II
tancés au dos par tous les ouvriers; quelques-uns, ne sachant pas signer, firent une croix.
Les ouvriers furent ainsi indemnisés dans toutes les prisons. Le 6 septembre, le conseil général délivra un mandat de quatorze cent soixante-trois livres, sur le trésorier de la ville, pour le salaire de toutes les personnes qui avaient travaillé, au péril de leur vie, à conserver la salubrité de l'air, dans les journées des 3, 4, 5 septembre, ainsi que de ceux qui avaient présidé à ces opérations. Ce mandat avait pour objet de régulariser les payements faits sur les bons des comités civils des sections.
Les morts furent dépouillés par les ouvriers, qui rapportèrent fidèlement, dans les comités, et à l'hôtel de ville, tous les objets et les bijoux trouvés sur leurs victimes ou dans les prisons. Un malheureux, presque nu et en sabots, apporta à la commune vingt-cinq louis en or ; on lui donna quelques écus pour acheter un habit et une paire de souliers. La plupart des victimes étant riches, leurs dépouilles s'élevèrent à des sommes considérables. On rendit aux prisonniers acquittés tout ce qui leur appartenait.
Des historiens ont prétendu que le conseil général avait, selon l'ancien usage, fait servir somptueusement la table des prisonniers, dans les jours qui avaient précédé leur extermination, et ils en concluent que le conseil général l'avait préparée. C'est une erreur : la plupart des prisonniers se faisaient servir à leurs
frais, et comme ils l'entendaient ' . Il est constant que le conseil général ne prépara point le mouvement et usa, au contraire, de tous les tempéraments que l'humanité suggérait.
Tous ses membres pressentaient, sans doute, depuis plusieurs jours, que le peuple finirait par se porter aux prisons. En effet, le 11 août, les citoyens n'avaient suspendu les coups de leur vengeance, que sur la promesse formelle du conseil général de faire punir tous les coupables. Ils s'aperçurent des lenteurs et de la mauvaise volonté de l'Assemblée nationale, qui avait constitué un tribunal incapable de satisfaire le ressentiment populaire. On voyait mourir presque tous les insurgés blessés dans la journée du 10 août; on ne parlait que de balles mâchées et empoisonnées. Quelquefois, du sein des prisons, s'élevait le cri de vive le roi! D'imprudents prisonniers donnaient à entendre que la victoire du 10 n'était qu'éphémère, et que les Prussiens immoleraient bientôt ces vainqueurs dan jour, ces brigands qui ne se trouvaient pas encore assez gorgés de sang et de rapines.
Le conseil général prévoyait donc, qu'au premier moment, le peuple voudrait assurer sa victoire. Mais. craignant qu'il ne commît des erreurs fatales, il s'entendit avec le pouvoir exécutif, et fit prendre, dans toutes les prisons, le nom de chaque détenu, dans la nuit du 26 au 27 août. Le ministre de la justice
1 Lettre de Sergent-Marceau à L'auteur.
et le comité de surveillance firent un travail sérieux, tendant à l'élargissement des prisonniers arrêtés par erreur, ou contre lesquels s'élevaient des charges peu graves ; une foule de ces derniers furent immédiatement relâchés. Ces autorités eurent même la précaution de transférer à la Conciergerie, pour y être jugés, par le tribunal criminel, tous les officiers suisses, qui étaient surtout l'objet de la colère publique, qu'elles espéraient ainsi calmer.
Mais il est faux que les membres du conseil général aient délibéré, comme on l'a dit, sur le mode d'extermination des prisonniers. S'il s'établit une sorte de concert et de régularité dans la manière de procéder, à l'Abbaye , cela ne tint qu'à ce que l'opinion publique était préparée. Les citoyens, accoutumés, depuis deux ans, à délibérer dans leurs sections respectives, se connaissaient et se communiquaient facilement leurs impressions tt leurs idées. Le conseil général n'avait pas le pouvoir de les arrêter dans cette circonstance; il ne put que prendre les précautions que l'humanité prescrivait, et il toléra ce qu'il ne pouvait empêcher. Il en fut de même de Danton, ministre de la justice, et de Camille Desmoulins, son secrétaire général. Ces deux personnages profitèrent de leur position, pour faire sortir le plus de prisonniers qu'il leur fut possible, même parmi leurs ennemis personnels1. Marat, Panis et Sergent tinrent
1 Histoire impartiale des crimes, par Prudhomme.
la même conduite, bien que le premier eût, dès le mois d'août, conseillé au peuple de massacrer tous les traîtres, et particulièrement les officiers suisses1.
