II
attenter au pouvoir royal et relever la noblesse abattue.
Les généraux et les Feuillants, qui désiraient la guerre, lui inspiraient encore plus de défiance, car il redoutait leur tutelle et leurs velléités d'indépendance. Enfin, voyant Brissot et d'autres républicains d'alors prôner la guerre, il craignit qu'ils ne lui tendissent un piège, pour obtenir plus tôt la république, dont le nom seul le faisait frissonner. Dans le cas de revers, le roi pressentait l'insurrection du peuple et sa vengeance, fruit du désespoir. Il regardait sans cesse le portrait et relisait l'histoire de Charles Ier l . Ses pressentiments lui faisaient craindre une fin pareille, bien qu'il fît tout ce qu'il fallait pour la mériter : il trompait à la fois et le triumvirat feuillant, en favorisant et en consultant sans cesse l'émigration, et l'émigration, en se laissant souvent diriger par les Feuillants, dont elle avait horreur. Enfin, il trompait le peuple, en continuant ses menées secrètes avec les monarques étrangers contre la Constitution qu'il avait juré de maintenir. Les royalistes conviennent de sa duplicité ; mais ils cherchent à l'excuser en disant que donner à une composition de cette nature plus d'ensemble et de régularité, plus d'aplomb et de consistance, ce n'était pas la détruire, mais la consolider, la rendre plus salutaire au peuple qui devait en jouir 2. Système
4 Beaulieu, t. III.
2 Beaulieu, t. III.
immoral, en ce qu'il place un individu au-dessus des lois, l'en rend l'unique arbitre, et fait l'apologie de l'hypocrisie et de la violation des serments.
Louis avait d'ailleurs tellement la conscience de sa conduite, qu'il voulut en dérober toutes les preuves, dans le cas où on lui ferait son procès. Il fit construire \ dans un mur de son palais, une armoire en fer, parfaitement cachée, pour y renfermer ses papiers secrets. Il employa à ce travail un nommé Gamain, qui lui avait appris la serrurerie, et qui était depuis un an membre du conseil général de Versailles. Lorsque cet homme eut terminé son ouvrage, qui avait duré quinze jours, et qui avait été fait en présence de Louis XVI, ce dernier lui apporta lui-même un grand verre de vin, que Gamain but, sur tes instances pressantes du roi. Quelques heures après, le serrurier fut atteint d'une colique violente; le contre-poison seul lui sauva la vie, mais il resta neuf mois perclus de tous ses membres. Sa santé fut tellement dérangée qu'il demeura toute sa vie dans l'impossibilité de se livrer à ses travaux2.
La reine, ayant appris3 que Gamain était jacobin, fit entrer dans l'esprit du roi la crainte d'une dénon-
1 Au mois de mai 1792.
2 Procès-verbal de la Convention. — Décret du 8 floréal an n. — Voyez aussi les certificats des médecins. — La Convention fit à ce malheureux, après un examen attentif, une pension annuelle de douze cents livres.
3 Mémoires de madame Campan.
dation. Les papiers les plus compromettants furent alors déposés chez une femme de sa maison.
X. Brissot et les députés de la Gironde, subissant l'influence de madame de Staël et de Lafayette, qui lui-même était secrètement lié avec Narbonne, se prononcèrent pour la guerre d'attaque. Ils mirent cette question à l'ordre du jour aux Jacobins. Il ne s'agissait que de savoir si la France prendrait l'offensive, car tout le monde était d'avis qu'elle devait se défendre si elle était attaquée.
