II
de la maison de Sainte-Pélagie, qui ne renfermait que des prisonniers pour dettes.
Le comité de surveillance invita le peuple à constituer un tribunal pour juger les prisonniers. Vers cinq heures , le carnage fut suspendu à l'Abbaye, après la lecture de l'arrêté suivant :
« Au nom du peuple, mes camarades, il vous est » ordonné de juger tous les prisonniers de l'Abbaye » sans distinction, à l'exception de l'abbé Lenfant, que » vous mettrez dans un lieu sûr 1 . »
Signé : Les administrateurs du salut public,
Panis, Sergent; Méhée, secrétaire-greffier.
Aussitôt, quelques voix s'élevènt de la foule pour proposer un jury populaire. Des applaudissements se font entendre ; un membre du comité de surveillance arrive, le registre des écrous à la main , monte sur un tabouret et dit : « Mes amis, vous êtes de bons » patriotes ; votre ressentiment est juste et vos plaintes » sont fondées : guerre ouverte aux ennemis du bien » public ! Ni trêve ni ménagement : c'est un combat » à mort ! Je sens comme vous qu'il faut qu'ils pé- » rissent; mais si vous êtes de bons citoyens, vous » devez aimer la justice. Il n'est pas un de vous qui
1 Cet arrêté est donné par Matlon de la Varenne seul. Sergent m'a écrit qu'il est apocryphe, mais il manque de mémoire. J'ai connu deux personnes qui l'ont entendu lire à l'Abbaye.
» ne frémisse de tremper ses mains dans le sang de » J 'innocence.
» — Oui, oui, répond le peuple, fortbien, il a raison, » bravo ! bravo !
» Eh bien , je vous le demande , quand vous voulez, » sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter » comme des tigres en fureur , sur des hommes qui » sont vos frères, ne vous exposez-vous pas au regret » tardif et désespérant d'avoir frappé l'innocent au » lieu du coupable ? »
Ici l'orateur est interrompu par un des meurtriers qui, brandissant son sabre ensanglanté, fend la foule, se met devant lui, et s'écrie : « Dites donc, monsieur » le citoyen, est-ce que vous voulez nous endormir? » si les Prussiens étaient à Paris , chercheraient-ils » aussi les coupables ? ne frapperaient-ils pas à tort et » à travers, comme les Suisses du 10 août? Eh bien, » moi, je ne suis pas orateur, je n'endors personne, et » je vous dis que je suis père de famille, que j'ai une » femme et cinq enfants que je veux bien laisser ici » à la garde de ma section, pour aller combattre l'en- » nemi ; mais je n'entends pas que, pendant ce » temps-là, les scélérats qui sont dans cette prison, » dont d'autres scélérats viendront ouvrir les portes, » aillent égorger ma femme et mes enfants. Au reste, » il n'y a qu'à les faire sortir, nous leur donnerons » des armes et nous les combattrons à nombre égal. » Mourir ici, mourir aux frontières, je n'en serai pas
2M HISTOIKE
» moins tué par des scélérats, et je leur vendrai chère- » ment ma vie; et soit par moi, soit par d'autres, la » prison en sera purgée. »
Un cri général se fait entendre : « Il a raison ! point de grâce ! il faut entrer ! »
« Un moment, citoyens, vous allez être satifaits , » reprend le premier orateur. Voici le livre des » écrous; il servira à donner des renseignements; » l'on pourra ainsi punir les scélérats, sans cesser » d'être justes; le président lira l'écrou en présence » de chaque prisonnier; il recueillera ensuite les » voix et prononcera 1 .
— Oui, oui, fort bien ! il a raison ! bravo I bravo ! »
Plusieurs voix crièrent : « Le citoyen Maillard, président ! c'est un brave homme ! le citoyen Maillard, président! »
IX. Il se trouvait là, et le peuple, qui le connaissait beaucoup depuis la prise de la Bastille et l'insurrection d'oôtobre, le proclama président et lui donna en même temps onze collègues2, choisis parmi des bourgeois presque tous établis dans ce quartier et connus pour leur ardent civisme et leur probité. On délégua aussi quarante-et-un tueurs*, parmi lesquels on comptait des fédérés et des bourgeois généralement estimés.