XIII. Rolland ne fit rien pour empêcher les massacres, quoiqu'il fût ministre de l'intérieur, et en cette qualité, chargé de l'ordre et de la police. Le 3 seulement, au bout de vingt-quatre heures, il écrivit à l'Assemblée nationale :
« Il est dans la nature des choses et dans celle du cœur humain, que la victoire entraîne quelques excès; la mer, agitée par un violent orage , mugit encore longtemps après la tempête : mais tout a ses bornes ; on doit enfin les avoir déterminées. Hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur ; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. Mais je sais qu'il est facile à des scélérats, à des traîtres, d'abuser de cette effervescence, et qu'il faut Y arrêter ; je sais que nous devions à la
1 L'impartialité m'a fait reproduire l'affiche de Marat, ignorée jusqu'ici; mais je crois devoir faire observer que celle pièce n'était que de l'écrivain, donnant un conseil au peuple, cl non del'adminislraieur
qui prépare un acte. 11 est conslant que Marat n'a pris aucune part aux
exécutions.
France entière la déclaration que le pouvoir exécutif ri a pu prévoir ni empêcher ces excès. »
« J'ai désiré le 10 août (dit encore Rolland, le 13 septembre , dans une adresse aux Parisiens ) ; j'ai frémi sur les suites du 2 septembre ; j'ai bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple et ce que sa justice avaient du produire ; je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement ; j'ai cru qu'il fallait éviter sa continuité, et que ceux qui travaillaient à la préparer étaient trompés par leur imagination ou par des hommes cruels et mal intentionnés. »
Ainsi ce vertueux ministre ne blâme que la continuité des massacres ; mais on saura bientôt pourquoi il eut plus tard une opinion contraire. Il ne fit que de tardives réquisitions; on affirme * même qu'il donna de l'argent à plusieurs tueurs de l'Abbaye. Le 4 septembre, il enjoignit à Santerre, commandant général de la garde nationale, d'employer toutes ses forces pour protéger la vie des personnes et leurs biens. Santerre lui répondit que dès la soirée du 2, il avait donné, à cet effet, les ordres les plus précis aux commandants des bataillons, mais que toutes les réquisitions avaient été vaines. Une foule de gardes nationaux prenaient part aux exécutions, ou les regardaient de sang-froid. Il y en eut même qui firent faction dans ,les prisons pendant ces quatre lugubres journées.
1 Mehée fils.
Pétion avait aussi donné des instructions, dès la matinée du 3 , au commandant général , qui lui fit la même réponse qu'à Rolland. Le maire ne se rendit que le 4 à la Force, lorsque toul finissait. Il vit les jugements et les massacres, fut frappé du calme des égorgeurs et des jurés, de leur attention à vanter le soin qu'ils prenaient de distinguer les innocents des coupables. Il les requit de sortir; ils cessèrent un instant, mais revinrent aussitôt pour terminer leur ouvrage l.
Le 5 septembre, Duhem était à dîner chez Pétion avec Brissot, Gensonné et plusieurs autres députés. Vers la fin du repas, quinze tueurs entrèrent, les bras ensanglantés, venant demander les ordres du maire, relativement à quatre-vingts prisonniers qui restaient encore à massacrer à la Force. Pétion les fit boire et les congédia, en leur disant de faire tout pour le mieux2.
