IV. Danton et Robespierre reconnurent que la
'. Voyez les regislres de la Trésorerie nationale. — Voyez aussi k Fuuœ Càrdelier.
DE LA RÊYOLimOIV FRANÇAISE. Sif
vialence des hébertistes était plus calculée que sin« cère. Ce dernier, n'osait pas les attaquer dans la Conveption , mais il profita de la première occasion qui se présenta, aux Jacobins, pour lancer des insinuations contre eux. Â la séance du 1" frimaire (21 novembre), Momoro ayant assuré que le fanatisme était la seule causp des malheurs de la France, Robespierre lui répondit en ces termes :
« Est-il yrai que la principale cause de nos maux soit le fanatisme? Le fanatisme! il expire; m^is en dirigeant, depuis quelques jours, toute, notre attention contre lui , ne la détourne*t-op pas de nos vérilaUfts dangers? Vous avez peur des prêtres, et ils s'empressent d'abdiquer leurs titres , pour les échangcf* contre ceux d'administrateurs, et même de présidents de sociétés populaires I Craignez non pas leur fanatisme, mais leur ambition; non pas l'habit qu'iU portent, mais la peau nouvelle dont ils se sont revêtus. Je ne vois plus qu'un seul moyen de réveiller parmi nous le fanatisme , c'est d'affecter de croire à sa puissance. Le fanatisme est un animal féroce et capricieux; il fuyait devant la raison; poursuivezle avec tie grands cris, il retournera sur ses pas...
)^ De quel droit Taristocratie et l'hypocrisie viendraient-^lles ici mêler leur influence à celle du civisme et de la vertu? De quel droit des hommes inconnus jusqu'ici dans la carrière de la révolution, viendraient-ils chercher, au milieu de tous les événements.
les moyens d'usurper une fausse popularité; d'entraîner les patriotes mêmes à de fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes, au nom de la liberté , et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure, en des farces ridicules?...
» L'athéisme est aristocratique, l'idée d'un grand être qui veille sur l'innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. Ne voyez-vous pas le piège que nous tendent les ennemis de la république et les lâches émissaires des tyrans étrangers? En présentant, comme l'opinion générale, les travers de quelques individus , ils voudraient nous rendre odieux à tous les peuples, pour raffermir les trônes chancelants. Les cours étrangères ont deut espèces d'armées, l'une, sur nos frontières, impuissante, plus près de sa ruine à mesure que le gouvernement républicain prendra de la vigueur; l'autre, plus dangereuse, est au milieu de nous : c'est une armée d'espions, de fripons stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des sociétés populaires; depuis que la journée du 31 mai a régénéré la Convention nationale , ils redoublent d'activité pour séduire, pour calomnier, pour diviser tous les défen-
DE LA RÊTOtimON FRANÇAISE. 261
seurs de la république, pour avilir et pour dissoudre la Convention nationale. »
Robespierre demanda Tépuration de la sociétés qui fut adoptée par les plus vives acclamations. Les hébertistes, n'osant pas répondre au membre le plus influent du comité de salut public, attaquèrent ses idées par l'arrêté suivant, qu'ils obtinrent du conseil général (3 brumaire] :
<i V Toutes les églises ou temples de toutes religions, qui ont existé à Paris, seront sur-le-champ fermées ;
» 2'' Tous les prêtre^ ou ministres^, de quelque culte que ce soit, demeureront personnellement responsables de tous les troubles dont la source viendrait d'opinions religieuses ;
» S"" Celui qui demandera l'ouverture, soit d'un temple, soit d'une église, sera arrêté comme suspect;
» i"" Il sera fait une pétition à la Convention, pour l'inviter à'porter un décret qui exclut les prêtres de toute espèce de fonctions publiques, ainsi que de tout emploi dans les manufactures d'armes, et pour quelque classe d'ouvrage que ce soit. »
Aiiisi, la religion paraissait définitivement et officiellement abolie. On s'était moqué de l'opinion de
^ LNépnration, dans le langage du lemps, voulait dire une enquéle sur tous les actes publics et privés de chaque membre de la sodélé. Ceux qui ne pouvaient se justifier des accusations portées contre eux étaient exdus de la société.
