‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 16 sur 29 · II. Les députés à la Convention se réunirent, le · texte numérisé non relu

II. Les députés à la Convention se réunirent, le

20 septembre, dans une salle des Tuileries, et vérifièrent leurs pouvoirs. Comme on reconnaissait généralement que le peuple avait été le maître de choisir qui bon lui semblait, et dans la forme qui lui plaisait, la vérification se borna à l'appel nominal des députés, et à la lecture des procès-verbaux des assemblées électorales. La Convention nationale se déclara constituée, et nomma Pétion président, presque à l'unanimité. Brissot, Vergniaud, Condorcet, Lasource, Rabaut et Camus furent élus secrétaires.

L'Assemblée agita la question de savoir si ses séances seraient publiques. Lasource prétendit qu'elle avait le droit de délibérer secrètement, et que la publicité n'était point un droit du peuple, mais une faveur de ses représentants. Danton réfuta sans peine cette bizarre doctrine, et son opinion prévalut \

Le lendemain, la Convention envoya douze de ses membres à l'Assemblée législative, pour lui signifier qu'elle était constituée. La députation revint bientôt, accompagnée de l'Assemblée législative, venant offrir le témoignage de son respecta la Comention, et l'installer dans la salle de ses séances. Manuel fit alors la motion suivante : « Je demande que le président de la France, toujours précédé des signes de la puissance, loge au palais national, et que, chaque fois

1 Révolutions de Paris, n° 167. — Lettre de Robespierre à ses commettants, n° 1. — Gorsas. 21 et 22 septembre 1792.

qu'il ouvrira la séance, les citoyens se lèvent en signe de respect. »

Cette qualification de président de la France excita de vives réclamations : « Ce n'est point assez, dit Chabot, d'avoir chassé les rois ; vous devez à votre pays le plus populaire des gouvernements; défiezvous de ce penchant aux idées aristocratiques ; gardezvous d'ériger en idole ou en sultan le simple officier des mandataires du peuple. Loin de vous séparer de vos concitoyens par une pompe injurieuse à l'égalité, confondez-vous avec le peuple, avec les sans-culottes, qui sontles hommes vertueux, les véritables citoyens. »

» Hors de l'exercice de ses fonctions, s'écrie Tallien, votre président n'est qu'un simple citoyen. Ceux qui auront besoin de lui iront le trouver tantôt au premier, tantôt au quatrième ; c'est là que loge la vertu. »

La motion de Manuel est rejetée presque à l'unanimité. Tallien demande que les membres de l'Assemblée jurent de ne point se séparer, sans avoir donné au peuple une constitution , fondée sur la liberté et l'égalité. Merlin de Thionville s'oppose à cette cérémonie du serment, tant profané par les précédents législateurs; l'Assemblée se range à son opinion.

Couthon propose que la Constitution , dont on va s'occuper, ne puisse avoir force de loi, que lorsqu'elle aura été acceptée par le peuple français, dans les assemblées primaires. Danton paraît à la tribune, où d'abord

il résigne ses fonctions de ministre, et appuie la motion de Couthon. Ensuite il propose de déclarer que les personnes et les propriétés sont sous la sauvegarde de la nation, seul moyen de calmer les craintes des riches, auxquels les ennemis de la patrie font toujours redouter le pillage. Danton émettait une de ces idées soudaines des véritables hommes d'Etat, qui , d'un mot, confondent les calomniateurs, et rassurent la classe puissante et nombreuse des propriétaires, si prompte à s'alarmer. L'Assemblée applaudit l'orateur avec un enthousiasme indicible, et décréta les deux propositions.

Collot-d'Herbois dit qu'il faut rendre « un décret que l'Assemblée ne peut différer d'un seul moment : l'abolition de la royauté. »

A ces mots, l'Assemblée se lève, en mêlant ses acclamations à celles du public. Quinette et Barrère présentent de sages observations : « On ne peut, dit ce dernier, qu'applaudir à ce sentiment de haine à la royauté, qui concorde si bien avec celui de tout le peuple français ; mais il serait d'un exemple effrayant de voir une assemblée, chargée des plus grands intérêts, délibérer dans un moment d'enthousiasme. Je demande que la question soit discutée. »

« Eh ! s'écrie Grégoire, qu'est-il besoin de discuter quand tout le monde est d'accord ? Les rois sont, dans l'ordre moral, ce que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier des crimes

et la tannière des tyrans ; l'histoire des rois est le martyrologe des nations. »

Il se fait un profond silence ; l'Assemblée décrète que la royauté est abolie en France, et que les actes publics seront datés de l'an Ier de la république, commencée le 21 septembre 1792. Ce décret, proclamé à l'instant même dans Paris, dans les départements et aux armées, excite partout la joie la plus vive.

Quoique la république répondît au vœu général, il était très-imprudent de la décréter sans débats. Il y avait cent cinquante royalistes dans la Convention ; en discutant la question, et en recourant à l'appel nominal, afin de les forcer ou à repousser la république ou à la voter, ils n'eussent pas pu, sans se déshonorer, alléguer plus tard d'une prétendue violence à leur opinion.

La Convention, persuadée qu'une révolution est compromise, lorsqu'elle laisse en place les créatures de ses ennemis, décida le renouvellement provisoire des corps administratifs et judiciaires. Danton, connaissant les sentiments des gens de loi hostiles à la république, fit décréter que le peuple pourrait choisir les juges hors cette classe.

La Convention déclara toutes les fonctions publiques incompatibles avec celles de législateur. Elle décida, sur la proposition de Gensonné , qu'aucun de ses membres ne pourrait accepter de fonctions publiques quelconques, que six ans après l'établissement de la

nouvelle Constitution, dont Sieyès, Thomas Payne, Brissot , Pétion , Vergniaud , Gensonné , Barrère , Danton et Condorcet furent chargés de présenter le projet.

Cette Assemblée débutait par de grandes mesures, qui appelaient sur elle la confiance du peuple. Danton avait donné l'élan, en résignant, dès la première séance, ses fonctions de ministre. Pétion l'imita et renonça à sa place, aussi lucrative qu'élevée, de maire de Paris. Le vertueux Rolland ne se montra pas si désintéressé, et préféra, au titre de député, le ministère de l'intérieur, qui lui valait un traitement de quatre-vingt mille livres, avec un hôtel et des voitures. Les députés ne recevaient que dix-huit livres par jour, comme ceux des précédentes législatures.

Il fallut procéder au remplacement du maire. Le scrutin, ouvert le 9 octobre, donna treize mille huit cent quatre-vingt-dix-neuf voix, sur quinze mille quatre cent soixante-quatorze, à Pétion. Malgré ce témoignage d'estime publique, d'autant plus flatteur qu'il avait déclaré ne vouloir pas cumuler deux fonctions importantes, Pétion persista dans sa démission. Le médecin Chambon , candidat des Girondins, fut élu à sa place, après avoir été ballotté avec l'accusateur public Lhuillier, candidat des Jacobins.

III. Dès sa deuxième séance, la Convention se montra partagée en trois partis : les Girondins, qui se placèrent à la droite du président ; les Montagnards,

qui occupèrent les bancs élevés de la gauche , d'où leur vint le nom qui les rendit si célèbres; enfin, le Marais.

Le premier parti avait à sa tête les mêmes orateurs qu'à l'Assemblée législative : Brissot , Vergniaud , Guadet, Gensonné, Condorcet, Isnard. Il comptait environ deux cent cinquante membres ; presque fous les royalistes envoyés à la Convention s'y étaient ralliés. La Montagne se forma des révolutionnaires de l'Assemblée législative, des membres de la commune de Paris et des Jacobins qui s'étaient prononcé, au mois de janvier, contre la guerre. Ses chefs étaient naturellement Danton, Robespierre et Marat; Desmoulins les défendait avec toute la chaleur de l'amitié et le dévouement du patriotisme. A l'ouverture de la Convention , on comptait à peine cent membres dans ce parti.

Les députés timides ou sans talent se placèrent au centre et sur les bancs inférieurs , ce qui les fit surnommé les crapauds du marais, parce qu'en général ils ne faisaient entendre que des cris confus d'approbation ou d'improbation. La plupart étaient républicains et purs ; mais ils étaient arrivés à Paris, trompés par les Girondins, qui, dans leurs feuilles, avaient dépeint leurs adversaires comme des anarchistes, des brigands. Ils se prononcèrent d'abord pour le parti de la Gironde. Ce dernier en profita; il conçut le dessein de se défaire de ses adversaires, et supposa, à cet

ffet, que leurs chefs avaient conspiré, pour obtenir la dictature ou le triumvirat. En conséquence, les principaux Girondins se distribuèrent les rôles ; ils eurent même l'adresse de faire provoquer la discussion par un Montagnard.

Le 24 septembre, Lasource dit à Merlin de Thionville : « qu'un parti aspirait à la dictature et au triumvirat. » Merlin, dupe de cette fausse confidence, prit la parole à l'ouverture de la séance du lendemain, jura de « poignarder dans l'Assemblée quiconque oserait demander la dictature, » et somma Lasource de déclarer ce qu'il savait à cet égard. Lasource , qui s'attendait à cette invitation, répondit: «Oui, il existe un parti qui veut se délivrer de tous les membres de la législature qui ont montré de l'énergie, qui aspire au pouvoir dictatorial, et qui veut despotiser la France, après avoir despotisé la Convention nationale. On m'accuse de craindre les Parisiens : je ne crains que le brigand qui pille et l'assassin qui poignarde; je crains ceux qui donnent des ordres arbitraires, et qui, pendant qu'on assassinait dans les prisons, ont décerné des mandats d'arrêt contre quelques-uns de nos collègues. Je crains ces hommes vils, cette crasse de l'humanité, vomie, non par Paris, mais par quelque Brunswick. »

Rebecqui s'écrie : « Le chef du parti qui aspire à la dictature, je le dénonce nommément, c'est Robespierre. »

Danton s'élance à la tribune ; il s'applaudit d'abord de l'occasion que les dénonciateurs ont donnée à des explications qui pourront tourner au profit de la liberté ; puis il retrace la conduite des patriotes qui ont déployé de l'énergie dans les moments orageux où les autres se cachaient. Il fait sa profession de foi politique, à l'appui de laquelle il cite ses actions; expose les inquiétudes que beaucoup de bons citoyens ont conçues sur le projet, manifesté souvent par les Girondins , de morceler la république , et demande deux décrets pour calmer toutes les alarmes réelles ou simulées : le premier, qui déclare l'unité de la république française ; le second, qui porte la peine de mort contre quiconque proposerait , ou la dictature, ou le tribunat, ou le triumvirat.

Robespierre se justifie, en démontrant par sa vie entière, qu'il n'a pas aspiré à la dictature, et conjure la Convention de ne pas se laisser égarer par les calomnies, et de ne juger que d'après ses propres impressions.

Barbaroux, dans un discours écrit, affirme, qu'aux approches du 10 août, Panis lui désigna Robespierre comme le seul homme à qui l'on pouvait confier la dictature.

Panis répond par un démenti formel : « Je jure, dit-il, que je n'ai eu d'entretien avec Barbaroux, que relativement à la translation des Marseillais, dont il était le chef, à la caserne des Cordeliers; que je ne

lui ai jamais dit un mot de dictature, ni de Robespierre. Je ne sais ce que je dois admirer le plus, ou de la lâcheté, ou de l'invraisemblance, ou de la fausseté de sa délation. Quelles sont les preuves qu'il vous adonnées? Quels sont ses témoins?

— Moi, s'écrie Rebecqui, en se frappant la poitrine des deux mains.

— Panis. Vous êtes l'ami de Barbaroux, et de plus dénonciateur; et il est étrange que, dans la même affaire, vous vous serviez tour à tour de témoin l'un à l'autre. Si les Marseillais qui ont combattu et vaincu aux Tuileries, étaient encore à Paris, ils diraient si je leur ai jamais tenu de semblables discours. A quel titre vous aurais-je choisi plutôt pour confident? et à qui persuadera-t-on que je pouvais concevoir le projet d'élever une puissance dictatoriale, lorsque moi et tous les patriotes étions sous le couteau de la cour, et n'avions ni trop de force , ni trop de temps, pour étouffer l'horrible conspiration dont nous étions environnés?

Brissot. De quel droit avez-vous décerné des mandats d'arrêt contre des députés ?