Brissot savait, le 2 au matin, que le massacre aurait lieu ; il en donna même connaissance à son collègue Chabot 3 ; mais il ne proposa pas à l'Assemblée
1 Discours prononcé en novembre, par Pétion, sur l'accusation intentée à Maximilien Robespierre. Pétion ajoute à ces faits les mots suivants : « Ces assassinats furent-ils commandés? furent-ils dirigés par quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai reçu des rapports ; j'ai recueilli quelques faits. Si j'avais à prononcer comme juge, je ne pourrais pas dire : voilà le coupable. »
2 Déposition de Duhem et de Fabre d'Églantine dans le procès des Girondins. Brissot et Gensonné, qui étaient présents, ne nièrent pas ce fait. Du reste, Duhem est un homme digue de foi. Ce fait grave était de notoriété publique. Dans le même procès, Chabot en déposa aussi comme le tenant d'autres personnes que de Duhem.
3 Déposition de Chabot devant le tribunal révolutionnaire.
nationale, sur laquelle il exerçait tant d'influence, de prendre des mesures. Il espérait, dit on, que ses ennemis personnels périraient, et notamment Morande, qui avait révélé ses antécédents ; ce journaliste fut sauvé. Brissot, apprenant cette circonstance le 3, chez le ministre de l'intérieur, s'écria avec amertume, devant tout le pouvoir exécutif : Quoi! Morande n'est pas tué ' /
XIV. L'Assemblée nationale fut prévenue, dans la soirée du 2, par des officiers municipaux, que le peuple se portait en foule aux prisons pour en enfoncer les portes. Ces officiers prient l'Assemblée de prendre de promptes mesures. Elle se contente, vers sept heures du soir, de nommer cinq commissaires , parmi lesquels se trouvaient Dussault et Fauchet, pour calmer le peuple et l'inviter à plus de confiance dans les autorités constituées. Fauchet ayant refusé cette mission, Chabot le remplaça. Arrivés à l'Abbaye, vers onze heures du soir, au milieu de mille baïonnettes , les commissaires haranguèrent les tueurs ; mais ils n'en purent obtenir que cette réponse2 : « Ce sang est celui de Montmorin et compagnie; nous sommes à notre poste, retournez au vôtre. Si tous ceux que nous avons préposés à la justice eussent fait leur devoir, nous ne serions pas ici ; nous faisons leur besogne et nous
1 C. Desmoulins, Histoire des Brissotins.
2 Révolutions de Paris, n° 165.
sommes à notre tache ; plus nous tuons de coupables, plus nous gagnons. »
Les commissaires vinrent rendre compte de leur mis ion ; ils affirmèrent que des milliers d'hommes étaient là rassemblés en armes, et qu'il leur avait été impossible de leur faire entendre raison. Dussault assura même plus tard que, haranguant les tueurs dans la cour de l'Abbaye , l'un d'eux lui avait répondu : « Monsieur, vous avez l'air d'un bien brave homme; mais rangez-vous donc; il y en a, derrière vous, deux que vous nous empêchez de tuer depuis un quart d'heure ' . »
Si l'Assemblée eût voulu sérieusement s'opposer aux massacres, elle eût essayé de les prévenir le matin du 2 septembre, époque à laquelle ses meneurs en étaient instruits ; elle se fût transportée tout entière sur leur théâtre afin de les arrêter... Elle ne se fût pas contentée d'une députation de cinq membres, lorsqu'elle en avait envoyé soixante pour complimenter le roi ; elle ne se fût pas retirée la nuit, en laissant quelques députés pour garder la permanence ; elle n'eût pas perdu son temps le jour, comme elle le fit, à recevoir des dons patriotiques, et à discuter des décrets non urgents sur la vente des biens des émigrés. En laissant le sang couler durant trois jours et trois nuits, ou elle approuvait les massacres, ou elle fut bien lâche de les tolérer ; quoiqu'elle fût dépopulari-
1 Peltier, t. II, p. 3 38.
sée, le peuple n'eût point frappé ses représentants. On est le complice des actes que l'on peut empêcher, surtout quand on est investi de la puissance légale.
