DU 20 SEPTEMBRE 1792 AU 22 JANVIER
Proclamation de la république. — Querelles entre les Girondins et \ les Montagnards — Robespierre. — Procès du roi. — Son exécution.
I. Comme le monde physique, le monde moral est soumis à deux lois, qui le régissent d'une façon immuable. Le monde physique obéit en même temps à une loi d'attraction et à une loi de répulsion, dont le jeu continu règle l'harmonie de la nature ; que l'une d'elles soit supprimée, l'univers, sans équilibre, retourne au chaos.
De même, le monde moral reçoit l'impulsion de deux forces contraires : le mouvement et la résistance, ou, pour mieux dire, l'action ou le progrès, et la réaction. Le progrès, influence mystérieuse, éternelle aspiration de l'âme vers un idéal qui fuit à mesure qu'elle s'en approche; qui pousse les peuples à améliorer leur état social et les institutions politiques qui les gouvernent. Nier le progrès (et des écrivains, qui so parent du titre de philosophes ou d' hommes d'État, il. 19
ont commis cette impiété), c'est nier la lumière du soleil , l'existence même des plus sûrs et des plus flagrants instincts de l'humanité. Les sociétés, comme les individus, ont reçu de Dieu cet imprescriptible devoir de développer graduellement tous les germes d'amélioration qui sont en elles, et que l'éducation et l'expérience font éclore et vivifient. Soutenir le contraire, c'est insulter à la mémoire des grands penseurs, des hommes de dévouement ou de génie qui ont illustré l'humanité, plus encore aux immortels principes révélés par l'Evangile; c'est mépriser le sang versé par tant de martyrs, les combats, les persécutions par lesquels l'idée féconde a triomphé , les luttes où tant de glorieux soldats sont morts au nom et pour la cause de la liberté.
Mais le progrès ne peut être précipité : la faiblesse de l'humanité exige qu'il se manifeste avec lenteur ; dvoù la loi de la résistance, nécessaire aussi, et qui n'est pas moins évidente. La résistance vient d'ordinaire de ceux dont l'intérêt personnel demande l'immobilité de l'état social et politique, et dont le progrès diminue ou annihile les jouissances.
De l'équilibre de ces deux forces, ou, ce qui revient au même, delà réalisation du progrès, dont le besoin et la nécessité sont incontestables, résulte pour une société Tordre, c'est-à-dire la marche régulière des institutions mises en rapport avec les besoins et les vœux de la majorité des citoyens. Quand l'égoïsme ou
l'aveuglement des partisans de la conservation s'oppose à toute modification, à tout changement, rendus nécessaires par la marche des idées ou par la corruption de ceux qui gouvernent, les peuples, à peine de mourir dans l'abrutissement de la décrépitude, sont forcés d'en appeler à la cause suprême de l'insurrection .
Il ne faut pas confondre avec l'insurrection les soulèvements prématurés d'une minorité, impatiente ou criminelle, dont l'explosion retarde ou compromet, quelquefois pour toujours, l'avenir de la cause qu'elle prétend défendre, et qui se traduisent par des révoltes ou des séditions. Il n'est pas de plus grand spectacle que celui d'un peuple, recourant à l'insurrection, pour revendiquer ses droits méconnus ou trahis. Dans cette solennelle épreuve, les âmes s'exaltent à la pensée de la grande mission qu'elles accomplissent ; les natures les plus vulgaires touchent à l'héroïsme, et les âmes les plus viles, soit qu'elles tremblent devant la justice populaire, soit qu'elles se purifient à l'idée du but qu'elles poursuivent, révèlent tout à coup de généreux instincts.
Si le peuple, dans ces instants de crise, montre ordinairement, vis-à-vis de l'oppresseur, qu'il vient de renverser, une mansuétude sans bornes, quelquefois il frappe comme la foudre, et la fureur qui le domine l'empêche de distinguer l'innocent du coupable. Cette conduite différente, dans des circonstances analogues, est facile à expliquer et h justifier.
