‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 13 sur 29 · IL · texte numérisé non relu

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'21k HISTOIRE

au conseil défensif de la ville; Beaurepaire, commandant de la place, n'y avait que voix consultative. Ce courageux partriote, voyant le conseil pencher vers la capitulation, chercha à lui inspirer une résolution plus digne du nom français. Il convint que la place ne pouvait tenir que quelques jours ; mais il parla du salut de la France, de l'utilité d'arrêter momentanément l'armée ennemie , du devoir de tout Français de se sacrifier pour l'indépendance de sa patrie.

On ne l'écoula pas, et l'on décida que la ville serait livrée aux ennemis. Alors, en plein conseil, Beaurepaire dit : « Messieurs, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à votre honte, puisque vous le voulez; quant à moi, fidèle à mes serments, voici mon dernier mot : Je meurs libre! ... »I1 se fait aussitôt sauter la cervelle. Cette action sublime ne put faire changer de résolution aux lâches, qui livrèrent incontinent la ville à Brunswick.

La mort héroïque de Beaurepaire fut célébrée ^ans toute la France. L'Assemblée nationale décréta ( 1 4 septembre) que son corps serait déposé au Panthéon, et que son tombeau porterait cette inscription : II aima mieux mourir que de capituler avec les tyrans. Eile fit écrire, par son président, une lettre de condoléance à la veuve de Beaurepaire, et assura une pension à sa famille.

XVII. La nouvelle de cette trahison contribua sans doute à la durée des massacres dans les prisons. Dès

qu'ils furent terminés, vingt mille volontaires quittèrent Paris pour se rendre à l'armée de Dtimouriez.

Ce général était campé à Sedan le 1er septembre. Son armée ne comptait que vingt-cinq mille hommes, et celle des Prussiens quatre-vingt mille; le reste de forces ennemies occupant les pays déjà conquis. Il tint un- conseil sur le plan qu'il adopterait pour repousser les armées coalisées. Le conseil fut d'avis qu'il devait, avec son armée, se retirer derrière la Marne, en traversant rapidement la forêt de l'Argonne, et attendre tous les renforts de Paris. Dumouriez pensait au contraire ne devoir point paraître reculer, de peur de décourager son armée, et résolut de camper dans un lieu qui rendrait inutiles les forces de l'armée ennemie, et qui la tiendrait en échec, en attendant l'arrivée des volontaires parisiens. Une communiqua pas son projet au conseil,

La forêt de l'Argonne convenait parfaitement à son dessein. Elle sépare la Lorraine de la Champagne, et s'étend dans une longueur de treize lieues, depuis Sedan jusqu'à Passavant. Il faut absolument la traverser pour se rendre de Longwy et de Verdun à Paris. Comme elle est coupée par des rivières, des montagnes et des marais, l'armée ennemie était forcée de prendre les grandes routes qui sillonnent l'Argonne. Ces routes sont au nombre de cinq, nommées le Chêne populeux, qui conduit de Sedan à Réthel ; la Croix au bois, qui va de Bucquenay à Vouziers: le Grand Pré,

de Stenay à Reims ; la Chalade , qui va de Varennes à Sainte -M en eh oui d ; celle des Illettes, qui mène de Verdun à Paris.

Il s'agissait pour Dumouriez d'occuper ces routes, sans laisser deviner son projet aux ennemis, qui l'auraient prévenu , et qui auraient intercepté les secours qu'il attendait. En conséquence, pour donner le change sur ses projets de défensive et détourner l'avant-garde prussienne, commandée par Clairfait, Dumouriez la fit attaquer vigoureusement par six miile hommes. Clairfait donna dans le piège, et alla occuper un camp autrefois fameux, situé non loin de là. Du mouriez se mit alors facilement en possession (7 septembre) de tous les défilés de l'Argonne avec les généraux Dilîon, Chazot et Duval.

Le duc de Brunswick se repentit de son inaction , que personne ne comprenait1, et vint (9 septembre ) faire une reconnaissance sur Grand Pré , dont il fut repoussé. Enfin il força tous les passages, à l'exception de Grand Pré, où se trouvait Dumouriez, avec quinze mille hommes.