Bobëspfiefre : on commençait à calonfmier son patriotisme. L'évêque Massieu, député de l'Oise, se tfouvànt en mission à Vitry-le -Français, dit à la tribune de li société populaire : m Les prêtres sont des scélérats; » jè les connais mieux qu'un autre , puisque j'ai été » leur colonel. Malheur à tous, si vous ne faites au fa- »t niatisme une guerre d'extermitiatiou. Robespierre » lui-même rendra compte aux patriotes révolution* » naires dU fanatique discours qu'il a pronohcé aux » Jacobins, le i" frimaire ^ «^
V. Chaque jour, la Convention avait à çémir au spéciacle de nouvelles riiascàradei anti-relîgieusès, jouées jus<îuè dans son sein, quoique iti majorité s'a-* perçût que lès complices de l'émigration n'y fussèûl pas étrangers^. » Danton leuf- porta le premier cou|y; dès la séance du 6 frimaire, dans laquelle oh demanda que la Convention ôtât tout traitement aux prêtres. Des membres appuyaient la proposition ; d'autres proposaient même de récompenser les prêtres apostate. Tous les orateurs étaient à côté de la question ; car il s'agissait tout à la fois de ne pas rétablir un culte momentanément tombé, et de ne pas violenter la conscience des hommes pieux.
« Qu'on nous laissé, s'écria Danton, consacrer notre
' LeUre de cette société à ia Convention. — Biographie eonteri'* tiànn^Ue.
s ff L«i ftiémès boimneS) dh Levassear, t. tl, p. f95, (fai, depuis, M servirent du jésuitisme^ se- servaient alors de TàlbéisiiM. »
DE LA RÊTOUrriOll FRANÇAISE. 2M .
temps à destmam utiles. Il y a un décret qui porte que les prêtres qui abdiqueront iront porter leurs renonciations au comité. Il ne &ut pas tant s'extasier sur la démarche d'hommes qui ne font que suiyre le tor« rent. Nous ne voulons nous engouer pour personne. Si nous n'avons pas honoré le prêtre de Terreur et dit fanatisme, nous ne voulons pas plus horiorer le prêtre de rincrédulitè : nous n'avons pas voulu anéantir la superstition, pou^ étabUr le règne de l'athéisme. Je demande qu'il n'y ait plus de mascarades anti-reli*' gieuses dans le sein de la Convention.
)> L'opinion du peuple français s'est prononcée ; la raison nationale est à son apogée : si le règne des pré^* très est passé, le règne politique vous appartient.
» Sur quelle considération fondei^vous les décrets que vous rendes? sur l'éconoiniei du sang des hommes. Eh bien I vous ne devez salarier aucun culte» mais vous devet exécrer k pêrsécutioii, et ne point fermer Torèille aux cris de l'humanité. Accordez des secours à tous les prêtres ; mais que ceux qui sont encùte dans l'âge de prendre un état ne puissent prétendre Aux secours dé la natidïi, lorsqu'ils se seront procuré les moyens de subsister. Apprenez que si vous ôtez aux prêtres leut pairi, voua^ les réduisez & l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se réunir aux rebelles de la Vendée.
» Le peuple Veut, et il a J-aîsoh, que la tetreur soit à Yùrèti àk jour; riiais il veut que la terreur soit répor-
26&. aiSTOIBE
tée à son vrai but, c'est-à-dire contre les aristocrates^ contre les égoïstes, contre les conspirateurs, contre les traîtres, amis de Tétranger. Le peuple ne veut pas faire trembler celui qui n'a pas reçu de la nature une grande dose d'énergie, mais qui sert la patrie de tous ses moyens.
» Sans doute, le temps de l'inflexibilité et des vengeances nationales n'est point passé : il faut donc au peuple un nerf puissant, un nerf terrible ; mais prenons garde de tomber dans les excès. Depuis longtemps, c'est le peuple qui fait toutes les grandes choses. Certes il est beau que les représentants s'humilient devant la puissance souveraine ; mais il serait beau aussi .qu'ils s'associassent à sa gloire , qu'ils prévinssent et dirigeassent ses mouvements immortels. ^
Les propositions de Danton furent décrétées au milieu de l'enthousiasme général.
