‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 17 sur 29 · AFFAIRE DU CHA.MP-DE-MARS · texte numérisé non relu

AFFAIRE DU CHA.MP-DE-MARS

Procès de Bailly.

« Pierre-André Coffinhal, juge du tribunal révolutionnaire, dépose des faits antérieurs à l'affaire du massacre du 17, dans lesquels il reproche à l'accusé des abus de pouvoir, et d'avoir été constamment le complice de Lafayette et de la ci-devant cour, notamment lors des malheureuses affaires de La Chapelle, de Yincennes, du prétendu voyage de Saint-Cloud, etc. Quelques jours avant le massacre, il fut averti par un citoyen, dont il ne se rappelle pas le nom en ce moment, qu'il devait y avoir du grabuge pour le 17, et qu'il fallait surveiller Bailly. Le 17 au matin, s'étant rendu à la Commune, il y vit beaucoup d'agitation dans les esprits : un grand nombre de membres du conseil chuchotaient entre eux et se parlaient bas ; i! sortit, et y retourna l'après-midi. La fermentation y était à son comble; il entendit une foule d'hommes à face sinistre crier dans les couloirs, que ceux qui étaient au Champ-de- Mars étaient des brigands, des scélérats. Étant parvenu près de la salle des séances, il entendit que l'on discutait sur les pétitionnaires du Champ de la Fédération. Les opinions étaient partagées : les uns voulaient, et c'étaient les bons citoyens, que l'on attendît le retour des commissaires qui y avaient été envoyés, avant de rien statuer; d'autres, ceux du parti de la cour, voulaient qu'on y marchât sur-le-champ avec le drapeau rouge et la force armée ; ils motivaient leur opinion en disant : «Entendez-vous le vœudupeuple (parlant de

ceux qui étaient dans les couloirs), qui vous demande justice des scéle'rats qui sont rassemblés au Champ-de-Mars, de ces brigands qui veulent allumer la guerre civile dans Paris, et y exciter la contre-révolution, et piller ensuite les propriétés? » (et ceux des couloirs de crier : C'est vrai ! c'est vrai! ) Puis un autre orateur, reprenant la parole, dire avec véhémence : «Il vous accompagnera ce peuple, et ne souffrira pas impunément qu'on lui ravisse le plus précieux des biens, la liberté ; si vous craignez qu'il y ait du danger, eh bien ! ce bon peuple le partagera avec vous » (et ceux des couloirs de répondre en chorus : Oui, oui !)

» Le déposant élant descendu sur la place de la maison commune, après s'être promené dans les rangs de la force armée pendant environ trois minutes, il vit descendre une foule immense, dans laquelle "il reconnut un grand nombre d'individus qu'il savait attachés à l'élat-major de l'armée parisienne, et servir Lafayelte en qualité d'espions, se répandant tous les jours dans les groupes pour y semer le trouble, et ensuite arrêter ceux qui disaient du mal de leurs dignes chefs ou de l'accusé. Il vit aussi descendre la municipalité, et de suite faire les dispositions nécessaires pour publier la loi martiale. Il part pour le Champ de la Fédération, afin d'avertir les patriotes de ce qui se passait; ceux-ci ne peuvent croire un pareil trait de perfidie; ils représentent, à lui déposant, qu'ils sont rassemblés au terme de la loi, qu'ils ont fait la déclaration la veille à la municipalité ; il retourne sur ses pas, et voit arriver les mêmes hommes qu'il avait vus et entendus dans les couloirs et sur la place de la maison commune; il les vit se placer sur les glacis dominant le côté par où est arrivée la force armée et la municipalité, au milieu des citoyens qui y étaient. Peu de minutes après, arriva la force armée, qui précédait la force civile ; sitôt que la première fut parvenue près des glacis, on jeta sur elle des pierres; elles y répondit par

une décharge en l'air qui ne blessa personne, et doubla le pas pour arriver à l'autel de la patrie; plusieurs décharges se tirent entendre successivement ; en peu de minutes, il vit passer une foule immense de citoyens et de citoyennes, lesquels annonçaient que l'on massacrait les citoyens qui étaient sur l'autel de la patrie. L'épouvante glaça les cœurs, qui fut encore augmentée lorsque l'on vit passer d'autres citoyens blessés qui s'arrachaient les cheveux de douleur d'avoir vu tomber à côté leurs parents, leurs amis ; mais ce fut bien pis, lorsqu'un instant après on vit venir, à course de chevaux, la cavalerie poursuivant les citoyens qui fuyaient, et les hachant à coups de sabre ; lui déposant, se cacha, avec un autre citoyen, dans un marais, derrière un puits; là, il vit tuer près de lui plusieurs femmes, et eut le bonheur de ne pas être vu (attendu qu'il était déjà, pour ainsi dire, nuit); voyant que la force armée s'en retournait, il prit e parti de revenir en ville avec elle ; s'étant placé près des rangs, il entendit les coupejarrets dire : « Lafayette est tué, mais nous ferons tomber autant de têtes qu'il avait de cheveux.» De retour dans sa section, il entendit dire aux uns : Moi, j'en ai tué deux; d'autres : Et moi trois; et aujourd'hui, observe le déposant, ils ne veulent avoir tué personne. Il ajoute que, s'étant transporté, dans la nuit, entre minuit et une heure, au Champ de la Fédération, avec le capitaine Ferrât, de sa section, ils ont compté cinquante-quatre morts; et il est à remarquer que tous ceux qui avaient été tués du côté de la rivière, avaient disparu.

Le présidente l'accusé. Qu'avez-vous à répondre sur la déposition du témoin?

V accusé. J'ai à dire que c'est à tort que le témoin dépose que j'étais le complice de Lafayette; je n'ai jamais eu d'autres liaisons avec lui que celles nécessitées par la correspondance que le maire doit avoir avec le commandant-général pour le service public. ( Ici l'accusé entre dans les détails des affaires

de La Chapelle, de Vincennes, et du prétendu voyage de Saint- Cloud; il termine par dire que, dans toutes, il a agi avec cette bonne foi et cette sincérité qui doivent caractériser le premier magistrat du peuple.)

» Ces derniers mots excitèrent un mouvement d'indignation dans l'auditoire. »

(Bulletin du tribunal révolutionnaire.)

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