‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 3 sur 29 · LIVRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIEME

(DU ler OCTOBRE 1791 AU 1er MAI 1792.)

Premières séances de l'Assemblée législative. — Lois contre les émigrés et les prêtres réfractaires. — Discussions sur la guerre. — Déclaration de guerre. — Premiers revers. — Girondins et Montagnards.

I. Le lendemain du jour où l'Assemblée constituante déclara sa session terminée, l'Assemblée nationale législative, composée de sept cent quarantecinq membres, ouvrit la sienne. Elle élut pour son président Pastoret , envoya chercher l'acte constitutionnel par les douze plus âgés de ses membres, puis se leva tout entière , en prêtant le serment de vivre libre on de mourir.

Camus , archiviste de l'Assemblée, apporta l'acte constitutionnel , qu'il tenait avec une sorte de componction sur son sein ; les vieillards l'accompagnaient processionnellement. Tous les députés vinrent adorer la Constitution : un grand nombre la baignèrent il. 5

de leurs larmes et la couvrirent de baisers. Elle fut placée sur la tribune, et chacun vint, en étendant la main, lui jurer une fidélité inviolable, comme on le fait en jurant sur les saints Evangiles 1 . Cérutti proposa un vote de remercîments aux auteurs immortels de la Constitution française, et affirma qu'elle était la plus parfaite possible. Chabot combattit cette proposition, comme emphatique et peu digne de la sagesse de l'Assemblée ; mais il fut interrompu par de violents murmures, et les remercîments furent immédiatement décrétés 2.

Cette idolâtrie ne tendait qu'à ridiculiser les législateurs 3, et l'on s'étonna avec raison de les voir perdre une séance entière à ce cérémonial. L'acte constitutionnel ayant été reporté aux archives, une députation de soixante membres alla annoncer au roi que l'Assemblée était constituée ; Louis XVI lui fit répondre qu'il ne la recevrait que le lendemain, à une heure. La députation ayant insisté, fut reçue le soir même, après avoir attendu trois heures. L'Assemblée, pour punir le monarque de ce manque d'égards, abolit, sur la motion de Couthon, les titres de sireei de majesté, ordonna que le roi n'aurait qu'un fauteuil semblable à celui de son président, et que ses membres

1 Beaulieu, t. III, p. 42. — Le Défenseur de la Constitution, n° 1.

2 Moniteur.

3 L'Ami du Roi. — Révolutions de Paris, n° î 17.

pourraient, à leur volonté, se couvrir devant lui, lorsqu'il se rendrait dans son sein.

Cette vigueur ne dura pas. Les feuillants, membres de l'Assemblée constituante, occupaient dans le sein de la législative deux tribunes que le président leur avait secrètement réservées, et d'où ils communiquaient avec leurs successeurs. Pendant toute la séance du lendemain , ils intimidèrent tellement les députés sur les conséquences de leur décret, qu'ils le rapportèrent. Les constituants avaient intérêt à déconsidérer leurs successeurs ! , soit pour se faire regretter euxmêmes, soit pour plaire au monarque blessé dans sa vanité. La séance royale eut lieu le 7 octobre, et fut un triomphe pour le roi, qui reprit ses titres féodaux, avec un fauteuil doré, plus élevé que celui du président.

II. Tel fut le début d'une Assemblée, élue sous l'empire du privilège et de la terreur occasionnée par le massacre du Champ-de-Mars. La cour et Lafayette ayant combiné leurs efforts pour faire élire des feuillants, réussirent en partie. Leurs candidats usèrent, à

1 « Toute autorité qui mollit, s'écrie Royou (n° du 9 octobre) , est perdue, à moins qu'elle n'ait l'art de reculer d'une manière lente, insensible; de plutôt paraître céder à la raison qu'à la nécessité; de masquer son erreur ou sa faiblesse ; de laisser oublier ses lois plutôt que de les rétracter. L'obéissance n'a que deux ressorts, le respect et la crainte ; tous deux sont faussés à la fois par une rétrogradation brusque et violente, car on ne peut respecter ni craindre un pouvoir qui plie, qui retire aujourd'hui une loi qu'il fit hier. »

Paris surtout, de tous les moyens, émeutes, menaces, pamphlets, solliciteurs et solliciteuses. Le philosophe Condorcet, qui avait une femme séduisante, l'envoya chez les principaux électeurs, dont un grand nombre, ou gagnés ou aveuglés, le firent nommer à Paris. Brissot fut aussi élu, malgré ses fâcheux antécédents révélés par les écrivains royalistes et patriotes. Comme il devint le personnage le plus influent de l'Assemblée législative, il est essentiel de le faire connaître dès à présent.