Cette fois, les Hébertistes eurent peur et se rétractèrent. Chaumette, dans un long réquisitoire, proposa : l"" que le conseil n'entendit plus aucune pétition sur les cultes ni sur les idées métaphysiques ou religieuses ; 2"* qu'il déclarât que l'exercice des cultes étant libre, le conseil n'avait jamais entendu empêcher les citoyens de louer des maisons, et de payer des ministres, pour quelque culte que ce fut. »
Hébert fit aux Jacobins une pareille palinodie. « On accuse^ dit-il, le$ Parisiens d'élre sans loi, sans religion^ et d'avoir substitué Marat à Jésus, Déjouons
DE Lk RÉVOLUTION FRANÇAISE. 265
ces edlomniei. » Il publia, dans le Père Duehêne, un pompeux éloge de Jésus-Christ.
YI. €ette faction comprenant que toutes les tentatives ultra-réyolutionnaires seraient vaines, en face de Danton, essaya de l'abattre, par la calomnie.
Danton, devenu veuf au commencement de 93, s'était remarié dans la même année, parla volonté de sa femme mourante, avec une jeune fille dévouée et vertueuses dont les soins étaient nécessaires à ses enfants. An mois d'octobre, lorsqu'il crut sa présence inutile à la Convention, il alla présenter sa nouvelle épouse à sa famille, à Arcis-sur-Anbe, où il était né. D ailleurs, épuisé par quatre ans et demi de luttes et d'émotions, l'aspect calme de la nature, la présence de sa mère, l'influence de l'air natal, la solitude, étaient nécessaires à sa santé.
De retour à Paris au commencement de novembre, Danton se signala, comme on vient de le voir, par une motion sage, sans craindre de compromettre sa popularité. Tel est le caractère des véritables patriotes, qu'ils ne dissimulent jamais leur pensée, quoi qu'il puisse arriver En effet, c'est la vérité seule qui fonde les républiques et qui protège la patrie ; le mensonge et la dissimulation les perdent toujours. Quoique Danton fut resté pur, les royalistes d'abord , les Hé-
^ Cetlè i*espectable femme exisle encore. L^auteur a eu Toccasion de la voir, et de remarquer le profond respect qu*elle a conservé pour la mémoire de Danton.
2M' HISTOIBE
hertiste^ ensûiie, répandirent le bruit qu'il avait émigré en Suisse, emportant des millions, fruit de ses rapines: ils prétendirent qu il avait acheté la moitié des terres de son département , avec un magnifique château. Enfin, ils demandaient déjà hautement sa tête, et celle de Camille Desmoulins, son ami.» Les Jacobins, procédant à leur épuration, des rumeurs se firent entendre, lorsqu'arriva le tour de Danton (13 frimaire) ; on prononça les mots de modérantisme, de trahison. Danton, indigné, répondit en substance :
a J'ai éprouvé une sorte de défaveur en paraissant à la tribune ; ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent la figure de l'homme libre? Ne suis-je plus ce même homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les ipoments de crise? Ne sûis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a été accablé de persécutions? J'ai été l'un des plus fidèles défenseurs de Marat; j'évoquerai l'ombre de ïAmi du peuple pour ma justification. Vous serez étonnés, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir que la fortuné colossale, que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie la malveillance de fournir contre moi la preuve d'aucun crime. Je demande qu'une commission de douze membres examine les accusations dirigées contre moi, afin que je puisse y répondre en présence du peuple. »
DE LA RÉTOtimOH rRANÇAISE. 267
Robespierre s'écrie :
« Danto'n, tu es accusé d'ayoir émigré; on a dit que tu ams psissé en Suisse ; que ta inàladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite ; on a dit que ton ambition était d'être régent sous Louis XVH; qu'à une époque déterminée, tout a été préparé pour le proclamer ; que tu étais le chef de la conspiration ; qjiie ni Pitt, ni Cobourg, nî l'Angleterre, ni TAutriche, ni la Prusse n'étaient nos véritables ennemis, mais que c'était toi seul ; que la Montagne était composée de tes complices ; qu'il ne fallait pas s'occuper des agents envoyés par les puissances étrangères; que lès cWspiratiôns étaient des fables qu'il fallait mépriser ; en un mot, qu'il fallait t'égorget*...
