II
162 HISTOIBE
« 1° D'ordonner que les instigateurs et les chefs des violences commises le 20 juin aux Tuileries soient poursuivis et punis comme criminels de lèse-nation ;
» 2° De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, tyrannise les citoyens, et dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocité des projets de ceux qui les dirigent ;
» 3° Enfin, tant en son nom qu'au nom de tous les honnêtes gens du royaume, de prendre des mesures efficaces pour faire respecter toutes les autorités constituées, particulièrement celle de l'Assemblée et celle du roi, et de donner à l'armée l'assurance que la Constitution ne recevra aucune atteinte de l'intérieur, tandis que de braves Français prodiguent leur sang pour la défendre aux frontières. »
Des murmures éclatent. Guadet fait observer que Lafayette oublie lui-même la Constitution, en se rendant l'organe des honnêtes gens qui ne lui ont pas donné de mission, et qu'il la viole, en quittant son poste, sans une permission du ministre. Le pétitionnaire est comparé à César passant le Rubicon malgré le sénat, à Cromwell venant dissoudre le parlement. Guadet demande que le ministre soit interpellé pour savoir s'il a donné à Lafayette une permission de quitter son armée. Ramond s'y oppose; un débat tumultueux s'engage. L'Assemblée déclare, à la majorité de trois cent trente-neuf voix, contre deux cent vingtquatre, que l'interpellation n'aura pas lieu. •
Lafayette résolut alors d'exterminer les Jacobins, et se proposa de haranguer/ à cet effet, la première division de la garde nationale, qui devait être passée en revue le lendemain par le roi. Le maire, averti par la reine, qui craignait encore plus le triomphe de Lafayette que celui des Jacobins, contremanda la revue.
Le général désappointé fit venir chez lui tous les grenadiers qui lui avaient présenté leurs hommages à son retour, et s'entretint avec eux des moyens d'en finir1. Il fut convenu qu'il convoquerait, pour le lendemain, tous les gardes nationaux, et que, s'il en venait seulement trois cents, il marcherait avec eux sur le couvent où les Jacobins tenaient leurs séances. Il ne se présenta qu'une vingtaine de gardes nationaux, qui n'osèrent pas tenter l'entreprise. Ainsi ce parti feuillant, qui, dans une nuée de libelles et dans toutes les conversations, avait affirmé qu'il écraserait bientôt les factieux, ne trouva pas vingt-cinq hommes de bonne volonté, pour exécuter ses projets longuement médités et emphatiquement annoncés.
VI. La démarche de Lafayette excita de violentes colères. Des sections vinrent à la barre de l'Assemblée (1er juillet) demander sa punition et la déclaration du danger de la patrie. Le général fut brûlé en effigie sur les places publiques. La cour, espérant toujours profiter de l'agitation, ralliait avec soin toutes les for-
1 Toulongeon.
ces dont elle pouvait disposer. Elle avait à Paris les Suisses, trois régiments de ligne et trois bataillons de la garde nationale, dont elle était sûre. Les gardes du roi, les grenadiers des Filles-Saint-Thomas allaient crier partout vive le grand général! harcelant les groupes et insultant les sans-culottes, nom donné par mépris aux pauvres citoyens1. Les chefs du peuple, redoutant un mouvement dans ce moment où le succès était douteux pour la cause populaire, firent tous leurs efforts pour empêcher une collision. Le maire invita dans une proclamation ses concitoyens à déjouer par leur calme toutes les provocations2.
Dans les départements, mêmes symptômes d'une tempête imminente. De tous côtés, des adresses demandaient le châliment des traîtres, et surtout de Lafayette. Les fédérés ne tinrent aucun compte du veto, et se disposèrent à partir pour le camp de vingt
1 Ceux-ci se parèrent de cette injure, et le nom de sans-culotte fut honoré.
2 Deux afliches avaient été fondées depuis peu : l'une intitulée l'Ami des citoyens, rédigée par Tallien, qui recevait une subvention des Jacobins ; l'autre, la Sentinelle, par Louvet, que subventionnait Rolland sur les fonds secrets. Ces affiches faisaient un grand éloge de la journée du 2 0. A partir de cette époque, la mode des affiches s'établit : les murs de la capitale en étaient couverts. Un ministre de Louis XVI, Terrier de Montciel, les dénonça à l'Assemblée nationale, parce que l'une d'elles contenait ces mots : « Pères de la » patrie, nous nous levons une seconde fois. Nous dénonçons un roi » perfide et coupable de haute trahison ; nous demandons que sa » tète tombe souy le glaive de la justice, et si nous ne sommes écou
» i<s, nous irons punie les traîtres parmi vous. »
mille hommes. «Cette réunion est décidée, écrivaientils, elle est nécessaire au salut public, puisque nos ennemis la redoutent. »
« Législateurs, la patrie est dans le plus grand danger ; le pouvoir exécutif détruit ouvertement la Constitution par la Constitution même. Nous avons juré de la maintenir; mais avant tout, nous avons fait aussi serment de vivre libres ou de mourir. La nation ne reprendra point les fers qu'elle a brisés ; elle ne perdra point sa souveraineté, solennellement reconnue par la déclaration des droits.