La position de ce dernier était critique ; il n'avait point de vivres, et se trouvait enfermé entre Clairfait et Brunswick. Ne se dissimulant pas l'extrême danger, Dumouriez comprend qu'il faut changer tout à coup

1 Elle provenait de la discorde qui régnait entre les émigrés et les généraux prussiens et autrichiens.

son plan, et qu'il ne sauvera lui et^son armée que par une grande activité. Il mande à 1 instant même à tous les généraux qui avaient gardé les défilés, et à ceux des villes voisines, de se rendre, avec toutes les troupes qu'ils pourront se procurer, sur les hauteurs de Yalmy, pour opérer leur jonction avec lui. Celte position lui laissait la faculté d'effectuer sa retraire sur Chàlons, si elle devenait nécessaire.

il laisse tous les feux de Grand Pré allumés dans la nuit du 14 au 15, décampe, et vient, le 16, avec toute son armée entre Mafïrecourt et Sainte-Menehould, occuper les hauteurs voisines de Valmy. Au moyen des deux jonctions de Beum on ville et de Kellermann , il avait maintenant cinquante-trois mille hommes, et comptait sur vingt-trois mille qui devaient bientôt le rejoindre. Il posa son camp sur un plateau, dont la droite s'appuie sur l'Aisne et la gauche sur des marais. Les Prussiens établirent le leur, sur la hauteur de la Lune, séparé de celui des Français par une vallée assez étroite.

Le roi de Prusse, qui commandait en personne, crut les Français pris au piège, et craignant qu'ils n'en échappassent, comme à Grand Pré, donna l'ordre à son armée d'attaquer le 20 septembre.

Suivant ses ordres, l'avant-garde française, commandée par Kellermann, fut attaquée le 20 avant le jour. Elle n'avait sur le petit plateau de Yalmy qu'une batterie de dix-huit pièces de canon ; les Prussiens en

avaient établi trois avec une d'obusiers , formant en tout cinquante-huit bouches à feu.

La canonnade ne put commencer qu'à sept heures du matin, à cause d'un brouillard épais ; elle fut trèsvive de part et d'autres jusqu'à dix heures. A ce moment, des obus ayant crevé au milieu de la poudre des Français, l'explosion en tua un grand nombre. Ce désordre en amène un autre : des fantassins rétrogradent. Mais Kellermann refait ses colonnes, en criant: Vive la nation I Ce cri, répété avec enthousiasme par tous ses soldats, les électrise, et ramène la confiance. Kellermann tourne son artillerie vers les colonnes prussiennes, qui n'osent attaquer, et se replient. On se borne derechef à une vive canonnade qui dure jusqu'à la nuit.

Ainsi finit cette journée trop vantée, qui reçut le nom de Canonnade de Valmy. Il y périt environ huit cents hommes de chaque côté.

Kellermann, ainsi débarrassé, vint menacer la droite des ennemis, sur la hauteur de la Lune, s'en empara, et les canonna par le flanc. Alors ceux-ci se replièrent sur un seul point, où ils élevèrent une redoute, et une sorte d'armistice s'établit.

XVIII. Le duc de Brunswick, étonné de ne pas voir les soldats français fuir devant son artillerie, reconnut que les émigrés l'avaient trompé, en lui affir mant que les volontaires patriotes avaient peur du feu, et que toutes les villes et les troupes recevraient lâche-

ment les coalisés. Il conçut donc de vives inquiétudes, surtout en voyant son année, attaquée par la dyssenterie et par la disette, dans ce pays stérile et éloigné de ses magasins, restés à Verdun. 11 résolut sa retraite et y persisia, malgré le roi de Prusse et les princes français , qui voulaient marcher sur la capitale. Brunswick pensait que, s'il avançait, il se perdrait, et que s'il livrait bataille, sans la gagner, il s'exposait également à un désastre irréparable. Il courait grand risque d'être vaincu, car ses troupes étaient réduites à soixante-dix mille hommes, à cause des pertes qu'elles avaient éprouvées, et de la nécessité d'occuper les garnisons; celles de Dumouriez, au contraire, dont l'effectif s'élevait déjà à soixante-seize mille hommes, augmentaient incessamment , étaient d'ailleurs bien approvisionnées, et appuyées par les camps qui entouraient Paris.