1 La Mérité tout entière, par Méhée fils.
2 Maillard, depuis cette époque, fut surnommé Tappe-Dur.
s Enquête faite selon le décret de la Convention et restée secrète. — Je l'ai vue.
Ils s'étaient chargés d'exécuter les arrêts du tribunal souverain, et se placèrent devant les portes, armés de piques, de fusils et de sabres, aux applaudissements d'un grand nombre de femmes et de citoyens.
Vers dix heures du soir, les juges se rangent dans le guichet, autour d'une table couverte de pipes, de bouteilles de vin et de bougies. Des fédérés vont chercher chaque prisonnier désigné par le président, selon l'ordre de l'écrou. Le registre, qui est entre ses mains, indique la date et la cause de l'incarcération. En outre, le tribunal avait des notes fournies par le comité de surveillance, avec lequel il était en correspondance continuelle; enfin, la notoriété publique avait pu fixer son opinion sur un grand nombre de détenus.
Le prisonnier était interrogé avec douceur, et l'on écoutait sa défense; le tribunal ne condamnait pas ses opinions, mais seulement ses actes criminels ' . Lorsqu'il avait le moindre doute sur la culpabilité du prisonnier, il l'acquittait. Plusieurs ayant ainsi été mis en liberté, furent repris, quelques jours après, à raison des mêmes faits, et condamnés à mort par les tribunaux réguliers.
Quand le tribunal prononçait un acquittement, trois fédérés allaient l'annoncer aux tueurs en criant : Chapeau bas I c'est un innocent! La foule poussait des cris de joie à la vue du prisonnier qu'on lui amenait
1 Mon agonie, par Journiac de Saint-Méard.
libre, l'embrassait et le faisait reconduire en triomphe par quelques tueurs, Plusieurs prisonniers revenant ainsi au sein de leur famille, offrirent, dans l'élan de leur reconnaissance , de l'or aux citoyens déguenillés qui les ramenaient, et qui refusèrent toujours.
En marge de l'écrou des prisonniers mis en liberté, le président écrivait de sa main : En liberté, et dessous, après que les prisons furent vidées, le concierge écrivait ces mots : Le sieur Sombreuil ( ou tel autre ) a été jugé par le peuple et sur-le-champ mis en liberté. Quelquefois aussi, dans ce cas, Maillard n'écrivait rien en marge.
Quand le tribunal prononçait un arrêt de condamnation, il le formulait en ces termes : A la Force, faisant entendre au prisonnier qu'il n'était question que de le transférer à la prison de ce nom , afin d'éviter la scène qui aurait pu suivre le fatal verdict. Le condamné était conduit hors du guichet, sans être accompagné des factionnaires ; on répétait : A la Force, et il tombait sous les coups de piques, de fusils et de sabres. L'exécution terminée, tous les tueurs criaient : Vive la nation! avec le calme d'hommes qui viennent d'accomplir un devoir. Les femmes regardaient de sang- froid le carnage, et apportaient à manger à leurs maris , en disant : Nous allons porter la soupe à nos hommes qui travaillent.
Après la condamnation, Maillard écrivait à gauche et en marge de l'écrou : Mort, et on lit au-dessous,
de la main du concierge : Le sieur Laleu ( ou tel autre) a été jugé par le peuple et sur-le-champ mis à mort1.
Ces formalités furent observées à l'égard de tous les prisonniers, à l'exception des officiers suisses, des gardes du roi et d'une catégorie de prêtres accusés de conspiration , qui furent tués en masse , après la seule constatation de leur identité.