» Législateurs ! que, dans l'état de crise où nous sommes, le salut du peuple, loi suprême, soit votre unique guide. Frappez, vous avez la foudre entre vos mains, sachez vous en servir; et s'il faut vous secourir, nous sommes debout! ' »
Le ministre de l'intérieur enjoignit aux directoires de tous les départements de s'opposer au départ des factieux, même par la proclamation de la loi martiale. Mais, le 2 juillet, une commission extraordinaire de salut public, nommée par l'Assemblée nationale, proposa et fît adopter un décret qui régularisait l'arrivée des fédérés à Paris. Un précédent décret avait établi un camp de réserve à Soissons. On imposa à tous les fédérés l'obligation de souscrire un engagement dans les armées, et l'on décida, qu'en se rendant
. l Adresses de Montpellier, de Bar-sur-Ornain, etc.
au camp de Soissons, ils passeraient par la capitale, afin d'assister, le 14 juillet, à la fête de la Fédération. Le roi sanctionna ce décret, qui annulait l'effet de son veto.
L'Assemblée nationale décréta en outre le licenciement des états-majors de toutes les villes de cinquante mille âmes et au-dessus.
Lafayette, forcé de reculer devant les progrès de l'opinion publique , retourna , tout confus, à son camp , où il conçut le projet de marcher sur Paris avec son armée, et d'enlever le roi1. Il s'en ouvrit à Luckner, en lui proposant de joindre ses troupes aux siennes. Celui-ci, peu rassuré sur l'issue de ce coup de main, rapporta à quelques députés la proposition de Lafayette , qui fut dénoncé à la tribune. Mais Luckner, appelé en témoignage, avait été tellement circonvenu, qu'il écrivit une lettre qui démentait ses révélations.
Son projet ayant échoué, Lafayette en imagina un autre, que Luckner, mieux disposé, consentit cette fois à seconder. Il fut décidé que les deux généraux accompagneraient Louis XVI à la fédération, et que celui-ci leur écrirait ensuite une lettre publique, dans laquelle il serait dit qu'un voyage à Compiègne, en compagnie de Lafayette et de Luckner, était le meil-
1 Mémoire de Lally-Tollendal à l'empereur en faveur de Lafayette. — Lettre du y juillet, du même, à Louis XVI. — Lettre de Lafayette à Louis XVI.
leur moyen de prouver aux étrangers la sincérité et la liberté du roi. On aurait pour escorte quelques escadrons dont les chefs , connus pour leur attachement à la Constitution, seraient gagnés et faciliteraient l'évasion du roi, tandis que le peuple stupide applaudirait aux motifs de son séjour à Cornpiègne.
Lally-Tollendal envoya ce plan au roi, en ajoutant, pour le tranquilliser, que si, par hasard, il était arrêté, les lois étant évidemment violées, les généraux auraient le droit de marcher sur la capitale, avec leurs armées, et delà traiter en ville rebelle. Il deviendrait facile, de la sorte, disait Lally, de réviser la Constitution, de rétablir le monarque dans toutes ses prérogatives, et la noblesse dans ses privilèges civils. Louis approuva le projet, et songea, pour en rendre l'exécution plus sûre, à se débarrasser du maire et du procureur de la commune, dont la surveillance l'inquiétait. Il invita le directoire du département à suspendre de leurs fonctions ces deux magistrats, sous le prétexte qu'ils n'avaient pas réprimé le mouvement du 20 juin. Le directoire les suspendit, le 6 juillet, et les renvoya devant les tribunaux. L'arrêté fut écrit sur une feuille volante non signée, afin qu'il n'en restât aucune trace.
Pétion annonça sa suspension au peuple, en l'invitant au calme. Une députation de la municipalité vint à la barre de l'Assemblée nationale déclarer qu'elle se regardait comme complice de son vertueux
chef, et demander à être jugée avec lui, avant la fédération, « pour ne pas attrister ce beau jour. » L'Assemblée décréta que le pouvoir exécutif rendrait compte, le lendemain, des mesures qu'il prendrait relativement à l'arrêté du directoire , dont la loi exigeait la confirmation par le roi et par elle, pour que les deux magistrats pussent être poursuivis. Le roi confirma l'arrêté.
VII. Outre ces indices du vaste complot de l'aristocratie, il était avéré queLafayette avait tenu, depuis le mois d'avril, ses troupes dans l'inaction, pour donner à celles d'Autriche et de Prusse le temps de se former et d'avancer. Une autre de nos armées, qui guerroyait avec succès dans la Belgique, venait de perdre ses avantages, en se repliant tout à coup, par l'ordre du gouvernement. La ville de Courtray étant encore occupée par les Français, des Autrichiens vinrent l'attaquer et furent repoussés ; quelques soldats de l'arrière-garde ennemie, blottis dans un faubourg, tiraient des coups de fusil, lorsque, sous prétexte de les déloger, le maréchal de camp français Jarry ' fit mettre le feu, non-seulement au faubourg, mais à une grande partie de la ville, qui fut consumée en un instant. Cet inutile incendie n'eut d'autre but que de faire détester les Français, et de discréditer la révolution. En effet , notre armée entrée en Belgique pour la pro-
1 Ce général avait été agent du roi de Prusse.
téger contre les tyrans autrichiens et hollandais, ne lui laissait que l'incendie et la trahison !