Panis, Du droit qu'avait tout citoyen de sauver la patrie l. Vous voulez toujours confondre ces temps d'orages et de crises avec les temps ordinaires. Vous invoquez des lois impuissantes ou contraires à la liberté , contre la loi suprême du salut public , qui

1 Lettres de Robespierre à ses commettants. — Moniteur,

seule pouvait être écoutée. Vous ne rougissez pas de défendre les traîtres qui vendaient le peuple aux tyrans, et auxquels le peuple a fait grâce, pour calomnier et le peuple et ceux mêmes qui les ont dérobés à sa juste colère. Oui, tel homme nous doit la vie, qui nous abreuve aujourd'hui de dégoûts et de calomnies. »

IV. Marat ayant à son tour demandé la parole, de violents murmures, des cris à bas de la tribune s'élevèrent de toutes parts. Les calomnies que les journaux girondins avaient répandues contre lui, dans les départements, le firent considérer, par les députés nouveaux, avec cette curiosité inquiète et cette horreur qu'on éprouve à l'aspect des reptiles venimeux ' . Ils ressentaient tout à la fois de la répugnance et de la stupeur. Ses vêtements en désordre, son regard fascinateur, ses gestes violents, qui le faisaient remarquer s'agitant sans cesse au sommet de la Montagne, lui firent longtemps refuser la parole. L'orage s'étant un peu calmé, il s'exprima ainsi :

« J'ai dans cette Assemblée un grand nombre d'ennemis personnels. (Tous ! tous ! s'écrient les trois quarts des membres de l'Assemblée en, se levant avec indignation.) J'ai dans cette Assemblée un grand nombre d'ennemis ; je les rappelle à la pudeur, et les invite à ne pas opposer de vaines clameurs, des huées ni des menaces à un homme qui s'est dévoué pour la patrie et pour leur propre salut. Qu'ils m'écoutent un

1 Mémoire de Levasseur de la Sarthe.

instant en silence, je n'abuserai pas de leur patience.

» Je rends grâce à la main cachée qui a jeté au milieu de nous un vain fantôme, pour intimider les âmes faibles, pour diviser les citoyens et jeter de la défaveur sur la députation de Paris. On a osé l'accuser d'aspirer au tribunat. Cette inculpation ne peut avoir aucun sens, si ce n'est parce que j'en suis membre. Eh bien , je dois à la justice de déclarer que mes collègues, nommément Robespierre, Danton, ainsi que tous les autres, ont constamment improuvé l'idée, soit d'un tribunat, soit d'un triumvirat, soit d'une dictature. Si quelqu'un est coupable d'avoir jeté dans le public ces idées, c'est moi. J'appelle sur ma tête la vengeance de la nation; mais avant de faire tomber l'opprobre ou le glaive, daignez m'entendre.

» Au milieu des machinations , des trahisons dont la patrie était sans cesse environnée ; à la vue des complots atroces d'une cour perfide; à la vue des menées secrètes des traîtres renfermés dans le sein même de l'Assemblée constituante; enfin, à la vue des suppôts du despotisme qui siégeaient dans l'Assemblée législative , me ferez-vous un crime d'avoir proposé le seul moyen que je crusse propre à nous retenir au bord de l'abîme entr'ouvert? Lorsque les autorités constituées ne servaient plus qu'à enchaîner la liberté , qu'à égorger les patriotes, sous le nom de la loi, me ferezvous un crime d'avoir provoqué sur la tête des traîtres la haclie vengeresse du peuple? Non; si vous me i'imti. 20

putiez à crime, le peuple vous démentirait; car, obéissant à ma voix , il a senti que le moyen que je lui proposais était le seul pour sauver la patrie; et devenu dictateur lui-même, il a su se débarrasser des traîtres.

» J'ai frémi moi-même des mouvements impétueux et désordonnés du peuple , lorsque je les vis se prolonger ; et pour que ces mouvements ne fussent pas éternellement vains, et qu'il ne se trouvât pas dans la nécessité de les recommencer, j'ai demandé qu'il nommât un bon citoyen, sage, juste et ferme, connu par son ardent amour de la liberté, pour diriger ses mouvements et les faire servir au salut public. Si le peuple avait pu sentir la sagesse de cette mesure, et s'il l'eût adoptée, dans toute sa plénitude, le jour même où la Bastille fut conquise, il aurait abattu à ma voix cinq cents têtes de machinateurs ; tout aujourd'hui serait tranquille ; les traîtres auraient frémi , et la liberté et la justice seraient établies dans nos murs. J'ai donc plusieurs fois proposé de donner une autorité instantanée à un homme sage et fort, sous la dénomination de tribun du peuple, de dictateur, etc. ; le titre n'y fait rien. Mais une preuve que je voulais l'enchaîner à la patrie, c'est que je demandais qu'on lui mît un boulet aux pieds, et qu'il n'eût d'autorité que pour abattre les têtes criminelles; telle a été mon opinion ; je ne l'ai point propagée dans les cercles , je l'ai imprimée dans mes écrits; j'y ai mis mon nom

et je n'en rougis point. Si vous n'êtes pas encore à la hauteur de m'entendre, tant pis pour vous : les troubles ne sont pas finis. Déjà cent mille patriotes ont été égorgés , parce qu'on n'a pas assez tôt écouté ma voix; cent mille autres seront égorgés encore, ou sont menacés de l'être; et si le peuple faiblit, l'anarchie n'aura point de fin.

» J'ai jeté dans le public ces opinions; si elles sont dangereuses, c'était aux hommes éclairés à me réfuter les preuves à la main, à instruire le public. Moi-même j'aurais été le premier à adopter leurs idées, et à donner une preuve que je veux la paix, l'ordre, le règne des lois lorsqu'elles sont justes.

» M'accusera-t-on de vues ambitieuses ? je ne descendrai pas jusqu'à une justification ; voyez-moi et jugez-moi. Si j'avais voulu mettre un prix à mon silence, si j'avais voulu quelque place, j'aurais pu être l'objet des faveurs de la cour; mais quel a été mon sort? Je me suis jeté dans des cachots, je me suis condamné à la misère, à tous les dangers. Le glaive de vingt mille assassins était suspendu sur moi , et je prêchais la vérité la tête sur le billot.

» Je ne vous demande en ce moment que d'ouvrir les yeux : ne voyez-vous pas un complot formé pour jeter la discorde et distraire l'Assemblée des grands objets qui doivent l'occuper? Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantôme de la dictature se réunissent à moi ; qu'ils s'unis?ent à tous les bons pa-

triotes, et qu'ils pressent l'Assemblée de marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le bonheur du peuple, pour lequel je m'immolerais tous les jours de ma vie.

» Je demande que , faisant cesser ces discussions scandaleuses, l'Assemblée s'occupe de corriger la déclaration des droits, afin que le salut du peuple ne soit plus en suspens. »

Ce discours fît une profonde impression sur l'Assemblée, qui allait terminer cette discussion eh passant à l'ordre du jour, lorsque Vergniaud demanda la parole, et dit :

«S'il est un malheur pour un représentant du peuple, c'est, pour mon cœur, celui d'être obligé de remplacer à cette tribune un homme chargé de prises de corps qu'il n'a pas purgées. (Il s'élève des murmures.)

Marat. Je m'en fais gloire.

Chabot. Sont-ce les décrets du Châtelet dont on parle ?

Tallien. Sont-ce ceux dont il a été honoré pour avoir terrassé Lafayette ?

Vergniaud. C'est un malheur de remplacer un homme contre lequel il a été rendu un décret d'accusation , et qui a élevé sa tête audacieuse au-dessus des lois; un homme enfin tout dégoûtant de calomnie, de fiel et de sang... (Nouveaux murmures. Les tribunes improuvent. Lacroix les accuse de tyranniser

l'Assemblée; le président les rappelle à l'ordre1).

Vergniaud dénonce à la Convention nationale l'adresse du comité de surveillance, qui avait déjà été signalée à l'Assemblée législative. Comme cet écrit ne paraissait contenir que l'expression du sentiment énergique de la liberté, et l'invitation faite à tous les départements de s'unir aux Parisiens pour repousser les ennemis qui menaçaient la France , l'orateur eut beau le commenter, il ne produisit d'autre effet sur l'Assemblée que l'étonnement de l'avoir entendu dénoncer.

V. Boileau succède à Vergniaud et lit ce passage d'un numéro de Marat, qu'il prétend avoir paru dans la matinée même :

«Une seule réflexion m'accable, c'est que tous mes efforts pour sauver le peuple n'aboutiront à rien, sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de la plupart des députés à la Convention nationale , je désespère du salut public; si dans les huit premières séances , toutes les bases de la Constitution ne sont pas posées, n'attendez plus rien de vos représentants, vous êtes anéantis pour toujours; cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur, vrai patriote et homme d'Etat. 0 peuple babillard, si tu savais agir! »

Cette lecture ramène dans l'Assemblée, la violence

1 Gorsas. — Journal de la République. — Patriote français. — Moniteur. — Lettres de Robespierre à ses commettants.

qui l'agitait avant le discours de Marat. On adresse des gestes menaçants à Marat. Les cris : A la guillotine! à la guillotine! retentissent autour de lui. L'entraînement est tel qu'un grand nombre de Montagnards s'associent à ces fureurs.

« Je demande , dit Boileau , que ce monstre soit décrété d'accusation. » Les plus modérés y adhèrent.

L' Ami du peuple, fort de sa conscience, conservait un sang-froid imperturbable. Il descendit tranquillement les degrés du côté gauche et se dirigea avec calme vers la tribune. Ce calme, attribut de sa conviction et de sa force , apaisa la tumultueuse assemblée, et donna à Marat une évidente supériorité sur ses adversaires.

« Je supplie l'Assemblée, dit-il , de ne point se livrer à des excès de fureur contre moi, je vais répondre aux nouvelles inculpations. On n'a pas rougi de m'opposer, comme des titres de proscription, des décrets d'accusation provoqués contre moi, par les membres de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative prostitués à la cour. Ce sont autant de titres de gloire dont je m'enorgueillis. J'observe au surplus , pour ceux qui ne sauraient pas les apprécier, que le peuple les a annulés , en m' appelant ici pour défendre ses droits, et qu'il a jugé par là ma cause et la sienne.

» Quant à l'écrit qu'on vient de dénoncer, et que l'on m'interpelle de désavouer, je suis loin de le dés-

avouer : car jamais le mensonge n'a approché de mes lèvres, et la crainte est étrangère à mon cœur. Mais je dois vous dire que cet écrit n'est point d'aujourd'hui, comme on l'a avancé. Il y a dix jours qu'il a paru. Je l'ai composé dans le temps où la Convention nationale n'était point encore formée; mais où j'étais indigné de voir réélire des représentants infidèles que j'avais dénoncés, et notamment cette faction de la Gironde qui me poursuit aujourd'hui.

» Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous ; la véritable opinion que je me suis formée des premiers travaux de la Convention nationale ; vous la trouverez dans le premier numéro d'un journal intitulé : le Journal de la République, qui a paru aujourd'hui; il vous expliquera mes véritables sentiments, mieux que le perfide commentaire dont on a accompagné celui qu'on vous a cité. »

On donne lecture de ce numéro, dans lequel Marat déclare que « puisque la Convention pense qu'on peut triompher des malveillants sans s'en défaire, il est prêt à marcher avec elle dans cette voie. Il immole à la patrie ses préventions, ses haines. Si les transports de l'indignation doivent un jour le jeter hors des bornes, et compromettre le salut public , qu'il expire de douleur avant de commettre cette faute. »

Cette lecture apaisa , comme par enchantement , la colère de la majorité. Marat remonta à la tribune, et dit : « Permettez-moi, maintenant, de vous rap-

peler à vous-mêmes, et de fixer votre attention sur les dangers de la prévention ou de l'emportement. Quoi donc ! si par la négligence de mon imprimeur, mon journal n'eût point paru aujourd'hui, vous alliez me livrer au glaive de la tyrannie! Mais non... il n'eût pas été en votre pouvoir de consommer cette iniquité. J'avais avec moi de quoi rester libre, et, si vous aviez lancé le décret d'accusation, cette arme m'aurait soustrait à la rage de mes persécuteurs. » En prononçant ces mots , l'orateur tenait un pistolet appuyé sur son front. Quelques Brissotins étant revenus à la charge furent hués. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur toutes les dénonciations, et décréta l'unité et l'indivisibilité de la République française.

Ainsi finit cette orageuse séance. Les Girondins avaient pensé que Marat était l'homme par lequel ils entameraient le plus facilement la députation de Paris. S'ils avaient réussi à faire passer le décret d'accusation contre lui, presque toute cette députation eût succombé. La Convention préludait par de funestes luttes, dont l'initiative appartient aux Girondins. Les trois chefs montagnards arrivaient dans l'Assemblée avec l'oubli du passé; ils n'abusèrent même pas de leur éloquence , de leur popularité , ni de leur force contre leurs aggresseurs , et leur offrirent la paix. Danton surtout mit dans sa défense la modération la plus généreuse. Après la séance, il travailla activement à réconcilier les deux partis. Guadet ne voulant

entendre parler d'aucun accommodement , le grand orateur lui dit : « Tu ne sais point faire à la patrie le sacrifice de ton ressentiment ; tu ne sais point pardonner, Guadet; tu seras victime de ton opiniâtreté. »

Les Girondins , se trouvant maîtres du bureau , avaient recours à tous les stratagèmes imaginables. Ils confiaient le soin de lire les documents dirigés contre la Montagne , au secrétaire dont la voix était la plus retentissante, tandis qu'ils confiaient la lecture des documents justificatifs de leurs adversaires, à celui dont l'organe pouvait à peine se faire entendre. Les arguments d'un orateur les embarrassaient-ils, le président fermait tout à coup la discussion. Ou bien quand l'Assemblée allait prendre une détermination qui ne leur convenait pas, ils faisaient lire une lettre d'un général , ou ils introduisaient une députation qu'ils tenaient toute prête 1 .

