XIX. Au moment où ce général venait de lever le
1 Journal du club. — Deuxième lettre de Robespierre à ses comettants.
2 Un décret de la Convention ordonna que tous les émigrés pris les armes à la main seraient fusillés à la tête de l'armée.
camp de Maulde, pour faire sa campagne de l' Argonne, vingt mille Autrichiens s'en emparèrent, surprirent et taillèrent en pièces plusieurs de nos bataillons et pillèrent des villes. Les populations du Nord accusèrent encore une fois unanimement nos généraux de trahison. De Maulde, les Autrichiens et les émigrés arrivèrent sans obstacle sur Lille, dont ils commencèrent le siège. Au lieu d'une soumission volontaire, ils rencontrèrent une résistance opiniâtre, qui les transporta de fureur. Durant huit jours et huit nuits, l'ennemi fit pleuvoir sur les maisons des boulets rouges et des bombes, contenant des tubes de verre pleins d'essence vitriolique, qui s'allumaient au moment de l'explosion et consumaient les boiseries, les poutres et les moulins de la ville. Dès la première nuit, une église et deux rues entières s'écroulèrent au milieu des flammes.
Cette cruauté des assiégeants, loin de porter l'épouvante dans l'âme des Lillois, grandit leur courage. Jamais on ne vit une population allier plus de sangfroid à plus de patriotisme. Un sublime héroïsme s'était emparé des femmes elles-mêmes et des enfants, qui couraient sur les bombes pour en arracher les mèches enflammées. Quand un citoyen avait perdu sa maison et toute sa fortune , un autre partageait avec lui ce qui lui restait. Plus de soixante mille bombes et boulets rouges ravagèrent leurs propriétés ; ils refusèrent obstinément de se rendre, malgré les proposi-
fions avantageuses des assiégeants. Enfin, ceux-ci voyant qu'ils n'avaient pas affaire aux lâches de Longwy et de Verdun , et craignant que des renforts n'arrivassent à la ville, en abandonnèrent le siège pour aller défendre les Pays-Bas, que l'armée française se disposait à conquérir.
Le bombardement de Lille, de Longwy et de Verdun prouve que l'ennemi avait cru qu'il suffirait, pour faire soulever le peuple français contre la révolution , de mettre en feu ses propriétés et en danger de mort ses enfants. Lâche et stupide barbarie, qui excita une juste indignation contre les Autrichiens et les émigrés *.
XX. Tandis que l'armée prussienne fuyait du territoire français, Custine s'emparait, presque sans combats, de Spire, de Worms, deMayence et de Francfortsur-Mein. Il trouva dans ces places des provisions considérables appartenant à l'empereur , mais il souleva contre l'armée française tout le pays, en l'accablant de contributions, et se fit considérer comme un chef de bandes, plutôt que comme le général d'uue grande nation.
Ses succès s'arrêtèrent bientôt. Il partit en ne laissant à Francfort que trois bataillons, malgré les forces considérables des Prussiens qui le menaçaient. Ces derniers attaquèrent la ville, le 1er décembre. La
1 Deux Amis de la liberté, i. X, p. 109. — Les Prussiens ont, en général, montré moins de cruauté que les autres coalisés.
défense étant impossible, six cents Français la quittèrent, pour rejoindre l'armée à Mayence, de sorte qu'il ne resta que douze cents hommes. Ceux-ci se battirent en désespérés, mais les boulets et les obus des assiégeants causant de grands dommages aux maisons, les habitants allèrent ouvrir les portes. Une partie des Français furent massacrés, les autres furent faits prisonniers.
A la même époque, nos soldats obtenaient, dans le Midi, de prompts et brillants succès. Les troupes piémontaises abandonnèrent leurs postes et leurs redoutes. Des députés de Chambéry invitèrent (22 septembre ) le général Montesquiou , qui commandait l'armée française, à venir prendre possession de la ville. Il s'y rendit avec quelques soldats sans armes, et fut accueilli au milieu de fêtes patriotiques.
D'un autre côté, le général Anselme, à la tête de douze mille hommes de recrues mal approvisionnés, avait reçu l'ordre du gouvernement français d'envahir le comté de Nice. Saint-André, général des troupes du roi de Sardaigne, était chargé de défendre le comté avec trente mille hommes, et une artillerie formidable, qui garnissait la rive du Var.
Anselme prit des logements pour quarante mille hommes, et fit courir le bruit qu'une colonne de douze mille hommes attaquerait Saint- André, par la droite, pendant que les quarante mille autres s'avanceraient en face, et qu'une flottille porterait un débar-
quement sur ses derrières. Saint-André, épouvanté , licencia ses troupes, et prit la fuite en abandonnant son artillerie et ses provisions. Les notables de Nice, consternés, vinrent offrir les clefs de cetle ville aux Français, qui y entrèrent le soir même sans coup férir (29 septembre).
Il ne restait plus à soumettre que la forteresse de Villefranche. Le général Anselme s'y rendait dès le lendemain, à la tête d'un fort détachement de fantassins et de dragons; mais, instruit en route, que les trois cen'.s hommes, qui gardent la forteresse, vont l'évacuer avec leur artillerie et leurs provisions, il se rend seul sous ses murs avec les quatorze dragons les mieux montés, menace le commandant ennemi d'une escalade, et l'intimide au point que celui-ci se rend à discrétion. La prise de Villefranche valut aux Français cinq mille fusils, cent pièces de canon, un million de cartouches à balles, une frégate et une corvette qui se trouvaient dans le port.
Ainsi se termina, en quelques jours, cette campagne avantageuse qui nous livra deux pays; l'un, par l'empressement amical des habitants ; l'autre, au moyen d'un des plus beaux stratagèmes dont l'histoire fasse mention, et de la lâcheté et l'imbécillité du chef d'une armée redoutable.