Sur ces entrefaites, le secrétaire du cabinet du roi de Prusse, égaré dans la campagne, fut saisi par une patrouille française. Dumouriez le renvoya au camp prussien avec son aide de camp, qu'il chargea d'un cartel d'échange des prisonniers. Le roi de Prusse saisit cette occasion , pour entrer en négociations secrètes avec Dumouriez , dont il soupçonnait la fidélité.

Il envoie un agent à Dumouriez, qui répond qu'il a pour mission de repousser les ennemis ; qu'à la vérité il désapprouve ce qui se passe à Paris ; mais que

le roi de Prusse, ayant déclaré la guerre, il est libre de la faire cesser, en se retirant du territoire français. Il fit semblant toutefois de s'offenser des propositions du roi, mais invita l'agent prussien à revenir dîner, à Sainte-Menehould le 24 septembre, jour auquel il aurait reçu une réponse du conseil exécutif.

Le conseil exécutif lui répondit : que l'on ne pouvait entendre aucune proposition, avant que les troupes prussiennes eussent entièrement évacué le territoire français. L'agent prussien étant venu dîner chez Dumouriez, ils traitèrent ensemble de l'échange des prisonniers entre les troupes françaises , autrichiennes, prussiennes et hessoises. Dumouriez, refusant d'y comprendre les émigrés, Brunswick n'insista point. Les émigrés prisonniers étaient presque tous alors fusillés, en vertu d'un décret de l'Assemblée législative. Il importe, au reste, de constater que les rois coalisés leur montrèrent peu de sympathie, et s'occupèrent plus de leur propre intérêt que du leur.

Ce même jour, un officier prussien se rendit au quartier général de Kellermann, où étaient le fils du duc d'Orléans1 et le général Dillon. Après le dîner, Dillon lui dit que le roi de France ne pourrait être sauvé que si les coalisés faisaient immédiatement la paix. Puis il ajouta, à voix basse, que la paix ramènerait bientôt le règne du roi, parce qu'elle susciterait des

1 Depuis roi des Français sous le nom de Louis-Philippe Ier.

divisions dans le sein de la république !. Dillon, afin de continuer plus librement sa conversation, ouvrit la fenêtre et dit au major pruss'en : Voyez donc la belle contrée ! Le major, qui le comprenait, pencha aussitôt la tête en dehors. Alors Dillon lui dit: « Avertissez le roi qu'on travaille à Paris à un projet d'invasion en Allemagne, parce qu'on sait qu'il n'y a pas de troupes allemandes sur le Rhin, et que, par là, on espère hâter la retraite des armées étrangères. » Le major fut aussitôt rendre compte de celte confidence au duc de Brunswick.

Il fut bientôt convenu que Dumouriez laisserait partir ce dernier tranquillement avec son armée. Brunswick avait insisté pour la délivrance de Louis XVI, mais on lui avait démontré qu'il était impossible de l'obtenir, ni de la Convention nationale, qui venait de commencer sa session, ni de l'armée, presque entièrement composée de volontaires républicains, ni de Kellermann, qui était le second général de l'armée. Alors il ne fut plus question que de la retraite des armées étrangères, qui promirent de restituer Verdun et Longwy.

Trois commissaires de la Convention, Carra, Sillery et Prieur (de la Marne), arrivèrent, le 30 septembre, au camp de Sainte-Menehould. Dumouriez ne fit connaître son traité secret qu'aux deux premiers, qui le

2 Elle venait d'être proclamée à Paris, le 21 septembre.

ratifièrent. Ensuite, il fit une proclamation brûlante de républicanisme, selon sa politique, qui consistait toujours à paraître d'abord de l'avis de ceux qui tenaient le pouvoir, afin d'éloigner leur défiance. Les coalisés commencèrent aussitôt leur retraite, qui s'opéra sans obstacle et dura plus de trois semaines. Ils évacuèrent Longwy, le 22 octobre, et entrèrent dans le Luxembourg.

