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lui indiquer des moyens de conviction autres que ceux mis en usage à cette époque dans les procès privés. La cour, quoiqu'elle parût consternée, se réjouissait intérieurement. Quant au roi, il refusa sa sanction (12 novembre), qu'il ne donna qu'au décret rendu contre Monsieur.
V. Le veto fut accueilli par des murmures, d'autant plus fondés, que l'on commençait à comprendre l'état alarmant dans lequel l'Assemblée constituante avait plongé la France.
Dans tous les départements, des brigandages continuels s'exerçaient contre les personnes et les propriétés. Le crédit public , un instant relevé par la création des assignats, fut de nouveau anéanti, parce qu'ils diminuaient de valeur d'un jour à l'autre; le numéraire devenait chaque jour plus rare. Un grand nombre de personnes, en semant de faux bruits , en agiotant, et en faisant à propos des sacrifices momentanés, répandaient des terreurs soudaines pour accélérer la banqueroute.
La famine, qui suit ou précède toujours les malheurs publics, se fit encore sentir. Les habitants des campagnes manifestant leur répugnance pour le papiermonnaie, on employait souvent, pour les contraindre à le recevoir, des moyens violents qui entravaient le commerce au lieu de l'assurer. L'insuffisance des grains conduits sur les marchés et le discrédit des assignats enlevèrent aux pauvres les moyens d'as-
surer leur subsistance. Le gouvernement ne voulut pas y remédier; des attroupements se formèrent et taxèrent d'eux-mêmes les denrées de première nécessité. Des émeutes et des combats s'ensuivirent; les places de nos marchés furent souvent rougies du sang des citoyens. Durant toute la session de la nouvelle Assemblée , on vit l'anarchie, dont les effets furent désastreux, quelquefois effroyables, régner dans toute la France.
Le décret du 25 septembre ayant ravivé les criminelles et absurdes prétentions des blancs, les hommes de couleur, soutenus par les noirs, firent à leurs adversaires une guerre meurtrière. Les blancs en avaient donné le signal par le supplice injuste d'un homme de couleur. Les nègres insurgés prirent pour étendard le cadavre d'un enfant blanc porté au bout d'une pique, égorgèrent une foule de planteurs, éventrèrent leurs femmes enceintes, et donnèrent les enfants en pâture aux animaux immondes ' . Ils incendièrent quatorze cents sucreries et cafeteries, évaluées à plus de six cents millions. A Saint-Domingue, les Espagnols favorisaient les noirs par cupidité, et leur livraient pour quelque argent les blancs qui se réfugiaient sur leur territoire. Rien n'annonçait le terme de ces calamités. Nos ports étaient dans la consternation ; l'Angleterre paraissait disposée à achever
1 Deux Amis, t. VIII, p. 79.
la ruine de notre commerce maritime, en s'emparant de nos colonies, et en assurant leur indépendance de la métropole.
Des scènes pareilles ensanglantèrent le Comtat. Le décret qui ordonnait sa .réunion à la France, n'avait été rendu que le 14 septembre par l'Assemblée constituante. Delessart, alors ministre de l'intérieur, en retarda en outre pendant près de deux mois l'envoi à Avignon, pour donner le temps au parti du pape d'aigrir les fanatiques contre la municipalité, faussement accusée de dilapidations. Une troupe d'hommes et de femmes, guidée par des prêtres réfractaires, s'étant assemblée au couvent des Cordeliers, y fit amener le secrétaire de la municipalité, nommé Lescuyer, lui creva les yeux et le mita mort, après l'avoir ironiquement interrogé (16 octobre 1791). Quoique le roi eût envoyé à Avignon des médiateurs disposant de la force armée, ceux-ci ne firent rien pour empêcher ce crime, qu'ils favorisèrent même secrètement, tout en en laissant commettre d'autres.
Pour venger la mort de Lescuyer, les partisans de la réunion enfermèrent soixante-un des meurtriers, dans le palais d'Avignon, appelé la Glacière, qui contenait les tribunaux, l'arsenal et les prisons \ Le 30 octobre, des hommes, des femmes, des enfants se précipitent dans les chambres des prisonniers , les
1 Prudhomme, Histoire impartiale des crimes, p. 24.
assomment avec des barres de fer, après qu'un prêtre leur a donné la bénédiction, et les jettent dans la cour, où l'on a creusé une fosse remplie de chaux vive. Quelques-unes des victimes y sont précipitées vivantes. Un jeune homme , dont le père est enfermé dans cette prison, y pénètre pour le sauver; et , comme il le tient étroitement embrassé, on les précipite tous deux dans la fosse. On y jette également une femme enceinte. Le fils de Lescuyer et plusieurs administrateurs de la ville se firent remarquer dans cette exécution barbare, que l'on appela le massacre de la Glacière.