En voyant que le cri de guerre contre les rois et les émigrés partait des salons de l'ambassadrice d'un roi, le méfiant Robespierre conçut des soupçons, qu'il développa à la tribune : « En général, dit-il, la guerre est un fléau qui ne profite guère qu'aux rois et aux ambitieux. On veut attaquer les ennemis de la Constitution, parce qu'on pense que le courage du peuple sera dirigé par des mains pures. S'il en était ainsi, il faudrait déclarer incontinent la guerre à ceux qui protègent les émigrés, et ils n'existeraient bientôt plus. Mais quel succès espérer d'une guerre conduite par un roi parjure, coalisé avec nos propres ennemis? Ce serait appuyer par les armées ennemies les traîtres qui sont déjà si puissants dans l'intérieur * . La trahison livrerait sans défense à la mort nos plus courageux citoyens, épuiserait la nation, pour la faire retomber
1 Journal du club des Jacobins.
tout à fait sous le joug. La victoire serait aussi funeste qu'une défaite, parce que le roi, à la tête d'une armée enivrée du triomphe et pliée par la discipline des camps, établirait le despotisme militaire, non moins dangereux que le despotisme civil, qui s'exerce par la corruption et la dégradation des citoyens.
» Si le ministère était sincère en demandant la guerre, il ne laisserait pas nos soldats dans le dénûment où ils se trouvent. Que l'on n'objecte pas qu'une preuve de sa sincérité, c'est l'opposition du ministre Delessart; cette opposition ne vient pas de son patriotisme, mais uniquement de son ambition personnelle ; car il n'a jamais prouvé qu'il fût honnête homme. Au contraire, depuis huit mois, il a occupé trois ministères différents, afin de se dispenser de rendre ses comptes. »
Brissot répondit : « La défiance est un état affreux qui empêche les deux pouvoirs d'agir de concert, et relâche la soumission du peuple ; assurément nous ne serons pas trahis par les ministres ; mais si nous l'étions , tant mieux, parce qu'alors le peuple irrité s'insurgerait et proclamerait la république *. » Brissot
1 Plus tard Brissot expliquait ainsi son argument dans une adresse à tous les républicains de France :
«. Ils craignaient la guerre faite par un roi! Politiques à vues » étroites 1 c'est précisément parce que ce roi parjure devait diriger » la guerre, parce qu'il ne pouvait la diriger qu'en traître, parce que » cette trahison seule le menait à sa perte; c'est par cela même qu'il » fallait vouloir la guerre du roi . C'était l'abolition de la royauté que » j'avais en vue en faisant déclarer la guerre. »
présentait là un argument perfide, en ce qu'il tendait à flatter le peuple par l'appât d'un gouvernement tout à fait libre , mais amené par le moyen le plus cruel et le plus douteux. Il ajoutait qu'il était urgent d'attaquer les princes allemands, parce que la guerre était nécessaire pour consolider la liberté chez un peuple qui l'avait conquise après dix siècles d'esclavage, pour le purger des vices du despotisme, et faire disparaître de son sein les pervers. Il citait à l'appui de son opinion les Américains, les Hollandais et les Suisses , qui firent avec succès la guerre à leurs tyrans. « La France ne serait-elle pas déshonorée, ajouta-t-il, si, la Constitution étant achevée, elle tolérait une poignée de factieux qui insultât à ses autorités constituées ; si elle souffrait des outrages qu'un despote n'aurait pu souffrir pendant quinze jours? Or, Louis XIV déclara la guerre à l'Espagne , parce que son ambassadeur avait été insulté par celui d'Espagne; et nous, qui sommes libres, nous balancerions un instant! On croirait que nous sommes dans l'impuissance d'agir, ou que les rebelles nous imposent, et nous serions
l'opprobre de toutes les nations Il faut nous venger
en détruisant cette horde de brigands, ou consentir à voir se perpétuer les factions, les conjurations, les incendies, et devenir plus audacieuse que jamais, l'insolence de nos aristocrates. Pour détruire d'un seul coup l'aristocratie , les réfractaires et les mécontents, détruisons Coblentz. »
Danton , Carra , Billaud-Varennes , Desmoulins étaient de l'avis de Robespierre ; mais la plus grande partie de la société ne se prononçait point encore, et semblait pencher vers les idées chevaleresques exploitées par Brissot. Enfin Robespierre prononça, les 2 et 11 janvier 1792, des discours si sages et si éloquents, qu'il fit cesser toutes les hésitations, et les Jacobins se prononcèrent contre la guerre d'attaque. Dans ses discours l'orateur s' adressant à Brissot, disait :
« Vous convenez vous-mêmes que la guerre plaît aux émigrés, à la cour, au ministère, aux Feuillants. Or, si la cour la désire, c'est parce qu'elle la rapporte à son plan qui a toujours été contraire aux intérêts de la nation ; nous avons donc à craindre que cette guerre ne soit dirigée avec perfidie. Croyez-vous avoir répondu solidement à cet argument décisif, en disant qu'il fallait bannir la méfiance, parce qu'il y avait eu un changement dans le ministère ? Quoi 1 c' est vous qui connaissez l'esprit immoral des cours, qui êtes rassuré parce que Delessart a remplacé Montmorin et Narbonne Duportail, etc.. Vous dites que la défiance est un état affreux ! mais elle est au sentiment intime de la liberté ce que la jalousie est à l' amour i .