Dans toutes les cours de l'Europe, les premiers échecs des troupes françaises avaient excité des transports de joie. On eut une triste opinion d'armées qui se laissaient ainsi conduire ; et l'on espéra qu'on en finirait promptement avec un ramas de milices indisciplinables. « N'achetez pas trop de chevaux, disait Bischofverder à plusieurs officiers , la comédie ne durera pas longtemps. V armée des avocats sera bientôt anéantie en Belgique, et nous serons de retour dans nos foyers, vers l'automne. » Le duc de Brunswick, généralissime des troupes de Prusse et d'Autriche, dit aux principaux officiers, après la première revue : « Messieurs, pas tant d'.ernbarras, pas trop de dépenses; tout ceci ne seca qu'une promenade militaire. »
Le roi de Prusse, après plusieurs conférences avec Bouille, suivit l'opinion de ce dernier, qui lui indiqua la Champagne, comme la partie la plus faible de la frontière, et proposa l'attaque par Longwy, Sedan et Verdun. Le général émigré donna l'assurance que ces trois places étaient dans un état déplorable, et les seules qui couvrissent Paris de ce côté. Dès que l'on s'en serait emparé, on pourrait facilement marcher sur Paris par Réthel et par Reims, en traversant des plaines fertiles qui ne présentaient aucun obstacle â. Bouille
1 Mémoires d'un homme d'Etat.
indiqua aussi la haute Alsace, comme une des frontières les plus mal défendues. Le duc de Brunswick trouva tous ces renseignements exacts. Il fut convenu qu'une grande armée d'attaque de quatre-vingt-quatorze mille hommes, composée d'Autrichiens et de Prussiens, se porterait sur la frontière de la Champagne, pour marcher sur Paris , et que deux armées d'observation seraient placées en Flandre et sur la Rhin.
Frédéric-Guillaume eut le commandement supérieur de la grande armée. La moitié des émigrés la suivaient comme auxiliaires. Le reste, divisé en deux corps, était attaché aux deux armées d'observation. Le nombre total des émigrés, en état de porter les armes, pouvait s'évaluer à douze mille. Le duc de Brunswick, ami et élève du grand Frédéric , passait, à juste titre, pour le premier capitaine de l'Europe. Les troupes prussiennes étaient aussi les plus aguerries et les mieux disciplinées. Tous les préparatifs se trouvant achevés au mois de juillet, la nouvelle ne tarda pas à s'en répandre à Paris.
Tandis que la France était cernée à l'extérieur, un nommé du Saillan, décrété d'accusation1, et qui se donnait le titre de gouverneur du bas Languedoc et des Cévennes, et de lieutenant général de l'armée des princes, se mit à la tête de près de deux mille hommes, et alla mettre le siège devant les châteaux de Jalès et de Banner. Il invita, par une proclamation, tous les
anciens fonctionnaires destitués à reprendre leurs fonctions , et à faire arrêter les membres des corps administratifs et des sociétés populaires. Il annonçait qu'il avait plus de soixante mille hommes enrôlés secrètement dans les départements du Midi.
Un mouvement simultané en Bretagne indiquait clairement les relations de l'intérieur avec Coblentz, quartier-général de la coalition étrangère et des émigrés. Dans le Finistère, un juge de paix fit annoncer que tous les partisans du roi devaient se rendre immédiatement en armes près de la chapelle de Kerbader. Cinq cents hommes s'y trouvaient réunis le lendemain ; une foule d'autres, appelés par le tocsin, étaient sur le point de se joindre à eux. Le directoire du département fit déployer le drapeau rouge, et envoya contre les rebelles la garde nationale de Quimper, avec la gendarmerie. Après plusieurs jours de combats meurtriers, les révoltés furent repoussés, en laissant cinquante prisonniers.
Les royalistes tenaient un langage plus menaçant encore que leurs actes. Leurs proclamations et leurs journaux énuméraient avec complaisance les forces de la coalition étrangère et des émigrés, et annonçaient l'extermination prochaine des patriotes.
VIII . Ceux-ci sentaient que des moyens extraordinaires pouvaient seuls sauver le pays. Tous étaient d'accord qu'il fallait déclarer la patrie en dajiger, établir la permanence des sections , appeler le peuple
aux armes , suspendre Louis XVI, et convoquer une Convention nationale.
Néanmoins quelques citoyens trouvaient ces mesures insuffisantes ; ils n'avaient pas de confiance dans une Convention, à cause de l'impossibilité de réunir sept cent quarante -neuf députés vraiment patriotes et éclairés. « La dernière ressource de la nation était, disaient-ils !, dans quelques exécutions populaires. La terreur qu'elles ont toujours inspirée aux ennemis de la patrie et Y heureux essai que l'on en a fait les 14 et 23 juillet 1789, en arrachant la soumission des ordres privilégiés et la déclaration des droits, prouvaient l'efficacité de ce remède suprême. Il faudra bien y avoir recours de nouveau, mais, avec cette différence, que quelques gouttes de sang, versé à propos, dans le principe, eussent coupé le mal à la racine, au lieu que, pour en arrêter à la fin le cours, il faudra faire couler le sang à grands flots. Si l'on avait d'abord pris ce parti, il n'en eût pas coûté cent têtes criminelles, et pour l'avoir négligé, la France compte déjà cent mille victimes, outre la dilapidation de ses biens, et la guerre étrangère et civile.