Il y avait trahison ou imprudence évidente à les laisser partir ainsi ; car depuis cinq jours ils manquaient de vivres, et la dyssenterie l faisait, parmi eux, de rapides progrès. On a préiendu à tort qu'ils avaient reçu de l'argent pour opérer leur retraite ; les Prussiens durent seuls, au contraire, en donner à Dumouriez pour ne pas être inquiétés. En effet, nos ennemis se trouvaient dans une alternative fatale : s'ils n'avaient pas livré bataille, ils seraient morts de faim ; dans le cas contraire, ils auraient probablement été vaincus, puisqu'ils avaient contre eux le nombre et toutes les circonstances ; et le roi de Prusse, sa noblesse, son armée, les émigrés et l'armée autrichienne, leurs trésors, tout serait tombé entre les mains des Français. En supposant une victoire des coalisés, elle leur eût été inutile ; car, en poursuivant l'ennemi , ils s'éloignaient de Paris, but de l'invasion ; si , au

1 Elle provint de ce que les soldats mangèrent avec trop d'avidité du raisin. (Beaulieu, t. IV.)

contraire, ils continuaient à s'avancer, ils laissaient derrière eux une armée imposante. Dumouriez n'avait donc rien à redouter, en continuant la guerre contre une armée décimée par la faim , la maladie et le désespoir. Il pouvait la détruire sans peine, et, par cet exemple mémorable, épouvanter à jamais quiconque aurait eu l'intention coupable d'envahir la France. Il aurait du moins détourné des forces qui, plus tard, firent subir à nos armées des échecs cruels.

Tout prouve la trahison de Dumouriez. Le 20, pendant la canonnade de Valmy, il avait laissé Kellermann tout seul avec des forces bien inférieures, au lieu de venir à son secours. D'ailleurs, il n'eût point fait à Kellermann ni à Prieur un mystère de ses négociations, si elles eussent eu pour but l'intérêt national, La retraite de l'armée coalisée causa donc, en définitive, un grand dommage à la France, puisqu'en stratégie comme en politique, c'est perdre que de ne pas profiter des avantages que la valeur ou les circonstances ont procurés.

Dumouriez ne s'en considéra pas moins comme triomphant. Il abandonna son armée et vint à Paris, sous prétexte de concerter un nouveau plan de campagne avec les ministres; mais réellement pour jouir de son prétendu succès , et courir les clubs , les spectacles et les orgies. Aux Jacobins, il embrassa Robespierre, fut salué par les plus vifs applaudisse-

ments, et prononça un discours républicain, dans lequel il assura qu'il sauverait bientôt le peuple de la tyrannie. Danton et Collot-d'Herbois le complimentèrent 1. A Paris, la multitude qui se fait trop facilement illusion , et s'en rapporte trop sou\ent aux discours des intrigants, applaudit le général et le regarda comme le libérateur de la France. On chanta victoire ; on fit des bons mots et des couplets pour se moquer des Prussiens , des émigrés et de leur fuite.

Marat, qui ne s'en rapportait pas aux apparences, avait vu, dans toute la conduite de Dumouriez, un système de trahison. Deux bataillons de volontaires républicains ayant, aux termes de la loi2, fusillé quatre émigrés espions , le général en avait profilé pour décrier les Parisiens comme de lâches assassins. Il avait fait désarmer les deux bataillons , dont il renvoya les hommes garrottés à Paris , avec ordre de mettre à mort ceux qui résisteraient. L' Ami du peuple prit chaudement leur défense, et obtint de la Convention un décret qui ordonnait leur réhabilitation. Dès cette époque, il prédit, qu'au mois d'avril suivant, Dumouriez aurait émigré , après avoir ostensiblement trahi.

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