LIVRE DIXIEME
(DU 1er MAI AU 11 AOUT 1792.)
Renvoi du ministère girondin. — Mouvement du 20 juin. — Marche des armées étrangères. — Insurrection du 1 0 août.
T. La Constitution d'un peuple n'est durable qu'autant qu'elle est l'expression des mœurs, des besoins et des idées de la grande majorité des citoyens. En vain les lois sont écrites, en vain elles sont acceptées et jurées, la seule confiance en leur valeur peut les faire observer et les maintenir. Quand la Constitution de 1791 fut proclamée, le peuple français n'avait plus et ne pouvait plus avoir confiance au roi, qui était principalement chargé de l'exécuter; celui-ci, de son côté, éprouvait un vif dépit de n'avoir pas pleinement réussi dans ses projets de contre-révolution. La vanité, qui excite les hommes ordinaires à ne vouloir jamais rien perdre de leur puissance ni de leur fortune, lui faisait détester une Constitution qui lui paraissait humiliante, et il ne cherchait qu'à Ta détruire. II. 10
4MJ HISTOIRE
Le corps législatif, dévoré par l'orgueil , livré tour à tour à la corruption et à la faiblesse de ses meneurs, recevant son impulsion de forces ennemies, avait à se défendre à la fois et contre le monarque et contre le peuple. Aussi ne put-il empêcher que toute sa session ne fût une guerre hypocrite, dirigée en même temps contre la démocratie et contre l'aristocratie.
Chacun de ces deux grands partis se servait tour à tour de la Constitution, soit pour l'offensive, soit pour la défensive ; mais nul n'avait foi en elle. L'Assemblée nationale guerroyait contre la cour, en invoquant timidement le secours populaire ; puis tout à coup, effrayée des forces du peuple, elle rendait des décrets contre lui. On s'apercevait de cette fausse position, et chacun pressentait une crise imminente et nécessaire. Il fallait ou que la royauté fût restaurée, avec tous les fléaux qui l'accompagnaient avant 1789, ou que cette institution disparût.
La cour, en persistant à soutenir ostensiblement l'émigration et les puissances étrangères, avait enfin mis l'Assemblée nationale dans la nécessité de songer à son propre salut; car sa majorité devait être, aussi bien que les plus ardents patriotes, victime de l'invasion et de la réaction. Le bruit se répandit que vingt mille nobles et prêtres étaient réunis dans la capitale, pour y mettre le feu, et pour égorger, clans un mois, l'Assemblée nationale; qu'une foule d'émigrés les rejoignaient clandestinement ; que l'on fabriquait des
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. \kl
armes et des cocardes blanches pour les conjurés ; que ceux-ci tenaient des coneiliabules permanents, chez des personnages qui avaient figuré dans toutes les précédentes conspirations. La peur, à défaut du patriotisme, remonta l'énergie de l'Assemblée.
Le 27 mai, un décret enjoignit aux directoires des départements de prononcer la déportation des ecclésiastiques insermentés, lorsque vingt citoyens actifs du même canton se réuniraient pour la demander. L'Assemblée décréta en outre, le 8 juin, sur la proposition du ministre Servan, qui n'en avait point fait part au roi, qu'un camp de vingt mille fédérés, choisis dans tous les départements, serait établi à Paris pour le 14 juillet.
Ces deux derniers décrets furent accueillis avec faveur par le peuple ; mais la cour trembla, et le roi résolut de ne les point sanctionner. Il prépara les esprits au veto, en faisant présenter à l'Assemblée une pétition de huit mille gardes nationaux contre le dernier décret. Au bas de cette pétition figuraient les noms d'une foule de femmes et d'enfants, auxquels on avait été forcé de recourir pour avoir un grand nombre de signatures. Plusieurs rétractèrent la leur, comme ayant été surprise.