Que devait-donc faire l'Assemblée nationale? assurer la punition des coupables par un grand et imposant tribunal, qui se serait mis à l'œuvre aussitôt et franchement, en observant les formes nécessaires. Le peuple y eût applaudi, comme à la proposition du jury, qui fut institué dans le guichet de l'Abbaye. Alors tous les coupables étant punis, les masses n'eussent point cru à la nécessité d'une justice expéditive et cruelle. Elles craignaient surtout que les prisonniers n'exterminassent les femmes et les enfants des patriotes qui couraient à Verdun. Il est probable que les prisonniers n'y songeaient point ; mais, dans les moments de crise suprême, les méfiances vont toujours au delà de la réalité; mille bruits se propagent avec la rapidité de l'éclair : chacun y donne créance, même aux plus invraisemblables. C'est ainsi que les masses sont souvent aveuglées, soit par excès de confiance, soit par l'excès contraire.
Le 3 septembre, Mandar, président de section, se rendit au ministère de la justice , où il rencontra Robespierre etPétion qu'il prit à part ' . « Robespierre, » dit-il, te souviens-tu, que, le 17 août, tu prononças, » à la barre de l'Assemblée nationale, un discours » au nom de la commune? tu demandas, sous peine
1 Histoire impartiale des crimes, t. IV, p. 124 et suiv.
» d'insurrection, que l'on organisât le tribunal qui » devait juger les accusés de l'affaire du 10 août? » — Oui. — Tu n'as pas oublié que Thuriot écarta » la proposition, par la seule raison qu'elle était » accompagnée d'une menace ; il observa que tu avais » parlé de l'insurrection comme d'une chose qui » dépendait de la volonté de la commune, et qui » était à tes ordres. — Je m'en souviens, dit Ro- » bespierre, tu vins à la barre de l'Assemblée, au » nom du jury d'accusation ; Thuriot fut interrompu, » tu improvisas une harangue très-véhémente ; tu » obtins la création du tribunal dont j'avais sollicité » l'établissement. — Ainsi, reprit Mandar, tu peux » juger de mes moyens oratoires. — Oui, tu obtins » les honneurs de la séance ; bientôt tu fus rappelé à » la barre ; Hérault de Séchelles était à la tribune, » tu demandas la modification de quelques articles du » décret. Au fait?
» — Eh bien ! si M. le maire de Paris et toi, êtes » de mon avis, Lacroix, président de l'Assemblée » nationale, et les secrétaires sont de l'autre côté, » nous allons les prévenir; si demain vous consentez » à m'accompagner à la barre de l'Assemblée na- » tionale, je prends sur moi de proposer à l'Assem- » blée d'imiter les Romains dans ces temps de crise » qui menacent la patrie, et afin d'arrêter sur-le- » champ, à l'heure même, ces effroyables massacres » qui se commettent dans les prisons, je demanderai
» qu'il soit créé un dictateur : je motiverai ma de- » mande, ma voix retentira comme un tonnerre; » oui, pour faire cesser ces épouvantables massacres, » j'aurai l'audace de le proposer : il ne le sera que pour » vingt-quatre heures, il ne sera tout-puissant que » contre le crime ; la dictature arrêtera le sang et les » massacres cesseront. . . Ils finiront à l'instant même. » — Garde-t'en bien ; Brissot serait dictateur ! — » 0 Robespierre ! reprit Mandar, ce n'est pas la dicta- » ture que tu crains, ce n'est pas la patrie que tu » aimes, c'est Brissot que tu hais ! — Je déteste la » dictature et je déteste Brissot. » L'entretien finit ainsi, et Pétion ne proféra pas une seule parole.
Les journalistes vantèrent ces journées. Le Moniteur (6 septembre) en parle comme d'un mouvement populaire et affirme que la municipalité fit de vains efforts pour l'arrêter ; il ajoute que, si la justice du peuple a été terrible, il est constant qu'il a fait éclater la plus grande joie quand il n'a pas eu à punir. Il cite enfin plusieurs gens de cour, reconnus depuis longtemps comme conspirateurs, tels que d'Afîry, colonel des Suisses, et madame de Staël, qui ont été délivrés et ont obtenu des passe-ports pour quitter la France.
