‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 6 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

1 \ k HISTOIRE

Le même jour, on apprit à Paris la mort de Léopold, à la suite d'une indigestion provenant de ses excès, et mal soignée par ses médecins, qui le saignèrent à tort plusieurs fois *. On fit courir le bruit qu'il avait été empoisonné ; mais rien ne prouva cette assertion. Son fils, François, homme sans expérience et sans talent, lui succéda. Les partisans de la guerre trouvèrent cette circonstance favorable.

Brissot fit, le 10 mars, le rapport du comité diplomatique ; il s'attacha d'abord à établir que l'empereur attentait à l'indépendance nationale, en s'immisçant dans les démêlés qui pouvaient exister entre la France et le chef du pouvoir exécutif qu'il soutenait contre elle; qu'il violait les principes de la souveraineté, puisque tout pouvoir venant du peuple, le peuple avait le droit de changer sa Constitution, quand bon lui semblait, sans le consentement de personne. La crainte que le ministre de l'empereur manifestait sur les républicains et sur les Jacobins, n'était qu'un prétexte pour continuer ses armements, et il devenait nécessaire qu'on lui déclarât immédiatement la guerre. Le rapporteur attaqua violemment la conduite de Delessart ( qu'il regardait comme le seul obstacle à la déclaration de la guerre), et conclut à un décret d'accusation contre lui.

Lacroix, Mailhe, Larivière, Isnard, Aréna et Gua-

1 Beaulieu . — Marat

det, demandent que ce décret soit rendu sans désemparer. Becket dit, au milieu des interruptions, que l'innocence, devantêtre présumée jusqu'à la conviction du crime, on doit se contenter du renvoi au comité et de l'ajournement. Vergniaud soutient l'urgence de la mise en accusation, en expliquant que, sans doute, il faut des preuves certaines pour condamner, mais qu'il suffit de présomptions graves pour mettre en accusation. Or, Brissot n 'a- t-il pas démontré l'existence de ces présomptions?

Vergniaud reproche en outre à Delessart d'avoir gardé, pendant deux mois, le décret de réunion du Comtat à la France, et d'avoir ainsi été la cause des massacres d'Avignon.

« Le jour est arrivé, dit-il, où vous pouvez mettre » un terme à tant d'audace, à tant d'insolence, et con- » fondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la » terreur sont souvent sorties dans les temps antiques, » et au nom du despotisme, de ce palais fameux I » Qu'elle y rentre aujourd'hui au nom de la loi, » qu'elle y pénètre tous les cœurs; que tous ceux qui, » l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde » l'inviolabilité qu'au roi. Qu'ils sachent que la loi » y atteindra, sans dictinction, tous les coupables, et » qu'il n'y sera pas une tête, convaincue d'être crimi- » nelle, qui puisse échapper à son glaive. Je demande » qu'on mette aux voix le décret d'accusation. » En vain Vaublanc veut faire quelque:- observations

en faveur de Delessart , Vergniaud a tellement subjugué l'Assemblée, qu'elle vote le décret d'accusation immédiatement, et à une très-grande majorité. Delessart fut arrêté et conduit dans la prison d'Orléans, où siégeait la haute-cour. Des intrigues ayant fait traîner son procès en longueur, il y fut massacré au mois de septembre suivant.

XIII. En faisant décréter d'accusation le ministre des affaires étrangères, Brissot avait frappé un coup de maître, et ne trouva plus d'obstacles à l'accomplissement de ses projets. Les autres ministres, effrayés de l'arrestation de leur collègue, le plus aimé du roi, se retirèrent successivement. Ainsi, non-seulement Brissot s'était défait d'un adversaire , mais il rendait le ministère vacant; il eut même l'adresse, aussitôt que le décret eut été rendu contre Delessart, de faire accroire au roi qu'un projet d'accusation contre la reine était préparé et serait bientôt voté.

Louis XYI, inquiet et toujours tiraillé en sens contraire par les royalistes et les constitutionnels, se laissa imposer le ministère que Brissot indiqua. Dumouriez, aventurier spirituel, audacieux et immoral, remplaça Delessart. Servan, frère du fameux avocat général, prit la place, au ministère de la guerrre, de Degraves, successeur de Narbonne. Lacoste fut nommé ministre de la marine au lieu de Bertrand de Molleville , et Duranton reçut les sceaux. Les finances furent confiées

1 Beaulieu, t. III, p. 24 7.

à Clavières , Genevois d'origine, et l'un des anciens agents de Mirabeau.

Rolland, administrateur d'établissements industriels, fut nommé ministre de l'intérieur, sur la recommandation particulière et pressante de Brissot. Ce ministre, alors âgé de plus de soixante ans, avait une femme de trente-six ans, belle encore, douée de beaucoup d'esprit, d'ambition et de courage, joints à une certaine exaltation qui n'excluait pas le calcul. Fille d'un pauvre graveur de Paris, madame Rolland avait employé son enfance et sa jeunesse à la lecture des historiens de l'antiquité et des poëtes modernes. La prise de la Bastille enflamma son patriotisme; elle habitait alors une petite campagne près de Lyon. Les affaires de son mari l'ayant amenée à Paris au mois de février 1791, elle y fit connaissance avec les principaux jacobins. Quoiqu'elle eût une grande admiration pour Robespierre et pour Pétion, elle les accusait d'un peu de lenteur et de trop de ménagement pour la légalité. Elle méprisait Brissot, qu'elle trouvait bas, et ne croyait nullement à la sincérité de Condorcet. Quand elle vit que la contre-révolution était partout triomphante, elle s'indigna, et pleura même quelquefois ; elle chercha à stimuler les patriotes qui étaient ses amis, et qui se réunissaient souvent dans sa modeste demeure. «11 nous faudra, disait-elle, » une nouvelle insurrection, ou nous n'aurons ni le » bonheur ni la liberté; mais je doute qu'il y ait as-