Brissot naquit à Chartres, d'un père qui y exerçait la profession de pâtissier. La révolution le prit à trentecinq ans, après une vie pleine d'aventures. Il débuta dans les lettres par des livres contre la religion et contre la morale, remplis de pensées, tantôt d'un stoïcisme affecté, tantôt d'un véritable cynisme \ et dans lesquels il s'efforçait de ridiculiser la démocratie, et de rendre à l'aristocratie son prestige. Il flagorna bassement les ministres et le fameux lieutenant de police Lenoir. Brissot faisait partie de cette bande d'écrivains infâmes, appelés sommateurs , qui mettaient à contribution les hommes riches et puissants, en les menaçant de la divulgation de quelque secret acheté ou surpris. Une partie des sommateurs résidait à

1 Voyez la Bibliothèque du Législateur, par Brissot, publiée en 1782. — La polémique du mois de mars 1792 entre Brissot et Depange, Roucher et Chénier. [Journal de Paris. — Patriote français.)

Londres, pour être plus libres ; Brissot, qui s'était rendu dans cette capitale, dix ans avant la révolution, y avait commis plusieurs escroqueries, révélées en 1791, par son ancien complice, Morande, rédacteur de journaux royalistes , et par Marat qui en avait été victime.

Après avoir abandonné à Londres sa femme et ses enfants, il revint à Paris, et se fit espion de police. Sa place lui fut ôtée en 1788, parce qu'on le sut gagné par Lafayette, qui commençait à intriguer, et qui faisait de l'opposition au gouvernement. La prise de la Bastille survint, et alors commença, pour lui, cette carrière politique, où son nom devint si fameux. Son journal eut du succès. 11 y soutint avec un immense talent les principes de la liberté, tout en restant le complice de la municipalité dont il était membre, et en prenant part aux malversations du comité des subsistances. Il fut le constant apologiste de Lafayette et de Bailly, qui l'avaient réellement acheté et devant lesquels il tremblait, parce qu'ils l'avaient menacé de certaines révélations.

Brissot essaya vainement de se laver de ces imputations d'improbité ; les preuves étaient sans réplique. Quand les Révolutions de Paris, les Annales patriotiques, la Chronique de Paris et quelques autres journaux démocratiques le défendirent, ce fut avec mollesse. Pourtant, Marat l'attaqua dès le principe; l'Ami du Peuple avait pour maxime qu'il est toujours très-

dangereux de conserver dans ses rangs un malhonnête homme, parce qu'il est toujours disposé à trahir, et qu'il vaut mieux le faire jeter tout de suite, par désespoir, dans les rangs ennemis, que de lui laisser usurper une confiance dont il peut abuser. Il avait raison : un parti dans lequel il n'y a pas de faux frères est toujours fort, alors même qu'il ne compterait qu'un petit nombre d'adhérents, s'il soutient la cause de la justice et de la vérité.

Les patriotes clairvoyants n'eurent jamais une grande confiance dans Brissot, dont ils virent bientôt la double face, et il devint également un objet de haine violente pour la cour, qui détestait les révolutionnaires de toutes les nuances. Néanmoins, cet écrivain, affectant, depuis 1789, une grande austérité, et prenant pour devise : Integervitœ scelerisquepurus, parvint toute sa vie à en imposer à son parti. Brissot eut toujours une grande influence sur l'Assemblée législative, par ses talents, et par une activité réellement extraordinaire. Ecrivain facile, clair et chaleureux, orateur habile, négociateur de premier ordre, il était aussi véritablement homme d'état. La révolution en produisit quatre jusqu'à l'avènement de Napoléon Bonaparte : Mirabeau, Marat, Danton, Brissot; Mirabeau et Brissot étaient hommes d'intrigues, Brissot surtout, autant par activité et inquiétude d'esprit, que par calcul et par nécessité. Danton et Marat n'intriguaient jamais ; ils n'allaient point aux autres : on

venait à eux. Ils triomphaient par l'unique et irrésistible force de la raison et de la vérité.