Lorsqu'une génération se soulève pour la première fois, le peuple croit qu'il lui suffit, pour assurer l'avenir de sa nouvelle conquête, de chasser quelques oppresseurs en renom. Mais les hommes de la résistance et du privilège, non -seulement relèvent la tête, une fois l'orage passé, mais encore aussi audacieux, le lendemain de la lutte, qu'ils se sont montrés lâches pendant tout le temps qu'elle a duré , tentent d'escamoter à leur profit la révolution qui devait les anéantir; aussi, le peuple, poussé à bout, se soulève de nouveau, et l'explosion de sa colère devient terrible.
Ce qui a empêché la première insurrection de 1789 d'atteindre un résultat conforme aux espérances du peuple, ce fut la faute qu'il commit de confier le gouvernement de ses affaires aux alliés secrets des hommes qu'il avait renversés. Ceux-ci revinrent bientôt à toutes les places; il s'opéra une marche rétrograde. L'amour de la liberté fut appelé esprit de révolte, et les héros de juillet et d'octobre traités de brigands, d'assassins, se virent persécutés, jetés en prison, ou livrés aux angoisses de la faim. Si, au contraire, la nation, après le 14 juillet, avait exclu de toutes fonctions les anciens serviteurs de l'aristocratie, pour n'y placer que des hommes sûrs et sans antécédents suspects, elle eût à jamais assuré sa victoire.
Après l'insurrection du 10 août, le peuple parisien eut aussi le tort de laisser la Législative en fonctions. Cette assemblée était évidemment ou criminelle ou
incapable, puisqu'une insurrection s'accomplit pendant sa session et en dehors d'elle. Peut-être la Législative ne fut-elle épargnée, que dans la crainte d'un soulèvement des provinces, dont quelques-unes auraient pu prendre parti pour leurs représentants. Mais si ceux-ci avaient obéi aux inspirations d'un sincère patriotisme, ils se fussent dissous d'eux-mêmes, et eussent laissé l'administration à la commune de Paris. En tout cas, ils auraient dû s'exclure de la Convention, où ils n'étaient pas nécessaires, puisque la France comptait, en dehors de cette Assemblée, un grand nombre de législateurs et d'administrateurs intelligents et probes. Bien loin de là, le parti des Girondins usa de son influence sur les départements, dont il avait circonvenu l'esprit par une nuée de pamphlets et de journaux, et par l'influence de son ministre de l'intérieur Rolland. Tous furent réélus dans les départements. Leur liste se grossit d'un grand nombre de journalistes à leur dévotion, tels que Gorsas et Carra. Ils arrivèrent à la Convention avec leur ancien esprit, leur dépit contre la capitale, leurs rancunes contre ceux qui avaient renversé le pouvoir royal, leur faiblesse ou leurs préjugés comme législateurs et comme gouvernants ; ils offraient surtout à la France le danger d'un parti tout formé, habitué à l'intrigue, et qui, sans conspirer peut-être contre la nation, devait apporter des obstacles funestes à l'organisation de la république.
Ils songèrent à diviser la France en plusieurs républiques fédératives ; car, voyant qu'ils ne jouissaient plus d'aucune considération dans la capitale, ils espéraient se trouver les chefs des petits états qu'ils fonderaient dans les provinces. Pour parvenir à leur œuvre de décentralisation, ils s'attachèrent à calomnier la capitale , à porter le siège de la Convention hors de Paris, et à grossir leur parti de tous les hommes faibles ou mécontents. Quarante membres de l'Assemblée constituante avaient été élus à la Convention, notamment Rabaut Saint-Etienne, Buzot, Salles, Lanjuinais et Pétion. Les Girondins entraînèrent ceux-ci et presque tous les autres avec eux. Cent quarante-et-un membres de la Législative, également réélus, se rangèrent la plupart sous leur bannière. De cette façon, les Girondins se trouvèrent les maîtres du bureau et de tous les comités.
De leur côté, les Jacobins unis maintenant, grâce à l'exclusion des Girondins, s'occupaient avec ardeur des grandes mesures de salut public, et surtout de la surveillance des législateurs. Marat, qui continuait son journal sous le titre de Journal de la République française, dénonça le premier les projets des fédéralistes, et démasqua avec acharnement les Girondins , mais sans demander leur mort, ni même leur arrestation, comme il l'avait fait contre les -traîtres de l'Assemblée constituante.