Le côté droit n'ayant pu entamer par Marat la députation de Paris, espéra y parvenir par un autre de ses membres qui n'était estimé de personne. Buzot proposa, sous prétexte d'affranchir le pays de la race du tyran, de la bannir à jamais des terres de la république. Aussitôt l'on demanda la peine du bannisse-

1 Le renouvellement du bureau avait lieu tous les quinze jours par appel nominal à haute voix et à la majorité absolue. Sous les deux premières assemblées, le président et les secrétaires étaient nommés dans les bureaux à la majorité relative.

ment contre Égalité ; Chabot, Duhem, Desmoulins s'y opposèrent, et la décision fut ajournée jusqu'après le jugement de Louis XVI. Ainsi, ce furent les Montagnards qui s'opposèrent à ce que la Convention dépouillât un député de sa qualité. Selon eux, elle n'en avait pas le droit, quelle que fût l'indignité de ce membre. Orléans ne leur inspirait pourtant aucune confiance, malgré ses protestations de patriotisme, et ils disaient même : Un prince du sang patriote * est un être aussi chimérique qu'un scélérat vertueux.

VI. Pendant que ces dissentiments agitaient la Convention nationale, le conseil général révolutionnaire de la commune de Paris arrêtait spontanément que tous ses membres , même les démissionnaires, seraient tenus de rendre compte des gestions et des dépôts qui leur avaient été confiés. En conséquence de cet arrêté, tous les membres de la commune du 10 août firent une déclaration sur un registre 2, les uns pour certifier qu'ils n'avaient manié aucune somme d'argent ni reçu aucun dépôt 3 , les autres pour rendre leurs comptes4. Le conseil général invita aussi expressément tous les citoyens à adresser leurs réclamations à un bureau qu'il établit à cet effet; et, durant plus de six semaines, il s'occupa avec ardeur,

1 Journal de la République française.

2 J'ai vu ce registre qui est en ordre et en bon état.

3 Tels que Robespierre.

4 Tels que Panis, Maillard.

soit de rendre ses propres comptes, soit de faire justice aux réclamants. Il avait fort à cœur de repousser le reproche d'improbité que lui adressaient ses ennemis ; car il sentait bien que les importants services qu'il avait rendus depuis le 10 août, ne tourneraient point à sa gloire, si l'on pouvait y voir une occasion de rapine. Quant aux imputations de dictature, il n'en tenait nul compte, ayant la conscience d'avoir sauvé la patrie; d'ailleurs, cette dictature lui ayant été conférée par le peuple, ceux qui la lui reprochaient n'étaient point de bonne foi.

Beaucoup de réclamations furent adressées à la commune, qui s'empressa d'y faire droit, dès qu'elles furent vérifiées. Panis présenta ( 7 novembre ) les comptes généraux du comité de surveillance, en présence du conseil général et de commissaires des sections appelés à cet effet.

Le comité avait fait arrêter trois cent quarante-trois personnes, depuis le 10 août jusqu'au 10 octobre. Mille trente-deux arrestations avaient eu lieu en outre par ordre des autres autorités. Il ne faut pas comprendre dans ce nombre les Suisses, qui furent emprisonnés en masse.

Le conseil avait reçu des dépôts inscrits pour sept cent mille livres, dont quatre-vingt mille avaient été employés à divers services ; Panis en présenta les quittances. Il y avait en outre pour huit cent mille livres de dépôts, non inscrits , et dont il n'existait aucune

preuve; Panis en lit la déclaration et les représenta.

Son rapport fut longuement discuté. Le conseil général et les commissaires des sections entendirent avec une sévère impartialité les dénonciateurs et les témoins contre le comité de surveillance, dont les membres furent complètement et publiquement justifiés 1. Il en fut de même des autres membres du conseil général, à l'exception de quelques intrigants, qui étaient parvenus à se faire élire ; leur probité, ainsi que celle des juges et des tueurs des prisons, apparut au grand jour.

Après l'apurement des comptes, le conseil général déclara qu'il ne voulait pas représenter la commune contre le vœu des sections. Celles-ci, appelées à confirmer ou à retirer leur mandat, répondirent en renouvelant ses pouvoirs.

VII. Les princes allemands et les émigrés, voyant la facilité avec laquelle Dumouriez les avait laissé échapper, avaient repris courage, et organisaient de formidables préparatifs contre la république. Les Prussiens allèrent se ravitailler à Coilentz et à Cologne. Une partie de l'armée autrichienne se retrancha sur les bords de la Moselle pour couvrir la ville de Trêves ; l'autre entra en Belgique avec les émigrés, pour renforcer l'armée du prince de Saxe-Cobourg.

1 On reprocha, mais à tort, à Sergent la soustraction d'une agate. Il l'avait achetée et payée, lorsque quelques bijoux furent mis en vente, à l'enchère, par ordre de l'autorité. Il se justifia complètement des imputations des Girondins et des royalistes.

Le gouvernement français ordonna à Kellermann d'observer, avec cinquante mille hommes, les ennemis sur la Moselle. Dumouriez fut chargé, avec le reste de l'armée , d'entreprendre la conquête de la Belgique. Ce général se rendit près de Jemmapes, où était l'armée du prince de Cobourg, qui s'était retranché, sur la croupe d'une montagne, et avait fortifié son camp par trois lignes de redoutes.

Dumouriez avait trente mille hommes déjà disciplinés, malgré leur ardeur impétueuse. Illivra d'abord, les 3, 4 et 5 novembre, de petits combats dans lesquels il eut toujours l'avantage. Le 6, résolu à risquer une bataille décisive, il range sur le front de sa ligne trente-six pièces d'artillerie, ordonne au général d'Arville d'attaquer la gauche de l'ennemi , et lui-même se charge d'attaquer la droite. Le centre était commandé par le général Egalité 4 , fils du conventionnel.

Au point du jour, une vive canonnade commence de part et d'autre et dure trois heures sans résultat. Dumouriez ordonne à la gauche, à la droite et au centre, de se porter rapidement en colonnes sur les retranchements de l'ennemi. Nos soldats escaladent le coteau en chantant, et emportent le premier étage des redoutes. Mais la cavalerie ennemie est sur le point de pénétrer dans notre centre , lorsque Egalité rallie les colonnes, et les conduit au deuxième étage dont elles s'emparent, tandis que notre cavalerie vient les

1 Depuis roi des Français.

débarrasser de Vautre côté. Bientôt les troisièmes redoutes sont emportées, ainsi que Jemmapes.

Cette attaque n'avait duré que deux heures ; les Autrichiens eurent quatre mille hommes tués, mais les Français en perdirent bien davantage, sans qu'on en connaisse exactement le nombre, car Dumouriez eut toujours soin de le cacher. En effet, les Français, se trouvant à découvert, eurent à essuyer tout le feu de l'artillerie et de la mousqueterie, pendant que les Autrichiens étaient protégés par leurs retranchements. Dumouriez ne ménageait pas la vie des hommes, et mentait, comme tous nos généraux, sur ses pertes. Ils avaient coutume d'annoncer comme des victoires ce qui souvent n'était qu'une défaite meurtrière, ou une action sans avantage. Nos soldats, trop faibles encore pour supporter les privations de la guerre, mouraient de faim, de fatigue ou de maladies. Les trois premiers bataillons parisiens qui avaient couru aux frontières, formaient dix-huit cents hommes; le 1er décembre 92 ', il ne restait du premier que vingtsept hommes, du second que trente-trois, et du troisième que cinquante-sept; les autres avaient succombé !...

La victoire de Jemmapes étonna l'Europe, qui vit avec admiration des jeunes gens, qui Savaient pas encore vu le feu, montrer une intrépidité et un sangfroid, supérieurs à ceux des meilleures troupes alle-

1 Journal de la République, n° G9.

mandes. Les Autrichiens s'étaient réfugiés dans Mons ; les volontaires français voulaient s'emparer sur-lechamp de cette place, malgré leurs pertes et leurs fatigues. Dumouriez ne lesy conduisit que le lendemain, avant le jour; il fit sommation au commandant de rendre sur-le-champ la ville à discrétion, sous peine de mort pour tous les officiers de la garnison. Deux heures après, toutes les troupes autrichiennes quittèrent la ville, par le côté opposé à l'armée française, et les habitants invitèrent Dumouriez à y entrer. Dès qu'il y fut, ce général dit à la multitude qui l'entourait : « Que les Français entraient dans Mons, non pas comme des ennemis victorieux, mais comme des frères, comme des amis, pour engager les habitants de cette ville à tenir toujours leurs portes fermées contre leurs anciens oppresseurs, et à défendre la liberté que les soldats de la république venaient de leur conquérir. »

Le peuple brabançon, fatigué de la domination autrichienne, reçut les Français comme des libérateurs. L'amour de la liberté gagna tout ce pays, et deux jours après, la ville deTournayfut aussi occupée par un détachement de l'armée française. Le 14 novembre, Dumouriez entra sans difficulté à Bruxelles. Il fit attaquer ensuite Aix-la-Chapelle, dont il se rendit bientôt maître1, ainsi que de tout le pays situé

1 8 décembre4 1792.

entre la Meuse et la Roer. Il y fit prendre à ses troupes leurs quartiers d'hiver.

Kellermann et Beurnonville furent moins heureux, et ne purent s'emparer de Trêves, malgré plusieurs combats meurtriers. Ils crurent prudent d'opérer leur retraite, et prirent leurs quartiers d'hiver autour de Thionville et de Saint-Àvold.

La Convention, \oyantla guerre prête à se rallumer au printemps, déclara que le peuple français accorderait fraternité et secours à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté * . Conformément à la demande de la Savoie, elle réunit ce pays à la France.

Le 5 décembre, sur la motion de Cambon, la Convention rendit le décret suivant :

« Il est enjoint aux généraux de proclamer dans les pays conquis la doctrine de la souveraineté des peuples, et de dissoudre les autorités existantes. La nation française déclare qu'elle traitera comme ennemi le peuple qui, refusant la liberté et l'égalité, ou qui, y renonçant, voudrait conserver, rappeler ou traiter avec les princes ou les castes privilégiées. Elle promet et s'engage à ne souscrire aucun traité, et de ne poser les armes qu'après l'affermissement de la souveraineté et de l'indépendance du peuple sur le territoire duquel les troupes de la république sont entrées, qui aura adopté les principes de l'égalité, et établi un gouvernement libre et populaire. »

1 19 novembre 1793.

Mais aussi la Convention ne voulut pas que la guerre fût faite aux dépens du peuple français. Désirant également ménager les autres peuples, elle décréta, sur les motions de Lasource et de Clootz, qu'aussitôt que les troupes françaises pénétreraient dans une province, le général exigerait une contribution proportionnée aux ressources du pays, et qu'elle ne porterait que sur le prince, ses agents, et tous autres fauteurs ou adhérents de la tyrannie. Ceux-ci, disait Lasource, ne sont pas plus le peuple que le cancer qui ronge la chair nest le corps humain. Et afin de redoubler le zèle des soldats, la Convention décréta que deux millions seraient mis à la disposition du ministre de l'intérieur, pour secourir leurs pères et leurs mères, lorsque ceux-ci n'avaient pour subsister que le produit du travail de leurs enfants au service de la patrie.

Les comités de la Convention ordonnèrent à Dumouriez de révolutionner la Belgique, qu'il avait conquise, et d'y établir des clubs avec la dictature de la liberté, afin que les Belges, reconnaissants, ne refusassent pas de nourrir les soldats. Si les Belges se montraient ingrats et refusaient, on les traiterait alors en esclaves. Dumouriez, qui n'était pas républicain, objectait que l'élément révolutionnaire, en Belgique, était dans la bourgeoisie et non pas dans le peuple, comme en France; que des clubs l'effraieraient; que le moindre sacrifice pécuniaire l'indisposerait contre IL 21

l'armée. Au lieu de tirer des ressources des pays étrangers, ce général préféra grever la France. Les comités ne lui envoyant pas assez d'argent, à son avis, il s'environna d'intrigants : Malus et l'abbé d'Espagnac, anciens agents de Calonne, qui firent pour lui des emprunts onéreux. Dumouriez donna pour ces emprunts, à des banquiers de Belgique, des bons sur le trésor français. La Convention voyant là une usurpation de pouvoir, enjoignit à Dumouriez de faire arrêter Malus et d'Espagnac comme coupables de malversations. Le général assuma la responsabilité de leurs actes, et refusa d'exécuter le décret.

Dans ces circonstances, la Convention, ayant, d'une part, à faire exécuter ses décrets, et de l'autre, à ménager un général aimé du soldat, envoya près de lui Danton et Lacroix, quelle investit de grands pouvoirs.

Ceux-ci révolutionnèrent complètement le pays. Danton voulait imprimer au peuple belge tout l'enthousiasme qu'il avait inspiré au peuple français. « Partout, disait-il, ce ne sont que des pauvres que la faim décime, des mécontents dont l'orgueil ou la fortune a été attaquée, des victimes de la tyrannie, qui ont a exercer contre elle des représailles. Eh bienl appelez tous ces malheureux; promettez-leur un sort meilleur; montrez que vous avez des entrailles pour eux, et vous serez sûrs d'obtenir leur appui. »

Quoique Dumouriez comprît la valeur de ces raisons, il contraria partout l'action des commissaires de

la Convention. Enfin, il confia le commandement de ses troupes au général Miranda, et se rendit à Paris dans les derniers jours de décembre.