» sez de vigueur dans le peuple. La guerre civile » même, tout horrible qu'elle soit, avancerait la ré- » génération de notre caractère et de nos mœurs. Il » faut être prêt à tout, même à mourir sans regret. » Dès le 22 juin 1791, elle avait proposé l'institution de la république. Madame Rolland suivait assidûment les séances des Jacobins, de l'Assemblée nationale, et assistait à tous les grands rassemblements populaires qui charmaient son imagination.

Sous ce ministère, Brissot disposa de toutes les places et faveurs ; il dit et fit répéter que l'on avait enfin un ministère patriote; sur son conseil, Dumouriez vint annoncer sa nomination à ses frères les Jacobins. Il leur déclama un discours emphatique, puis se précipita dans les bras de Robespierre , et tous deux s'embrassèrent au milieu des applaudissements *.

Le nouveau cabinet reçut en effet les éloges de la plupart des patriotes, comme choisi parmi les Jacobins. C'était montrer peu de prévoyance, car, en subissant les Jacobins, Louis XYI ne pouvait pas être sincère. Il avait essayé, d'ailleurs, se voyant forcé de prendre son ministère parmi eux, de choisir d'autres hommes que ceux désignés par Brissot, afin de mettre la discorde dans la société. Il envoya des émissaires adroits chez plusieurs, notamment chez Sergent ; ceuxci ayant vu que Louis XVI ne changerait pas de politique en changeant de ministres, refusèrent noblement. 1 Journal des Jacobins. — Révolutions de Paris,

XIV. La question de la guerre avait établi la division parmi les Jacobins; Robespierre, soutenu par Danton, Marat, Desmoulins et les députés Merlin, Bazire et Chabot, y avait la majorité. Ce parti reçut dès lors le nom de montagnard, parce que les députés que l'on vient de nommer commençaient à se grouper sur les. bancs les plus élevés de l'Assemblée législative.

Brissot eut pour partisans les députés de la Gironde, la plupart des journalistes, Condorcet, Isnard, et tous les jacobins qui désiraient obtenir des places. Ils furent surnommés Girondins, parce que les principaux orateurs de ce parti venaient du département de la Gironde. On les appela aussi Brissotins, du nom de leur chef. Ceux-ci surnommèrent les montagnards enragés ou anarchistes; ils se réservèrent le titre de patriotes, et ne désignèrent plus les Feuillants que sous le nom

de modérés * .

En mars, commença, entre les Girondins et les Montagnards, une guerre scandaleuse, interrompue de temps en temps par une réconciliation apparente et éphémère. Les agressions venaient toujours des premiers; la surveillance de Marat et de Robespierre les embarrassant beaucoup, ils ne cessèrent de les calomnier , traitant l'Ami du Peuple d'assassin , de monstre, de brigand, et accusant Robespierre de faire partie du comité autrichien, accusation tellement ab-

1 Voir le Patriote français, la Chronique de Paris, la Sentinelle, etc.

surde, qu'elle tomba d'elle-même, et fortifia la réputation de celui qui en était l'objet. Ils lui reprochèrent aussi amèrement son orgueil, et prétendirent à tort qu'il vantait sans cesse ses services et ses vertus, car Robespierre parlait alors avec modestie de lui-même ; seulement, il était forcé de rappeler quelquefois ses actes , pour répondre aux calomnies les plus audacieuses.

Ses ennemis le blâmèrent même d'avoir donné sa démission de la place d'accusateur public près le tribunal criminel de Paris, place lucrative, à laquelle il avait été nommé par le peuple, après la session de l'Assemblée constituante. Puis, par une inexplicable contradiction, ils lui reprochèrent sa popularité, en alléguant qu'elle était dangereuse pour le peuple, et que, s'il était un bon citoyen, il s'imposerait un exil volontaire, afin de se dérober à l'idolâtrie. Il se défendit en ces termes à la tribune des Jacobins ' :

« J'ai conservé ma place jusqu'au moment où je me suis assuré qu'elle ne me permettait de donner aucun instant à la chose publique, alors je me suis déterminé à l'abdiquer. Je l'ai abdiquée, comme on jette son bouclier, pour combattre plus facilement l'ennemi ; je l'ai désertée, comme on déserte les retranchements, pour montera la brèche.

» Vous me faites un crime d'avoir abandonné des

1 Journal du Club (avril, mai). — Défenseur de la Constitution, u° 1.

fonctions publiques, et vous me refusez toutes les qualités d'un bon citoyen ; vous prétendez que, pour me soustraire à ce que vous appelez l'idolâtrie du peuple, je devrais me condamner moi-même à l'ostracisme ! Quel est donc cet ostracisme dont vous parlez? Est-ce la renonciation à toute espèce d'emplois publics, même pour l'avenir? Si elle est nécessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je m'engage à en déposer dans vos mains l'acte authentique et solennel. Est-ce la défense d'élever désormais la voix en faveur de la Constitution? De quel front oseriez-vous me le proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet l'a annoncé en propres termes? Ah ! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait bannir; pour moi, où voulez-vous que je me retire? Quel est le pays où je trouverais la liberté établie , et quel despote voudra me donner un asile? On peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante ; mais menacée, mais déchirée, mais opprimée, on ne la fuit pas : on la sauve ou l'on meurt avec elle ! Le ciel, qui me donna une âme passionnée pour la liberté, et qui me fit naître sous la dominatiou des tyrans, le ciel, qui prolongea mon existence jusqu'au règne des factions et des crimes, m'appelle peut-être à tracer de mon sang la route qui doit conduire mon pays au bonheur et à la liberté ; j'accepte avec transport cette douce et glorieuse destinée.