)^ Dâfnton, né sais-tu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis dé la dtosè publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu paî^, et riè sâvez-vous pas tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Eh I si le défenseur de lai liberté n'étiit fâS calomnié, ce serait une preuve que nous ti'kurionri plus ni prêtres ni nobles à combattre.
» Les ennemis de là patrie semblent m'acèabler de louanges exclusivement; mais je les répudie ^ La ààilse des patriotes est une, comme celle de la tyrannie *, ils sont tous solidaires. Je mè trompe peut-être sur Danton; mais vu dans sa famille, il ne ïnérite
' ^ f lltfsîoif aà jcfuttaJ tf*Mêbèrt.
que des éloges* Sous les rapports politiques, je l'ai observé : une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, en conclurai* je qu'il trahissait la patrie? Non, je la lui ai vu toujours servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge : il a raison ; qu'on me juge aussi. Qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus patriotes que nousl je gage que ce sont des nobles, des privilégiés. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du patriotisme de ces emphatiques accusateurs. U est évident que Danton a été calomnié ; mus je vois là un des fils les plus importants de la trame ourdie contre les patriotes. »
Merlin de Thionville ajouta : « Je déclare que Danton m'arracha des mains du juge de paix Lanvierre ; qu'au 10 août, il sauva la république avec ces paroles : De l'audace^ encùre de l'audace, toujours de r audace! Yoiià Danton. »
Nul n'osant répondre au discours de Robespierre, Danton reçut du président l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus flatteurs.
VII. L'admission de Camille Desmoulins éprouva aussi quelques difficultés ; et pourtant où trouver une vie plus constamment remplie d'un noble enthousiasme pour la liberté I
Camille Desmoulins naquit à Guise, département de l'Aisne, en 1760, d'une famille honorable» mais
sans fortune '• Il fit son éducation au collège Louisle-Grand,oùilétait boursier. Doué des plus heureuses dispositions pour les lettres, il travaillait avec ardeur, et se nourrissait surtout des beaux livres de l'antiquité. Cette sorte de fréquentation continuelle et passionnée des grands hommes de la Grèce et de Rome lui inspira l'amour de la patrie et des idées républicaines, à un âge et à une époque où les préoccupations de cette nature pouvaient sembler un rêve. A quinze ans, dans un dîner chez un de ses parents, devant une société nombreuse, il soutint les avantages du gouvernement républicain, et défendit cette thèse avec une énergie et une éloquence qui frappèrent d'étonnement l'auditoire <:hoisi qui l'écoutait.
Reçu avocat en 1785, il dut renoncer à plaider, à cause du bégaiement dont il était affecté. Il vécut des mémoires qu'il composa pour ses. confrères et pour les procureurs. Ses pamphlets, publiés en 89, le firent rechercher par plusieurs députés célèbres , notamment par Mirabeau, dont il fut le commensal et le secrétaire. Mais dès qu'il vit ce député trahir la cause populaire, il devint son ennemi, et sut résister aux offres les plus brillantes.
Cependant, Camille avait à lutter contre la pauvreté : ses écrits ne profitaient qu'à son libraire. En vain fuppliait-il son père de lui envoyer cinq à six louis
1 Son père éudt lieulenani général du bailliage, et très-attaché au roi»
370 amionii
pour acheter un lit^ ; M. Desmoulins les lui refusait, soit qu'il fut gêné, soit qu'il voulût forcer son fils à revenir dans sa province. Camille aimait trop la révolution, pour ne s'y point entièrement sacrifier. Il entreprit alors le Journal àet révolutions de France et de Brahant, qui prit rang dans le journalisme, immédiatement après la feuille de Marat. Pour acheter sqn silence , là cour et les Feuillants lui offrirent des sommes considérables et des places; il rejeta tout avec mépris; il ne rougissait pas de sa pauvreté, dont il était même fier. L'attachement et l'admiration qu'il avait voués à Robespierre, son condisciple, redoublèrent à cette époque ; et ses écrits , lus par tout le monde, contribuèrent beaucoup à la réputation du député jacobin.