VI. Les prêtres réfractaires suscitaient des désordres graves dans la plupart des départements ; Couthon invita l'Assemblée nationale à prendre contre eux des mesures vigoureuses. La discussion sur ce sujet fut mise à l'ordre du jour du 7 octobre ; Fauchet proposa de refuser tous traitements et pensions aux prêtres non assermentés, et de condamner à cinq ans de gêne ceux qui seraient convaincus de tentatives de troubles. Il motiva ainsi son projet : « Qui ne fait rien dans l'Eglise n'a droit à rien dans l'Eglise ; comment se pourrait-il donc que celui qui invoque la destruction des lois et prépare la ruine de la patrie, eût des droits à ses largesses? Ils avaient des offices qu'on leur a ôtés... Faux ! ce sont eux qui les ont quittés librement, par haine des lois. Ils ont suivi leur conscience... Leur conscience, qui les pousse aux dernières mesures du
crime contre la liberté publique ! Faut-il une solde pour une pareille conscience? Cette conscience infernale, la patrie la supporte ; c'est le dernier excès de la tolérance; la payer encore, c'est une inique absurdité. Ils ont encouragé les émigrations, le transport du numéraire, et tous les projets hostiles à la nation ! Allez, ont-ils dit aux ci-devant nobles ; épuisez l'or et ï argent de la France ; combinez au dehors des attaques, pendant qu'au dedans nous vous disposons d'innombrables complices. Le royaume sera dévasté, tout nagera dans le sang ; mais nous recouvrerons nos privilèges !
Abîmons tout plutôt ! c'est l'esprit de l'Église.
» Dieu bon ! quelle Eglise ! Ce n'est pas la vôtre, et si l'enfer peut en avoir une parmi les hommes, c'est de cet esprit qu'elle doit être animée ; et ils osent parler de l'Evangile ! »
L'Assemblée reçut le 6 novembre une députation du département de Maine-et-Loire, qui lui annonçait de nouveaux troubles, suscités par des prêtres non assermentés. Un grand nombre de dénonciations semblables survinrent des divers départements. La .discussion fut longue et animée. Il y parut clairement que les troubles venaient surtout du déplorable serment exigé des prêtres par le décret du 27 novembre 1790 \ qui servait de prétexte aux en«
1 Beaulieu, t. III, p. 94.
nemis de la révolution. De leur côté, les orateurs et les philosophes matérialistes profitaient de la résistance du clergé, pour décrier la religion chrétienne, et la faire considérer comme une invention des tyrans.
Les orateurs étaient presque tous d'accord sur la nécessité de mesures répressives. « Il faut, s'écria Jsnard, un dénoûment à la révolution. Je dis que, sans le provoquer, on doit y marcher avec courage. Plus vous tarderez, plus votre triomphe sera pénible et arrosé de sang. Il vaut mieux avoir à combattre, dans le moment où tous les citoyens sont encore en haleine, que de laisser le patriotisme se refroidir. Dans les grandes circonstances, lorsqu'il y a un grand parti à prendre, toute circonspection est une faiblesse. »
Cette déclaration de la nécessité d'une nouvelle insurrection reçoit les applaudissements des tribunes. L'Assemblée nationale rend un décret qui « enjoint aux ecclésiastiques, qui n'ont pas encore prêté le serment, d'obéir à la loi dans la huitaine. Tout traitement ou pension est retiré aux réfractaires ; ils sont réputés suspects de révolte contre la loi, et de mauvaise intention contre la patrie ; de sorte que s'ils se trouvent dans une commune où il survient des troubles dont les opinions religieuses soient la cause, ils pourront être éloignés par le directoire du département ; et, en cas de désobéissance, condamnés à l'emprisonnement. Tout ecclésiastique, convaincu d'avoir provoqué la
désobéissance à la loi et aux autorités, sera puni de deux années de détention. »
Le directoire du département de Paris présenta au roi une pétition pour le prier de refuser sa sanction à ce décret. Le roi, suivant le conseil de Barnave, de Lameth et de Duport ', qui s'étaient concertés avec les ministres, fit annoncer à l'Assemblée qu'il refusait sa sanction. Toute la capitale en fut indignée, plus encore que du veto opposé au décret du 9 ; des sections vinrent à la barre de l'Assemblée nationale demander la mise en accusation du directoire, comme ayant violé la loi qui défendait les pétitions collectives. L'Assemblée passa à l'ordre du jour.