Le journal des Révolutions de Paris , après avoir longuement approuvé cette justice du peuple et avoir cité tous ses traits d'équité et de bienfaisance, dit : « Le peuple est humain, mais il n'a point de faiblesse ; partout où il sent le crime, il se jette dessus. »
Discite justitiam moniti et non temnere plebem (n° 1 65) .
La Chronique du mois , dont Condorcet était le principal rédacteur, loin de désapprouver cette justice, en parla froidement comme s'il l'approuvait, et ne la blâma que deux mois après.
Gorsas fit aussi, dans ses articles des 4, 5 et 6 septembre, un éloge formel et détaillé de la manière dont toutes les choses se passèrent1 : « Qu'ils périssent!... Périr par leurs mains ou qu'ils périssent par les nôtres, telle est la cruelle alternative. » Il appelle cet événement h justice terrible, mais nécessaire du peuple. Il annonce que les soldats suisses, considérés comme des instruments aveugles d'un attentat commis par leurs chefs, ont été absous, et que ce trait seul prouve l'équité du peuple ; que toutes les demeures du crime n'ont plus que les murs ; que tous les scélérats ont vécu, que tous les innocents sont sauvés; que les vieillards et les malades, même coupables, ont reçu les soins les plus touchants2.
Ainsi de la plupart des Girondins, approbation presque unanime de ces actes sanguinaires. Ils avaient toléré les exécutions, soit par lâcheté, soit afin qu'elles leur servissent d'argument3 contre les Jacobins qu'ils
1 II fut reconnu, dans le procès des Girondins, que Pétion et Manuel prirent pari à la rédaction de cet article.
2 Gorsas fut même reconnu le »2 par des témoins dignes de foi, parmi les auteurs dts massacres de l'Abbaye. Et pourtant il devint plus tard l'accusateur le plus acharné des septembriseurs !
3 Déposition de Chabot dans le procès des Girondins.
n'avaient pu jusqu'alors abattre par leurs calomnies et qui à cette époque les avaient exclus de leur sein, et contre Paris qu'ils voyaient peu disposé à nommer des Girondins à la Convention.
Robespierre ne prit aucune part aux massacres ! . Il proposa même, le 1er septembre, à la commune de se dissoudre, pour fermer la bouche à ceux qui la calomniaient; mais sur la motion de Manuel, qui fit observer que dans des circonstances si critiques, il était de son devoir de rester à son poste, elle y resta. Toutefois Robespierre ne blâma jamais cette justice prompte et terrible qu'il considérait comme l'expression de la volonté populaire2.
Et en effet, si le mouvement n'avait été produit que par quelques scélérats3, comment la garde nationale, la gendarmerie, l'armée vaillante des fédérés ne l'auraient-ils pas empêché ? Est-ce que le senti-
1 Beaulieu, t, IV, p. 146.
3 Discours du 5 novembre à la Convention. — Parmi une foule de faits qui rendent probable l'opinion de Robespierre et qui sont à ma connaissance, je ne citerai que le suivant, que je tiens d'un ancien recteur de l'Université, homme fort honorable, qui en a été témoin : Le
jeune M , demeurant rue Taranne, avait été conduit par sa bonne
au Luxembourg. Elle le ramena très-tard ; la mère de l'enfant lui adressant des reproches, elle répondit : « Dam ! j'ai été voir tuer. — » Comment, malheureuse! et mon eufant! — Mais, madame, tout le » monde y allait, et c'était très-curieux à voir, car c'était des traîtres » et des aristocrates qu'on tuait. Il n'y avait aucun danger : on tuait » très-tranquillement. »
3 La garde nationale était en faction dans la plupart des prisons. (Déclaration de Jourdan, président du comité des Qualre-Nalions.)
ment de Tordre et de la justice n'est pas naturel chez le peuple français? Est-ce qu'à une autre époque que celle-là, si quelques centaines de brigands avaient voulu se livrer à des actes semblables, ils n'auraient pas été à l'instant réprimés et mis en pièces par la force publique? D'ailleurs il faut un intérêt pour commettre un crime. Si quelquefois un monstre assassine par passion, on n'a jamais vu un grand nombre d'hommes réunis se concerier dans un seul but de destruction. Or, les tueurs des prisons frappaient des hommes qu'ils ne connaissaient point personnellement, et ne s'enrichissaient point de leurs dépouilles.