» Exigez-vous de moi un autre sacrilice? Oui, il en

est un que vous pouvez demander encore ; je l'offre à ma patrie, c'est celui de ma réputation. Je vous la livre, réunissez-vous tous pour la déchirer ; joignezvous à la foule innombrable de tous les ennemis de la liberté. J'aurai l'orgueil encore de préférer à leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et éclairés. J'attendrai le secours tardif du temps qui doit venger l'humanité trahie et les peuples opprimés. »

Le club, après avoir examiné avec soin toutes les imputations articulées contre Robespierre par Brissot et ses partisans, déclara qu'elles étaient calomnieuses et démenties même par la notoriété publique * . Robespierre fonda un journal hebdomadaire intitulé le Défenseur de la Constitution, qui eut peu de succès, parce que le style en était lourd, et les articles trop longs.

Les Girondins, qui prétendaient au monopole de la vertu, faisaient presque tous profession d'athéisme. A la séance du 26 mars du club des Jacobins , Robespierre lut une adresse qu'il avait rédigée pour les sociétés affiliées, et dans laquelle il disait que la Providence, en frappant Léopold, paraissait déconcerter, pour quelque temps, les projets des ennemis du peuple. L'impression de cette adresse ayant été demandée, Guadet s'écria:

« J'ai entendu souvent, dans cette adresse, répéter

1 Tribune des Patriotes, n° i, par Desmoulins et Fréron.

le mot Providence, je crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous. J'avoue que ne voyant aucun sens à cette idée , je n'aurais jamais pensé qu'un homme, qui a travaillé avec tant de courage, pendant trois ans, pour tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, pût concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. » (Tumulte, murmures, applaudissements.)

Robespierre répondit :

« La superstition, il est vrai, est un des appuis du despotisme , mais ce n'est pas induire les citoyens dans la superstition que de prononcer le nom de la Divinité. Je soutiens ces éternels principes sur lesquels s'étaie la faiblesse humaine , pour s'élancer à la vertu. Je les soutiens, comme ont fait tous les hommes illustres qui n'en avaient pas moins de moralité pour croire à l'existence de Dieu. (Plusieurs voix : A l'ordre du jour!) Oui, invoquer la Providence et admettre l'idée de l'Etre éternel, qui influe essentiellement sur les destins des nations , qui me paraît, à moi, veiller d'une manière toute particulière sur la révolution française, n'est point une idée trop hasardée , mais un sentiment de mon cœur, un sentiment qui m'est nécessaire. Comment aurais-je pu suffire, dans l'Assemblée constituante, à des luttes au-dessus de la force humaine, si je n'avais point élevé mon âme à Dieu ' ? »

1 II est évident, d'après cette improvisation, que Robespierre, au

XV. La division qui s'était opérée dar.s la capitale, au sein du parti patriote, n'était qu'un reflet de celle qui régnait dans les départements. Des terreurs inouïes depuis les plus mauvais jours du moyen âge agitaient toutes les populations. Elles n'entendaient depuis quatre mois retentir que des cris de guerre; elles se voyaient à l'extérieur cernées par toutes les puissances de l'Europe , que les émigrés promettaient de guider en France, pour exterminer quiconque avait aimé la la liberté. Les émigrations se faisaient par bandes ; les fuyards, pour sortir plus facilement du territoire, s'enrôlaient sous les drapeaux des volontaires qu'on envoyait aux frontières.

La justice était d'une tolérance coupable ; les voleurs, les incendiaires, les faussaires, les assassins parcouraient librement toutes les routes ; des forçats évadés les organisaient en troupes, et se mettaient à leur tête. Des fabriques clandestines inondaient la France de faux assignats ; on trouva de ces fabriques jusque dans les prisons. Elles s'étaient multipliées à tel point, qu'un décret organisa des tribunaux spéciaux pour juger les contrefacteurs. Les récoltes avaient été mauvaises, et les accaparements continuaient.

mois de mars 1792, avait déjà une foi vive et pénétrante. Ce ne lut donc point par un odieux calcul, qu'en 1794, à la tribune de la Convention nationale, lui, disciple de Rousseau, confessa sa croyance en l'Être-Suprême.

Le monarque, qui méditait une nouvelle fuite, ne se servait de la Constitution que pour la détruire. Louis avait organisé au sein même de son palais un bureau de corruption , dont Bertrand Molleville était le chef. Comme deux cents députés de la droite étaient acquis au roi, il n'eut à en acheter qu'un certain nombre de la gauche1, parmi lesquels se trouva Isnard \ La cour payait en même temps une foule de misérables qui , se parant du titre de jacobins, faisaient des émeutes pour motiver des mesures répressives, et qui allaient, dans les tribunes de l'Assemblée, applaudir aux motions faites dans l'intérêt de la cour. Ces hommes, armés de grosses cannes qu'ils appelaient des constitutions, s'en servaient dans les émeutes qu'ils avaient suscitées, pour frapper les citoyens.