Les députés les plus influents, après Brissot, furent Vergniaud, Guadet et Gensonné, envoyés par le département de la Gironde, tous trois jeunes et avocats distingués. Vergniaud était très-éloquent; ses tours brillants et variés, sa clarté, ses mouvements oratoires, son noble enthousiasme, en firent le principal orateur de l'Assemblée législative.

On y remarquait aussi Isnard, député du Var, à qui sa précision, son énergie et son éclat eussent fait sans doute une glorieuse fortune politique, quoiqu'il tombât quelquefois dans l'enflure qui accompagne ordinairement la fougue méridionale ; mais il se perdit bientôt en trahissant le parti populaire, qu'il avait d'abord embrassé. Après les débuts les plus véhéments contre la cour, il se tut tout à coup et se fit soupçonner d'être vendu.

Condorcet, académicien, ex-marquis et courtisan, se disait républicain comme Brissot. Il n'avait ni vues politiques , ni courage ; sa réputation vint de ses intrigues et du rang qu'il avait acquis dans les sciences.

Venaient ensuite Fauchet, l'un des agents de Lafayette, évêque assermenté, quelquefois éloquent, plus souvent emphatique et froid. Hérault-Sechelles, ancien avocat général au parlement de Paris, renommé pour ses manières élégantes, son esprit et sa générosité. Couthon, président du tribunal de Clermont-

Ferrant ; il était cul-de-jatte et obligé de parler de sa place. Merlin, né à Thionville, avocat au parlement de Metz, ardent patriote, courageux, mais d'une intelligence médiocre et d'une probité suspecte ' . Chabot, ex-capucin, révolutionnaire ardent et brouillon.

III. Bien que la Législative ne fût point composée d'ordres divers, comme la Constituante, elle renfermait néanmoins des germes de discorde2, et elle ne tarda point à se diviser aussi en côté gauche et en côté droit. Les députés que l'on vient de nommer occupèrent le côté gauche. Parmi ceux du côté droit se trouvaient Vaublanc, Dumas, Dumolard, Pastoret, procureur syndic du département de Paris, phraseur académique, homme souple, avide de places et d'argent, et sachant profiter des révolutions, sans perdre les faveurs royales. Aucun de ces personnages ne montra de talents supérieurs. On continua à appeler patriotes les quatre cents membres environ qui formèrent, en commençant, la gauche de l'Assemblée ; quant à ceux du côté droit, ils furent désignés sous le nom d'aristocrates, comme leurs devanciers.

Bien que le plus grand nombre des députés se fussent fait recevoir aux Feuillants, tandis qu'il n'y en avait que cent trente-six aux Jacobins, les sympathies populaires restèrent acquises à cette dernière réunion,

1 Mémoires de Levasseur (de la Sarthe). — Histoire impartiale des crimes.

2 Deux Amis, t. VIII.

où se traitaient publiquement tous les grands intérêts nationaux. Les dénonciations continuelles des Jacobins contre les ministres et les magistrats prévaricateurs, leurs discours éloquents et leur exaltation patriotique, donnaient un intérêt dramatique à toutes leurs séances, où venait assister une foule prodigieuse de citoyens de tout sexe, de tout âge, de tout état. Robespierre en était le membre le plus zélé, l'orateur le plus goûté, et en devint l'idole. Les Feuillants, au contraire, froids et ennuyeux comme les gens égoïstes et repus, méprisés du public, tenaient leurs séances secrètes.

