour, Brunet, ex-général en chef de l'armée d'Italie, se vit également condamné, pour avoir en-

1 Madame Rolland a laissé un Mémoire intitulé : u4ppel à Vimpariiale postérité, qu'elle avait commencé à lire devant le tribunal. Ou a publié d'elle un ouvrage intitulé : Mémoires de madame Rolland, C'est un mauvais livre qui n'a pu sortir de sa plume élégante et sévère, et qui tend plutôt à la déshonorer. Néanmoins, une foule d'historiens les ont considérés comme authentiques, et en ont élé la dupe. Mais il sufBt de comparer le sl}le de ces Mémoires à celui de madame Rolland, pour être convaincu qu'ils ne sont pas d'elle. En second lieu, les personnes versées dans la connaissance des détails de la révolulion, remarquent dans celte œuvre informe, une foule de faits ou d'allusions qui dénotent des erreurs où n'aurai l pas pu tom^ ber madame Rolland.

2 Beaulieu, t. V.

in. 10

tretenu des correspondances avec les comités royalistes de Toulon et de Marseille, et n'avoir pas dirigé, selon les ordres de Barras et deFréron, une division contre les Toulonnais, pour les empêcher de négocier leur trahison.

Deux autres généraux, Lamarlière et Biron , exnobles, également convaincus de trahison et de fautes graves, subirent la peine de leurs crimes, après un jugement consciencieux. Biron, en descendant du tribunal, salua les autres prisonniers avec une dignité chevaleresque, et leur dit : Ma foi, fnes amis, c'est fini ; je m en vais.

Des traîtres de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative, ainsi que des ministres dont ils avaient élé complices, furent châtiés à la même époque. Lebrun, Du port-Du tertre , Barnave, Kersaint, Babaut-Saint-Etienne, Chapelier, Desmeuniers et l'évêque Lamourelte périrent sur Téchafaud. Eh quoit disait gaiement ce dernier, à ceux qui cherchaient à le consoler, qu est-ce donc que la mort? Un accident auquel il faut se préparer. Qu est-ce que la guillotine? Une chiquenaude sur le cou.

XXI. Le 10 novembre (20 brumaire), Bailly eut à rendre compte du massacre du Champ-de-Mars. Il fut prouvé que cet homme avait vivement pressé le corps municipal de proclamer la loi martiale, quoiqu'il sût très-bien que le peuple s'était réuni au Champ-de- Mars, sans armes, et pour signer une pétition, après

en avoir fait la déclaration légale ; que la loi martiale fat proclamée à la Grève, où il n*y avait pas de rassemblement, et non pas au Champ-de-Mars, où était la foule; que le maire n'emporta qu'un drapeau de poche, qui ne pouvait être aperçu du peuple ; qu'au lieu de précéder la force armée, comme la loi l'ordonnait, il ne fit que la suivre, de sorte que la vivacité des gardes nationaux devait devenir funeste.

Bailly se défendit, tantôt par des dénégations, tantôt en alléguant qu'il manquait de mémoire. Il parla beaucoup de ses vertus et de son patriotisme, et rejeta sur l'Assemblée nationale, sur Lafayetle, qui était en Allemagne, et sur le corps municipal, les faits graves qu'il ne pouvait dénier. Il fut condamné à la peine de mort. Le jugement ordonna que l'exécution aurait lieu sur l'esplanade du Champ-de-Mars, et que le drapeau rouge serait attaché derrière la voiture, et brûlé par la main du bourreau.

Sur toute la route, le condamné entendit ces cris de la foule qui suivait le sinistre cortège : Rendsmoi mon pèrel rends-moi ma femme I rends-moi mes enfants I Arrivé au Champ-de-Mars, le peuple s'opposa à ce que la terre sacrée de la fédération fût souillée par le sang d'un assassin. Chacun se mit à démonter l'échafaud, pour le transporter dans le fossé qui se trouvait entre le Champ-de-Mars et la Seine ^

* Bulletin du tribunal révoluUonnaire, n«« TT et suiv.

Quand les préparatifs furent terminés, on y fit descendre Bailly ; on brûla le drapeau rouge sous ses yeux, et sa tête tomba au bruit des applaudissements du peuple, et des cris cent mille fois répétés de vive la république I périssent tous les assassins I

Bailly, accablé de remords, perdit tout son sangfroid dans ses derniers instants ; mais il n*essuya point d*autres insultes que les cris dont on vient de parler. Il ne ressemblait point à Socrate et à Jésus-Christ, ainsi que des historiens, prévenus ou mal informés, Font dit. Il n y a pas un tribunal consciencieux, qui ne Teût condamné; il n'y a pas une mère de famille, dont le fils ait été assassiné, qui n'ait revu, avec horreur, Tun des principaux auteurs d'un massacre épouvantable.

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