On n'entendait de toutes parts que des appels aux armes : partout se manifestaient les symptômes d'une dissolution prochaine. Cinq partisse disputaient l'empire : aucun d'eux ne paraissait assez fort pour rétablir l'ordre. Tantôt l'un s'associait à un autre, rarement pour le bien, presque toujours pour le mal. Puis , tout à coup , lorsqu'ils paraissaient d'accord , on les voyait se diviser derechef pour tra-

1 Beaulieu, t III, p. 213. — Révolutions de Paris, u° 137.

** Il n'avait pour toute fortune que quarante mille francs lorsqu'il vint à l'Assemblée. Au bout d'un an, il en possédait six cent mille bien connus, sans qu'il eût fait aucun héritage ni affaires. (Enquête faite à Draguignan et à Grasse, par un ami de l'auteur.)

vailler à l'extermination de leurs adversaires. Vingt journaux royalistes demandaient à grands cris une Saint-Barthélémy de patriotes, annonçaient que le moment en était venu, et faisaient circuler des listes de proscription dans la capitale et dans les départements.

Le peuple avait perdu toute confiance dans les autorités constituées et même dans la législature. Il craignait de voir recommencer les effroyables massacres de Nanci, du Champ-de-Mars, d'Avignon. Les révolutionnaires frémissaient à leur seul souvenir, et les royalistes s'épouvantèrent d'un récent décret de l'Assemblée nationale qui, malgré l'opposition de la droite, amnistia les meurtriers de la Glacière d'Avignon *. Ce décret fut rendu sur l'insistance de Vergniaud, qui allégua que la punition des assassins serait le signal de nouvelle effusion de sang ; que ces hommes n'avaient fait que venger Lescuyer et d'autres patriotes, lâchement mis à mort par les aristocrates ; que, d'ailleurs, il y aurait iniquité à les punir, puisqu'eux seuls étaient sous la main de la justice, tandis que leurs provocateurs étaient en fuite.

Pendant que la cour conspirait, et que les partis révolutionnaires s'entre-déchiraient , l'opinion publique faisait néanmoins d'immenses progrès. Le gouvernement avait retenu aux galères les quarante-un

1 Beaulieu, t. III. — Deux Amis, t. VIII.

Suisses de Château-Vieux, malgré l'amnistie du 14 septembre 1791. L'Assemblée nationale, cédant aux réclamations faites par Collot-d'Herbois , au nom des Jacobins, rendit, en février 1792, un décret qui ordonnait leur mise en liberté. Quarante sortirent du bagne de Brest; l'un d'eux y était mort. Leur passage à travers la France fut un véritable triomphe. Les habitants de Paris manifestèrent l'intention de leur donner une fête expiatoire, malgré les mauvaises plaisanteries et les cris de fureur des journalistes André Chénier et Roucher , qui traitaient à l' envi ces soldats de brigands, à' assassins.

La municipalité, qui approuvait la fête, voulait même la donner au nom de la ville. Le directoire y forma une opposition maladroite qui pouvait faire éclater la guerre civile. La municipalité imagina alors de déclarer que la fête serait célébrée individuellement par les citoyens ; ce n'était plus ainsi qu'un acte privé auquel on ne pouvait s'opposer. Cette fête fut dédiée à la liberté. Comme dans toutes les réunions vraiment populaires, on y remarqua le concours de l'ordre et de l'enthousiasme, mais le vague pressentiment de l'avenir assombrissait les esprits.

Par représailles, l'Assemblée nationale décréta une fête consacrée au respect dû à la loi, pour honorer la mémoire de Simonneau, maire d'Etampes, tué dans une émeute qu'il avait, dit-on, suscitée lui-même, pour favoriser les accaparements de blé. Les Girondins

et les Feuillants assistèrent seuls à la cérémonie. Le

peuple n'y voulut prendre aucune part, persuadé que les meurtriers de Simonneau ne lui avaient ôté la vie que pour défendre la leur l .

XVI. Tous les bons esprits avaient prévu ces vicissitudes, car la proscription des Suisses et le triomphe de Bouille ne pouvaient être que momentanés. Le parti, dont ce général avait été l'agent en 1790, n'avait triomphé que par la force et les mauvais instincts des réacteurs. La lumière une fois faite, ceux qu'on avait envoyés aux galères devaient en revenir triomphants, tandis que leurs bourreaux allaient être proscrits à leur tour. Exemple terrible et à méditer pour les proscripteurs de toutes les époques. La même cause engendre les mêmes effets ; une révolution sociale est le complément obligé de toute insurrection victorieuse. On peut bien la comprimer par la trahison, en endormant la confiance du peuple par des promesses hypocrites; on croit gagner la partie, on ne gagne que du temps, et le moment vient où, en dépit de tous les efforts, l'explosion arrive inévitable. Le révolution de 1789 s'était manifestée par les insurrections du 14 juillet et du 5 octobre ; l'aristocratie était parvenue presque à la paralyser par le veto, par la liste civile, qui ne servait qu'à soudoyer les ennemis du peuple, par l'in-

1 Pétitions des communes du dislricl d'Elampes. — Défenseur de

la Constitution.

fluence des mauvais riches et par l'intimidation ; mais il fallait bien qu'elle reprît son cours, selon la loi éternelle du progrès.