Ces deux sociétés furent bientôt ennemies acharnées. Les Jacobins accusaient les Feuillants d'intrigues pour ramener l'ancien régime. Ceux-ci reprochaient aux Jacobins de travailler au renversemant de la Constitution , pour établir la république sur ses ruines. Ces deux accusations étaient exagérées. Les Feuillants redoutaient, presque autant que leurs adversaires, le rétablissement de l'ordre de choses aboli ; mais ils ambitionnaient pour eux seuls des privilèges et toutes les faveurs de l'Etat, avec un sénat dont ils auraient formé le personnel. Les Jacobins voulaient franchement la Constitution, qui, malgré ses énormes défauts, leur paraissait encore le seul signe certain de ralliement, le palladium de la liberté, au milieu de l'effervescence et des dangers qui menaçaient la nation.

Outre ces deux partis, qui seuls étaient représentés dans l'Assemblée législative, on en comptait encore deux autres : les royalistes tempérés et les royalistes

exclusifs.

Les royalistes tempérés avaient pour chefs Cazalès, Malouet, Lally-Tollendal. Us émigrèrent pour la plupart, et vécurent assez isolés à l'étranger ; leurs conspirations se bornaient à des projets, à des intrigues, et à des correspondances avec leurs amis restés en France, les Feuillants, le roi, Lafayette et les ministres.

Les royalistes exclusifs, tous émigrés, formaient des rassemblements armés à Nice, sur le Rhin ; leur quartier général était à Coblentz, où séjournaient habituellement les frères de Louis XVI. Ce parti n'acceptait aucune espèce de transaction ' , et ceux qui le composaient méritaient si bien leur nom d'exclusifs que Cazalès lui-même, étant allé les rejoindre, fut accueilli avec la froideur du mépris, et traité de révolutionnaire, pour avoir dit que le principe de la souveraineté des nations résidait en elles-mêmes. Cazalès, qui s'était attendu à des félicitations, passa en Angleterre, où il reçut un meilleur accueil.

Ces imprudents amis du roi, repoussant les hommes qui auraient été le plus utiles à leur cause, par leur modération et leur mérite, et criant partout

1 Beaulieu, t. III. — Deux Amis, t. VIII.

qu'ils voulaient tout ou rien, excitèrent l'aversion et le mépris. Ils devenaient pourtant dangereux, en attirant un grand nombre d'officiers, surtout ceux de marine, qui, non contents d'émigrer, provoquaient la désertion des soldats. De cette manière, notre armée navale se trouva bientôt désorganisée.

Les émigrés publiaient à grands fracas des protestations contre l'acceptation de la Constitution par le roi ; dans leur jactance, ils vantaient la puissance de l'armée dont ils avaient organisé les cadres, et qui comptait plus de généraux et d'officiers que de soldats. Le peuple, justement irrité, demandait des lois contre eux. L'Assemblée constituante avait rendu un décret qui privait de leurs grades et traitements les fonctionnaires et pensionnaires de l'Etat émigrés, à moins qu'ils ne fussent retenus dans les pays étrangers par une mission du roi pour le service de l'Etat, mais ce décret n'avait point été exécuté par le roi, qui avait l'habitude de paralyser les mesures qui lui déplaisaient.

Comme l'Assemblée législative paraissait disposée à sévir contre les émigrés, Louis XYI espéra qu'en feignant d'être leur ennemi, et en leur faisant des injonctions publiques, il éviterait de nouveaux décrets. En conséquence, il écrivit publiquement, le 12 octobre, aux émigrés, ainsi qu'à ses deux frères, pour les inviter à rentrer en France. Mais en même temps, il leur fit connaître secrètement ses véritables

sentiments, qu'il leur avait déjà notifiés, en acceptant la Constitution : il désirait qu'ils restassent sur la terre étrangère , afin de guider l'armée des princes ennemis.