Si des prisonniers périrent en masse, d'autres furent sauvés de même. Ainsi, deux cent cinquante soldats suisses, enfermés au palais Bourbon, considérés par le peuple comme d'aveugles instruments et mis en liberté par lui, furent incorporés dans l'armée2.
Le comité de surveillance rendit deux prisonniers à la liberté, sans jugement; l'un, comme innocent, qui fut reconduit en triomphe par le peuple; l'autre, l'abbé Lenfant, fut renvoyé chez lui avec une escorte qui devait le garder dans son domicile. A quelque distance de l'Abbaye, il eut l'imprudence de prendre la fuite ; rattrapé par quelques femmes, il fut tué dans la rue.
Les exécutions durèrent depuis la nuit du 2 au 3 jusqu'à la matinée du 5. Pendant ce temps, la com-
1 J'ai vu le registre de l'Abbaye; il est en bon état et couvert de taches de vin, de sang et de cire. Le sang provient de ce que, de temps en temps, les tueurs venaient près de la table demander aux juges, en regardant le livre d'écrou, si tel ou tel allait bientôt venir, etc.. Les manches de leurs chemises ensanglantées tachaient ainsi le registre.
2 Gorsas. — Tallien.
mune et le comité de surveillance envoyèrent plusieurs prisonniers coupables qui furent mis à mort. Il périt en tout, à l'Abbaye, cent quarante individus, dont soixante après jugement; il y eut qualre-\ingts prisonniers acquittés, dont cinq femmes. Tous les condamnés furent exécutés, à l'exception du prêtre Villers. Arrivé dans la cour, un tueur le couche en joue : le fusil ne part point. Le tueur, étonné du calme de sa victime, croit à un miracle et court l'embrasser. Le peuple pousse des cris de joie, et reconduit le prêtre en triomphe !.
Le député Jonneau se trouvait renfermé à l'Abbaye, pour avoir frappé Grangeneuve. Les exécutions étaient déjà commencées, lorsqu'il fut reconnu par deux fédérés, qui le prirent sous leur protection. L'Assemblée rendit un décret de libération ; le député mit ce décret sur sa poitrine et traversa le guichet et la cour, au milieu des acclamations du peuple, qui lui donna un escorte de douze hommes pour l'accompagner à l'Assemblée. Marat reprocha aigrement au girondin Grangeneuve d'avoir exposé son collègue au massacre2, et en fit plus tard un des chefs d'accusation contre la faclion.
Parmi les autres personnages mis en liberté, on remarque le comte François de Jaucourt, Beaumar-
1 Déclaration faite à l'auteur par des témoins.
2 Peltier, t. II, p. 323.
Il fut reconnu, dans le procès des Girondins, que Grangeneuve et Brissot ne doutaient pas qu'on dût massacrer dans les prisons.
chais, Lally-Tollendal, le comte d'Affry, colonel des gardes suisses ; Moîé de Champlalreux, président au parlement de Paris; la princesse de Tarente, trois officiers de la garde du roi, Journiac de Saint-Méard, capitaine au régiment du roi ; Sombreuil et sa fille; Cazotte et sa fille.
On a écrit et répété que Sombreuil n'avait pas été égorgé , parce que sa fille avait consenti à boire un verre du sang des aristocrates. Ce fait est complètement faux. Lorsque son père fut arrêté, mademoiselle de Sombreuil demanda à demeurer avec lui, malgré la loi du secret; Sergent prit sur lui de ne pas refuser au vieillard cette consolation. Le registre d'écrou porte que cette généreuse fille fut acquittée par le tribunal populaire et non par les tueurs. Sombreuil fut rendu à la liberté, en considération de ce que, le 14 juillet 1789, il ne fit pas canonner le peuple qui avait envahi les Invalides, pour chercher des armes.