VII. Le directoire suivait les errements de celui qui l'avait précédé. Dominé par les feuillants Larochefoucauld, Talleyrand, Rœderer, etc., il était évidemment vendu à la cour, et jouissait d'une grande influence, parce qu'il était hiérarchiquement placé au-dessus du conseil général , dont tous les arrêtés devaient être confirmés par lui2.
Pétion fut élu maire de Paris au mois de novembre, en remplacement de Bailly, par six mille sept cent
1 Beaulieu, t. III, p. 113. — Deux Amis, t. VIII, p. 5 4. -«-Armoire de fer.
2 Le conseil général, au contraire, inclinait vers le maintien loyal et populaire de la Constitution, et tendait à favoriser les Jacobins. Il avait été élu de telle sorte que la discussion avait pu s'élablir sur chaque candidat. (Voir aux Pièces justificatives la lettre adressée a l'auteur par Sergent-Marceau, administrateur général de la police.)
huit voix sur dix mille six cent trente-deux. Il jouissait d'une immense popularité, qu'il devait à sa probité et à son bon sens ; mais il était enclin à la faiblesse, et se laissait trop facilement séduire par les cajoleries des intrigants qui savaient prendre le masque du patriotisme. Pétion devint ainsi la dupe de Brissot. Son exemple prouve, comme on le verra plus tard, que la faiblesse peut conduire un homme politique jusqu'au crime et au déshonneur.
Lafayette avait quitté ses fonctions le 8 octobre, conformément à un décret qui réorganisait la garde nationale en six légions, et supprimait la place de commandant-général, dont les fonctions étaient remises à chacun des six chefs de légion pendant un mois à tour de rôle. Le général, qui était parti pour l'Auvergne en annonçant qu'il allait vivre dans ses terres, comme Cincinnatus, en était pourtant revenu, au bout de quelques jours, pour briguer la place de maire ; n'ayant obtenu qu'environ trois mille voix, il en conçut un dépit violent.
Le conseil général choisit dans son sein les seize administrateurs de la ville, qui se divisèrent en quatre sections. Celle de la police était la plus importante, car l'Assemblée constituante venait de supprimer la direction générale de la police, et de la confier à chaque municipalité du royaume. Cette attribution avait à Paris une importance immense. Les administrateurs la confièrent à Sergent, graveur distingué, homme de
mœurs antiques, qui s'était signalé par son patriotisme depuis le commencement de la révolution, notamment au club des Cordeliers, dont il était membre, et avait même demandé, comme Danton et Desmoulins, la république lors de la fuite de Louis XVI; à Panis, jeune avocat, patriote honnête et ardent ; enfin à Péron et à Viguier.
Ces deux derniers, administrateurs sous Bailly, et vendus à la police de la cour, n'inspiraient aucune confiance à leurs collègues ni à Pétion. Panis étant faible de santé, peu travailleur et un ^peu suspect au maire qui lui reprochait d'être Y esclave aveugle de Robespierre et de Marat * , Sergent jouit de la confiance absolue du chef de la municipalité. Panis, d'ailleurs, s'en rapportant volontiers à Sergent, ce dernier dirigea réellement la police. Il travaillait jour et nuit, et administra avec un désintéressement et une prudence au-dessus de tout éloge. Le conseil général, témoin de son zèle, le chargea en outre de l'administration du matériel de la garde nationale et de la direction de l'Arsenal.
Le jacobin Manuel fut élu procureur syndic de la commune, et Danton l'un de ses substituts. Ces choix indiquaient déjà une réaction démocratique dans la capitale : les proscrits du 17 juillet devenaient les ma-
1 Letlre de Sergent à l'auteur. — Voyez aussi les discours de Panis au conseil général. — Prudhomme.
gistrats. Le mépris public avait fait justice de Bailly, de Lafayette et de leurs adhérents. Ceux-ci, après s'être compromis à soutenir les ennemis avoués du peuple, abandonnés par eux, n'eurent plus qu'à dévorer en silence leur honte et leurs remords.