IV. Malgré cette tactique, la discussion commença à l'Assemblée. Quelques membres, invoquant la déclaration des droits, repoussèrent toutes mesures contre les émigrations. D'autres alléguèrent qu'on n'avait rien à regretter dans leurs émigrés ; que leurs richesses ne seraient employées qu'à fomenter des troubles , et, qu'en ce qui concernait leurs personnes , il valait mieux les avoir pour ennemis déclarés, que pour citoyens turbulents ou serviteurs perfides. L'Assemblée flottait : Brissot parut à la tribune :

«Il faut distinguer, dit-il, trois classes d'émigrants ; la première celle des deux frères du roi, indignes de lui appartenir, puisqu'il a accepté la Constitution ; la sseconde celle des fonctionnaires publics qui ont déserté leur poste; enfin, les simples citoyens, qui, soit par haine contre la révolution, soit par crainte, ont la faiblesse de se laisser entraîner par les séductions des premiers. Vous devez haine et punition aux deux premières classes, pitié et indulgence à la troisième.

» Si vous usez de complaisance et de palliatifs envers les deux premières classes, on croira que vous redoutez leur coalition, et les mécontents iront se ranger sous leurs drapeaux. Si vous avez le courage de déclarer crime contre la nation le payement qui

leur serait fait de leurs appointements, de confisquer leurs biens, bientôt ils seront abandonnés de leurs partisans. C'est par des mesures aussi rigoureuses que les Anglais empêchèrent Jacques II de traverser l'établissement de leur liberté. Ils ne s'amusèrent pas à faire de petites lois contre les émigrations, mais ils ordonnèrent aux princes étrangers de chasser les princes anglais de leurs états. (On applaudit.) Le fier Louis XIV fut forcé d'expulser lui-même son proche parent, et Jacques II, vivant de secrètes et modiques aumônes de la France, fut dans l'impuissance de se faire un parti.

» Vous devez forcer les puissances étrangères à chasser les Français rebelles de leurs Etats, ou à leur donner une protection ouverte. En effet, deux partis se présentent : ou elles rendront hommage à votre nouvelle Constitution, ou elles se déclareront contre elle. Dans le premier cas , celles qui favorisent actuellement les émigrants seront forcées de les expulser ; dans le second cas, il se présente encore une alternative : ou elles prendront le parti d'attaquer la Constitution à force ouverte, ou elles adopteront le parti d'une médiation à main armée. Dans ces deux derniers cas, vous n'avez pas à balancer; il faudra attaquer vous-mêmes les puissances qui oseront vous menacer. (Applaudissements des tribunes.) L'idée de la liberté, comme la tête de Méduse, effrayera nos ennemis. Sans doute, vous avez déclaré aux puissances

étrangères que vous n'entreprendriez plus de conquêtes ; mais vous avez le droit de leur dire : Nous respectons votre Constitution , respectez la nôtre : si vous préférez à l'amitié d'une grande nation vos relations avec quelques rebelles, attendez-vous à des vengeances. La vengeance d'un peuple libre est lente, mais elle frappe sûrement. » *

L'orateur, calculant les intérêts et les ressources des diverses puissances de l'Europe, chercha à démontrer, ou qu'elles n'avaient pas l'intention sérieuse de faire la guerre à la France, ou qu'elles n'en avaient pas les moyens. Il proposa la plus éclatante punition des princes et fonctionnaires émigrés et l'assujettissement des propriétés des simples particuliers émigrés à une contribution plus forte. Il fut couvert d'applaudissements, et ce début fut l'augure de son influence.

Vergniaud fit un début aussi éclatant. Il prouva que si, dans l'état naturel, l'homme a le droit d'aller où il veut, dans l'état social il contracte avec les autres hommes des rapports qui deviennent autant de modifications de son état naturel. Ainsi, lorsque la patrie juge nécessaire à sa tranquillité de réclamer les secours de tous ses membres, c'est un devoir sacré pour ceux-ci de lui payer le tribut de fortune ou de sang qu'elle demande. « Or, la nation française se trouve précisément dans ces circonstances. Et ici j'entends une voix qui s'écrie : Où est la preuve légale des

faits que vous avancez ? Quand vous la produirez, il sera temps de punir les coupables. 0 vous qui tenez ce langage, que n'étiez-vous dans le sénat de Rome, lorsque Cicéron dénonça la conjuration de Catilina ! vous lui auriez demandé la preuve légale I J'imagine qu'il eut été confondu. Rome aurait été pillée, et Catilina aurait régné sur ses ruines !