D'ailleurs si les tueurs étaient cruels, ils n'étaient pas capables d'imposer d'atroces conditions à la grâce de leurs victimes; d'un autre côté, les Marseillais qui se trouvaient parmi eux auraient incontinent mis à mort quiconque aurait fait une proposition ignoble et barbare. Enfin tous les geôliers, interrogés dans le temps par un membre de la commune, affirmèrent que nulle condition ne fut imposée à mademoiselle de Sombreuil1.
1 Lettre de Sergent-Marceau à l'auteur.
Mademoiselle Cazotte se trouvait aussi volontairement enfermée avec son père. Lorsque Cazotte fut appelé devant le tribunal, elle se précipita sur ses pas; les fédérés marseillais la laissèrent pénétrer jusqu'au guichet. Là, se jetant au cou du vieillard : « Le fer » n'arrivera jusqu'au cœur de mon père, s'écria-t-elle, » qu'après avoir percé le mien. » Les juges, émus par tant de dévouement , prononcèrent l'acquittement de Cazotte, qui sortit en triomphe avec sa fille, au milieu des signes les plus éclatants de l'admiration des tueurs.
Cazotte se trouva parmi ceux qui furent arrêtés quelque temps après , à raison des mêmes faits , et condamnés à mort par le tribunal régulier. Lors même que ce dernier arrêt eût été bien fondé , il y avait de l'iniquité à poursuivre de nouveau ceux qui avaient eu le bonheur d'échapper à la justice expéditive de l'Abbaye : c'était violer une règle éternelle du droit1, et sans nécessité. Le peuple, en purgeant les prisons, voulait rassurer les volontaires qui couraient au-devant de l'ennemi, et garantir la sécurité de la révolution. Or, ce but, de quelque façon qu'on le qualifiât, était rempli, et puisqu'on avait trouvé équitables les condamnations du jury populaire, on devait respecter ses acquittements.
Parmi les condamnés, on remarqua Rohan-Chabot, l' ex-ministre Montmorin, Mausabré, aide de camp de
1 Non bis in idem.
Brissac; Thiéry de ville d'Avray, premier valet de chambre de Louis XVI; Ruob et Bosquillon, juges de paix prévaricateurs.
X. Après les massacres des Carmes, qui furent terminés le dimanche, vers neuf heures du soir, des fédérés du midi, patriotes dont les ancêtres avaient été persécutés, se portèrent au séminaire Saint-Firmin, où ils égorgèrent quelques prêtres, en disant à leurs victimes : « Souviens-toi de la Saint-Barthé- » lemy ! 1 »
L'hôtel de la Force, dont on avait fait une succursale de l'Abbaye, qui avait aussi été envahi par les fédérés et par le peuple, renfermait trois cent soixantequinze prisonniers. Dans la nuit du 2 au 3 septembre, des commissaires de la commune y vinrent faire mettre en liberté toutes les femmes, au nombre desquelles étaient plusieurs dames de la reine. Toutefois, en ce même moment, on y fit conduire la princesse de Lamballe, favorite et confidente de Marie- Antoinette, devant un tribunal improvisé, semblable à celui de l'Abbaye, et présidé par Hébert et Lhuillier, officiers municipaux revêtus de leurs écharpes. Après 1 interrogatoire des prisonniers , le président mettait la main sur leur tête, et disait à ses collègues : « Croyez-vous en conscience que l'accusé soit coupable?» Quand ceux-ci, à l'unanimité, répondaient: oui, le président s'écriait : « Qu'on l'élargisse. » A ces
1 Histoire impartiale des crimes, par Prudhomme, t. I, p. 39.
mots, des gardes emmenaient le prisonnier hors du guichet, et il était mis à mort. Quand les juges répondaient non, il était mis en liberté, salué, embrassé et reconduit en triomphe par les tueurs.
Madame de Lamballe fut condamnée. On lui trancha la tête , qu'on alla promener sur une pique autour du Temple, en proférant des menaces de mort contre le roi et contre la reine. Pétion et Manuel, craignant qu'on ne se portât aussi à cette prison, la firent entourer d'un triple ruban tricolore, avec cette inscription , qui suffit pour la protéger :
Citoyens y
Vous qui, à une juste vengeance,
Savez allier l'amour de l'ordre.