» Que nous importent vos longues et pompeuses
.dissertations sur la guerre américaine? Qu'y a-t-il de
commun entre la guerre ouverte qu'un peuple fait à
1 Journal du club des Jacobins. —-Révolutions de Paris. — Orateur du Peuple.
ses tyrans, et un système d'intrigues conduit par le gouvernement même contre la liberté naissante? Si les Américains avaient triomphé de la tyrannie anglaise, en combattant sous les ordres de ses généraux, leur exemple serait bon à citer. Mais, en France, c'est la cour elle-même qui dirigera la guerre contre la cour, et elle ne peut avoir que des suites funestes pour la nation , soit en la livrant perfidement à ses ennemis, soit en la distrayant, par le soin des événements militaires , des délibérations politiques qui intéressent les bases de sa liberté, soit en ramenant les soldats à l'obéissance passive et cruelle, et en les divisant d'avec le reste des citoyens.
» Au surplus, vous tombez sans cesse dans des contradictions : tantôt vous nous dites qu il ne s agit que d'exterminer les chevaliers de Coblentz, tantôt qu'il ne s'agit de rien moins que de briser les fers de tous les peuples ; mais si les princes voient que nous voulons renverser leurs gouvernements, ils ne resteront pas simples spectateurs de nos démêlés avec les émigrants , et alors nous pouvons craindre leur intervention, et tous vos calculs sont en défaut; c'est une guerre périlleuse que nous entreprendrons avec peu de ressources. Si les puissances étrangères ne se mêlent en aucune façon de votre expédition, la France n'a d'autres ennemis à craindre que cette poignée d'aristocrates émigrés, qui ne pourraient être redoutables que par l' appui que leur prêteraient nos ennemis intérieurs.
Au jugement de tous les Français éclairés, le véritable
Coblentz est en France. Celui du Rhin n'est que
l'un des ressorts d'une conspiration dont le foyer est au milieu de nous. Si vous l'ignorez, vous êtes étrangers à tout ce qui se passe dans notre pays. Si vous le sa\ez, pourquoi le niez-vous? Pourquoi détourner l'attention publique de nos ennemis les plus redoutables, pour nous conduire dans le piège où ils nous attendent?...