Les hommes versés dans la politique ne sont pas surpris des crimes qui ravageaient alors notre patrie. Un législateur corrompu ne peut faire de bonnes lois, car celles-ci étant l'expression de la volonté générale, et la corruption ayant pour effet de mettre l'intérêt personnel en opposition avec l'intérêt public, cet antagonisme se reproduit dans la loi, la rend mauvaise et la fait tomber dans le mépris. Il arrive donc certaines époques où chacun sent l'insuffisance des lois écrites. De là, la nécessité d'une dictature; l'Ami du peupte la demandait, mais il voulait ne la confier qu'à un citoyen qui eût à la fois assez de génie et de vertu pour accomplir dignement cette terrible tâche. Marat songea à Robespierre, dont le civisme et les lumières avaient toujours été l'objet de ses éloges. Ne l'ayant jamais vu, et désirant éclaircir quelques doutes, il alla le trouver au mois de janvier 1792.

Marat, dans cette entrevue, commença par exposer la nécessité d'abattre les têtes de cinq cents coupables incorrigibles, qui, selon lui, étaient un obstacle insurmontable au rétablissement de l'ordre. Robespierre, épouvanté, lui reprocha d'avoir en partie détruit luimême la prodigieuse influence qu'avait sa feuille sur la révolution, en parlant sans cesse « de cordes, de poignards, sans doute contre son cœur, car il aimait ii. 9

à se persuader que ce n'étaient là que des paroles en l'air dictées parles circonstances S »

« Apprenez, répondit Marat, que l'influence qu'a eu ma feuille sur la révolution, ne tenait point, comme vous le croyez, à ces discussions serrées où je développais méthodiquement les vices des funestes décrets préparés par les comités de l'Assemblée constituante. Elle était due à l'affreux scandale qu'elle répandait, lorsque je déchirais, sans ménagement, le voile qui couvrait les complots tramés contre la liberté publique par les ennemis de la patrie, conjurés avec le monarque, le législateur et les principaux dépositaires de l'autorité. Elle était due à l'audace avec laquelle je foulais aux pieds tout préjugé destructeur, aux élans de mon âme, à mes douleurs amères, à mes cris d'indignation, de fureur et de désespoir contre les scélérats qui abusaient de la confiance du peuple pour le tromper et le dépouiller.

» Apprenez que jamais il ne sortit du sénat un décret attentatoire à la liberté, et que jamais un fonctionnaire public ne se permit un attentat contre les faibles et les infortunés, sans que je m'empressasse de soulever le peuple contre les prévaricateurs. Les cris d'alarme et de fureur, que vous prenez pour des paroles en l'air, étaient la plus naïve expression des sen-

1 L'Ami du Peuple, n° du 3 mai 1792. — Discours de Robespierre du 5 novembre, à la Convention.

timents dont mon cœur était agité. Apprenez que, si j'avais pu compter sur le. peuple de la capitale, après l'horrible décret contre la garnison de Nanci, j'aurais décimé les barbares députés qui l'avaient rendu. Apprenez qu'après le massacre du Champ-de-Mars , si j'avais trouvé deux mille hommes animés des sentiments qui déchiraient mon sein, j'aurais été à leur tête poignarder le général au milieu de ses bataillons de brigands, brûler le despote dans son palais et empaler sur leurs sièges nos atroces représentants. »

Robespierre écoutait Marat avec effroi ; il pâlit, et garda quelque temps le silence ; puis il réitéra ses reproches , mais l'ami du peuple persista dans son opinion. Cette entrevue le persuada que si Robespierre était un législateur intègre et éclairé, il n'avait ni les vues ni l'audace d'un homme d'Etat.

Marat n'osa donc point conseiller au peuple d'investir Robespierre de la dictature ; il n'indiqua personne, et répéta seulement que ce remède à la situation était nécessaire. Les Brissotins proposèrent une dictature formée de Roland, de Clavières et de Pétion. On se moqua de cette nouvelle combinaison, qui n'eut aucune suite.

XVII. L'Assemblée nationale reçut le contre-coup de la scission des Jacobins. Elle était, à son début, comme on l'a dit, partagée en deux fractions. Les patriotes du coté gauche se scindèrent en Montagnards et en Girondins. Les premiers, trop peu nombreux

(ils n'étaient qu'environ soixante-dix), se virent réduits à l'impuissance. Les Girondins, maîtres du ministère, influencèrent facilement le côté droit et le Marais, nom donné, dès cette époque, à cette masse de députés sans principes , sans but et presque sans conscience.

Brissot et ses partisans ne trouvèrent donc plus d'opposition à la guerre qu'ils demandaient depuis près de six mois. Le 14 avril, tous les ministres se rendirent à l'Assemblée, à laquelle Dumouriez donna communication d'une lettre qu'il avait adressée à Noailles, ambassadeur de France à Vienne. Par cette lettre, il ordonnait à l'ambassadeur de requérir la diminution des troupes dans les provinces belgiques, la dispersion des émigrés, et de déclarer à l'empereur, qu'en cas de refus, Louis XVI se regarderait comme en état de guerre. Dumouriez lut aussi la réponse de Noailles, annonçant son refus de continuer une négociation qu'il disait impossible, et sa démission.

Guadet demanda un décret d'accusation contre cet ambassadeur, pour avoir désobéi aux ordres du roi. Le décret fut rendu à la presque unanimité. Quelques instants après, Dumouriez vint donner avis à l'Assemblée qu'il recevait une nouvelle lettre de Noailles qui, obéissant enfin aux ordres de Louis XY1, annonçait que le roi de Hongrie et de Bohême se refusait à l'exécution des injonctions du cabinet français, et à toutes négociations. Le décret d'accusation fut alors

ajourné. Ces doubles correspondances servaient au ministère, pour sonder l'opinion de l'Assemblée, sans que les agents du monarque pussent courir le moindre danger. De même, on voit les pirates échapper au châtiment qu'ils méritent, en arborant des pavillons de toutes les nations. D'un autre côté, l' Assemblée nationale, par des actes de justice simulés, trompait le peuple, tandis qu'elle se laissait tromper elle-même par le pouvoir exécutif.