Étudiant en droit, Camille avait rencontré au Luxembourg mademoiselle Luçile Duplessis, jeune fille d'une beauté et d'un esprit remarquables, dont il devint amoureux. Elle l'aimait aussi, et chaque jour ils se promenaient ensemble, avec la mère de Lucile. Madame Duplessis, qui avait reconnu dans Camille de grandes qualités, consentait au mariage; mais M. Duplessis, riche, ambitieux et royaliste, s'y opposait. Il ne s'y décida qu'à la fin de 1790, lorsqu'il vit l'avenir de Camille bien assuré.
Cette union fut des plus heureuses. Il en naquit
' Correspondance inédite de C. Desmoulins.
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 27i
en 1702, un fils, qui reçut le nom d'Horace, a Je né » dirai qu'un mot de ma femme (écriyait en 1793 » Camille , répondant à ceux qui lui reprochaient » d'avoir épousé une femme riche); j'ayais toujours » cru à l'immortalité de l'âme. Après tant de sa- » crifices d'intérêts personnels que j'avais faits à la » liberté et au bonheur du peuple , je me disais au » fort de la persécution : Il faut que les vertus atten- » dent les récompenses ailleurs. Mais mon mariage est » si heureux, mon bonheur domestique si grand, » que j'ai craint d'avoir reçu ma récompense siir là » terre , et j'avais perdu ma démonstration de l'im- » mortalité. Maintenant, les persécutions et les lâches » calomnies me rendent toute mon espérance. »
Camille était aussi brave que spirituel écrivain. Le 10 août, il se trouvait un fusil à la main à l'attaque des Tuileries ; et dans toutes les circonstances de la révolution, il paya de sa personne. Nul ne montra,' sous des dehors aussi aimables, avec un caractère si sympathique , une âme moins ambitieuse ni plus de dévouement. Tandis que la jalousie empêchait une foule d'hommes, même des plus purs, de reconnaître le mérite de leurs émules, Camille vantait ses amis avec un désintéressement sans exemple, et souvent aussi avec un enthousiasme naïf, qui l'entraînait trop loin dans ses éloges. Il n'est pas un personnage, qui se soit montré patriote au commencement de la révolution, auquel il ait marchandé son
appai; mais il abandonnait les traîtres aussitôt qu'ils étaient démasqués à ses yeux. Camille n'était point un homme d'État; toutefois, sa loyauté; son ardent amour de la liberté , ses écrits rendirent de grands services à la démocratie.
Son intimité avec Danton faisait rejaillir sur lui les calomnies prodiguées à ce grand homme. Lorsqu'il fut, après son épuration, appelé à la tribune des Jacobins pour subir la même épreuve , on lui reprocha sa défense de Dillon, et ses larmes, lors de la condamnation des Girondins.
Sur le premier chef, Camille avoua qu'il avait cru reconnaître de grands talents dans le général Dillon, mais que, trompé sur son compte, depuis trois mois, il n'avait parlé de lui ni en bien ni en mal.
<( A l'égard du mouvement de sensibilité, dit-il ensuite, que j'ai fait paraître lors du jugement des vingt-un, je déclare que ceux qui me font ce reproche étaient loin de se trouver dans la même position que moi. Je chéris la république, je l'ai toujours servie ; mais je me^uis trompé sur beaucoup d'hommes, tels que Mirabeau, lesLameth, etc., que je croyais devrais défenseurs du peuple, et qui néanmoins ont fini par trahir ses intérêts. Une fatalité bien marquée a voulu que de ^soixante personnes, qui ont signé mon contrat de mariage, il ne n^e reste plus que deux amis , Robespierre et Danton. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés; de ce nombre étaient sept d'entre les
DE LA RÊTOLUTIOlf FRANÇAISE. 273
vingt-un. Un mouvement de sensibilité était donc bien pardonnable dans cette occasion. Je ne crois pas, au surplus, qu'il y eut beaucoup de royalistes parmi eux.