VIII. Les Girondins ne cessaient de harceler les Montagnards, et d'opposer les départements à la capitale. Buzot proposa (8 octobre) d'appeler, pour la garde de la Convention, quatre mille quatre cent soixante-dix hommes, choisis dans les départements, par les conseils généraux. Ce projet fut repoussé, parce que la majorité comprit qu'une pareille institution, étant une injure envers les Parisiens, pouvait amener la guerre civile. D'ailleurs, quand des législateurs se décident à placer des gens armés entre eux et le peuple, ils témoignent ainsi de leur intention de détruire la liberté, comme fit Lafayelte, en organisant la force armée, de manière à la séparer du reste des citoyens.

Quelques jours après, Buzot propose encore le décret suivant :

« 1° Toute personne qui, par des placards ou affiches, par des écrits publiés ou colportés, par des discours tenus dans des lieux publics, aura provoqué ou conseillé à dessein le meurtre, l'assassinat et la sédition, sera puni de douze années de fers, si le meurtre ou l'assassinat ne s'en est pas suivi.

» 2° Si le meurtre ou l'assassinat s'en est suivi, celui ou celle qui l'auront provoqué ou conseillé à dessein, seront punis de-mort;

» 3° L'imprimeur sera puni de quatre années de gêne, et le colporteur ou l'afficheur de trois mois d'emprisonnement, s'ils ne savent pas lire, et de six mois s'ils savent lire. »

La discussion fut vive. Lepelletier prouva que décréter le projet serait anéantir la liberté de la presse. Il fit beaucoup d'impression en rappelant qu'elle seule était sortie pure des travaux de l'Assemblée constituante, malgré les vives attaques qui lui furent souvent portées par les Malouet et les Sieyès. Danton s'écria : La liberté de la presse ou la mort ; et le projet eut le sort du précédent.

IX. La séance du 29 octobre donna lieu à un autre scandale. Le ministre Rolland l'ouvrit par un tableau de la situation de Paris, résumé des dénonciations banales faites contre les sections, le conseil général, la force armée, l'Assemblée électorale et les députés de cette ville. Il l'appuya d'une lettre anonyme déclarant que Rolland devait être proscrit, ainsi que les principaux Brissotins, et que tous les septembriseurs ne voulaient entendre parler que de Robespierre. Ce dernier, ayant sommé ses calomniateurs de monter à la tribune pour articuler une dénonciation précise, Louvet y parut et lut un volumineux réquisitoire contre les Jacobins, le conseil général de la commune, la députation du département de Paris, et notamment contre Robespierre.

« Robespierre, dit-il en se résumant, je t'accuse

d'avoir longtemps calomnié les plus purs patriotes ; je t'en accuse, car je pense que l'honneur d'un citoyen, et surtout d'un représentant du peuple, ne t'appartient pas; je t'accuse d'avoir calomnié les mêmes hommes dans les affreuses journées de la première semaine de septembre, c'est-à-dire dans un temps où les calomnies étaient de véritables proscriptions ; je t'accuse d'avoir, autant qu'il était en toi, méconnu, avili, persécuté les représentants de la nation et fait méconnaître et avilir leur autorité ; je t'accuse de t'être continuellement produit comme un objet d'idolâtrie , d'avoir souffert que, devant toi, on te désignât comme le seul homme vertueux en France qui pût sauver le peuple, et de l'avoir fait entendre toi-même ; je t'accuse d'avoir tyrannisé, par tous les moyens d'intrigues et d'effroi, l'assemblée électorale du département de Paris ; je t'accuse d'avoir évidemment marché au suprême pouvoir, ce qui est démontré et par les faits que j'ai indiqués et par toute ta conduite, qui, pour taccuser, parlera plus haut que moi.

» Mais au milieu de vous est un autre homme, dont le nom ne souillera plus ma bouche, que je n'ai pas besoin d'accuser, car il s'est accusé lui-même, et il n'a pas craint de vous dire que son opinion est qu'il faut faire tomber environ deux cent soixante mille têtes l ; lui-même a avoué avoir provoqué une subver-

1 Marat n'a pas dit cette absurdité; il n'a jamais demandé plus de six cents tètes, Louvet affaiblissait son accusation par ce mensonge.

sion du gouvernement ; cet homme est encore au milieu de vous; la FranceVen indigne, et l'Europe s'étonne de votre longue faiblesse. Je demande que vous rendiez contre Marat un décret d'accusation, et que le comité de sûreté générale soit chargé d'examiner la conduite de Robespierre et de quelques autres. »

Louvet fut très-applaudi. Robespierre, comprenant qu'il y aurait de l'imprudence à répondre sur-lechamp, devant une assemblée mal disposée pour lui, à un discours artificieusement préparé, demanda un délai de huitaine. L'Assemblée le lui accorda, et décida qu'il serait entendu le lundi, 5 novembre.

Les Jacobins employèrent cet intervalle à préparer l'opinion publique et à fournir à Robespierre tous les documents de sa défense. Les Girondins, de leur côté, intriguèrent et affirmèrent faussement que le peuple provoquait leur assassinat, jusqu'aux portes de la Convention. En même temps, ils faisaient parcourir toutes les rues de la capitale par des gens armés ' qui criaient : Les têtes de Marat, Robespierre et Danton, et de tous ceux qui les défendront. Vive Rolland. Point de procès au roi, etc. . .

Barbaroux répéta, à la tribune de la Convention, les dénonciations de Louvet, et proposa des décrets contre le conseil général. Rolland fit arrêter à la poste

1 Qu'ils avaient fait venir des départements.

les adresses et les lettres que ce conseil envoyait aux autres communes de la république; et cette violation de la foi publique fut hautement approuvée par son parti.

X. Cependant Robespierre ne paraissait plus en public; il travaillait avec soin son discours, qu'il écrivit en entier. L'occasion était solennelle : elle allait décider de sa gloire et de sa vie ; elle allait décider aussi peut-être de la réputation des Jacobins et du conseil général de la commune de Paris. L'orateur avait, en outre, à célébrer l'insurrection qui fonda la république. Il ne faillit point à sa mission. Le jour indiqué, il discuta avec méthode, et par de vigoureux arguments, toute l'accusation de son adversaire, et retraça, avec éloquence, le triomphe de la liberté.

Il prouva que s'il avait aspiré à la dictature, il n'aurait pas, le premier, dans ses discours et ses écrits, réclamé, pour l'exercer, une Convention nationale. Que d'ailleurs il n'avait ni trésors , ni armées, ni places ; que toute la puissance résidait dans les mains de ses adversaires, et qu'il faudrait démontrer qu'il était fou pour avoir, sans aucun des moyens nécessaires, aspiré au pouvoir suprême.

Il réfuta les calomnies répandues contre les Jacobins, contre Marat, contre le comité de surveillance et le conseil général. Il énuméra les travaux héroïques des membres de ce conseil dans la nuit du 9 au 10 août. « On lui reproche, dit-il, des arresta-

tions que l'on appelle arbitraires , quoique aucune n'ait été faite sans un interrogatoire. Est-ce donc le code criminel à la main qu'il faut apprécier les précautions salutaires qu'exige le salut public dans les temps de crise amenés par l'impuissance même des lois ? Que ne nous reprochez-vous aussi d'avoir brisé illégalement des plumes mercenaires, dont le métier était de propager l'imposture et de blasphémer contre la liberté ? Que ne nous reprochez-vous d'avoir consigné tous les conspirateurs aux portes de cette grande cité? Que ne nous reprochez-vous d'avoir désarmé les citoyens suspects? d'avoir écarté de nos assemblées, où nous délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la révolution? Que ne faites vous le procès à la fois et à la municipalité, et à l'assemblée électorale, et aux sections de Paris, et aux assemblées primaires des cantons qui nous ont imités ? Car toutes ces choses-là étaient aussi illégales que la révolution, que la chute du trône et de la Bastille, que la liberté elle-même.

» Citoyens , vouliez-vous une révolution sans révolution? Quel est cet esprit de persécution qui est venu réviser celle qui a brisé nos fers? Mais comment peut-on soumettre à un jugement certain les effets de ces grandes commotions? Qui peut, après coup , marquer le point précis où devaient se briser les flots de l'insurrection populaire? A ce prix , quel peuple pourrait jamais secouer le joug du despo-

tisme ? car s'il est >rai qu'une grande nation ne peut se lever par un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par la portion des citoyens qui est plus près d'elle, comment ceux-ci oseront-ils l'attaquer, si, après la victoire, les délégués, venant des parties éloignées de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la durée ou de la violence de la tourmente qui a sauvé la patrie? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite par la société tout entière. Les Français, amis de la liberté, réunis à Paris au mois d'août dernier, ont agi, à ce titre, au nom de tous les départements; il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils auraient droit de dire à leurs juges : « Si vous désavouez les moyens que nous » avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits » de la victoire. Reprenez votre Constitution et toutes » vos lois anciennes , mais restituez-nous le prix de » nos sacrifices et de nos combats. Rendez-nous nos » concitoyens, nos frères, nos enfants qui sont morts » pour la cause commune ! »

» Citoyens, le peuple qui vous a envoyés a tout ratifié ; voire présence ici en est la preuve ; il ne vous a pas chargé de porter l'œil sévère de l'inquisition sur les faits qui tiennent à l'insurrection, mais de cimenter par des lois justes la liberté qu'elle lui a rendue.

L'univers, la postérité ne verra dans ces événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat; vous devez les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix , mais en hommes d'État et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j'ai invoqué ces principes éternels , parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile quelques actions répréhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en jure par le trône renversé et par la République qui s'élève... i

» Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées. Les grandes actions et les grands caractères restent seuls. Nous ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton , dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se reposent que sur l'image sacrée de ce grand homme... »

Robespierre expliqua les événements de septembre, fit voir qu'ils n'étaient que la suite nécessaire du

10 août et que lui-même n'y avait pris aucune part.

11 flétrit le système de diffamation employé par les Brissotins dans leurs pamphlets et leurs journaux distribués aux frais de l'État dans toute la république, leurs lettres énigmatiques et anonymes, leurs provocations au meurtre, leur habitude de traiter de monstres, de brigands, de scélérats tous leurs adversaires. Enfin, il déclara renoncer au facile avantage de poursuivre ses adversaires par des dénonciations plus re-

doutables, et conjura la Convention d'ensevelir ces querelles dans l'oubli, pour ne s'occuper que du bonheur public.

L'orateur est couvert d'applaudissements par les tribunes et par l'Assemblée, qui ordonne l'impression de son discours, comme elle avait ordonné l'impression de celui de Louvet. On réclame l'ordre du jour; Louvet et Barbaroux se présentent à la tribune et demandent à dénoncer encore Robespierre. L'Assemblée refuse de les entendre ; Barbaroux insiste pour parler, et descend à la barre, où il crie au milieu du tumulte, pendant que Louvet resté à la tribune crie aussi. L'indignation et le rire de l'Assemblée accueillent la manœuvre de Barbaroux , qui est enfin forcé de quitter la barre.

Barrère dit qu'il ne faut décréter d'accusction, lorsqu'ils aspirent à la dictature , que les hommes de génie et de courage tels que César et Cromwell ; mais que des hommes d'un jour, de petits entrepreneurs de révolution, ne sont pas faits pour occuper le temps précieux que la Convention doit à ses grands travaux. Il propose un décret ainsi conçu : « La Convention nationale, considérant qu'elle ne doit s'occuper que des intérêts de la république, passe à l'ordre du jour. » Robespierre s'écrie : « Je ne veux pas de votre ordre du jour, si vous y mettez un préambule qui m'est injurieux. » La Convention passe à l'ordre du jour pur et simple.

Le soir, Robespierre fut accueilli aux Jacobins par des applaudissements unanimes; il ne fut question pendant toute la séance que de son succès. Barrère changeant de bord avec sa fourberie habituelle , chercha à expliquer le discours qu'il avait prononcé le matin, évidemment contre Robespierre, et donna à entendre qu'il n'avait fait allusion qu'aux Brissotins.

Brissot , Gorsas et Condorcet dénaturèrent dans leurs journaux, par des analyses infidèles, la justification de Robespierre ; c'était leur habitude ; ils employaient fréquemment le mensonge , tandis que les principaux Montagnards ne reculaient jamais devant la vérité. Cette circonstance seule suffirait à établir de quel côté était le bon droit , car le mensonge est l'arme des mauvaises causes. Le triomphe de Robespierre fut complet. Ainsi, par leur imprudence, ses ennemis reçurent un nouvel échec, semblable à celui qu'ils avaient déjà éprouvé en demandant, le 25 septembre, l'échafaud pour Y Ami du peuple.

XI. Robespierre était, après Danton, l'orateur le plus remarqué de la Convention. Il avait de la passion, de la sensibilité, une diction souvent entraînante; mais il était diffus ; ses périodes étaient souvent embarrassées et d'une interminable longueur. Il ressemblait, en quelques points , à Vergniaud, qui venait sur la même ligne que lui. Tous deux manquaient de cette haute initiative politique et oratoire, que possédèrent

seuls Danton et Mirabeau ; tous deux étaient obligés, pour rendre leur pensée, de faire de longs discours d'une forme académique; toux deux cherchaient dans l'histoire romaine des mouvements ou des sujets de comparaison, rarement appropriés à la circonstance; tous deux s'écartaient souvent de leur sujet, non pas avec mauvaise foi , mais Robespierre par passion, Vergniaud par défaut de judiciaire; tous deux, enfin, caressaient leur oreille de leur propre période, en sacrifiant le fond à la forme.