Roland adressa au roi (10 juin) une lettre fameuse que sa femme rédigea. On y remarque le passage suivant :
« Lorsque la loi n'est pas assez réprimante pour
punir les perturbateurs , le peuple s'est quelquefois permis de les punir lui-même. C'est ainsi que des propriétés d'émigrés, ou de personnes reconnues pour être de leur parti, ont été exposées aux ravages qu'inspirait la vengeance, et voilà pourquoi tant de départements ont été forcés de sévir contre les prêtres que l'opinion avait proscrits, et dont elle avait fait des victimes... Deux décrets importants ont élé rendus : tous deux intéressent essentiellement la tranquillité publique et le salut de l'Etat. Le retard de leur sanction inspire des défiances ; s'il est prolongé, il causera des mécontentements, et, je dois le dire, dans l'effervescence actuelle des esprits, les mécontentements peuvent mener à tout.
» Il n'est plus temps de reculer, il n'y a même plus moyen de temporiser, la révolution est faite dans les esprits ; elle s'achèvera au prix du sang, et sera cimentée par le sang, si la sagesse ne prévient pas des malheurs, qu'il est encore possible d'éviter. Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par des mesures extrêmes ; mais quand on aura déployé la force pour contraindre l'Assemblée, quand on aura répandu l'effroi dans Paris, la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se lèvera avec indignation, et, se déchirant elle-même, dans les horreurs d'une guerre civile, développera cette sombre énergie, mère des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée. »
II. Louis XVI, au lieu d'écouter cette sage remontrance, renvoya, le 13 juin, du ministère, Roland, Clavières et Servan, et fit annoncer à l'Assemblée son veto contre les deux décrets. Roland vint y lire sa lettre, et obtint un décret , déclarant que les trois ministres emportaient les regrets de la nation.
Dumouriez, qui accepta le portefeuille de la guerre, ne le conserva qu'un instant, et alla prendre le commandement d'un corps d'armée, sous les ordres du général Luckner. Les autres ministres donnèrent leur démission, à l'exception de Duranton, et le roi composa (18 juin) un ministère feuillant, d'hommes inconnus.
Quoique les montagnards n'eussent pas de confiance en Roland, ils comprirent que son renvoi était une menace contre-révolutionnaire. Les Jacobins en discutèrent longuement, et cherchèrent les moyens de sauver la patrie. Danton, après avoir promis, le 13 juin, qu'il porterait la terreur jusqu'au fond du château des Tuileries, tint parole le lendemain. Il rappela la loi rendue à Rome par Valerius Publicola après l'expulsion des Tarquins. Cette loi permettait à tout citoyen de tuer, sans aucune formalité judiciaire , tout homme convaincu d'avoir manifesté une opinion contraire à la loi de l'Etat, avec l'obligation seulement de prouver ensuite le délit de la personne qu'il avait tuée. L'orateur proposa ensuite, pour remédier au danger public :
1° D'asseoir l'impôt d'une manière plus équitable, c'est-à-dire, en rejetant sur les riches la plus grande partie des contributions supportées par la classe pauvre ;
2° De forcer, par une loi , Louis XVI à répudier sa femme, et à la renvoyer à Vienne avec tous les égards, les ménagements et la sûreté qui lui étaient dus : seul moyen d'en finir avec la maison d'Autriche, continuellement opposée au bien de la nation française l.
Les Jacobins ne songèrent pas alors à discuter ces deux propositions. Cependant le danger n'était que trop réel ; il préoccupait tellement les esprits, que le fait suivant, vrai ou faux, circula dans le public et y fit une profonde sensation.
Chabot, Bazire et Guadet, d'autres disent Grangeneuve, étaient convenus que deux d'entre eux tueraient le troisième, afin que sa tête, montrée au peuple, le soulevât contre la cour, à laquelle on imputerait l'assassinat. Ils s'en étaient rapportés au sort, qui désigna Chabot pour victime ; celui-ci se rendit exactement au lieu où il devait être mis à mort. Mais ses deux amis ne parurent point, probablement parce qu'ils reculèrent devant le meutrre qu'ils avaient juré de commettre2.