<i Un citoyen. Desmouliiis vient de nous avouer ingénument qu'il avait mal choisi ses amis. Prouvonslui que nous savons mieux choisir les nôtres, en Taccueillant avec empressement. »
« Robespierre. Il faut considérer Camille Desmoulins avec ses vertus et ses faiblesses. Quelquefois faible et confiant, souvent courageux et toujours républicain , on Va vu successivement Tami des Lameth, de Mirabeau , de Dillon ; mais on Ta vu aussi briser ces mêmes idoles qu il avait encensées. Il les a sacrifiées sur l'autel qu'il leur avait élevé, aussitôt qu'il a reconnu leur perfidie. En un mot, il aimait la liberté par instinct et par sentiment, et n'a jamais aimé qu elle , malgré les séductions puissantes de tous ceux qui la trahirent. Camille est le meilleur républicain ' que je connaisse : il en est aussi le plus ancien, et il lui serait même impossible d'être autre chose. J'engage Camille Desmoulins à poursuivre sa carrière , mais à n'être plus aussi versatile , et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hoiûmes qui jouent un grand rôle sur la* scène politique. )>
L'admission de Camille fut saluée par de nombreux applaudissements. Ainsi,. Robespierre protégeait ses anciens compagnons d'armes contre cette nuée d'homm. 18
27a HISTOIRE
mes nouveaux que l'on appelait patriotes de la trou sième réquisition.
y m. Ce qui se passa dans les départements rebelles accrût encore la division dos républicains. La Convention, en décrétant la destruetion de Lyon^ avait cédé à un premier mouvement de colère, niais n'a* vait jamais cru elle-même à la stricte exécution de son décret. Couthon, Maignet et Châteauneuf-Randon, à la tête àé huit cents ouvriers, portèrent le premier coup de marteau aux fortifications et a aux maisons fastueuses^ souillées par le crime et la rébellion \ On en abattit plus de cinq cents ; des rues entières disparurent. Deux tribunaux jugeaient les rebelles les plus coupables ; mais le comité de salut public, trouvant que ses commissaires manquaient d'énergie, envoya à leur place CoUot-d'Herbois et Fouché.
La commune de Paris délégua un de ses membres, Marino, administrateur de police, avec vingt-cinq autres Jacobins, pour les accompagner. Ronsin les suivit avec Tarmée révolutionnaire (8 brumaire).
a Nous le jurons, écrivent CoUot et Fouché à leur arrivée, le peuple sera vengé ; notre courage sévère répondra à sa juste impatience. Le sol qui fut rougi du sang des patriotes sera bouleversé ; tout ce que le vice et le crime avaient élevé sera anéanti, et sur les
1 Leure a s trois représeDtaatji au comité de salut public.
DE LA RÉVOIiUTION' FRANÇAISE. 275
débris de cette ville superl^e et rebelle, ^ui fut assez corrompue pour demander un maître, le voyageur verra avec satisfaction quelques monuments simples élevés à la mémoire des martyrs de la liberté, et des chaumières éparses que les amis de Tégalité s'empresseront de venir habiter pour y vivre heureux des bienfaits de la nature. )>
Ils instituèrent une commission de surveillance^ chargée de Tadministration de la ville et de rinstruc" tion des procès politiques, et remplacèrent, par unÔ commission de cinq juges, les deux tribunaux établis par CoutHon* Les juges furent Parrein, président, Gorchand, Lafaye, Brunière et Fernex. Ils s'assemblaient le matin de neuf heures à midi, et le soir dé sept à neuf, dans la salle du Consulat, à Thôtel de ville, magnifiquement décorée ^ Ils étaient coiffés de hauts chapeaux à panaches rouges, et siégeaient en uniformes ; un large baudrier noir suspendait leurs sabres, dont la poignée resplendissait sur leur poitrine. Ils portaient en sautoir un ruban tricolore suspendant une petite hache étincelante. Toute la salle
I Dans le vestibule du tribunal se trouvait un petit banc tenant à la muraille, en face de la chambre où siégeaient les juges. C'était là qu'on faisait asseoir deux ou trois prisonniers avant de les introduire. Vu jour^ run de ces derniers s'avisa de tirer un papier de sa poche, le mit sous son bras, et, marchant avec Timporlanee d'un commisgreffier, traversa la salle et le corps de garde et s'évada. On n'attendait pas longtemps, sur ce banc, son admission devant le tribunal. A rinslant fixé, un guichetier ouvrait la porte et faisan signe d'approcher.