Il y avait toutefois entre eux de notables différences : Vergniaud était plus brillant, plus inspiré, plus pur, plus agréable à entendre ; Robespierre était plus pathétique, plus convaincu, plus laborieux, plus conséquent dans sa conduite. Vergniaud savait improviser, et ses improvisations étaient quelquefois supérieures à ses discours écrits. Robespierre, quand il improvisait, ne faisait guère que se noyer dans un torrent de mots ; mais, lorsqu'il s'était longuement préparé, il se montrait supérieur, en quelques points, à l'orateur girondin. Sa persévérance fît croire à son génie; il travaillait sans cesse; il s'était, depuis l'âge de quinze ans, inspiré de J. J. Rousseau, dont il adoptait toutes les idées et étudiait constamment le style. Au plus fort de ses travaux, il avait toujours, dans sa poche, un volume du Contrat social, de Y Emile ou de la Nouvelle Héloïse. Ses discours, les manuscrits de son journal, ses projets de décrets, et ses lettres, chargés de ra-

tures , attestent le soin qu'il y apportait * . Néanmoins, il fut un écrivain médiocre. Dans la discussion, il manquait de clarté, et quelquefois même, il oubliait de conclure ; mais ses péroraisons s'élevaient jusqu'au sublime et sont lues avec admiration et intérêt, après un demi-siècle.

Malheureusement, sa voix, un peu aigre, était prise dans la tête et non pas dans le médium, comme celles de Mirabeau, de Danion et de Vergniaud. Il étudiait son geste, qu'il perfectionna beaucoup, sans pouvoir jamais atteindre à l'ampleur et £k naturel de ces orateurs. Il ne fut pas, ainsi qu'on l'a cru, ridicule sous l'Assemblée constituante. Cette opinion vint de ce que les historiens se sont obstinés jusqu'à présent à ne lire et à ne croire que le Moniteur. Or, le Moniteur, à cette époque, n'était point, comme il l'est devenu depuis, le reproducteur officiel et impartial des orateurs parlementaires. Ce journal, hostile àRobespierre, qui se trouvait dans un autre camp, et aussi pour des motifs personnels, passait sous silence, ou défigurait ses discours. Si l'on consulte la plupart des autres journaux, on verra que Robespierre eut de grands succès et conquit une position distinguée dès 1790. Il fut, en 1792, à l'apogée de son talent, qui diminua singulièrement en 1793, lorsqu'il n'eut plus d'immenses obstacles à surmonter.

1 J'ai vu beaucoup de manuscrits de Robespierre, de sorte que je suis certain du fait que j'avance.

Sans besoins physiques, sobre, de mœurs pures, autant par goût, que par devoir; méprisant l'argent et les riches; ennemi du luxe, autant par calcul, que par suite de sa bonne éducation, et par haine du charlatanisme, il se montrait néanmoins très-soigné dans sa toilette. Ses manières étaient dignes, mais réservées jusqu'à la froideur et la sécheresse. Bien qu'avide de louanges et de popularité, il ne faisait aucune démarches pour les obtenir; mais il flagornait sans cesse le peuple, dont il paraissait enthousiaste. Il écrivait constamment des notes sur les hommes qui l'entouraient, ou sur les événements, pour s'en bien pénétrer.

Robespierre était sincère dans ses affirmations, mais son caractère ombrageux l'exposait à tirer de fausses inductions des apparences. Il ne craignait ni le poignard, ni le poison, ni l'échafaud ; et pourtant, hors de la tribune, il eût redouté de voir le feu. Tout en saisissant bien l'ensemble des événements, lorsqu'il fallait prendre une mesure de salut public, il manquait de génie et d'audace. Il rendit de grands services à la démocratie aussi longtemps qu'il fut entouré des hommes de génie qui avaient ouvert la voie dans laquelle il conduisit avec habileté le char de la révolution; quand ils eurent disparu, il ne sut plus quelle route suivre. D'un tempérament bilieux, Robespierre se montrait discret, taciturne, envieux, non de richesses, mais de popularité et de domination. Son fanatisme, et l'estime qu'il avait de lui-même, at-

ténuent, tout en les expliquant, les graves reproches qu'on peut lui faire sur ses habitudes de ruse, sur son caractère, qui devint sanguinaire. S'il fut dissimulé d'ailleurs, il est juste d'ajouter qu'il ne fut pas faux, et qu'on ne peut lui reprocher d'avoir recouru au mensonge.

La physionomie et l'ensemble des traits de Robespierre n'étaient pas de nature à inspirer de la sympathie. Il était sujet à des mouvements convulsifs. Toutefois , il avait le front remarquable, et en réalité l'air digne et honnête. Sa popularité était déjà si grande, dès 1792, que plusieurs citoyens veillaient sur ses jours et l'accompagnaient volontairement armés de bâtons, de sabres et de pistolets, chaque fois qu'il sortait, et lui formaient une sorte de garde du corps '.

XII. Les dissensions des représentants du peuple leur avaient, en quelque sorte, fait oublier Louis XYI, dont le peuple demandait à grands cris le châtiment. Des citoyens, le sabre à la main, parcouraient fans cesse les rues et le Palais-Royal, en criant : A la guillotine Capet2. Des baladins représentaient sur les places publiques des scènes dramatiques, dans lesquelles ils traitaient Capet d'anthropophage, et assuraient que si sa tête ne tombait, la liberté ne serait point affer-

1 Le vieux Cordelier.

- Deux Amis, t. X, p. 237.

Depuis le 10 août on appelait Louis XVI Capet, vrai nom de ses ancêtres.

mie. Des députations de Paris et des départements se succédaient à la barre, demandant aussi la mort de Louis XVI, et déclarant que l'humanité ne triompherait que quand il n'y aurait plus de rois sur la terre. Les blessés du 10 août défilaient dans la Convention, et dans le conseil général, portés sur des brancards et criant : Vengeance contre le tyran !

Ces manifestations réitérées forcèrent enfin la Convention à s'occuper du procès du roi. Le 7 novembre, Mailhe, au nom du comité de législation, discuta, dans tous leurs détails, ces trois questions :

1° Le roi peut-il être jugé?

2° Par qui le sera-t-il ?

3° Le jugement sera-t-il soumis à la ratification de tous les citoyens réunis en assemblées primaires?

Il conclut à l'affirmative sur la première question; sur la deuxième, à ce que le roi fût jugé par la Convention nationale ; et sur la troisième, il conclut à la négative. L'Assemblée décréta, sur la motion de Pétion, que chaque question serait traitée séparément par les orateurs.

Morisson, Fauchet et quelques autres prétendirent que Louis ne pouvait être jugé, d'après la Constitution de 1791, qui porte que la personne du roi est inviolable et sacrée ; que la seule peine de ses trahisons, de ses forfaits, c'était la déchéance. Toutefois, pour faire croire à leur patriotisme, ils simulèrent une extrême indignation contre les crimes du monarque, n. 22

338 hisfoiKË

Saint-Just les réfuta; il parlait pour là première fois à la Convention nationale, où il fut envoyé, à l'âge de vingt-quatre ans, par le département de l'Aisne.

« tJn jour peut-être, dit-il, les hommes aussi éloignés de nos préjugés, que noiis le sommes de ceux des vandales, s'étonneront de la barbarie d'un siècle où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran ; où le peuple qui eut un tyran à juger, l'éleva au rang de citoyen, avant d'examiner ses crimes. On s'étonnera qu'au dix-huitième siècle, on ait été moins avancé que du temps de César ; le tyran fut immolé en plein sénat sans autre formalité que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que la liberté de Rome. . .

» Il n'y a de contrats qu'entre les citoyens, et non point entre eux et le gouvernement. On n'est pour rien dans un contrat où l'on ne s'est point obligé ; par conséquent, Louis, qui ne s'était point obligé, ne peut être jugé civilement. Ce contrat était tellement expressif, qu'il obligeait les citoyens, et non le roi. Il était nécessairement nul ; car, ce qui manque de sanction dans la morale et la nature n'est point légitime. Le roi doit donc être jugé en ennemi, puisqu'il n'est point citoyen. Nous avons moins à le juger qu'à le combattre ; car on ne doit le juger que par les principes du droit des gens, et non point par ceux du droit privé. »

Robespierre développa ainsi les mêmes idées l :

' 3 décembre, t. II, Lettres à mes commettants.

« Louis n'est point un accusé : vous n'êtes point des juges : vous n'êtes et ne pouvez être que des hommes d'Etat. Vous n'avez point de sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer.

» Louis fut roi et la république est fondée ; la question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis dénonçait le peuple français comme rebelle ; il a appelé , pour le châtier, les armées des tyrans ses confrères : la victoire et le peuple ont décidé que lui seul était rebelle. Louis ne peut donc être jugé de nouveau ; il est déjà jugé; il est condamné, ou la république n'est point absoute. (Applaudissements.)

» Le droit de punir le tyran et celui de le détrôner est la même chose ; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre : le procès du tyran, c'est l'insurrection... Les peuples ne rendent point de sentence, ils lancent la foudre ! J'ai demandé l'abolition de la peine de mort à l'Assemblée constituante, et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la raison lui ont paru des hérésies morales et politiques; mais si vous ne vous avisâtes jamais de les réclamer en fa\ eur de tant de malheureux dont les délits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par quelle fatalité vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception à la peine de mort pour celui-

là seul qui peut la légitimer... Oui, Louis doit mourir, parce qu'il faut que la patrie vive. »

Ce discours fit une impression profonde : les défenseurs de l'inviolabilité furent un instant confondus. L'argument principal de Robespierre était inattendu. Il le développa avec élégance et hardiesse ; mais il discuta l'affaire au point de vue politique seulement1. Marat la discuta en droit, et démontra, par une discussion savante, que, même aux termes de la Constitution de 17912, Louis XVI pouvait et devait être jugé par la Convention. L'Ami du Peuple démontra ensuite, en fait, que les actes de Louis étaient criminels et méritaient la mort.

La Convention, après vingt-huit jours de discussions, décida que le roi serait jugé, et par elle-même.

Les chefs des Girondins ne prirent pas la parole dans ces débats ; car, malgré leur désir que le roi ne fût pas jugé , ils n'osaient point encore parler en sa faveur, de peur de compromettre leur popularité. Ils se contentèrent de faire des efforts pour tromper l'opinion publique sur le véritable but qu'ils poursuivaient. « On craint, s'écria Buzot, le 4 décembre, qu'il n'y ait ici des partisans de la royauté. Eh bien! pour

1 Robespierre et Saint-Just, par exaltation, portaient ainsi la discussion sur un terrain dangereux et méconnaissaient la justice. Marat en gémit, et dit en ce moment à Dubois-Crancé : « Avec ces doctrines-là, on fera plus de mal à la république que tous les tyrans ensemble. »

2 N05 65 et 66 du Journal de la République.

écarter tous soupçons, je demande que la Convention décrète que quiconque proposera de rétablir en France les rois ou la royauté, sous quelque dénomination que ce puisse être, soit puni de mort. » L'Assemblée vota par acclamation celte proposition, dirigée plutôt contre Marat que contre la royauté ; car la proclamation de la république déclarait implicitement conspirateur quiconque demanderait le rétablissement de la royauté.

Merlin (de Thionville) jette le trouble dans l'Assemblée par cet amendement que personne ne puisse proposer le rétablissement de la royauté, si ce nest le peuple dans ses assemblées primaires. Guadet insinue que les Montagnards veulent la dictature, et l'on passe à l'ordre du jour sur l'amendement de Merlin.

Robespierre demande qu'on décrète en principe « que nulle nation ne peut se donner un roi , seule borne au dogme trop illimité et souvent mal entendu de la souveraineté des peuples. » Sa motion est aussi repoussée. Il propose encore de juger Louis Capet sans désemparer, et de le condamner sur-le-champ à mort, en vertu d'une insurrection. Un tumulte épouvantable accueille ce discours ; dix fois l'orateur est interrompu ou chassé de la tribune.

La faction de la Gironde, s'apercevant qu'insensiblement l'opinion avancée de la capitale influençait les députés nouveaux, dont plusieurs penchaient déjà vers la Montagne, conçut le projet d'une épuration,

et suscita de nouvelles dénonciations contre Marat. Guadet, en profitant, proposa de décréter que les assemblées primaires se réuniraient, dans le délai de huitaine, pour procéder, par un scrutin épuratoire, à la confirmation ou au rappel des députés de leur département.

Cette dangereuse proposition, accueillie avec enthousiasme, fut d'abord adoptée sans discussion ; mais bientôt quelques membres présentèrent un tableau énergique des troubles qui en pourraient résulter. Un moment de réflexion convainquit l'Assemblée, qui rapporta son décret à l'unanimité, un quart d'heure après l'avoir rendu. Elle donna, parla suite, des marques fréquentes de cette versatilité déplorable.