VIII. Cependant les frères du roi lui avaient écrit (3 décembre) qu'il n'était pas libre, et que leur honneur et leur tendresse pour lui leur défendaient de lui obéir. Monsieur avait répondu en ces termes à la proclamation de l'Assemblée nationale :
« Gens de l'Assemblée française se disant natio- » nale ,
» La saine raison, en vertu du titre I, chapitre i, » section i, art. 1er des lois imprescriptibles du sens » commun, vous prescrit de rentrer en vous-mêmes » dans le délai de deux mois à compter de ce jour ; » faute de quoi, et après l'expiration dudit délai, vous » serez censés avoir abdiqué votre droit à la qualité » d'êtres raisonnables, et ne serez plus considérés que » comme des fous dignes des Petites-Maisons. »
Les émigrés, méprisant les décrets de l'Assemblée, continuaient leurs menaces et leurs intrigues. L'irritation publique augmentait; le comité diplomatique proposa d'inviter le pouvoir exécutif à prendre les mesures les plus promptes, pour forcer les princes de l'empire à dissoudre les rassemblements formés sur leur territoire, et à prohiber les enrôlements qui s'y faisaient.
Ce moyen ne parut pas suffisant à quelques membres, parce que les émigrés, encouragés par le veto, enrôlaient et conspiraient ouvertement. Daverhoult proposa d'inviter Louis XVI à requérir les électeurs de Trêves, de Mayence, et l'évêque de Spire, de dissiper, dans un délai de trois semaines, les attroupements formés par des Français sur leurs territoires. Il proposa en outre de déclarer que la nation verrait avec confiance le roi rassembler les forces nécessaires pour contraindre, par la voie des armes, ces princes à respecter le droit des gens, si, le délai expiré, les attroupements continuaient.
Isnard appuya ce projet, en démontrant que l'intérêt et la dignité de la nation exigeaient qu'il fût adopté. « Disons à l'Europe que les Français voudraient la paix, mais que si on les force de tirer l'épée, ils en jetteront le fourreau bien loin, et n'iront le chercher que couronnés des lauriers de la victoire, et que, quand même ils seraient vaincus, leurs ennemi? ne jouiraient pas du triomphe, parce qu'ils ne régneraient que sur des cadavres ! (Applaudissements.)
» Disons à l'Europe que nous respecterons toutes les Constitutions des divers empires, mais que si les cabinets des cours étrangères tentent de susciter une guerre des rois contre la France, nous lui susciterons une guerre des peuples contre les rois ! (Applaudissements.) Disons-lui que des millions de Français, embrasés du feu de la liberté, armés du glaive de la
raison, de l'éloquence, pourront seuls, si on les irrite, changer la face du monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes ! Enfin, disons-lui que tous les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes (Les applaudissements ne discontinuent pas ;
l'Assemblée est dans la plus grande agitation.) Je demande du silence. N'applaudissez pas, messieurs, n'applaudissez pas ; respectez mon enthousiasme ; c'est celui de la liberté !
» Disons-lui que les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes , ressemblent aux coups que deux amis, excités par un instigateur perfide, se portent dans l'obscurité : le jour vient-il à paraître, ils jettent leurs armes, s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait I De même, si au moment où les armées ennemies lutteront avec les nôtres, le jour de la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée, et du ciel satisfait ! »
Dès que l'orateur descendit de la tribune, l'Assemblée tout entière se précipita vers lui, afin de le contempler de plus près, et le reconduisit à sa place en triomphe. Elle rendit par acclamation le décret qu'il avait appuyé.
Le roi apporta lui-même, le 14 décembre, sa sanction, en affirmant avoir déjà déclaré à l'électeur de Trêves que, si avant le 15 janvier, il n'avait pas fait cesser tout attroupement de la part des Français ré-
fugiés dans ses Etats, il ne verrait plus en lui qu'un ennemi. Il ajouta qu'il écrivait à l'empereur, pour réclamer son intervention, comme chef de l'Empire, et que s'il n'obtenait pas satisfaction , il proposerait la guerre, voulant conserver fidèlement le dépôt de la Constitution, et sentant profondément combien il est beau d'être roi d'un peuple libre.
IX. Louis XVI forma trois corps d'armée de cinquante mille hommes chacun, qu'il envoya sur les frontières. Il nomma pour les commander Luckner, Rochambeau et Lafayette , et créa les deux premiers maréchaux de France. Lafayette commanda l'armée du centre et de la Lorraine; Luckner celle de l'est et de l'Alsace, et Rochambeau celle du nord. Le comte de Narbonne, ministre de la guerre, alla avec fracas visiter nos places frontières, sous le prétexte de les mettre en état et de compléter les régiments de ligne. A Metz, il eut des conférences secrètes avec les trois généraux.