était entourée d'une barrière, derrière laquelle se te* nait le peuple, avec des soldats de larmée révolutionnaire. On faisait asseoir l'accusé sur une sellette; deux gendarmes le surveillaient, debout à ses côtés ; derrière lui se plaçait le guichetier ^
Parrein siégeait au milieu des juges, Fernex^ et Corchand à sa gauche, Lafaye et Brunière à sa droite. Le penchant qu'avaient ces derniers à une certaine indulgence les fit surnommer le côté droit et les aristocrates du tribunal. Parrein, entre deux opinions presque toujours contraires, ne savait souvent à quoi se décider. Dans cette alternative, il disait quelquefois à voix basse : Deux contre deux; que faire donc? Lafaye répondait : Ton devoir : dans le doute on ocçtiûte; et Parrein acquittait. \
Les interrogatoires se bornaient souvent à ces trois questions : Quel est ton nom et ta profession? Qu astu fait pendant le siège? Pourquoi es-tu dénoncé? On vérifiait la réponse à cette dernière question sur les pièces envoyées au tribunal par la commission administrative. Les dénonciations les plus ordinaires étaient d'avoir porté les armes pendant le siège; d'être fanatique et d'aimer les prêtres; de dédaigner les
> DelaDdine, collection Nougaret, t. IV. ~ Pradhomme, ffisioire impartiale des crimes, t. VI.
3 Fernex était ouvrier en soie à Lyon. Il s'était toujours fait remarquer jusque-là par sa douceur et sa probité. Depuis l'assassinat de Chàlier, il disait souvent : Je donne ma vie pour que la répU" Uique triomphe.
sans-culottes; d'être riche et égoïste; d'avoir été aperçu avec un chapeau sans cocarde ; enfin, d'avoir tué, condamné ou dénoncé des républicains. D'ordinaire, les juges touchaient leur hache, pour désigner ]a guillotine; ils portaient la main au front, en condamnant à la fusillade ; ils étendaient le bras sur la table, quand ils acquittaient.
' On a conservé quelques sentences curieuses. Un juge ayant demandé à un prêtre réfractaire accusé . Crm-tu en Dieu ? le prêtre crut échapper à la mort, en se faisant athée, et répondit : Peu. Le président, indigné, prononça aussitôt cet arrêt : MeurSy infâme, et va le reconnattre I
Un autre, à qui on demanda ce qu'il pensait de Jésus, répondit qu'il le soupçonnait d'avoir trompé les hommes. « — Cours au supplix, scélérat! lui cria-ty> on. Jésus tromper les hommes, lui qui leur prêcha » V égalité; lui qui fut le premier et le meilleur sans- )> culotte de Judée I )>.
Une jeune fille éplorée pénètre dans la salle et s'écrie : « Mes frères sont fusillés; mon père vient do » mourir par vous; je n'ai plus de famille; terminez y> m^n malheur, faites-msi m^ourir. » A ces mots, elle se jette à genoux devant les juges émus. « Relevez • )> vous, jeune fille, dit l'un ; vous avez beau démunît der la mort, nous ne pouvons pas vous accordei ï> votre demande, i^
Des accusés montrèrent une fermeté froide, et un
mépris prononcé de la vie. Un curé à qui un juge demandait s'il croyait à l'enfer, répondit : Comment pouvoir en douter en vous voyant ? J'aurais été incrédule que je deviendrais croyant. Il fut acquitté.