» La Constitution déclare la déchéance du prince appelé à la régence, s'il ne rentre pas dans le royaume à la réquisition du corps législatif. Je demande que d'abord l'Assemblée fasse cette réquisition : j'adopte en outre les conclusions de M. Brissot. »

Condorcet prononça aussi un discours contre les émigrés, et se borna à conclure à ce qu'on exigeât d'eux un serment.

Ces orateurs n'avaient pas envisagé la question sous son vrai point de vue. Ils auraient dû distinguer les émigrants en trois classes : 1° les citoyens qui quittaient leur pays pour leurs affaires personnelles ; 2° ceux qui l'abandonnaient par crainte des troubles; 3° enfin ceux qui émigraient pour machiner contre lui, et qui se disposaient à y rentrer les armes à la main. Il y avait une injuste rigueur à punir les émigrés des deux premières classes. Seulement, comme un citoyen ne doit point abandonner sa patrie en danger, on pouvait priver de leurs droits de citoyens actifs, pendant un certain nombre d'années, ceux qui avaient émigré, et déclarer les fonctionnaires pu-

blics incapables de le redevenir jamais. Les citoyens passifs, dégagés de toute obligation envers une patrie qui leur avait refusé tout droit, étaient par conséquent libres de la quitter pour en chercher une meilleure. Quant aux conspirateurs, l'opinion publique demandait la confiscation de leurs biens, la mise à prix de leurs têtes, et la réquisition aux puissances étrangères de leur refuser asile.

L'Assemblée avait déjà rejeté les conclusions de dix-sept orateurs, et balançait entre celles de Brissot, de Condorcet et de Vergniaud, lorsque Isnard la décida en faveur de l'opinion du dernier. Il combattit avec force la thèse de Condorcet , en rappelant que « ce serait souiller la sainteté du serment, que de le déférer à des hommes aussi vils que les émigrants. Il exposa que leur conspiration ne pouvait être mise en doute par personne, et que ce crime était le plus grand de tous; que les peuples vraiment libres n'ont jamais pardonné aux conspirateurs , quelque grands que soient les services rendus par eux à la patrie. Que si l'Assemblée leur pardonnait, elle justifierait par sa lâcheté la colère du peuple, qui n'est souvent que le supplément terrible du silence des lois. »

Ce discours produisit une vive impression; pour l'effacer, le ministre de la marine parut à la tribune, et fit un rapport sur Y état brillant de son département. Ce moyen fut, dès le mois de novembre 1791, employé souvent pour paralyser l'effet des motions pa-

Iriotiques et les discussions animées. Cette fois l'Assemblée ne fut pas dupe de la tactique ministérielle , et rendit à l'instant même un premier décret, qui requit Louis-Stanislas-Xavier, frère puîné du roi, de rentrer dans le royaume, dans le délai de deux mois, à peine d'être censé avoir abdiqué son droit éventuel à la couronne.

Elle décréta en outre (9 novembre) que les Français rassemblés au delà des frontières du royaume, étaient déclarés suspects de conjuration contre la patrie. Si, au 1er janvier, ils n'avaient pas cessé leur rassemblement, ils seraient déclarés coupables, poursuivis comme tels devant la haute cour nationale, et punis de mort. Tous les émigrés fonctionnaires publics étaient déchus de leurs places et traitements, et du titre de citoyens actifs.

Ce décret, accueilli par la joie universelle, restait inefficace. Si l'Assemblée prononçait contre les conspirateurs des peines sévères , elles ne pouvaient être appliquées qu'après conviction. Or, en supposant même que les prévenus fussent pris et traduits devant la haute cour, ils eussent été acquittés (comme Bezenval) , sous le prétexte qu'on manquait de preuves légales de culpabilité. La composition de cette cour et l'influence que le gouvernement exerçait sur elle, la rendaient très-suspecte ' . Il était donc essentiel de

1 V Ami du Peuple»

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