» C'est un piège cruel, puisque nos plus vaillants soldats sont persécutés par la cour. Où sont-ils ces héros qui, le 14 juillet, trompant l'espoir des tyrans, déposèrent leurs armes aux pieds delà patrie alarmée? Soldats de Château-Vieux, approchez , venez guider nos efforts victorieux... Où êtes-vous? — Hélas! on arracherait plutôt sa proie à la mort qu'au despotisme ses victimes ? Citoyens , qui les premiers signalâtes votre courage devant les murs de la Bastille, venez, la patrie, la liberté vous appellent aux premiers rangs ! Hélas ! on ne vous trouve nulle part; la misère, la persécution, la haine de nos despotes nouveaux vous ont dispersés; venez du moins, soldats de tous ces corps immortels qui ont déployé le plus ardent amour pour la cause du peuple. Quoi I le despotisme que vous aviez vaincu vous a puni de votre civisme et de votre \ictoire; quoi! frappés de cent mille ordres arbitraires et impies, cent mille soldats, l'espoir de la liberté, sans vengeance, sans état et sans pain, expient
le tort d'avoir trahi le crime pour servir la vertu! » Vous ne combattrez pas non plus avec nous, citoyens, victimes d'une loi sanguinaire, qui parut trop douce encore à tous ces tyrans qui se dispensèrent de l'observer, pour vous égorger plus promptement. Ah! qu'avaient fait ces femmes, ces enfants massacrés? Les criminels tout-puissanls ont-ils peur aussi des femmes et des enfants ? Citoyens du Comtat, de cette cité malheureuse, qui crut qu'on pouvait impunément réclamer le droit d'être français et libres ; vous qui pérîtes sous les coups des assassins encouragés par nos tyrans ; vous qui languissez dans les fers où ils vous ont plongés, vous ne viendrez point avec nous : vous ne viendrez pas non plus, citoyens infortunés et vertueux, qui, dans tant de provinces, avez succombé sous les coups du fanatisme, de l'aristocratie et de la perfidie ! Ah ! Dieu, que de victimes, et toujours dans le peuple, toujours parmi les plus généreux patriotes, quand les conspirateurs puissants respirent et triomphent !
» Venez au moins, gardes nationales, qui vous êtes spécialement dévoués à la défense de nos frontières. Dans cette guerre, dont une cour perfide nous menace, venez. Quoi ! vous n'êtes point encore armés ! Quoi ! depuis deux ans vous demandez des armes et vous n'en avez pas? Que dis-je? on vous a refusé des habits, on vous condamne à errer sans but de contrées en contrées, objet des mépris du ministère et
de la risée des patriciens insolents, qui vous passent en revue pour jouir de votre détresse ! . . . »
Ces discours produisirent une vive sensation dans les sociétés populaires et dans la presse, et furent comparés aux plus beaux monuments de l'éloquence, française 1 .
XI. Les Jacobins s'étant donc nettement prononcés contre la guerre, par un arrêté, Brissot chercha d'autres moyens pour s'emparer de l'opinion publique. Il inséra une multitude d'articles dans son journal et dans plusieurs autres, sur lesquels il avait de l'influence. Il fit présenter à l'Assemblée nationale, par des sections dont il avait capté l'esprit, des pétitions2 qui demandaient la guerre, au nom de l'honneur de la France. Enfin il agit fortement, dans le sein de l'Assemblée, par le comité diplomatique qu'il dirigeait, et dont tous les actes tendirent à faire déclarer les hostilités. Brissot, comprenant que la plus ygrave objection de ses adversaires venait de la conformité de son opinion avec celle de la cour, s'efforça de démontrer que celle-ci ne voulait point la guerre. Il en donna pour preuve 1° une proclamation royale du 4 janvier, qui exhortait au maintien du bon ordre sur les frontières, et manifestait le désir de conserver la
1 V Orateur du Peuple.
2 Louvet, auleur du roman de Faublas, devint, dès cette époque, le partisan de Brissot, et fut l'orateur de la plus remarquable de ces pétitions.
paix ; 2° un office de l'électeur de Trêves, assurant à Louis XVI qu'il s'engageait à faire sortir dans huit jours de ses états tous les corps militaires, et à faire punir sévèrement tous les recruteurs (autres que ceux de l'empereur) qui enrôlaient sur son territoire.
Condorcet, l'un des partisans de Brissot, rédigea et fit adopter, par l'Assemblée nationale, une déclaration, imposant au gouvernement le devoir de déclarer la guerre aux princes qui avaient donné asile aux émigrants conspirateurs.
Guadet proposa de déclarer infâmes et traîtres ou ennemis de la patrie tous ceux qui pourraient prendre part à un congrès , ayant pour objet de modifier la Constitution ou de transiger avec les émigrés. Ce projet fut adopté par acclamation.