XIII. Les motions sans nombre et les autres incidents menaçaient de rendre interminable le procès de Louis XVI. Pétion fit décréter que l'Assemblée s'occuperait exclusivement de cette question jusqu'à la solution, tous les jours de midi à six heures du soir. Une commission de vingt et un membres fut nommée pour présenter l'acte énonciatif des crimes de Louis Capet, et pour mettre en ordre toutes les pièces justificatives. On n'en manquait point ; car, à cette époque, Y armoire de fer fut découverte aux Tuileries, par la révélation du serrurier qui l'avait construite. Rolland en enleva frauduleusement les papiers les plus compromettants1; mais on y trouva encore

1 Voir le Château des Tuileries.

assez de preuves authentiques des crimes du roi, et de ses intelligences avec les Brissotins, notamment la lettre de Vergniaud, de Guadet et de Gensonné, que Boze avait remise au roi.

La commission des vingt et un fit son rapport, le 10 décembre, par l'organe de Robert Lindet, et présenta l'acte énonciatif1 d'accusation dont un très-grand nombre de chefs dataient des premiers jours de la révolution. Marat demanda qu'on en retranchât tout ce qui était antérieur à l'acceptation de la Constitution, parce que ces faits avaient été couverts par l'amnistie du mois de septembre 1791. 11 demanda aussi qu'on en exclût ce qui n'était pas parfaitement justifié, des imputations hasardées ne pouvant qu'affaiblir la preuve des faits constatés, et embarrasser dans des discussions oiseuses. Cette motion si sage ne fut point appuyée. La Convention décida que Louis serait amené à sa barre, et interrogé par le président sur tous les faits contenus dans l'acte énonciatif.

Lorsque Louis fut introduit dans la salle, éclairée déjà par les flambeaux, le plus profond silence s'établit dans l'Assemblée et dans les tribunes. C'était un spectacle nouveau et imposant que celui d'un homme naguère environné de tous les attributs d'une puissance sans bornes, et qui maintenant comparaissait aux pieds de ceux qu'il avait opprimés. L'ex-monarque

1 Les faits principaux ont été détaillés à leurs dates dans le cours de cette histoire. Il serait superflu de les répéter.

montra du calme et une sorte d'indifférence, et parut insensible aux vicissitudes de la fortune, et au péril de sa position.

Barrère, qui présidait, fit lire l'acte énonciatif en entier; puis, reprenant chaque chef d'accusation, il invita successivement Louis à y répondre.

L'accusé ne manqua ni de dignité ni d'habileté; il ne nia point les actes sanguinaires qu'il avait commis avant l'existence d'une loi, mais allégua qu'il avait eu le droit d'agir ainsi à cette époque. Quant à ses crimes postérieurs à des lois, il les nia, ou allégua sa charité, notamment au sujet de l'argent donné pour payer la corruption et l'émeute. Il reconnut sa signature au bas des écrits qui ne le compromettaient point ; mais dénia celle qui se trouvait sur les écrits compromettants.

Après l'interrogatoire, il fut reconduit au Temple. L'Assemblée décréta, à la presque unanimité , qu'il pourrait se choisir un conseil. Il indiqua Target, et à son défaut Tronchet; tous les deux si la Convention le permettait. La Convention y consentit, et donna ordre aux officiers municipaux de laisser communiquer librement les défenseurs avec l'accusé, auquel serait fourni tout ce qui était nécessaire pour préparer sa défense.

Target refusa lâchement de défendre son ancien maître, et en avertit la Convention par une lettre signée le républicain Target. Le vieux Malesherbes, qui avait été ministre de Louis XVI, s'offrit noblement

et fut agréé. Comme Tronchet ni Malesherbes n'étaient en état de supporter les fatigues de la défense orale, ils demandèrent à la Convention et obtinrent que Desèze leur fût adjoint. Après avoir employé douze jours et douze nuits à préparer la défense, ils accompagnèrent tous trois Louis à la barre, le 26 décembre.

Desèze lut un long plaidoyer. Il essaya d'abord d'apitoyer l'Assemblée sur le sort de son client, en esquissant un tableau des vicissitudes humaines, qui souvent font voir les maîtres du monde replongés dans l'obscurité, et paraître en suppliants là où naguère ils commandaient. Puis, il fît considérer l'intérêt que les puissances de l'Europe prenaient au sort de Capet, et le danger qu'il y aurait à les froisser.

Le défenseur, abordant la discussion, dénatura les faits, et soutint, en droit, que, d'après les lois antérieures, qui déclaraient la personne du roi inviolable et sacrée, Louis était impunissable pour toutes ses actions comme monarque. Dans le cas même où il aurait fait à la nation une guerre sanglante, la loi ne portait contre lui d'autre peine que la déchéance déjà prononcée. Enfin, supposant que Louis pût être jugé comme roi, il réclama en sa faveur le droit commun, et parut vouloir récuser la Convention, dont les membres faisaient tout à la fois les fonctions d'accusateurs et de juges.

La défense fut écoutée avec une attention religieuse; Louis resta constamment calme, et promena

ses regards sur ses juges, comme pour étudier l'impression qu'elle faisait sur eux, puis il lut le discours suivant :

« On vient de vous exposer mes moyens de défense'; je ne les renouvellerai point. En vous parlant peutêtre pour la dernière fois, je vous déclare que ma cou science ne me reproche rien, et que mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité.

» Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement; mais mon cœur est déchiré de trouver, dans l'acte d'accusation, l'imputation d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10 août me soient attribués.

» J'avoue que les preuves multipliées que j'avais donné dans tous les temps de mon amour pour le peuple, et la manière dont je m'étais toujours conduit, me paraissaient devoir prouver que je craignais peu de m'exposer pour épargner son sang , et éloigner à jamais de moi une pareille imputation. »

Dans son interrogatoire , Louis avait déclaré ne connaître ni l'armoire de fer, ni aucune des pièces qu'elle renfermait. Depuis, on avait trouvé aux Tuileries , dans l'appartement du valet de chambre Thierry, la clef de cette armoire, avec cette note de sa main : Clef que le roi m'a remise aux Feuillants le 12 août 92. Un secrétaire ayant présenté à Louis cette clef, celui-ci déclara ne connaître ni la note ni la clef.

Le président. Vous n'avez pas autre chose à ajouter pour votre défense?

Louis. Non.

Le président. Vous pouvez vous retirer.

Desèze fut maladroit dans sa défense ; en dénaturant des faits bien connus et avoués dans la Convention, par les plus intrépides défenseurs de Capet euxmêmes, il montrait sa mauvaise foi, son impuissance, et la culpabilité de son client. En paraissant récuser la Convention , il parlait contre un décret et oubliait que cette Assemblée, ayant reçu du peuple un pouvoir illimité, avait le droit tout à la fois d'accuser et de juger. D'ailleurs, la clause d'inviolabilité ne pouvait être invoquée par le roi, que dans le cas où il aurait accepté la Constitution. Or, il était avéré qu'il conspirait contre cet acte, dans le moment même où il jurait de l'exécuter. Il s'en suivait que l'acte étant regardé par lui comme non avenu, ne pouvait pas lier les autres contractants. De quel droit excipait-il pour ?e défendre d'une loi qu'il avait violée pour attaquer? Ainsi, dans le sens même de ses partisans, il ne pouvait être déclaré inviolable. Le seul moyen de le sauver était de déployer l'adresse et surtout l'éloquence qui captive et subjugue si facilement une assemblée nombreuse d'hommes sensibles ou imbus de préjugés.

XIV. Les députés girondins s'aperçurent du peu d'effet produit par Desèze. Prévoyant une condamnation capitale, ils imaginèrent Y appel au peuple, afin

de sauver le roi au milieu des ternpêies que cet appel soulèverait dans toute la république * . Mais ils n'étaient pas d'accord sur le mode. Salles proposait de simplifier le travail des assemblées primaires , en le réduisant à l'application de la peine. Buzot voulait qu'on leur laissât la connaissance de l'affaire tout entière. Il fut enfin résolu qu'on proposerait les deux systèmes, comme susceptibles de rallier plus de voix qu'un seul.

Salles parla le premier. Il prétendit que Louis vivant serait plus utile à la république, que si sa tête tombait sous la hacbe du bourreau ; que la demande de sa mort venait, non du peuple, mais des Jacobins, qui n'étaient que les instruments des rois; que l'existence de Louis embarrassait ces derniers, tandis que sa vie déshonorait la royauté. Enfin, il conclut à la déclaration de sa culpabilité, en laissant au peuple l'application de la peine. Barbaroux, Lanjuinais, Buzot, Gensonné, Brissot, soutinrent qu'il valait mieux laisser au peuple la connaissance de l'affaire tout entière, afin de décharger les législateurs du fardeau d'une aussi lourde responsabilité. Ils insinuèrent que toute l'aristocratie nobiliaire et bourgeoise, pleurant bientôt sur le tombeau du criminel réhabilité , leur demanderait compte de son jugement, que son fils montant sur le trône immolerait à ses mânes les membres énergiques de la Convention , que le peuple enfin leur demanderait compte du sang de son roi.

1 Mémoires de Garât.

D'un autre côté, des sections de Paris jurèrent que Louis périrait immédiatement, ou qu'aucun républicain ne lui survivrait. Les Montagnards ne voulaient point de l'appel au peuple , qu'ils qualifiaient d'impraticable, de dangereux, de ridicule. Lequinio , répondant à Salles et à Barbaroux, se résuma en ces termes : « Quant à moi, je déclare ici, pour l'instruction du genre humain, que l'assassin d'un tyran a bien mérité du peuple ; et si, de cette main, je pouvais les assassiner tous d'un seul coup, je n'y manquerais pas.»

Robespierre prononça le plus remarquable discours contre l'appel au peuple ' .

« Si Ton voulait, dit-il, persuader au monde qu'un roi est un être au-dessus de l'humanité, si l'on voulait rendre incurable la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingénieux pourrait-on imaginer, que de convoquer une nation de vingt -cinq millions d'hommes pour le juger; que dis-je, pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue? Mais si une partie de la cause de Louis est portée au souverain, qui peut l'empêcher de l'examiner tout entière? Qui peut lui contester le droit de revoir le procès, de recevoir des mémoires, d'entendre la justification de l'accusé, et de l'admettre à demander grâce à la nation assemblée?

» Voilà donc nécessairement une procédure com-

1 2 7 décembre 1792. — Lettres à mes commettants. — Moniteur. — Recueil des discours prononcés à la tribune, dans le procès de Louis Capet.

mencéê dans chaque assemblée primaire. Mais fût-elle réduite à la question de la peine , encore faudra-t-il qu'elle soit discutée? Et qui ne croira pas avoir le droit de la discuter éternellement, quand l'Assemblée conventionnelle n'aura pas osé la décider elle-même ? qui peut indiquer le terme où cette grande affaire sera terminée? La célérité du dénouaient dépendra des intrigues qui agiteront chaque section, ensuite de la négligence ou du zèle, de la fidélité ou de la partialité avec laquelle les suffrages seront recensés par les directoires et transmis à la Convention nationale. » Cependant la guerre étrangère n'est pas terminée ; la saison approche , où les despotes alliés ou complices de Louis XVI doivent déployer toutes leurs forces contre la république naissante ; et ils la surprendront délibérant, fatiguée, épuisée par de scandaleuses dissensions. Alors, si les amis intrépides de la liberté, aujourd'hui persécutés avec tant de fureur, ne sont point encore immolés , ils auront quelque chose de mieux à faire que de disputer sur un point de procédure ; il faudra qu'ils volent à la défense de la patrie, il faudra qu'ils laissent les assemblées primaires aux amis naturels de la royauté, aux riches, aux égoïstes, aux hommes lâches et faibles, à tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie ! Bientôt on remettra en question jusqu'à la proclamation de la république , dont la cause se lie naturellement à celle du roi détrôné.

» Pour vous déterminer à accueillir ce système, on vous a fait un dilemme étrange : « Ou le peuple veut la mort du tyran, ou il ne la veut pas ; s'il la veut, quel inconvénient de recourir à lui? S'il ne laveutpas, de quel droit pouvez-vous l'ordonner ? »

» Voici ma réponse : D'abord je ne doute pas, moi, que le peuple ne la veuille, si vous entendez par ce mot la majorité de la nation, sans en exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortunée et la plus pure de la société; celle sur qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme et de la tyrannie. Cette majorité a exprimé son vœu au moment où elle secoua le joug de votre ci-devant roi : elle a commencé, elle a soutenu la révolution : elle a des mœurs, cette majorité, elle a du courage ; mais elle n'a ni finesse, ni éloquence : elle foudroie les tyrans, mais elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorité ne doit point être faiiguée par des assemblées continuelles , où une minorité intrigante domine trop souvent. Je me fie à la volonté générale, surtout dans les moments où elle est éveillée par l'intérêt pressant du salut public; je redoute l'intrigue, quand les aristocrates encouragés relèvent une tête altière ; quand les émigrés reviennent au mépris des lois; quand l'opinion publique est travaillée par des libelles qui ne disent jamais un mot de république, et qui ne propagent que les opinions favorables à Louis-le-dernier.