En même temps que, par le renvoi du ministère, la cour déclarait la guerre aux Girondins, Lafayette,
1 Journal des Jacobins, n° 214.
2 Toulon geon, etc.
leur protégé, rompit lui-même avec eux. Il adressa, du camp retranché de Maubeuge, à l'Assemblée nationale, une lettre qui censurait les deux décrets, accusait la faction jacobite de tous les désordres, traitait les Girondins d'intrigants, et demandait, comme l'empereur, l'anéantissement des clubs. Cet écrit, lu publiquement le 18 juin, ramena la paix entre les deux fractions des Jacobins, de sorte que le roi vit s'éloigner de lui les seuls hommes qui, par leur réputation de patriotisme, pouvaient le retenir au bord de l'abîme.
III. Néanmoins, les Girondins voulurent reprendre le pouvoir, qu'ils avaient trouvé si avantageux; pour y parvenir, ils crurent devoir intimider le monarque. Ils écrivirent dans les départements, afin de hâter l'arrivée des fédérés, malgré le veto, et suscitèrent à ce sujet des pétitions véhémentes et des émeutes.
Des comités insurrectionnels furent organisés à Paris. Ils étaient dirigés par un comité central, à la tête duquel se trouvaient le brasseur Santerre, chef de bataillon du faubourg Saint-Antoine ; Alexandre, chef de bataillon du faubourg Saint-Marceau; Legendre, cordelier, et le journaliste Carra. Les principaux députés de la Montagne, les administrateurs de la ville et les chefs de clubs, s'entendaient avec ce comité central ; ils décidèrent que, le 20 juin, le peuple, pour célébrer l'anniversaire du serment du Jeu de Paume, se rassemblerait en armes, planterait l'arbre de la li-
berté sur la terrasse des Feuillants, présenterait une pétition à l'Assemblée nationale, pour lui notifier ses griefs, et une autre au roi, pour l'intimider, et pour demander la sanction des deux derniers décrets, avec le rappel des ministres patriotes.
Pour se conformer à la loi, les citoyens des faubourgs vinrent prévenir de leur résolution le conseil général de la commune, et lui demander l'autorisation de revêtir les habits et de porter les armes qu'ils avaient en 1789. Le conseil général refusa, par le motif que la loi prohibait tout rassemblement qui ne faisait pas partie de la force publique, légalement requise. Le directoire confirma cet arrêté, et prescrivit au maire et au commandant général de prendre toutes les mesures nécessaires pour réprimer les perturbateurs durepos publie. Le maire écrivit sur-le-champ au commandant général pour lui recommander de mettre sur pied une force imposante.
Cependant, le 19 juin, on apprit, à l'hôtel de ville, que les esprits s'échauffaient, que les citoyens se réunissaient dans leurs sections, et voulaient absolument présenter en armes leurs pétitions. La garde nationale ne paraissait nullement décidée à s'y opposer; les funestes dissensions qui l'avaient éloignée du reste du peuple, sousBailly et Lafayette, n'existaient plus sous la nouvelle administration.
Pétion, pour concilier les devoirs du magistrat chargé de faire exécuter la loi, avec ceux du citoyen,
qui a horreur de l'effusion de sang, imagina encore une fois de tourner la difficulté ' . Il proposa au directoire d'autoriser à marcher les bataillons qui le désireraient, et de ranger sous le commandement de leurs chefs les autres citoyens. Le directoire repoussa ce projet.
Néanmoins, le 20, dès l'aurore, le peuple se rassemblait partout ; femmes , enfants , gardes nationaux , invalides, piquiers, tout était confondu; la foule grossissait sans cesse. En vain des officiers municipaux, envoyés par le maire, firent toutes sortes de représentations ; on leur répondait dans chaque groupe qu'on voulait présenter les pétitions et défiler devant ï Assemblée nationale. Le corps municipal, voyant celte persistance, crut pouvoir adopter le moyen imaginé par Pétion, sans violer l'arrêté du conseil général, puisque le rassemblement ferait partie de la force légalement requise. Le peuple se range docilement sous les drapeaux des sections et s'ébranle ; aucune violence n'est commise ; toutes les propriétés sont respectées. La joie rayonne sur tous les visages.