» On fait deux objections à ce moyen : V II serait impossible de trouver des fonctionnaires publics s'ils avaient à redouter les exécutions populaires. Ils les ont toujours évitées, en agissant en bons citoyens. Ceux qui auront de mauvaises intentions fuiront les places, ce
1 L'Ami du Peuple, u° du 8 juillet 1792.
qui sera pour la patrie un bien incontestable. 2° // serait périlleux d'abandonner à elle-même une multitude aveugle. On évitera ce péril en lui donnant, pour le moment, un chef intègre et courageux, avec un boulet au pied, afin qu'il reste toujours sous la main de la nation. »
Le 3 juillet, après un rapport de la commission extraordinaire, commença une discussion solennelle sur le danger de la patrie. Vergniaud fit un tableau saisissant et vrai (quoique par voie d'hypothèse) des trahisons de la cour et du roi.
« Je lis dans la Constitution, dit-il en substance, que si le roi se met à la tête d'une armée, et en dirige les forces contre la nation, ou s il ne s oppose pas par un acte formel à une telle eîitreprise, qui s exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté.
» Je me demande ce qu'il faut entendre par un acte formel d'opposition; la raison me dit que c'est un acte d'une résistance proportionnée, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un temps utile pour l'éviter.
» Par exemple, si, dans la guerre actuelle, cent mille Autrichiens dirigeaient leur marche vers la Flandre, cent mille Prussiens vers l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprême de la force publique, n'opposât à chacune de ces deux redoutables armées qu'un détachement de dix ou de vingt mille hommes, pourrait-on dire qu'il a employé des moyens de résistance
convenables, qu'il a rempli le vœu de la Constitution et fait l'acte formel qu'elle exige de lui?
» Si le roi laissait le commandement d'une armée à un général intrigant devenu suspect à la nation par les fautes les plus graves et les attentats les plus caractérisés à la Constitution; si un autre général, nourri loin de la corruption des cours et familier avec la victoire, demandait, pour la gloire de nos armes, un renfort qu'il serait facile de lui accorder ; si, par un refus, le roi lui disait clairement : Je te défends de vaincre, pourrait-on dire que le roi a rempli, pour la défense de l'Etat, le vœu de la Constitution? Si tel était le résultat de sa conduite, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât, que la Constitution fût ébranlée, que la contre-révolution fût là, et que le roi vous dît pour sa justification :
» Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir que pour relever ma puissance, qu'ils supposent anéantie ; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur complice ; j'ai obéi à la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer, par un acte formel, à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner. Il est vrai que l'on a tenté de désorganiser les armées par des démissions combinées d'officiers et par des intrigues, et que je n'ai fait aucun effort pour arrêter le cours de ces dé-
missions ou de ces intrigues ; mais la Constitution n'a pas prévu ce que j'aurais à faire sur un pareil délit. Il est vrai que les ministres ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la disposition des troupes et leur approvisionnement ; que j'ai gardé le plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforçaient de lui donner du ressort. Mais la Constitution ne fait dépendre leur nomination que de ma volonté , et nulle paît elle n'ordonne que j'accorde ma confiance aux patriotes, et que je chasse les contre-révolutionnaires.
» Si , dans les désordres d'un bouleversement, le roi des Français leur tenait ce langage dérisoire, ceux-ci ne seraient-ils pas en droit de lui répondre : Vous ne recueillerez pas le fruit de votre parjure ! Vous n'êtes plus rien pour cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi. (Applaudissements.)
» Je propose de décréter : 1° Que la patrie est en danger; 2° que les ministres sont responsables des troubles intérieurs, qui auraient la religion pour prétexte, et de toute invasion de notre territoire , faute de précautions, pour remplacer à temps le camp dont on a décrété la formation.
» Enfin, je propose qu'un message soit adressé au roi pour l'inviter à prendre les mesures que les circonstances rendent indispensables. »
Jamais harangue ne produisit un tel effet. Vingt fois l'Assemblée nationale tout entière, sans distinctions de nuances, la couvrit d'applaudissements. Dumas, ayant essayé de répondre, ne fut accueilli que par des murmures.
On s'étonna et l'on doit s'étonner encore des conclusions si modérées de Yergniaud après un discours si véhément ; on pensait qu'il allait demander la déchéance du monarque , et il ne demandait qu'un message ! Le brillant orateur cherchait secrètement à entrer en négociation avec Louis XVI. Il lui écrivit bientôt, avec Guadet et Gensonné, une lettre pour l'avertir qu'une insurrection, plus sérieuse que celle du 20 juin, se préparait, et qu'ils s'engageaient à l'empêcher, s'il voulait sanctionner le décret contre les prêtres, et rappeler les ministres patriotes '.Vergniaud eut plus tard un entretien secret avec Louis XVI, à qui il promit son appui. Le roi le refusa, comptant beaucoup plus sur les secours étrangers, et craignant au surplus la tutelle d'hommes qui l'avaient attaqué avec tant d'énergie. Ainsi, pendant que les Girondins, dans leurs discours, cherchaient la popularité et épouvantaient le roi , ils essayaient , par leur conduite, de capter la faveur de celui-ci. Jeu déloyal qui tourna à la honte et amena la perte de ses auteurs.