» Répondez vous-même à cet autre dilemme : ou

vous croyez que l'intrigue dominera dans les délibérations que vous provoquez, ou vous pensez que ce sera l'amour de la liberté et de la raison. Au premier cas , j'avoue que vos mesures sont parfaitement entendues pour bouleverser la république et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Français assemblés verront avec indignation la démarche que vous proposez ; ils mépriseront des représentants qui n'auront point osé remplir le devoir sacré qui leur était imposé. Ils détesteront la lâche politique de ceux qui ne se souviennent de la souveraineté du peuple que lorsqu'il s'agit de ménager l'ombre de la royauté. Ils vous diront : « Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le glaive des lois sans notre intervention ? Pourquoi faut-il que les représentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation elle-même sur la peine ? Si vous êtes compétents sur l'une de ces questions, pourquoi ne l' êtes-vous pas sur Vautre ? Si vous êtes assez hardis pour résoudre l'une, pourquoi êtes-vous assez timides pour noser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les citoyens qui vous ont choisis pour les faire ?

» Déjà, pour se rendre maîtres des délibérations, on a imaginé de distinguer l'Assemblée en majorité et en minorité, nouveau moyen de réduire au silence ceux qu'on désigne sous cette dernière dénomination. Mais la minorité a partout un droit éternel, c'est celui

de faire entendre la voix de la vérité ou de ce qu'elle regarde comme tel. La vertu fut toujours en minorité sur la terre. Sans cela, la terre serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? Hambden et Sydney étaient de la minorité, car ils expirèrent sur l'échafaud ; les Critias, les Anitus, les César, les Clodius, étaient de la majorité : mais Socrate était de la minorité, car il avala la ciguë ; Caton était de la minorité, car il déchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup d'hommes qui serviront, s'il le faut, la liberté, à la manière de Sydney et d'Hambden ; et n'y en eût-il que cinquante.. . cette seule pensée doit faire frémir tous ces lâches intrigants qui veulent égarer la majorité. En attendant celte époque, je demande au moins la priorité pour le tyran...

» J'ai prouvé que la proposition de soumettre aux assemblées primaires l'affaire de Louis Capet tendait à la guerre civile. Je demande que la Convention le déclare coupable et digne de mort. »

Vergniaud seul, parmi les partisans de l'appel au peuple, était assez éloquent pour répondre à Robespierre. Il parut à la tribune, et dit après un exorde adroit :

« On a prétendu que nous n'avions pas le droit de restreindre, dans les assemblées primaires, l'exercice de la souveraineté; qu'une fois convoquées pour délibérer sur la peine à infliger à Louis, elles pourront entrer dans l'examen de tous les détails du procès, et il. 23

Z5k HISTOIRE

prononcer sur le fond, au lieu de prononcer seulement sur la peine. Mais, si telle était la volonté du peuple, qu'aurait-il besoin d'attendre votre décret? Vos pouvoirs dépendant de lui, sa souveraineté est indépendante de vous.

» On a parlé de discordes, d'intrigues, de guerre civile ! On a donc pensé que les agitateurs exerceraient dans les départements le même empire qu'une honteuse faiblesse leur a laissé usurper à Paris ! Erreur ! On a cherché à faire entendre que l'intrigue sauverait le roi ; que la majorité de la nation était composée d'intrigants, d'honnêtes gens contre-révolutionnaires. On a eu l'impudeur de diffamer l'espèce humaine, en s'écriant que la vertu était en minorité sur la terre. Citoyens, Catilina fut en minorité dans le sénat romain, et si cette minorité conspiratrice eût prévalu, c'en était fait de Rome, du sénat et de la liberté ! Dans

l'Assemblée constituante, jusqu'à la révision du moins, Cazalès et Maury furent aussi en minorité, et si cette minorité, moitié nobiliaire, moitié sacerdotale, eût réussi, par ses saintes et nobles insurrections, à étouffer le zèle de la majorité, c'en était fait de la révolution, et vous ramperiez encore aux pieds de ce Louis, qui n'a plus de sa grandeur passée que le remords d'en avoir abusé.

» En considérant l'affaire sous un aspect politique, si le peuple n'a pas prononcé la mort du tyran, et que cette mort, que vous prononcerez seuls, soit le

prétexte ou la cause de la guerre que vont vous déclarer les puissances encore neutres (j'admets que vous serez vainqueurs), comment oserez-vous van 1er vos victoires au peuple? quelle reconnaissance vous devra la patrie? Sa population s'affaiblira par le nombre prodigieux d'hommes que la guerre dévore ; il n'y aura pas une seule famille qui n'ait à pleurer son père ou son fils. L'agriculture manquera bientôt de bras; les ateliers seront bientôt abandonnés ; vos trésors écoulés appelleront de nouveaux impôts ; vous créerez de nouveaux papiers; le corps social, fatigué des assauts que lui livreront au dehors des ennemis puissants, et des secousses convulsives que lui imprimeront les factions intérieures, tombera dans une langueur mortelle. Craignez qu'au milieu de ces triomphes la France ne ressemble à ces monuments fameux, qui, dans l'Egypte, ont vaincu le temps. L'étranger qui passe s'étonne de leur grandeur; s'il veut y pénétrer, qu'y trouve-t-il? Des cendres inanimées, et le silence des

tombeaux. »

Vergniaud fit un appel aux classes laborieuses, et donna à entendre que le supplice de Louis Capet leur enlèverait leurs moyens d'existence. « Irez-vous, s'écrie-t-il, trouver ces faux amis, ces perfides flatteurs, qui vous auraient précipités dans l'abîme? Ah! fuyezles plutôt ; redoutez leur réponse ; je vais vous l'apprendre. Vous leur demanderiez du pain, ils vous diraient : Allez dans les carrières disputer à la terre

quelques lambeaux sanglants des victimes que nous avons égorgées ; ou, voulez-vous du sang? Prenez-en; voici du sang et des cadavres, nous n'avons pas d'autre nourriture à vous offrir. Vous frémissez, citoyens ! 0 ma patrie ! je demande acte, à mon tour, des efforts que je fais pour te sauver de cette crise déplorable ! . . .

» En tout cas, je déclare que, tel que puisse être le décret qui sera rendu par la Convention, je regarderais comme traître à la patrie celui qui ne s'y soumettrait pas. Les opinions sont libres jusqu'à la manifestation du vœu de la majorité ; elles le sont même après, mais alors, du moins, l'obéissance est un devoir.

» En résumé, tout acte émané des représentants du peuple est un attentat à sa souveraineté, s'il n'est pas soumis à sa ratification formelle ou tacite. Le peuple, qui a promis l'inviolabilité à Louis, peut seul déclarer qu'il veut user du droit de punir, auquel il avait renoncé. Des considérations puissantes vous prescrivent de vous conformer aux principes. Si vous y êtes fidèles, vous n'encourrez aucun reproche; et si le peuple veut la mort de Louis, il l'ordonnera. Si, au contraire, vous les violez, vous encourez au moins le reproche de vous être écartés de votre devoir. Et quelle effrayante responsabilité cette déviation ne faitelle pas peser sur vos têtes ! »

Ainsi parla Vergniaud, non en homme d'Etat, mais

en orateur qui voyait les choses avec plus de poésie que de poliiique. Il était de bonne foi, et s'était seulement laissé éblouir par les intrigues de Brissot, de Salles, de Buzot, de Guadet. Ces derniers, dont les discours furent souvent éloquents et habiles, faisaient plus encore des actes d'accusation contre Robespierre, Marat et les Parisiens, que des défenses de Louis XYI. Rallumant les querelles, cherchant à tout entraver, ils donnaient déjà le spectacle du côté droit de l'Assemblée constituante. Marat, voyant les lenteurs de la Convention et les orages qui allaient éclater à l'intérieur de la France, ne cessait de répéter à ceux qui l'entouraient : « Jamais la république ne se sauvera sans un dictateur. L'événement justifiera cette prévision ; la Convention, malgré toute son énergie, se verra contrainte, par une irrésistible nécessité, de soumettre le peuple français et elle-même à la dictature d'un comité de salut public. »

Lepelletier de Saint-Fargeau déclara que le peuple avait le droit de s'insurger et d'épurer ses mandataires, s'ils prononçaient contre la conviction des crimes du tyran , et contre la volonté évidente du peuple français i .

1 Beaulieu, t. IV, p. 293,

Le lecteur a dû remarquer que je cite souvent Beaulieu. Cet écrivain, qui fut journaliste pendant toute la révolution, a publié, en 1803, des Essais historiques, en six gros volumes, où il ne raconte guères que ce qu'il a vu, ou ce qu'il lient de témoins dignes de foi. Il était fort attaché à Louis XVI et à la monarchie, mais il était sin-

Camille Desmoulins proposa le décret suivant : « La Convention nationale déclare que Louis Capet a mérité la mort. Décrète qu'à cet effet il sera dressé un échafaud dans la place du Carrousel, où Louis sera conduit, ayant sur la poitrine un écriteau avec ces mots : parjure et traître a la nation, et sur le dos un autre écriteau portant ce mot : roi, afin de montrer à tous les peuples que l'avilissement des nations ne saurait prescrire contre elles le crime de la royauté par un laps de temps, même de quinze cents ans ; décrète en outre que le caveau des rois, à Saint- Denis, sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et des traîtres. »

XV. Barrère, voyant le succès de Robespierre, résuma toutes les questions de fait et de droit qui avaient été soulevées, et prouva que Louis devait être condamné à mort, sans appel au peuple. Son discours, ayant complété celui de Robespierre,, ne laissa plus d'hésitation dans l'Assemblée1. Le 15 janvier, elle décréta que chacun de ses membres monterait à la tribune pour y prononcer son vote à haute voix sur les trois questions suivantes :

1° Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et df attentat contre la sûreté générale de l'Etat?

cère, honn.Ue et sans ambition. Son livre contient des erreurs, mais pas un seu mensonge.

1 Mémoires de Garât, ministre de l'intérieur.

2° Le jugement de la Convention nationale sera-t-il soumis à la ratification du peuple ?

3° Quelle peine sera infligée à Louis ?

L'appel nominal commença sur la première question. Des sept cent quarante-neuf membres composant la Convention, vingt étaient absents par commission, huit par maladie ; un était décédé ; six cent quatrevingt-trois membres répondirent oui. En conséquence, le président proclama, au nom du peuple français, que la Convention nationale déclarait Louis Capet coupable de conspiration contre la liberté de la nation et d'attentat contre la sûreté générale de l'Etat.

Le second appel nominal eut lieu le même jour sur la deuxième question. Deux cent quatre-vingt-une voix votèrent pour la ratification, quatre cent vingttrois la rejetèrent.

La troisième question était la plus grave ; aussi réunit-elle tous les efforts des défenseurs secrets de la monarchie. Un grand nombre d'émigrés étaient venus incognito , dans l'espoir, dit-on , de sauver Louis XVI. Les royalistes, se voyant soutenus dans la Convention par la puissante faction de la Gironde, relevaient la tête et recommençaient à menacer les républicains, après avoir tenté de les appitoyer. D'un autre côté, les soldats et les fédérés, qui affluaient dans la capitale, réclamaient hautement le supplice de Louis.

Lehardi et Lanjuinais demandèrent que le juge-

ment ne pût être rendu qu'aux deux tiers des voix, aux termes de la loi pénale. Danton s'y opposa: «Je m'étonne, dit-il en substance, quand c'est à la simple majorité qu'on a établi la république, qu'on décrète la guerre et la mort de plusieurs milliers de citoyens, dont le sang ne coule pas provisoirement, que l'on veuille prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes plus sévères et plus solennelles. Le peuple vous a envoyés pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dit, mais comme représentants : vous ne pouvez pas dénaturer votre caractère. Si le ci-devant roi eût été cité devant un tribunal ordinaire , il aurait joui de la majorité ordinaire, mais ici vous ne devez prononcer qu'à la simple majorité. »

Entraîné par cette opinion, la Convention passa à l'ordre du jour, motivé sur les principes, et procéda enfin à ce fameux appel nominal qui dura vingtquatre heures, et dont voici le résultat :

Quinze membres étaient absents par commission ;

Huit par maladie ;

Cinq refusèrent de voter ;

Il en restait sept cent vingt-et-un, dont la majorité absolue était de trois cent soixante-et-un ;

Deux votèrent pour les fers ; •

Deux cent vingt-six votèrent soit pour la détention avec le bannissement à la paix, soit pour le bannissement immédiat, soit pour la réclusion.

Quarante-six pour la mort avec sursis, soit jusqu'à la paix, soit jusqu'à la ratification de la Constitution.

Trois cent quatre-vingt-sept votèrent pour la mort immédiate.

Ainsi, en résumé, il y eut trois cent quatre-vingtsept voii pour la mort sans condition, et trois cent trente-quatre pour la mort conditionnelle ou pour d'autres peines.

La députation de Paris tout entière vota pour la mort dans les vingt-quatre heures, à l'exception de Manuel, de Dussaulx et de Thomas, qui votèrent pour la détention. Lorsque Egalité porta la peine de mort contre son parent, la Convention, indignée de ce qu'il ne se récusait point, fit entendre une sourde rumeur.