Le directoire, inquiet, court à l'Assemblée nationale, qu'il conjure de faire exécuter son arrêté contre l'attroupement, et de ne point permettre qu'une multitude armée envahisse son enceinte et le palais du monarque. Les tribunes huent le directoire; les Gi-
1 Beaulieu, t. 111, p. 360 et suiv.
rondins raillent à leur tour, et Vergniaud monte à la tribune pour faire observer que l'Assemblée ayant plusieurs fois admis des citoyens armés dans son sein, celte faveur ne pouvait être refusée à ceux-ci que par un décret formel. Il le demande pour l'avenir; mais il conclut à l'admission des pétitionnaires pour ce jour-là. Un décret conforme ayant été rendu, ceux-ci sont introduits; Huguenin, leur orateur, s'exprime à peu près en ces termes :
« Législateurs, nous venons vous assurer que le peuple est prêt à se servir du grand moyen justifié par l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme : résistance à l'oppression. Le pouvoir exécutif n'est pas d'accord avec vous ; nous n'en voulons d'autre preuve que le renvoi des ministres patriotes. Est-ce ainsi que le bonheur d'un peuple libre dépendra du caprice d'un roi?
» Nous nous plaignons de l'inaction de nos armées ; nous demandons que vous en pénétriez la cause : si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti. Le sang des patriotes ne doit point couler pour satisfaire l'orgueil et l'ambition du château perfide des Tuileries. Nous nous plaignons enfin des lenteurs de la haute cour nationale. Vous lui avez remis le glaive de la loi , qu'attend-elle pour l'appesantir sur la tête des coupables? La liste civile aurait-elle encore ici quelque influence ? Forcera-t-on le peuple à se reporter à l'époque du 14 juillet, à reprendre lui-même ce
glaive, pour venger la loi outragée et punir les coupables ? Non , messieurs ; vous voyez nos craintes et vous les dissiperez. »
Le président répond que l'Assemblée déjouera les trames des conspirateurs, et livrera ceux-ci au glaive des lois; puis, les pétitionnaires, au nombre d'environ vingt mille, hommes ou femmes, tous armés, les uns de piques, les autres de sabres ou de bâtons, défilent dans la salle en dansant et chantant le Ça ira, ça ira, et aux cris de : Vivent les sans-culottes ! vivent les patriotes! à bas le veto!
IV. Pendant cette scène, le reste du peuple s'était porté vers le jardin des Tuileries, dont le roi avait fait fermer les portes; mais tous les passages étant déjà remplis, les têtes de colonnes allaient enfoncer les grilles. Deux officiers municipaux entrèrent chez le roi et le déterminèrent à faire ouvrir. La foule ayant pénétré dans le jardin , planta l'arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants, et envahit bientôt les cours, l'escalier et les appartements du palais. Quelques citoyens entrent dans la chambre du roi ; le boucher Legendre s'avance vers lui; le silence s'établit aussitôt :
Monsieur, dit-il au roi qui fait un mouvement de surprise, oui, monsieur, reprend froidement Legendre, écoutez-nous, vous êtes fait pour nous écouter .. . Vous êtes un perfide ; vous nous avez toujours trompés, vous nous trompez encore ; mais prenez garde à vous ,
la mesure est à son comble, et le peuple est las de se voir votre jouet. Legendre lut une pétition qui demandait la sanction des deux décrets et le rappel des ministres. Le roi répondit : Je ferai ce que les décrets et la Constitution m ordonnent de faire.
La chambre s'était remplie de citoyens; l'un, dit-on \ brandissait en l'air une espèce de guillotine, sur laquelle étaient écrits ces mots : Pour le tyran. Un autre portait une potence, au-dessus de laquelle il y avait : Pour Antoinette. Un troisième élevait en l'air une planche, avec un morceau de chair en forme de cœur, cloué dessus, avec ces mots : Pour les prêtres et les aristocrates. Le peuple cria : A bas le veto, le rappel des ministres, la sanction des deux décrets, vive la nation !