Une fille de seize ans, ayant l^ervi un canon pendant le siège, et ne voulant pas porter la cocarde tricolore, avait été arrêtée. Interrogée par le président Éur le motif de son refus : Ce n'est pas la cocarde que je hais, répondit-elle; mais comme vous laportez^ elle me paraît le signal du crims; elle déshonorerait nwn front. Lafaye fait signe au guichetier d'attacher une cocarde au bonnet dé cette jeune fille, et prononce Tacquittement. Mais elle arrache cette cocarde et la jette avec colère ; alors on l'envoie à la mort.
Un accusé, du nom de Calas, étant amené, un juge lui dit : Es4u parerU de ce Calas que les parlementaires ont fait rouer injustement? Sur la réponse affirmative de Taccusé : Sois libre, s'écrie tout d'une voix le tribunal, ton parent te sauve K
Ceux qui étaient acquittés étaient mis en liberté sur-le-champ et reconduits en triomphe^ Les condamnés à la détention étaient conduits dans la bonne cave de l'hôtel de ville ; ceux qui étaient condamnés à mort allaient dans la mauvaise cave, en attendant l'heure du supplice.
Plusieurs furent guillotinés, mais pour accélérer
* Histoire impartiale des crimes et des erreurs, t. VI, p. 48i
les supplices, CoUot et Fouché firent fusiller et canonner les condamnés par bandes, dans la plaine des Brotteaux. Deux fossés parallèles avaient été creusés pour recevoir leurs corps. Les soldats de l'armée ré- Yolutiotinaire achevaient les blessés à coups de sabres; comme ils n'étaient pas tous exercés au maniement des armes , ils restaient plus de deux heures à consommer le massacre. Les victimes tombant, se relevant, se débattant, on entendait de toutes parts la déchirante prière: ^ Achevex-'moi, mes amis, ne m'épargnez pas / » qui retentissait jusqu'à la rive opposée du Rhône.
Les exécutions devenaient chaque jour plus nombreuses; Collot-d'Herbois, Fouché et Ronsin paraissaient insatiables. Ce dernier, dans une affiche, prétendait « qu'à Lyon, dont la population était de cent quarante mille âmes , quinze cents seulement n'étaient pas complices de la rébellion ; qu'il espérait, qu'avant la fin de frimaire, tous les complices auraient péri, et que le Rhône aurait roulé leurs cadavres ensanglantés jusqu'à Toulon * . » Des gens de cœur s'indi* gnèrent au spectacle de ces boucheries. Robespierre recevait chaque jour des lettres confidentielles, qui lui annonçaient que les représentants, en faisant périr des hommes qui n'avaient été qu'égarés, ou forcésde suivre les ordres de chefs révoltés , commençaient à frapper
* L9 Fieux Cordelier, n» 4.
de stupeur jusqu'aux meilleurs patriotes eux-mêmes. Le comité manda à Pari^ Gollot et Ronsin, pour qu'ils rendissent compte de leur conduite.
Gollot se présenta au comité, où sa conduite fut ratifiée. Il courut ensuite aux Jacobins (21 décembre, 1" nivôse), où Ton avait murmuré contre lui. <( Lorsque je vous quittais il y a deux mois, dit-il, vous étiez alors tout brûlants de la soif de la vengeance contre les infâmes conspirateurs de la ville de Lyon; l'opinion publique serait-elle donc changée? Quoi I si j'étais arrivé trois jours plus tard, je serais peut-être décrété d'accusation. » Il soutint que c'était par humanité qu'il avait fait fusiller à la fois un grand nombre de rebelles; il défendit avec chaleur et avec emphase son ami Ronsin, et enfin il obtint quelques applaudissements, qui conjurèrent l'expulsion dont il était menacé.
Son rappel fît presque cesser les exécutions , qui, depuis deux mois, épouvantaient la seconde ville de France. Il périt en tout seize cent quatre-vingt-quatre personnes, la plupart condamnées par la commission des cinq ; aucune exécution ne fut faite sans examen et jugement. Seize cent quatre-vingt-deux accusés furent acquittés, et cent soixante-deux condamnés à la détention ^