Enfin Gensonné fit un rapport sur la situation politique de la France. Il énuméra les griefs de la nation contre l'empereur : protection ouverte accordée aux émigrants qui allaient incessamment ouvrir un congrès ridicule avec les princes d'Europe contre la France ; faveur à la cocarde des révoltés et proscription de la couleur nationale ; traité avec plusieurs puissances contre la nation française, sous prétexte de défendre le roi de France et le maintien de sa couronne contre la nation ; protection accordée à l'électeur de Trêves; refus d'interposer ses bons offices, et d'employer ses troupes, suivant le traité de 1756, pour faire cesser les rassemblements, dans les électorats qui menaçaient la
France. Le rapporteur conclut à ce que le roi fut invité à demander à l'empereur une réponse catégorique sur ces deux points ; 1° s'il s'engageait à ne rien entreprendre contre la nation française, ni contre son indépendance ; 2° s'il s'engageait à secourir la France, selon le traité de 1756, dans le cas où elle serait attaquée.
L'Assemblée rendit le décret suivant (25 janvier), qui différait peu de ce projet :
« 1° Le roi sera invité à demandera l'empereur si, comme chef de la maison d'Autriche , il entend vivre en paix et bonne intelligence avec la nation française, et s'il renonce à tout traité et convention dirigés contre la souveraineté, l'indépendance et la sûreté de la nation ;
» 2° A lui déclarer, qu'à défaut par lui de donner à la nation, avant le 1er mars prochain, pleine et entière satisfaction sur tous ces points, son silence, ainsi que toute réponse évasive ou dilatoire, seront regardés comme une déclaration de guerre ;
» 3° Le roi sera invité à continuer de prendre les mesures les plus promptes, pour que les troupes françaises soient en état d'entrer en campagne, au premier ordre qui en sera donné. »
Ce décret fut transmis, le même jour, au roi, qui répondit (28 janvier) « que cette invitation était inconstitutionnelle ■ , car à lui seul appartenait le droit de diriger les opérations diplomatiques et de proposer la
1 Beaiilieu.
guerre ; qu'au surplus, il avait demandé, depuis quinze jours, à l'empereur, une explication positive sur les principaux articles qui faisaient l'objet du décret ; enfin, qu'il ne pouvait donner une preuve plus sincère de son attachement à la Constitution, que de mettre autant de mesure dans les négociations qui tendaient à la paix, que de célérité dans les préparatifs qui permettraient, s'il le fallait, d'entrer en campagne avant six semaines.
XII. Léopold, qui, jusqu'alors, avait temporisé, malgré l'impatience des émigrés, se décida enfin, en voyant les dispositions hostiles, manifestées par l'Assemblée nationale. Il signa, le 7 février, un traité d'alliance avec la Prusse, selon lequel une armée de cent quatre-vingt mille hommes, fournie par les deux États, devait être échelonnée entre Baie et l'ouverture de l'Escaut. L'empereur ordonna des préparatifs sérieux dans tous ses états; puis envoya, le 17 février, à son ambassadeur à Paris, une note que le ministre Delessart vint lire à la tribune le 1er mars. Cette note attribuait tous les malheurs au parti républicain, dont l'ascendant sur la législature est vu avec effroi et douleur par tous ceux qui ont à cœur le salut de la France. Elle faisait une violente satire contre tous les clubs, et une amère censure du décret du 25 janvier, qu'elle accusait d'empiétements sur l'initiative réservée au roi par la Constitution. Elle prétendait enfin que ce concert des puissances était légitimé par les
symptômes, journellement croissants, en France, d'inconsistance et de fermentation, et par la contagion qui menaçait les autres peuples.