— Oui, dit Louis XVI, vive la nation, je suis son meilleur ami.
— Prouvez-le, dit un homme en lui présentant un bonnet rouge.
Le roi mit le bonnet sur sa tête, et le peuple manifesta sa joie par des bravos prolongés. Un autre citoyen lui présenta une bouteille , en lui proposant de boire aux patriotes. Le roi but, et de nouveaux bravos éclatèrent.
Le peuple était depuis longtemps dans le château, dont une députation de l'Assemblée nationale n'avait
1 Beaulieu, t. III, p. 369.
pu le faire sortir. Pétion y arriva vers six heures. « Sire, dit-il, je viens d'apprendre à l'instant la situation dans laquelle vous êtes.
— Cela est bien étonnant, répond le roi, il y a deux heures que cela dure. »
Le maire lui assure qu'il n'a rien à craindre , que sa personne sera respectée et qu'il en répond. Il se fait élever sur les épaules de deux grenadiers et s'écrie : « que le roi verra dans le calme ce qu'il aura à faire. » Le bruit ayant empêché le peuple d'entendre la voix de son magistrat, Santé rre agite une sonnette, et Pétion continue:
« Le peuple a fait ce qu'il devait faire , vous avez agi avec la fierté et la dignité d'hommes libres , mais en voilà assez. Si vous ne voulez pas que vos magistrats soient compromis et injustement accusés, retirezvous. En restant plus longtemps, vous donneriez occasion aux ennemis du bien public d'envenimer vos respectables intentions. »
A ces mots la foule se retira paisiblement ; il était près de sept heures du soir. Pas une seule personne ne fut blessée dans cette journée ; la municipalité sut conserver l'ordre, sans verser une goutte de sang. (Quelques fonctionnaires avaient proposé la proclamation de la loi martiale; mais la municipalité, en obtempérant à ce vœu, n'aurait pas été obéie , puisqu'une grande partie de la garde nationale était mêlée à la foule, et la loi eût é(é outragée. D'ailleurs, sur qui
aurait-on tiré ? plus de vingt mille citoyens étaient en mouvement. Si des gardes nationaux avaient consenti à faire usage de leurs armes, le champ de bataille leur serait-il resté * ? Le maire agit donc prudemment et avec humanité, en persévérant dans la conduite qu'il avait adoptée.
Sans doute le mouvement n'était pas suffisamment justifié ; on exigeait la sanction de deux décrets et le rappel des ministres. Or, Louis XYI était dans son droit, en usant du veto et en congédiant les ministres girondins. Il se conduisit avec dignité et fermeté dans cette journée, qui ne fut pas une insurrection , mais seulement une grande émeute. L'insurrection est toujours un mouvement géiiéral et providentiel; il n'y en a point sans cause suffisante, radicale. La journée du 20 juin ne fut que l'effet du mécontentement de quelques intrigants qui voulaient remonter au pouvoir, et qui rallièrent autour de leurs prétentions une foule enthousiaste, toujours disposée à s'agiter en temps de révolution.
Dans tous les cas, les deux décrets, auxquels le roi refusaient sa sanction, n'étaient point de ces actes qui touchent aux intérêts de tout un pays, de ces mesures qui sauvent l'avenir de la nation. Jamais un peuple ne s'insurge pour des intérêts particuliers ou mesquins. Les plus purs Jacobins le comprenaient par-
1 Mémoire de Pétion.
faitement. Les Robespierre , les Marat , les Danton , les Desmoulins s'abstinrent; ils savaient trop bien qu'un mouvement précoce est toujours un mouvement avorté.