1 Ils firent passer cette lettre au roi par l'intermédiaire du peintre Boze. — Corresp. polit, de Louis XVI. — Beaulieu, t. III, p. 408. — Bertrand de Molloville.
L'évêque Torné proposa de déclarer la patrie en danger, et la dictature de l'Assemblée nationale, en adoptant la maxime, supérieure à toute Constitution : Que le salut du peuple est la loi suprême. L'Assemblée passa à l'ordre du jour sur ce dernier moyen, mais toutes ses fractions révolutionnaires étaient d'avis de déclarer la patrie en danger.
IX. La cour avait le plus grand intérêt à faire ajourner cette déclaration, afin que les ennemis eussent le temps d'arriver dans la capitale. Pour y parvenir, elle fit prononcer le discours suivant (7 juillet) par l'évêque constitutionnel , Lamourette , au moment où Brissot se disposait à appuyer les conclusions de Vergniaud :
« La véritable source de nos maux, c'est la division » de l'Assemblée nationale. T'ai souvent entendu dire » qu'un rapprochement est impraticable, et ces mots » m'ont fait frémir ; je les ai regardés comme une » injure faite à tous les membres de l'Assemblée. » Jamais rapprochement n'est impraticable, si ce n'est » entre les vices et les vertus. Mais, pour les gens hon- » nêtes, ils ont beau être divisés d'opinions, ils se ren- » contrent toujours au point de la probité et de l'hon- » neur. (Il s'élève de nombreux applaudissements.)
» Oui, il ne tient qu'à vous d'offrir à la France et à » l'Europe un spectacle aussi redoutable pour vos en- » nemis, que doux et attendrissant pour les amis de » la liberté.
» A quoi se réduisent en effet toutes les défiances ? » Une partie de l'Assemblée attribue à l'autre le des- » sein séditieux de vouloir la destruction de la mo- » narchie ; les autres attribuent à leurs collègues de » vouloir la destruction de l'égalité constitutionnelle » et le gouvernement aristocratique connu sous le » nom des deux chambres. Eh bien! foudroyons, mes- » sieurs, par une exécration commune et par un ir- » révocable serment, foudroyons et la république et » les deux chambres. (La salle retentit des applaudis- » sements unanimes de l'Assemblée et des tribunes, » et des cris plusieurs fois répétés : Oui, oui, nous ne » voulons que la Constitution.) Jurons de n'avoir » qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment. »
Les applaudissements recommencent et se prolongent. Tous les membres de l'Assemblée lèvent la main et jurent de ne jamais souffrir aucune altération à la Constitution, ni par l'introduction du système républicain, ni par l'établissement des deux chambres. Un cri général d'union suit ce serment; les membres du côté gauche vont se mêler aux membres du côté droit, qui les accueillent par des embrassemenls fraternels. Tous se jurent une éternelle amitié, et oublient le danger de la patrie ; l'allégresse et l'émotion sont dans tous les cœurs. Une députation va prévenir le roi, qui arrive avec ses ministres et dit :
« Messieurs, le spectacle le plus attendrissant pour » mon cœur est celui de la réunion de toutes les vo-
» lontés pour le salut de la patrie. J'ai désiré depuis » longtemps ce moment salutaire : mon vœu est ac- » compli. La nation et son roi ne font qu'un; leur » réunion sauvera la France. La Constitution doit être » le point de ralliement de tous les Français ; nous » devons tous la défendre ; le roi leur en donnera tou- » jours l'exemple. »
Les applaudissements et les cris de vive la nation ! vive le roi! se prolongent. Mais Louis XVI ayant ensuite annoncé à l'Assemblée qu'il confirmait la suspension de Pétion et de Manuel, refroidit l'imprudent enthousiasme produit par la motion de Lamourette, et en perdit le fruit. Le peuple ne fit, dès ce soir même, retentir l'air que de ces cris : Rendez-nous Pétion ! à bas le directoire! Le directoire, tremblant, donna en masse sa démission, à l'exception de Rœderer, procureur syndic.
Cette réconciliation éphémère n'excita en dehors de l'Assemblée que le mépris, et fit naître des craintes. Le peuple l'appela le baiser d'amourette. Billaud- Varennes en parla ainsi aux Jacobins :
« Quand des transports de joie éclatent dans l'As- » semblée nationale , je ne puis apporter à cette tri- » hune que des pressentiments sinistres et douloureux. » Une réunion de tous les partis s'est opérée au sein » du-corps législatif; mais voir tel député se jeter dans » les bras de tel autre , c'est voir Néron embrasser » Britannicus, c'est voir Charles IX tendre la main
» à Coligny... La veille de toutes les grandes conspi- » rations contre la liberté a été signalée par ces réu- » nions parjures. Les Judas ne donnèrent jamais de » baiser que pour livrer leurs victimes... Veut-on as- » surer le salut de la patrie? qu'une déclaration solen- » nelle de ses véritables dangers provoque une con- » vocation accélérée des assemblées primaires. Le » souverain tout-puissant a seul la force nécessaire » pour exterminer nos ennemis. »
Le club fît imprimer et envoya ce discours aux affiliés. Malgré la suspension de ses premiers magistrats, le peuple exerça une si active surveillance, que le roi n'osa exécuter le plan de Lafayette et de Luckner.