Le roi s'était enfin décidé pour la guerre. Le 20, l'enceinte de l'Assemblée nationale fut occupée par un grand nombre d'individus mêlés aux députés, et qui restèrent parmi eux durant la séance, malgré les réclamations. Les tribunes furent aussi remplies d'applaudisseurs soldés par le roi, qui parut à midi, entouré de ses ministres et de la famille d'Orléans. Dumouriez lut un long mémoire contenant le récit des provocations de la cour de Vienne, sa violation du traité de 1756, et son refus de répondre à Y ultimatum. Il conclut à ce que le roi déclarât la guerre à l'Autriche.

« Vous venez d'entendre, dit Louis XVI, le rapport qui a été fait à mon conseil; les conclusions y ont été adoptées unanimement. J'en ai moi-même adopté la détermination ; elle est conforme aux vœux, plusieurs fois exprimés, de l'Assemblée nationale, et à celui qui m'a été adressé par plusieurs citoyens de divers départements. J'ai dû épuiser tous les moyens

de maintenir la paix ; maintenant, je viens, aux termes de la Constitution, vous proposer formellement la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême. »

L'Assemblée en délibère le soir même. Pastoret opine pour la guerre. Becquey, agent secret des royalistes, fait un discours contre, afin de dissimuler l'accord des Girondins avec la cour l . Guadet s'écrie que l'on ne peut, sans lâcheté et sans compromettre la Constitution, refuser la lutte, et demande que l'Assemblée mette à l'instant même aux voix la proposition du roi. Yergniaud, Lasource, Condorcet, Mailhe et Brissot l'appuient, et poussent des cris forcenés pour fermer la bouche à Bazire, qui ne peut réussir à faire entendre que les mots suivants :

« Je m'étonne, et toute la France s'étonne avec moi, de voir discuter légèrement une mesure aussi grave. (Ici il s'élève des murmures, tandis qu'une partie de l'Assemblée applaudit.) Lorsque vous allez verser des flots de sang et créer des dépenses énormes ; lorsque vous allez prendre une détermination qui peut compromettre votre liberté et celle du genre humain, je crois qu'il faut discuter et entendre tous les orateurs pour et contre... Je termine en demandant

1 Ce député fut toujours l'un des plus dévoués aux Bourbons. Pendant qu'il était employé par Bonaparte, il travaillait même secrètement au retour des Bourbons, et il en reçut la récompense après 1814. [Biographie des Contemporains. — Voir aussi celle des frères Michaud.)

que la discussion dure au moins trois séances. » Merlin de Thionville monte ensuite à la tribune, et dit, au milieu des huées et des cris qui couvrent sa voix : « Vous avez décrété que nul ne pourrait être mis en accusation sans avoir été entendu : la loi que vous allez rendre est un décret d'accusation contre l'humanité entière. »

L'Assemblée ne veut plus rien écouter; elle déclare la guerre, à l'unanimité, moins sept voix, au bruit d'applaudissements frénétiques, dont le duc d'Orléans et ses fils donnent le signal. Ainsi, ce corps législatif, offrant le spectacle d'une légèreté scandaleuse, fut la dupe des manèges ministériels. Tous les royalistes, ennemis de la France, en manifestèrent leur joie. Une lettre d'un émigré, datée de Milan, le 27 avril, félicita Louis XVI d'avoir obtenu cette déclaration de nos imbéciles législateurs qui, en donnant dans le panneau, se sont mis la corde au cou l .

Toutefois, Louis XVI, en proposant la guerre, parut troublé ; on dit même qu'il versa des larmes 2. Il avait exigé, pour n'être pas compromis, que ses ministres lui donnassent leur avis par écrit, et le signassent individuellement. Il pensait avoir ainsi le bénéfice de la guerre, sans en essuyer les périls. Si ses armées étaient victorieuses, il aurait la gloire de l'avoir

1 Papiers trouvés aux Tuileries après le 10 août.

2 Beaulieu, t. III, p. 293. — Deux Amis, t. VIII, p. 294.

demandée, et sa puissance en augmenterait; si elles étaient battues, il montrerait l'avis de tous ses ministres, et s'excuserait par la contrainte qu'ils avaient exercée sur lui. Lafayette lui avait donné le même conseil que son cabinet, en le motivant sur l'impossibilité de regagner la confiance publique avec de nouvelles protestations, et sur la nécessité de distraire la nation par les affaires du dehors.

Lafayette avait raison : les Français étant bien plus avides des nouvelles de batailles, que de la connaissance des complots tramés contre eux dans l'intérieur, la guerre est la dernière ressource des pouvoirs perfides. En occupant l'attention publique par les bulletins de victoires , elle laisse un champ libre aux traîtres qui soufflent la discorde dans l'intérieur; elle détruit les hommes jeunes, énergiques et patriotes, qui volent toujours les premiers au combat. Dans les circonstances où se trouvait la France, c'était conduire à la boucherie des soldats complètement inexpérimentés, et que le gouvernement laissait presque sans munitions, sous la conduite d'officiers inhabiles, ou de généraux disposés à trahir.