Les hommes qui obéissent à un intérêt personnel ne voient que le présent, et se soucient peu de l'avenir. Que leur importent les flots de sang qu'ils peuvent faire couler ! ils n'ont en vue que de travailler pour eux-mêmes. C'est ainsi qu'ils compromettent le succès des révolutions et les font, pour un temps, remonter vers leur source. La moindre étincelle, un coup de fusil parti par hasard, une rixe, suffisaient pour amener, le 20 juin, une collision générale, un massacre effroyable. Il faut tenir compte à Louis XVI davoir arrêté, dans leur élan, les chefs qui l'entouraient et qui le poussaient à la résistance.
V. Le parti des Girondins et celui de la cour se réjouirent également d'une journée, dont le résultat était, en réalité, une défaite pour chacun d'eux. Les Girondins n'avaient point prévu que le soulèvement qu'ils favorisaient ouvrait le tombeau de la monarchie française : le moindre souffle suffisait désormais pour renverser un monarque avili; or, avec lui, tombait la Constitution et l'Assemblée elle-même ; d'où la nécessité que des hommes nouveaux prissent en main le pouvoir, et sauvassent la France.
Quant aux courtisans, ils avaient l'espoir que Louis XVI, à bout de patience, prendrait enfin les
mesures les plus rigoureuses, pour en finir avec la révolution, et se rappelèrent avec complaisance l'effet du massacre du Champ-de-Mars. Ils crurent être forts d'une occasion donnée à l'éclat du zèle des généraux et des grands corps administratifs et judiciaires qui penchaient plutôt vers la cour que vers le peuple.
Le roi ne rappela pas les ministres girondins, et ne sanctionna pas les deux décrets. L'Assemblée décida que nulle pétition ne serait reçue à l'avenir, lorsqu'elle serait présentée par des hommes armés. Un membre ayant demandé qu'il fût enjoint au ministre de la justice d'informer contre les auteurs du mouvement, il s'éleva un violent tumulte , car c'eût été informer contre un grand nombre de députés, et l'on passa à l'ordre du jour. Malgré ce mauvais accueil, des poursuites furent commencées contre les chefs de la municipalité. Cou thon proposa que les mesures de circonstances ne fussent plus soumises à la formalité du veto. Ramond, Girardin, Pastoret, s opposèrent avec chaleur à cette motion, et demandèrent, par ironie, qu'on mît aux voix si l'Assemblée violerait son serment. Ces propositions n'eurent aucune suite.
Louis XVI manda, le 21, Pétion, qui, avec Sergent, se rendit au château, où ils furent insultés par les courtisans, les Suisses et les grenadiers du bataillon des Filles-Saint-Thomas ! . Sergent fut même renversé
1 Ce bataillon n'était composé que des agioteurs, des banquiers et
d'un soufflet ' . Le roi adressa à Pétion de vifs et grossiers reproches sur sa conduite dans la journée du 20. Pendant que le maire était au château, des agents de la cour répandirent le bruit que des insurgés s'avançaient pour égorger le monarque et l'Assemblée; ils allèrent même en avertir celle-ci, pour lui surprendre un décret de répression. Mais quelques députés montagnards, revenant de parcourir tous les quartiers, assurèrent qu'on en imposait. Le maire vint peu après confirmer leur déclaration, et la calomnie échoua ce jour-là.
Le roi publia une proclamation pour se plaindre de la violation de son palais. Les directoires de plusieurs départements envoyèrent à l'Assemblée, mais en vain, des adresses contre les auteurs de cette violation. Un ex-constituant en fit aussi une à Paris, qui devint fameuse sous le nom de pétition des vingt mille. Elle fut plus tard un titre de proscription comme celle des huit mule.
Le général Lafayette lui-même abandonnant son armée, vient à Paris, et se présente en uniforme à la barre de l'Assemblée, qu'il supplie:
des agents d'affaires de la capitale, qui se signalèrent constamment par leur esprit de réaction et de cupidité.
1 Procès-verbal dest Jacobins. — Sergent m'a confirmé ces faits dans une lettre; il ajoutait qu'il n'avait dû la vie qu'à l'intervention généreuse de Laporle, ancien ministre du roi, et alors intendant de la liste civile.