Brissot proposa à l'Assemblée nationale la punition de Lafayette, et la déclaration du danger de la patrie. Le rapporteur du comité diplomatique présenta le tableau de la situation , qu'il résuma en ces mots : Nous avons beaucoup d'ennemis : peu d'alliés sûrs et très-peu d'amis. L'Assemblée fut frappée de stupeur: personne n'osait monter à la tribune, lorsque le garde des sceaux vint lire un autre rapport, encore plus inquiétant, au nom de tous ses collègues. Il concluait : « Que dans un tel état de choses, ou plutôt dans un tel renversement de l'ordre , il leur était impossible d'entretenir la vie et le mouvement d'un vaste corps dont tous les membres étaient paralysés; qu'il n'était pas dans leur pouvoir de défendre le royaume de
l'anarchie, qui, dans cet état d'impuissance publique, menaçait de tout engloutir ; qu'en conséquence , le ministère en masse avait donné le matin sa démission '. »
X. Sans ces deux rapports, l'éloquence des orateurs n'aurait peut-être pas suffi pour faire déclarer le danger de la patrie , car les deux cents membres du Marais étaient beaucoup plus portés vers le côté droit qui s'opposait à cette déclaration, que vers le côté gauche qui la réclamait. Après un rapport de Hérault- Séchelles, le Marais se joignit à la gauche et le décret suivant fut rendu :
« Des troupes nombreuses s'avancent vers nos fron- » tières. Tous ceux qui ont en horreur la liberté , » s'arment contre notre Constitution.
» Citoyens, la patrie est en danger !
. » Que tous ceux qui vont obtenir l'honneur de » marcher les premiers pour défendre ce qu'ils ont » de plus cher, se souviennent toujours qu'ils sont » Français et libres ; que leurs concitoyens main- » tiennent dans leurs foyers la sûreté des personnes » et des propriétés; que les magistrats du peuple » veillent attentivement; que tous, dans un courage
1 Ces ministres avaient été nommés après le 20 juin. Ils élaient feuillants comme ceux qui avaient succédé aux Brissotins. Voici leurs noms : Champion à l'intérieur, Daubecourt à la guerre, de Joly à la justice, Bigot-Sainle-Croix aux affaires étrangères, Leroux de la Ville aux finances, Dubouchage à la marine.
» calme, attribut de la véritable force, attendent, pour » agir, le signal de la loi, et la patrie sera sauvée!
» Les conseils de département et de districts se » rassembleront et seront, ainsi que les municipa- » lités et les conseils généraux des communes, en sur- » veillance permanente dès ce moment; aucun fonc- » tionnaire public ne pourra s'éloigner ou rester » éloigné de son poste.
» Tous les citoyens en état de porter les armes et » ayant déjà fait le service de la garde nationale , » seront aussi en état d'activité permanente.
» Tous les citoyens seront tenus de déclarer devant » leurs municipalités respectives, le nombre et la na- » ture des armes et des munitions dont ils seront » pourvus. »
L'Assemblée, pour éviter de la soumettre à la sanction, qualifia d'acte du corps législatif cette déclaration , qui eut un effet prodigieux, et porta jusqu'à l'exaltation tous les sentiments révolutionnaires.
Les fédérés arrivaient en hâte pour la fête du 14, sans dissimuler leurs projets d'insurrection. Cinq mille étaient déjà le 15 à Paris, logés chez les Jacobins, qui les recevaient en frères. Danton proposa à la tribune du club de leur faire jurer de ne quitter la capitale que lorsque la liberté serait fermement établie, et que le vœu de tous les départements serait exprimé sur le sort du pouvoir exécutif. Ce serment eut lieu.
L'Assemblée nationale annula la suspension du maire de Paris. La fête de la Fédération, célébrée le lendemain , et favorisée par la sérénité du ciel, fut paisible et brillante, comme toutes les fêtes du peuple. Les fédérés et l'immense population parisienne ne firent retentir les airs que des cris de vive la nation! Ici, les autorités constituées prêtaient serment; là, des hommes couronnés de pampres et d'épis de blé, se livraient à des danses joyeuses ; ailleurs , des citoyens armés de piques et sans uniformes, plus nombreux encore que les gardes nationaux, brûlaient l'arbre de la féodalité, aux branches duquel étaient suspendus des écussons et des sacs de procédure. Le roi fut accueilli par un sombre silence, tandis que Pétion fut amené et reconduit au milieu d'un superbe cortège populaire 1 .
Telle fut la dernière fête de la monarchie ; elle lui présageait sa ruine. Les fédérés formèrent un comité central, qui tint ses séances dans le bâtiment des Jacobins. Ils envoyèrent , le 17, une députation à la barre de l'Assemblée nationale, pour demander la suspension du pouvoir exécutif dans la personne du roi ; la mise en accusation de Lafayette , la punition des directoires coalisés avec ce général, et le renouvellement des corps judiciaires. La majorité de l'Assemblée manifesta une vive indignation, et demanda
1 Lettres de Robespierre à ses commettants.
que les pétitionnairess fussent rappelés à l'ordre. Néanmoins elle leur accorda les honneurs de la séance.