Respectez cette barrière ;
Elle est nécessaire à notre surveillance
Et à notre responsabilité.
Le nombre des personnes mises à mort à la Force fut de cent soixante-quatre ; on avait relâché en masse vingt-quatre femmes. Il y eut donc cent quatre-vingtsept prisonniers acquittés après jugement.
Au Châtelet, on mit à mort deux cent quatorze prisonniers, tous détenus pour fabrication ou colportage de faux assignats, ou pour assassinat. Le tribunal qui y fut installé , comme dans les autres prisons, avait acquitté aussi un grand nombre de prisonniers.
Le cloître des Bernardins renfermait soixante-
treize détenus , condamnés aux galères depuis longtemps; ils furent égorgés sans formalités. Pendant leur exécution, un porteur d'eau passant devant le cloître, s'emparait d'un habit qui était à terre : on lui trancha la tête. Un autre ayant été surpris volant un mouchoir, fut également mis à mort.
Le peuple s'était aussi transporté à la Conciergerie, où l'on avait transféré la plupart des officiers suisses de l'Abbaye. Leur major, Bachmann , était en ce moment jugé et condamné à mort par le tribunal du 17 août; il fut décapité. Peu après, les autres officiers furent jugés sommairement et mis à mort. Le tribunal populaire jugea tous les autres prisonniers, même ceux qui n'étaient pas détenus pour cause politique : soixante-quinze furent exécutés.
L'hôpital de la Salpêtrière, qui renfermait des femmes de mauvaise vie et d'autres condamnées pour différents crimes , subit le sort des sept prisons dont on vient de parler.
Enfin le peuple courut aussi, pendant ce trois jours et ces trois nuits, à Bicêtre, où se trouvaient des prisonniers pour dettes , et d'autres condamnés par la police correctionnelle. Tous furent immédiatement mis en liberté après la vérification de l'écrou. Il y avait, en outre, des prisonniers détenus pour causes graves : plusieurs d'entre eux furent surpris fabriquant des faux assignats. Le peuple commença à les mettre à mort. Les survivants, voyant fonctionner le
25ft HISTOIRE
redoutable tribunal, se défendirent avec vigueur. La lutte fut longue et meurtrière; les tueurs y mirent fin avec sept canons que la section voisine leur fournit.
Le nombre des victimes dans toutes ces prisons fut de neuf cent quatre-vingt-seize, dont environ cent cinquante prêtres. Quelques contemporains, tels que Matton de la Yarenne, royaliste déclamateur, qui pourtant fait un acte d'accusation plutôt qu'un récit, porte ce nombre à mille quatre-vingt-neuf; mais il cite, parmi les victimes, plusieurs personnes qui ont été sauvées , ainsi que l'auteur a pu s'en assurer par des témoignages oculaires. Quant aux historiens qui ont porté le nombre des victimes à six mille, à huit mille, à douze mille, etc., ils sont réfutés par l'écrivain royaliste lui-même, et mieux encore par les registres d'écrou, qui existent, et par le nombre connu des arrestations qui avaient été opérées. Le royaliste Peltier évalue à mille cinq la totalité des individus massacrés, mais il affirme que l'on en assassina en outre sur les ponts plus de huit mille. Or, lui seul porte cette accusation, tellement invraisemblable d'ailleurs, qu'elle ne mérite aucune réfutation.
En général, on n'immola que des hommes condamnés depuis longtemps par la notoriété publique, et par leurs propres aveux, à l'exception de quelquesuns des malheureux prêtres égorgés le premier jour. La plupart de ces derniers pouvaient être suspects ,
mais ne méritaient pas la mort ; aussi, après que quelques furieux eurent commencé leur égorgement , le comité de surveillance leur donna-t-il une garde pour les protéger, et ils furent dès lors respectés par les tueurs. On constata aussi le meurtre d'un militaire innocent, soit qu'il eût pensé se mieux disculper par un mensonge devant ses juges, soit à cause de la ressemblance de son nom avec celui d'un coupable â.