Que pouvait d'ailleurs gagner la France à ces flots de sang précieux répandu? Qui pouvait réparer la perte de tant de valeureux citoyens, même dans l'hypothèse de la victoire la plus glorieuse? Quels avantages pouvait-on enfin espérer de cette victoire? Il ne s'agissait pas , à cette époque, de porter secours aux

peuples allemands contre les despotes; ces peuples n'étaient pas mûrs pour la liberté, et ce n'élait pas le fléau des batailles qui devait la leur faire aimer ni désirer. La solidarité, la fraternité qui doivent unir les nations ne pouvaient donc pas être invoquées. L'honneur et le dévoûment des Français n'étaient donc point en jeu à cette époque, puisqu'il n'était pas encore question d'abaltre définitivement les tyrans des peuples voisins.

XVIII. Les hostilités commencèrent immédiatement, sur les plans de Dumouriez. Le maréchal Rochambeau et Lafayette furent chargés d'envahir la Belgique, et d'y exciter une révolution. Rochambeau partit avec quinze mille hommes, pour attaquer Mons. Théobald Dillon commandait sous ses ordres trois mille hommes, qu'il fut chargé de porter sur Tournay, afin d'opérer une diversion ; mais il les fit tomber dans une embuscade de huit mille Autrichiens, cachés dans un bois , et cinq cents hommes de sa troupe restèrent sur le carreau. Les autres, se voyant trahis, abandonnèrent leurs bagages, et rentrèrent en désordre dans Lille, toujours poursuivis et taillés en pièces, sans que Ton envoyât, à leur secours, la garnison de cette ville. Dillon, hautement accusé de trahison, fut immédiatement massacré, avec son aide de camp, par le peuple indigné, et par ses soldats.

Au même moment, un autre général, Biron, laissait piller son camp à Quiévrain , et tailler en pièces sa

division par les Autrichiens , malgré les efforts héroïques d'un bataillon de volontaires parisiens qui couvrit sa retraite.

Le ministre de la guerre fit sur ces événements un rapport infidèle à l'Assemblée nationale, qui témoigna des regrets pour Dillon, et de l'indignation contre ses meurtriers, dont elle décréta la poursuite. L'un d'eux fut promptement exécuté. Le peuple manifesta des sentiments contraires : il vit un acte de juste vengeance dans le meurtre de Dillon, et pleura la mort de nos soldats. Marat invita ceux-ci à massacrer tous les généraux qui les trahissaient. Les journaux royalistes firent éclater leur joie de nos désastres. Royou annonça ces revers avec complaisance, affirmant que la dernière heure de- la révolte avait sonné, que le jour du réveil luisait pour les royalistes; que ceux-ci devaient immédiatement exterminer tous les patriotes.

Lasource et Guadet proposèrent, le 3 mai, contre ces deux écrivains, un décret d'accusation qui fut immédiatement rendu. Mais on n'accola Royou à Marat qu'afin de paraître impartial, et de tromper le public en faisant accroire qu'ils suivaient les mêmes principes. Royou continua tranquillement sa feuille, et ne fut point arrêté, tandis que Marat fut traqué dans tout Paris. On ne put le découvrir, mais ses presses furent saccagées, et son éditeur ruiné.

XIX. Ainsi , les défiances et les prédictions de VAmi au peuple , de Robespierre et de Danton se

virent justifiées, aussitôt après la déclaration de la guerre. Les Montagnards la reprochèrent aux Girondins et ne cessèrent de leur répéter qu'elle était inutile; qu'il leur suffisait d'employer leur influence ministérielle à faire sanctionner les décrets rendus contre les émigrants et les prêtres. Les Montagnards accusèrent aussi justement leurs adversaires de brissoler 1 avec les ministres six millions votés pour dépenses secrètes. Ils leur reprochèrent en outre les louanges qu'ils prodiguaient à Lafayette, assassin du peuple au Champ-de-Mars , approbateur du massacre de Nanci, et dont le généralat était inconstitutionnel, puisqu'un décret interdisait aux membres de l'Assemblée constituante d'accepter, durant quatre ans, des emplois du pouvoir exécutif.

Par Lafayette, suppôt des Feuillants, des monarchistes tempérés et des royalistes exclusifs, les brissotins semblaient tenir à l'émigration, qui ne voulait rien moins qu'anéantir la révolution. «Faites donc destituer Lafayette, disaient les Montagnards, puisque vous dirigez les ministres, sinon il est avéré que vous êtes aussi dangereux que les émigrés que vous faites semblant de combattre. » Les Girondins continuaient ostensiblement à protéger ce général. Fauchet, l'un d'eux, avoua même que leur intention était d'investir

1 Brissot devenait très-impopulaire à Paris. Son nom fut pris pour synonyme de voleur. On disait, on écrivait souvent brissoter pour signifier voler, escamoter.

du protectorat Narbonne, dans le cas d'une seconde évasion du roi , mais que cet homme ne serait que le prête-nom de Lafayette, qui était trop compromis.