XI. La proclamation du danger de la patrie fut faite à Paris, le 22 juillet, par la municipalité. Le canon d'alarme tira, d'heure en heure, toute la journée. Le rappel, battu dans chaque quartier, rassembla les gardes nationaux à leurs postes. Quatre huissiers à cheval ouvrirent la marche à douze officiers municipaux et à un garde national portant une grande bannière tricolore, avec cette inscription : Citoyens, la patrie est en danger ! Le cortège fit halte sur les vingtdeux principales places , et un officier municipal donna lecture de l'acte législatif.
Des amphithéâtres avaient été dressés en huit endroits pour les enrôlements civiques , qui furent nombreux, surtout parmi les pauvres. On vit même se faire inscrire en foule des hommes mariés et des fils uniques, soutiens de leur vieille mère. Des pères courbés par l'âge amenèrent leurs enfants, en gémissant de ne pouvoir marcher avec eux , et leur donnant avec joie le baiser d'adieu, peut-être le dernier. Tous les enrôlés chantaient et dansaient au son d'une musique guerrière. Le dévouement pour la patrie tenait lieu de toutes les affections de la famille. Les jeunes gens, refusés, à cause de leur âge ou de leur trop faible constitution, se retiraient, le désespoir dans le cœur. On opérait par jour de quinze à dix-
huit cents enrôlements; dès le lendemain, les volontaires partaient pour la guerre, sans uniformes et presque sans armes. Jamais enthousiasme plus pur et plus touchant n'honora la grande cité; on ne pouvait retenir ses larmes en voyant passer ceux qui abandonnaient toutes les joies de la famille et tous leurs intérêts, pour courir volontairement, à travers les pièges de la trahison, au devant de la mort.
A partir de ce moment, les sections de Paris devinrent permanentes. Le conseil général établit un bureau central, pour faciliter leur correspondance, et plaça la force armée sous leur dépendance immédiate. Le comité central des fédérés se mit en relation avec la section Mauconseil et quelques autres des plus révolutionnaires ; il s'entendit aussi avec le comité central insurrectionnel. Un directoire secret d'insurrection, choisi dans ces deux comités, fut composé de Westermann, Carra, Antoine, ex-constituant, Lazouski, Santerre, Fournier , etc. Plusieurs , parmi ces derniers, n'étaient que des intrigants ou des esprits médiocres, comme Westermann, aventurier ambitieux, ou Carra, qui avait été condamné , avant la révolution , à deux années d'emprisonnement, pourvoi nocturne. Ces personnages, enfants perdus de la démocratie, croyaient, en conspirant, se rendre importants, et régler les destinées de la Fiance.
Il y avait aussi plusieurs comités royalistes, dans l'intérêt de la contre-révolution. L'un d'eux tenait ses
séances dans une maison de la rue Saint-Honoré, voisine de celle où habitaient Robespierre et Antoine. Comme le directoire insurrectionnel tenait une de ses séances dans la chambre de ce dernier, un courrier de Coblentz, se trompant de porte, tomba au milieu des insurgés, qui s'emparèrent de ses dépêches. Carra proposa même de le tuer pour conserver le secret , mais ses amis repoussèrent avec horreur cette proposition.
Tous ces conciliabules, remplis comme toujours d'indiscrets ou d'espions, qui en divulguaient les secrets, rendaient peu de services. La conspiration populaire, la conspiration sérieuse se faisait au grand jour dans les sections, dans les clubs, dans les journaux, dans les affiches révolutionnaires. La cour, de son côté, remplissait d'armes les Tuileries, et épuisait toutes ses ressources pour acheter des officiers de la garde nationale. Malgré le mystère dont elle entourait sa conduite, le peuple en fut instruit.
XII. Les fédérés annoncèrent aux quatre-vingt-trois départements , qu'ils avaient reconnu à Paris que la nation était réellement trahie, et qu'ils avaient trouvé de véritables frères dans tous les patriotes de la capitale. Ils recommandaient à leurs concitoyens leurs femmes et leurs enfants, et manifestaient la résolution de mourir ou de revenir libres dans leurs foyers. « Si nous succombons sous l'intrigue ou sous la violence , disaient-ils, vous saurez que nous sommes morts pour
la liberté. Vous volerez à la vengeance, et la liberté renaîtra de ses cendres. »
Us envoyèrent une seconde députation, le 23, à la barre de l'Assemblée, pour lui dire que : « la source du malheur public était dans l'abus qu'avait fait le chef du pouvoir exécutif de son autorité, même dans le sein de l'Assemblée. Convoquez donc immédiatement les assemblées primaires , pour savoir si elles veulent la suspension et le jugement du pouvoir exécutif. Si vous perdez un instant, si vous donnez à la nation une preuve d'impuissance, il ne restera plus à la nation qu'une ressource, ce sera de déployer toute sa force et d'écraser elle-même ses ennemis. »
Les deux villes qui devaient fournir les corps de fédérés les plus nombreux et les plus déterminés, étaient Marseille et Brest. Les Brestois arrivèrent à Paris le 25 juillet. La foule se précipita sur leur passage pour les féliciter. Le lendemain, un banquet civique fut donné , sur les ruines de la Bastille, par le faubourg Saint- Antoine , à tous les fédérés. Le ministre de l'intérieur y vint déguisé; reconnu, il fut souffleté et chassé à coups de pied. Pendant le festin , le comité central insurrectionnel , réuni dans un cabaret voisin , résolut de profiter du grand rassemblement occasionné par le banquet et de l'exaltation des esprits , pour tenter l'insurrection immédiatement , et dressa un projet de siège du château des Tuileries. L'armée insurgente devait se diviser en
trois colonnes; l'une partirait parles boulevards; une seconde par l'hôtel de ville dont elle devait s'emparer; la troisième parle faubourg Saint-Marceau, pour arriver par la place Louis XY. Des affiches ainsi conçues furent rédigées : « Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple seront mis à mort sur-le-champ. » Le comité convint aussi de ne pas faire de mal au roi, mais de l'enlever, et de le constituer prisonnier dans le donjon de Yincennes.