La lecture de cette dépêche ayant excité les plus violents murmures, le ministre, qui avait préparé une réponse, en donna lecture dans la même séance. Le roi ordonnait à son ambassadeur de déclarer à la cour de Vienne qu'il ne convenait pas à l'indépendance et à la dignité de la nation française d'entrer en discussion sur des objets qui ne concernaient que la situation intérieure du royaume. Il déclarait aussi que, mettant sa confiance dans l'amour de son peuple, il ne pouvait voir qu'avec peine un concert qui n'avait plus d'objet, et semblait être un sujet d'inquiétude; il demandait donc à l'empereur de le faire cesser, et lui renouvelait l'assurance de l'union et de la paix. Louis demandait de plus à l'empereur une pareille manifestation de ses sentiments, prompte, franche et catégorique, comme gage d'une fidélité réciproque. Enfin, il promettait qu'aussitôt que l'empereur aurait pris l'engagement de faire cesser tous préparatifs de guerre, et de replacer ses troupes dans les Pays-Bas et dans le Brisgaw sur le pied où elles étaient à l'époque du 1er avril 1791, de faire cesser également tous préparatifs, et de réduire lés troupes françaises, dans les départements frontières, à l'extraordinaire des garnisons !.
1 Deux Jmis de la liberté, t. VIII, p. 111.
Cette réponse fut applaudie ; mais l'office de Léopold fut commenté avec aigreur par l'Assemblée nationale, les journaux et les sociétés populaires. Tous les patriotes étaient persuadés que la rédaction en avait été concertée entre l'empereur et le roi de France, aidé de ses conseillers Barnave, Duport, Lameth. Le fait était vrai, et la reine avait fait passer le brouillon de tout ce qui concernait les clubs et l'état de la France au comte de Mercy-Àrgentau, qui l'avait envoyé à Vienne. Le roi manqua d'habileté dans cette circonstance, comme chaque fois qu'il usa de duplicité. Les constitutionnels, qui seuls alors pouvaient lutter avec succès contre les révolutionnaires, blâmèrent eux-mêmes l'intervention de Léopold dans les affaires intérieures de la France 1 .
L'opinion publique réagit dès le lendemain sur l'Assemblée, qui reprocha violemment à Delessart d'avoir fait parade de l'office du 17 février, si injurieux pour elle, et d'y avoir répondu au nom du roi par les plus fausses allégations2. Des députés demandent que l'on décrète que le ministre a perdu la confiance de la nation ; d'autres qu'on le juge à l'instant même. Enfin le comité diplomatique est chargé de présenter un rapport sur sa conduite et sur les offices diplomatiques. Les partisans de Narbonne, outrés de la réponse pacifique du roi à la note du 17 février,
1 Beaulieu.
2 Deux Amis, t. VIII, p. 112.
firent renouveler en entier le comité diplomatique, qu'ils remplirent des ennemis de Delessart, et cherchèrent les moyens de perdre celui-ci. Deux circonstances leur vinrent en aide.
Le roi était piqué de ce que Narbonne accordait sur les siens la préférence aux conseils de Brissot et de madame de Staël. Il venait d'apprendre aussi que son ministre avait entamé une négociation avec le duc de Brunswick, prince allemand, pour lui offrir le grade de généralissime des armées françaises. Le duc, espérant obtenir le commandement des armées d'Autriche et de Prusse, avait refusé, mais sans se prononcer définitivement1, afin de se ménager la place que lui offrait Narbonne, dans le cas où il ne réussirait pas de l'autre côté.
Cette étrange et criminelle négociation fut découverte et dénoncée à Louis XVI, qui, connaissant l'ambition de Brunswick, craignit qu'il ne voulût lui prendre sa couronne. Il vit dans la démarche du ministre un des effets de son alliance avec les républicains, et il lui envoya redemander, dans la matinée du 9 mars, par un valet, le portefeuille de la guerre, qu'il confia à Degraves. Cette destitution fut la première qui, depuis la révolution, eut lieu selon les formes despotiques de l'ancien régime. Brissot, irrité de la disgrâce de Narbonne, l'attribua aux intrigues de Delessart.
" Deux Jmis, t. VIII, p. 102.