XL Le 3 septembre , le comité de surveillance écrivit aux autres municipalités une circulaire où on lit ces mots :
« La commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements, qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons , a été mise à mort par le peuple ; acte de justice qui lui a paru indispensable pour retenir, par la terreur, ces légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennem^ Sans doute , la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public, et tous les Français s'écrieront , comme les Parisiens : « Nous marchons à l'ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands, pour égorger nos enfants et nos femmes. »
Signé : Pierre Duplain, Panis, Sergent, Lenfant,
1 Prudbomme. — Discours de Robespierre à la Convention, le 5 novembre 17 92. Voir le Moniteur et les Lettres à mes commettants.
Jourdeuil , Marat , Y Ami du Peuple, Deforgues , Leclerc, Dufort, Cailly, constitués par la commune et séants à la mairie ! .
La commune envoya cette circulaire par des commissaires, dont l'un, nommé Guermeur, fut incarcéré à Quimper, d'où il sortit bientôt, grâce à un décret de la Convention dont il fut nommé membre. Plusieurs départements imitèrent la commune de Paris. Du 7 au 16 septembre, on massacra à Versailles quarante-deux prisonniers transférés d'Orléans ; sept à Reims, quatorze à Meaux, onze à Lyon, trois à Orléans et un à Gisors.
Marat, trouvant l'occasion favorable pour écarter des affaires la faction de la Gironde, dont il prévoyait la réélection à la Convention et l'influence désastreuse, décida le comité de surveillance à lancer, le 3 septembre, des mandats d'arrêt contre sept députés, et contre le ministre de l'intérieur Rolland. Le comité, néanmoins , malgré l'insistance de l'implacable Ami du peuple, n'osa pas donner suite à ces mandats, et les convertit en mandats de perquisitions. Un seul fut maintenu, celui qui concernait Rolland.
Danton, averti à temps, courut au comité avec Robespierre, s'emporta et finit par faire révoquer ce mandat. Quelques jours après, Marat menaça Danton de ses placards. Celui-ci eut alors une vive discussion avecl'imi du peuple, qui, enfin satisfait des explica-
1 Chronique du mois, p. 76 de novembre 1792. — Peltier.
tionsde Danton, lui dit qu'il fallait tout oublier, et ils s'embrassèrent â.
XII. On a vu quelle part la commune prit aux exécutions des prisons, et l'on doit se demander maintenant quelle fut la conduite de l'Assemblée nationale , du pouvoir exécutif, du maire et de la garde nationale? Mais avant d'examiner ce point, il faut signaler encore quelques actes de la commune.
Billaud-Varenne, substitut du procureur de la commune, et l'un des commissaires envoyés par elle à l'Abbaye le 2 au soir, harangua la foule en ces termes : « Braves gens, vous immolez les ennemis de votre pays ; la patrie reconnaissante vous tiendra compte des sacrifices que vous faites pour elle. » Il les exhorta à distinguer les innocents des coupables, et à mettre les premiers en liberté. Ensuite II entra au comité des Qualre-.Xations, qu'il chargea de donner six livres, par jour, à chacun des tueurs. Le surlendemain, plusieurs de ceux-ci, qui avaient travaillé toute la nuit et la matinée , vinrent au comité réclamer celte somme. Le comité, n'ayant point de fonds à sa disposition , leur donna, sur la commune, des bons délivrés 2, sur la demande des citoyens ouvriers de cette section , pour fournitures de vin, de viande, pain, et pour indemnité de leur temps perdu. Ces bons furent payés et quit-
1 Discours de Pétion.
2 Je les ai vus tous.