La calomnie était la seule réponse des Girondins aux graves accusations des Montagnards. Ils eurent même l'adresse de s'emparer du bureau des Jacobins, afin de dénaturer les débats, dont le récit était envoyé aux départements par les courriers du ministère. Les sociétés, trompées par ces écrits, s'affilièrent aux Jacobins , en se faisant un titre de leur opinion en faveur de Brissot contre Robespierre. Le 27 mai, ce dernier dénonça le bureau de correspondance, dont presque tous les membres avaient reçu des places par la protection de Brissot, et les affiliations furent suspendues. Le parti de la Gironde, parfaitement organisé par Brissot qui le domina toujours, connaissait le pouvoir de la calomnie et en usait largement contre ses adversaires, en même temps que tous ses affidés se prodiguaient des éloges mutuels, soit dans les feuilles, qui presque toutes leur étaient acquises , soit dans leurs conciliabules tenus chez madame Roland. Lafayette et les autres Feuillants traitaient depuis deux ans les patriotes de factieux , en se donnant à eux-mêmes le titre d'honnêtes et de modérés. Les brissotins appelèrent les Montagnards anarchistes et se décernèrent les mêmes titres que les Feuillants.

Convaincus de l'influence exercée par les démonstrations emphatiques sur l'esprit des masses, les bris-

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 1/jl

sotins mirent à la mode, comme symbole de la liberté, le bonnet rouge, dont les ennemis des Jacobins se couvraient' en public, pour causer des désordres qu'on attribuait ainsi à la société.

XX. Du reste , le ministère ne faisait rien pour remédier à l'anarchie qui dévorait la France; les gaspillages continuaient. Afin d'entretenir les bonnes dispositions du corps législatif, les ministres se rendaient fréquemment dans son sein, et aussitôt que la séance était levée, ils étaient entourés par des députés dont ils accueillaient toutes les sollicitations. Une autre tactique des ministériels était d'interrompre les propositions et les discours patriotiques par de mauvaises plaisanteries , des outrages et des motions opposées. Quand l'orateur patriote insistait, on étouffait sa voix par un bourdonnement continu, résultat des cris et des conversations particulières du Marais. La cour avait aussi une foule d'agents qui allaient dans les clubs et dans toutes les autres réunions faire des motions, soit en sa faveur, soit ultra-révolutionnaires, afin de compromettre les patriotes ' .

Le roi ajouta à sa garde , qui ne pouvait être que de dix-huit cents hommes , d'après la Constitution , dix mille surnuméraires , deux mille Suisses et des émigrés arrivés secrètement à Paris. Ces nouveaux venus devaient, assure-t-on, s'emparer des tribunes

1 Mémoires de Bertrand Molleville. — Armoire de fer.

de l'Assemblée nationale et de la terrasse des Feuillants, après s'être déguisés en hommes du peuple. Ils auraient égorgé Pétion et quelques députés montagnards, et répandu le bruit dans la capitale que c'était le peuple qui les avait assassinés. Le roi serait allé rejoindre Lafayette, Luckner et Rochambeau. Le directoire de Paris devait s'emparer de la dictature et former une législature de députés choisis dans le parti feuillant, qui aurait fait une autre Constitution, sous la protection de l'armée.

Cette conspiration fut découverte et déjouée par le comité de surveillance 1 et par Pétion, qui doubla les postes et multiplia les patrouilles. Le roi, irrité et confus, écrivit à la municipalité et au directoire pour se plaindre de ces précautions, qu'il trouvait injurieuses ; le directoire rendit publiques les deux lettres du roi. Pétion y répondit victorieusement dans une proclamation.

Carra ayant dénoncé les intrigues du comité autrichien et signalé Montmorin et Bertrand de Molleville comme ses principaux agents, ceux-ci déposèrent une plainte en calomnie. Carra, interrogé par le juge de paix Larivière, répondit qu'il tenait les renseignements de Merlin , de Chabot et de Bazire , membres

1 Ce comité avait été établi le 26 novembre, sur la proposition de Bazire, pour remplacer le comité des recherches de l'Assemblée constituante. 11 était composé de douze membres, dont la moitié était renouvelée tous les trois mois.

du comité de surveillance. Larivière lança un mandat d'arrêt contre ces trois députés. Cet acte émut vivement l'Assemblée nationale. Guadet en remontra l'illégalité : « puisqu'il n'y avait pas flagrant délit; que, d'ailleurs, les députés ne pouvaient jamais être poursuivis pour une affaire dans laquelle ils n'avaient agi que comme représentants du peuple. Si l'Assemblée ne prenait pas des mesures sévères contre le magistrat, l'inviolabilité cesserait bientôt d'être efficace. Il suffirait à un juge de paix, sur l'ordre de la cour, d'amener devant lui toute la représentation nationale, ce qui augmenterait l'état de crise oùl'on se trouvait.»

Guadet conclut à la mise en accusation de Larivière. Le décret fut rendu, malgré les démarches de la cour, et le juge de paix renvoyé devant la haute cour d'Orléans.

L'Assemblée se déclara, le 28 mai, en permanence. Elle licencia la garde du roi, qui devenait menaçante, exigea sa réorganisation aux termes de la Constitution, et mit en accusation le duc de Brissac, son commandant. Le roi, dans une proclamation , témoigna l'estime qu'il avait pour ses gardes licenciés, et continua à payer leur solde.

Barnave, plus habile, avait proposé de réorganiser la garde, d'après la Constitution , mais avec de faux jacobins , dont il remit une liste à la reine , et qui auraient facilité la fuite du roi. La reine, voyant que les conseils de Barnave n'avaient point fait prospérer

ihk HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

ses affaires , ne voulut plus recevoir que ceux de rémigration, à qui elle demanda de prompts secours. Barnave alors quitta Paris, en prédisant à Marie- Antoinette que ces secours n'arriveraient pas assez tôt, et que lui-même payerait, de sa tête, les services qu'il avait voulu lui rendre * .

1 Mémoires de madame de Campan.

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