Le ministre vint, le 11 janvier, rendre compte à l'Assemblée de son inspection : il annonça que tout était prêt pour la guerre, que nos places fortes et nos armées étaient munies de tout pour six mois ; que l'on devait être tranquille. Il distribua de pompeux éloges à tous les partis et notamment à Lafayette, dont il se porta caution. Narbonne reçut les applaudissements de la droite et des tribunes, qui, depuis ce moment, furent organisées et payées pour applaudir la
cour. Les assertions de Narbonne étaient des mensonges ; nos places et nos armées manquaient de tout, et son voyage n'avait eu pour but que de faciliter des intrigues contre-révolutionnaires .
Le 24 décembre, Delessart, ministre des affaires étrangères, communiqua à l'Assemblée la réponse de l'empereur, qui déclarait que les princes allemands possessionnés en Lorraine et en Alsace, à qui la Constitution avait accordé une indemnité pour l'abolition de leurs droits féodaux , ne voulaient ni accepter l'indemnité, ni reconnaître l'abolition, et qu'il leur envoyait une armée pour les défendre en cas d'attaques. Il est avéré que cet office, daté du 3 décembre, avait été livré à tous les conciliabules ministériels de Paris, avant même d'être expédié officiellement 1. Un grand nombre de députés en avaient eu aussi une communication secrète et anticipée.
Le 31, le roi envoya un second office de l'empereur, daté du 21, portant que l'électeur de Trêves réclamait son assistance contre Louis XVI ; et que, pour qu'aucune voie de fait ne fût commise contre cet électeur, il avait enjoint au maréchal Bender.de lui porter les secours les plus efficaces. Louis annonçait que, dans sa réponse, il avait répété à l'empereur que si l'électeur de Trêves ne dissipait pas les rassemblements, pour l'époque qu'il avait fixée, rien
1 Mémoires d'un homme d'Etat. — Beaulieu, t. III. — Deux Amis, t. VIII.
ne l'empêcherait de déployer la force des armes afin de l'y contraindre. Ces mesures et ces menaces des princes allemands, irritant de plus en plus l'Assemblée, elle mit en accusation (1er janvier 1792) les deux frères du roi, le prince de Condé, Mirabeau le jeune et Laqueille, pour crime de conjuration et d'attentat à la sûreté de l'Etat.
Presque tous les princes d'Europe , comme les émigrés, désiraient que la France leur déclarât la guerre, sans doute afin d'inspirer à leurs peuples de l'aversion contre elle, et de leur faire croire à un système d'envahissement et de conquêtes. Ils voulaient un prétexte de s'immiscer par la violence dans les affaires intérieures, et de rejeter l'odieux de la guerre sur le parti patriote, par lequel la cour la faisait habilement demander. Enfin ces princes pensaient que cette guerre, étant conduite par des généraux français, hostiles à la Constitution, leur livrerait nos armées et toutes nos ressources.
Madame de Staël, fille de Necker et femme de l'ambassadeur de Suède, était chargée à Paris, par le cabinet de Stockholm, de faire proposer la guerre par les Jacobins, sur plusieurs desquels elle avait de l'influence. Cette femme, avide de renommée, s'était emparée de Brissot, qu'elle recevait souvent chez elle avec les Feuillants. C'était par le crédit de ce député que Narbonne, son amant, avait été promu au ministère. Ce dernier, spirituel, gracieux et en-
treprenant, déclamant à propos contre les prêtres et les traîtres, parlant avec assurance de Constitution, de liberté, d'égalité, était propre à populariser les actes contre-révolutionnaires de la cour1.
Madame de Staël s'acquittait avec zèle et succès de sa mission; elle ne parlait que de la guerre, de l'affranchissement de toutes les nations, de la gloire du peuple français. Elle avait à ses intrigues un intérêt presque personnel; la lutte avec l'étranger une fois engagée, le ministre de la guerre devenait le plus important, ce qui favorisait l'ambition de Narbonne, qui aspirait au protectorat, tandis, qu'en temps de paix, il restait presque simple administrateur. Mais, par ce motif même, la discorde se mit dans le conseil des ministres. Delessart, chargé des affaires étrangères, devait au maintien de la paix une influence et une considération qu'il devait perdre avec la guerre. Il s'y opposait donc, mais tous les autres ministres s'étaient rangés à l'avis de Narbonne.
Quant à Louis XVI, il tergiversait sans, cesse, inclinant toutefois vers la paix , parce qu'il craignait également les succès et les revers d'une guerre étrangère. Il sentait que dans le premier cas, les émigrants et ses frères eux-mêmes, qui l'avaient blâmé2 d'avoir accepté la Constitution, pourraient bien, une fois rentrés dans leurs privilèges, montrer de l'indépendance,
1 Beaulieu, t. III, p. 77. — Deux Amis, t. VIII, p. 103.
2 Reaulieu, t. III.