Carnot, Couthon , Saint-Just, Cambon, Barrère, Mallarmé votèrent pour la mort. Les chefs de la Gironde, Vergniaud , Guadet, Pétion, Mailhe, votèrent pour la même peine , en demandant que la Convention discutât s'il convenait à l'intérêt public que l'exécution eût lieu sur-le-champ, ou qu'elle fût différée. Ils firent observer que cette proposition était indépendante de leur vote. Brissot vota pour la mort, avec sursis jusqu'à la ratification de la Constitution par le peuple. Condorcet vota pour la peine la plus forte après la peine de mort. Lanjuinais vota pour la réclusion et le bannissement à la paix, sous peine de mort.

Plusieurs de ceux qui opinèrent pour la peine de

mort étaient profondément convaincus de sa légitimité et de sa nécessité. Mais un grand nombre d'autres ne la prononcèrent que par lâcheté, pour céder au vœu formellement exprimé par le peuple. Ils redoutaient une insurrection, dont ils auraient pu devenir eux-mêmes victimes l.

Lorsque le scrutin fut fermé, le bruit se répandit, avant le dépouillement, qu'il n'y avait qu'une seule voix de majorité ; le bureau, occupé encore par des Girondins, suspendit le travail et envoya chercher le député Duchâtel, ex-garde du corps, absent par maladie. Il vint en robe de chambre et en bonnet de nuit, et vota pour la réclusion.

Le président annonce qu'il vient de recevoir une lettre du ministre d'Espagne ; Charles IV faisait dépendre sa neutralité de l'issue du procès de son parent. Danton s'étonne de l'audace dune puissance qui prétend exercer de l'influence sur la délibération, et demande, pour cela seul, qu'on déclare la guerre à l'Espagne. « Les vainqueurs de Jemmapes retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour

1 Parmi vingt preuves de ce fait, je ne citerai que celle-ci : Le député Cochon, qui depuis fut comte de l'Apparent et sénateur de l'Empire, se trouvant, en 1810, avec M. de ?., lui dit : « Ne croyez pas que j'ai voté la mort de Louis XVI par conviction, mais je craignais d'être regardé comme traître en ne la votant point. »

vous faire changer de détermination. Point de transaction avec la tyrannie : soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance, et qui jugera ses représentants, si ses représentants le trahissent. »

La Convention refusa d'entendre la lecture de la dépêche, et passa à Tordre du jour. Le recensement était terminé. Vergniaud, qui présidait, dit d'une voix altérée, après avoir proclamé le résultat : Je déclare, au nom de la Convention nationale, que la peine quelle prononce contre Louis Capet est la mort. Un profond et imposant silence suivit ces paroles.

Les trois défenseurs de Capet se présentent à la harre : Desèze lit une lettre de Louis, qui déclare interjeter appel devant la nation elle-même du jugement de ses représentants. Tronchet demande que la Convention décrète qu'il faut les deux tiers de voix pour condamner Capet à mort. Comme la Convention avait déjà rejeté l'appel au peuple, et décrété que la majorité absolue était suffisante , elle repoussa ces demandes. Merlin (de Douai) fit même remarquer que Tronchet commettait une erreur, en disant qu'il fallait les deux tiers des voix pour appliquer la peine. Cette condition n'était nécessaire que pour la condamnation par le jury; mais pour l'application de la peine par les juges, il suffisait de la majorité absolue. La Convention accorda les honneurs de la séance aux trois défenseurs, et s'ajourna au lendemain pour discuter s'il serait sursis à l'exécution.

XVI. Couthon et Robespierre firent observer que Y exécution étant le but de toute condamnation, l'Assemblée ne devait point accorder de délai, soit far humanité pour le tyran, soit par humanité pour le peuple.

Marat s'écria : « La nouvelle discussion qui s'engage n'est que la lutte d'une poignée de furieux, révoltés contre votre décret qui condamne le tyran à la mort. Examinez la troupe de ces audacieux; qu'y verrez-vous? Un Chambon, ex-trésorier de France, désolé d'avoir (Ici le président fit observer que toute

personnalité était défendue. A l'ordre avec censure! criaient les royalistes.) Je brave la censure, toutes les fois qu'il sagit du salut de la patrie. Examinez ces audacieux, vous verrez à leur tête ces intrigants qui se sont attachés au char du ministre tout-puissant, après avoir capitulé avec le monarque, un peu avant le 10 août. Vous y verrez des ex-nobles, des ex-financiers, des maltôtiers, des agioteurs, des suppôts de la chicane, qui depuis quatre mois calomnient le patriotisme, en se couvrant de son masque, qui se targuent d'être républicains , en servant le royalisme. Le sursis qu'ils demandent n'est donc qu'une simple détention , en attendant les événements désastreux qu'ils préparent. Cette mesure a été rejetée; il est insensé de la reproduire. Messieurs, vous avez décrété la république, mais la république n'est qu'un château de cartes, jusqu'à ce que la tête du tyran tombe sous le glaive de la loi. »

Buzot, Brissot, Condorcet réclament avec force le sursis. Barrère demande un appel nominal pour savoir s'il aura lieu. Sa proposition est adoptée, et le sursis rejeté par trois cent quatre-vingts voix contre trois cent dix. En conséquence, la Convention charge le conseil exécutif de notifier, dans le jour, à Louis Capet, le décret qui le condamne à mort, et de le faire exécuter dans les vingt-quatre heures.

Kersaint et Manuel envoient leur démission, qu'ils motivent sur ce décret, et sur les assassinats du 2 septembre. Gensonné demande que le ministre de la justice soit chargé de poursuivre les auteurs de ces assassinats. La Montagne appuie avec ardeur cette proposition, qu'elle considère comme devant déjouer les intrigues de ceux qui se font de ce fantôme, un moyen de calomnier la révolution qui a donné la ré« publique. Thuriot et Tallien s'écrient que les Brissotins oublient de prendre des conclusions contre les magistrats qui, dans la nuit du 9 au 10 août, se sont réunis au château des Tuileries, pour se concerter avec le tyran. Ils demandent que le ministre de la justice soit aussi chargé de les poursuivre. Toutes ces propositions sont adoptées.

XVII. Le soir de ce même jour, un horrible attentat fut commis. Lepelletier Saint-Fargeau, ayant dîné chez un restaurateur du Palais-Royal, se présentait au comptoir pour payer; un ancien garde du roi, nommé Paris, s'élance sur lui en disant : « Etes-vous

» Lepelletier? — Oui, répond le député. — Quelle » opinion avez-vous eu dans l'affaire du roi? — J'ai » voté pour la mort, suivant ma conscience. — Eh » bien ! reçois-en la récompense ! » s'écrie Paris, en tirant un sabre caché sous son manteau, et en le lui plongeant dans le ventre. L'assassin s'enfuit aussitôt ! .

Lepelletier expira dans la nuit, après avoir demandé grâce pour son meurtrier, et en prononçant ces mots : « Je suis satisfait de verser mon sang pour la patrie : j'espère qu'il servira à consolider la liberté et l'égalité, et à faire reconnaître ses ennemis. » Ses funérailles furent célébrées magnifiquement, et son corps déposé au Panthéon. Les représentants du peuple jurèrent sur son tombeau de sauver la patrie.

Lepelletier avait trente-trois ans quand il mourut. Quoiqu'il perdît à la révolution sa place de président à mortier au parlement de Paris, et qu'il fût possesseur d'une fortune immense, il se montra toujours patriote ardent, laborieux et sage.

Le lendemain de ses funérailles, ses deux frères présentèrent sa jeune fille à la Convention. L'un d'eux

1 Tallien et Legendre avaient été envoyés à Forges-les-Eaux, pour constater l'identité de Paris , qui , disait-on , s'y était suicidé. Ils affirmèrent à la Convention (5 février 1 793), que c'était bien lui, parce qu'ils trouvèrent dans son portefeuille son acle de naissance et son brevet de garde du roi. Mais ils agirent trop légèrement : ce n'était point là des preuves ; et, en effet, Paris vivait encore en 1802. Dans l'auberge de Forges-les-Eaux, il avait assassiné un voyageur et remplacé les papiers de sa nouvelle victime par les siens, afin de se mettre à l'abri des poursuites.

l'élevant dans ses bras, et la montrant aux députés, et aux citoyens des tribunes, dit d'une voix entrecoupée de sanglots : Peuple, voilà ton enfant l ! La Convention déclara que la nation l'adoptait.

XVIII. Garât, ministre de la justice, alla notifier le décret de la Convention à Louis Capet, à qui l'on permit dès lors de communiquer librement avec sa famille, et avec le prêtre qu'il indiqua.

Louis, pendant toute sa captivité, avait été traité par le conseil général avec toutes sortes d'égards, ainsi que sa famille ; sa table fut toujours somptueusement servie. Le 20, il soupa et dormit très-bien, comme à l'ordinaire. Le lendemain, jour de l'exécution, il se fit éveiller à six heures par son valet de chambre, entendit la messe et communia.

Vers huit heures, Santerre, commandant de la garde nationale, l'ex-prêtre Jacques Roux et Pierre Bernard, officiers municipaux, vinrent lui annoncer que l'heure du supplice était venue. Capet présenta à Jacques Roux son testament, en le priant de le remettre au conseil général; Jacques Roux le refusa en disant : Je ne suis chargé que de vous conduire à l'èchafaud. Louis répondit avec dignité à cette affreuse parole : Cela est juste, et remis son testament à Pierre Bernard, qui s'en chargea. Puis, il monta dans la voiture du maire avec deux officiers de gendarmerie.

La voiture alla au pas jusqu'à la place Louis XV,

1 Robespierre. — Lettres « mes commettants*.

où était dressé l'échafaud. Pendant le trajet, Louis luttes prières des agonisants et les Psaumes de David; il monta les degrés de l'échafaud avec courage et sang-froid, au milieu du profond silence de la foule qui encombrait les places et les fenêtres. Il ôtasa cravate et son habit, sous lequel on vit alors un gilet blanc1. Santerre, pour l'empêcher de haranguer le peuple, ordonna un roulement de tambours; toutefois, Capet prononça distinctement ces paroles, qui furent entendues de ceux qui l'entouraient : Je suis innocent ; je pardonne à mes ennemis, et je désire que mon sang soit utile aux Français, et qu'il apaise la colère de Dieu.

Il est à remarquer que la plupart des grands criminels affirment leur innocence, même au moment où leur tête va tomber. C'est une ruse qu'ils emploient, soit pour émouvoir le peuple, et se faire délivrer par lui, soit pour laisser une mémoire sans tache. Mais nul ne prit parti pour Capet. À dix heures dix minutes, sa tête tomba et fut montrée au peuple , qui fit entendre de toutes parts les cris de vive la république! Un grand nombre de gendarmes, de volontaires et de fédérés trempèrent, dans son sang, la pointe de leurs baïonnettes et de leurs sabres qu'ils élevèrent en l'air, en disant : Voici du sang d'un tyran.

Un citoyen, étant monté sur l'échafaud, plongea son bras dans le sang déjà caillé, et en aspergea trois fois

1 Charles Ier, roi d'Angleterre, était aussi vêtu de blanc quand on le décapita.

la foule qui se pressait pour en recevoir. « Frères , » disait-il, on nous a menacés que le sang de Louis » Capet retomberait sur nos têtes : eh bien ! qu'il y » retombe ; Louis Capet a lavé tant de fois ses mains » dans le nôtre! Républicains, le sang d'un roi porte » bonheur i ! . . . »

Une joie sereine animait le peuple. Il paraissait assister à une fête religieuse, qui l'avait délivré d'un lourd fardeau. Il comprenait que le supplice du monarque, contenant par la terreur les ennemis du dedans et du dehors, pouvait seul ramener la paix. Tant que le roi eût vécu, il eût servi de motif ou de prétexte aux dissensions. Tous les hommes faibles eussent craint de lui déplaire, dans le cas où il serait remonté sur le trône. Mais, après son supplice, les défenseurs de la république ne pouvaient plus reculer, et n'avaient d'autre alternative que de vaincre ou de mourir. Nous venons enfin , s'écria Cambon , d'aborder dans l'île de la Liberté , et nous avons brûlé le vaisseau qui nous y a conduits.

Ici se termine la première partie de ce livre. Jusqu'alors la révolution n'avait été qu'une lutte de l'égalité contre les privilèges, de la loyauté contre la perfidie, de la vertu contre le vice, de la mansuétude contre la cruauté. Les champions de l'égalité, courageux dans leurs desseins, l'emportèrent, après trois

1 Révolutions de Paris.

il. 24

années de souffrances et de combats. Justement irrités de la mauvaise foi et de la cruauté de leurs adversaires , ils comprirent le danger d'épargner plus longtemps des ennemis incorrigibles qu'ils avaient si généreusement amnistiés le 14 juillet et le 6 octobre 89. Mais ils agirent sans discernement, et frappèrent quelquefois l'innocent à la place du coupable. Les hommes de la révolution étaient à la vérité plus purs et plus dévoués que les hommes de l'aristocratie ; mais tous les partis s'aveuglent dans la prospérité. Certains chefs du parti populaire devaient se pénétrer, mieux qu'ils ne le firent, de la sainteté de leur mission , sous peine de succomber à leur tour. On va montrer leurs actions sublimes et leurs lâchetés sanguinaires, rechercher et mettre en évidence la vérité qui seule est impérissable; qui seule pourra sauver les citoyens, dans les tempêtes qui les agiteront encore.

Page 1