Ces événements désastreux ne furent que la suite inévitable de l'insurrection du 10 août. Au surplus, on vit, en cette occasion, ce qu'on a remarqué dans tous les triomphes populaires : le peuple eut soin de distinguer l'innocent du coupable, tandis que l'aristocratie victorieuse frappe indistinctement tous les patriotes. Un fait étonnant, et peut-être unique dans l'histoire, c'est qu'aucun juge, ni aucun tueur des prisons ne témoigna de remords ni d'orgueil, à l'exception d'un fédéré, qui avoua aux Jacobins sa participation à ces faits, et s'en vanta.
XV. L'assemblée électorale de Paris, nommée pour choisir les députés de ce département à la Convention nationale, commençait ses travaux. Elle décida préalablement que les élections seraient précédées de la
discussion publique des candidats ; qu'elles se feraient à haute voix, et que ses choix seraient soumis à la ratification des assemblées primaires. Ces sages mesures paralysèrent l'intrigue à Paris, où elle furent adoptées. En vain Brissot et ses partisans y briguèrent les suffrages pour eux et pour des étrangers qui ne présentaient aucune garantie, Priestley^ Thomas Payne, Anacharsis Clootz... En vain, dans le but d'effrayer les propriétaires, imputèrent-ils aux Jacobins montagnards des projets de lois agraires. Robespierre et Marat répondirent, avec autorité, que de pareilles lois seraient dangereuses et impraticables, que l'égalité des biens est impossible dans la société civile, parce quelle suppose la communauté qui est impossible elle-même, et qu'il suffit que la société remplisse son obligation d'assurer l'existence de chaque citoyen, par le travail ou l'assistance.
La capitale ne voulut d'aucun brissotin 1 ; mais Robespierre, dont le nom était à la tête de toutes les listes, fut élu le premier, Danton le deuxième , puis Manuel et Camille Desmoulins. La candidature de Marat fut la plus combattue par les journalistes et les orateurs girondins ou royalistes qui lui prodiguaient les injures de scélérat, de monstre, etc.; mais les Jacobins déclarèrent « qu'il devait être de la Con-
» Brissot et ses partisans se présentèrent aussi dans les départemenis, où ils réussirent et eurent même assez de crédit pour faire élire plusieurs étrangers.
vention, comme le levain dans la pâte pour en faire du bon pain1 ; » que lui seul était capable d'empêcher les représentants du peuple de prévariquer, qu'il avait tout prévu, et avait eu le courage de ne rien taire ; qu'enfin nul que lui n'avait eu plus de part à l'insurrection du 10 août2. » Il fut élu le cinquième.
Les autres députés furent Beauvais, médecin ; Fabre d'Eglantine, auteur dramatique; Osselin; Robespierre jeune; Thomas; Orléans, ex-duc, qui porta dès lors le nom de Philippe Egalité, que lui donna le conseil général, auquel il avait demandé un autre nom que le sien ; Collot-d'Herbois , comédien et auteur dramatique; Billaud-Varennes; la Yicomterie ; Legendre; Raffron du Trouillet ; Panis, avocat; Sergent, artiste ; Robert, journaliste; Dussauit , homme de lettres; Fréron, journaliste; David, l'illustre peintre; Boucher-Saint-Sauveur , avocat ; et Laignelot , auteur dramatique.
XVI. Le siège de Verdun avait commencé le 30 août . La garnie on était en état de tenir quelques jours, ce qui suffisait pour arrêter les ennemis, dans leur marche, et donner aux secours le temps d'arriver. Un parlementaire, envoyé le 1PV septembre par Brunswick, vint proposer une capitulation. La décision appartenait
1 Révolutions de Paris.
'2 Révolutions de Paris, n° 1G5. — Discours de Cliabol aux Jacobins, le 7 septembre. — Réponse de Robespierre à Louvet, le 5 novembre.