On devait marcher sur le château au point du jour. Westermann eut mission d'aller à Versailles prévenir la garde nationale de se mettre en marche , dans la nuit, avec ses canons. Lazouski se chargea de rallier le faubourg Saint-Marceau. Afin d'augmenter l'irritation des esprits, on répandit le bruit que Chabot et Merlin avaient été assassinés par les chevaliers du poignard, et que ceux-ci voulaient s'emparer du roi , pour le conduire hors du royaume , au sein des armées ennemies.
La cour, parfaitement instruite des projets du comité insurrectionnel, avait pris ses précautions. Le commandant-général , dont elle s'était assurée, avait posté sept mille hommes bien armés dans les cours et dans le jardin. Pétion qui, d'une part, était loin de désirer le renversement du roi et une insurrection, et qui, d'autre part, aimait peu les moyens violents, fut prévenu par le commandant-général. Il alla en toute hâte vers minuit à la Bastille, et engagea les
citoyens à rentrer paisiblement chez eux, en les assurant qu'ils n'étaient pas en mesure. De là, il courut faire les mêmes observations au faubourg Saint-Marceau. Le faubourg était tranquille; sa section, qui était en permanence, avait repoussé les émissaires du comité, parce qu'ils lui avaient paru suspects. La plupart des habitants du faubourg Saint-Antoine rentrèrent chez eux. Quatre à cinq cents fédérés se trouvèrent seuls, à quatre heures du matin, sur la place de la Bastille, avec quelques habitants armés de piques. Le directoire insurrectionnel, étonné de ce petit nombre, apprit, en même temps, que le faubourg Saint- Marceau et la garde nationale de Versailles avaient refusé de marcher. Il reconnut alors que le mouvement n'était pas encore prêt, et l'ajourna jusqu'après l'arrivée des Marseillais, dont le bataillon comptait six cents hommes des plus énergiques.
Ceux-ci, commandés par Barbaroux, arrivèrent enfin, le 30 juillet, à Paris, où ils furent accueillis avec enthousiasme, et casernes aux Cordeliers, quelques jours après leur arrivée. Sur toute leur route, ils avaient fait entendre l'hymne célèbre ' qui conserva leur nom. A Paris, ils le chantaient chaque jour sur les places publiques et le soir au théâtre, en levant en l'air leurs chapeaux et leurs armes ; le peuple, frémissant, répétait avec eux le sublime refrain.
1 Allons, enfants de la patrie, etc.
Les faubourgs donnèrent aux Marseillais , le jour de leur arrivée, un banquet aux Champs-Elysées. La cour voulut en profiter. Les grenadiers des Filles- Saint-Thomas étant allé dîner près des fédérés, avec des journalistes feuillants et d'anciens gardes du corps, crièrent avec affectation : Vive le roi I vive la reine ! vive Lafayette! On assure même que quelquesuns ajoutèrent : A bas la nation I Des citoyens, venus par curiosité, s'étant émus, furent frappés par les grenadiers. Le peuple ayant crié : A nous les Marseillais! ceux-ci volèrent à son secours. Les royalistes s'enfuirent, en tirant des coups de pistolet; les fédérés mirent le sabre à la main et tuèrent un des agresseurs. Le pont-levis des Tuileries, baissé pour recevoir ceux-ci, fut relevé, lorsque les Marseillais se présentèrent pour entrer.
Le commandant-général courut à la mairie, et fit de cette querelle un récit exagéré, dont le corps municipal ne fut pas la dupe. Les grenadiers tentèrent vainement de soulever la garde nationale pour aller assiéger les Marseillais dans leur caserne. L'Assemblée nationale , saisie des plaintes réciproques des deux parties, passa à l'ordre du jour.
XIII. Une nouvelle circonstance précipita le dénouement de la crise. Le duc de Brunswick publia, de son quartier-général, au moment de se mettre en marche, un manifeste daté du 25 juillet. Ce document menaçait de mort tout Français qui , résis-
tant, à l'invasion des troupes coalisées, s'opposerait au rétablissement de Louis XVI dans ses prérogatives royales. Il fut imaginé et rédigé par des émigrés, qui persuadèrent à Brunswick qu'il épouvanterait ainsi tous les amis de la révolution, et redoublerait la confiance des partisans du roi. C'était tomber dans une étrange erreur ; une nation fière et courageuse comme la France ne se laisse pas intimider par les menaces. Quant aux révolutionnaires qui espéraient encore pouvoir entrer en négociations avec Louis XVI, ils se virent dès lors sous le coup d'un danger réel, et se détacbèrent complètement de la cause du monarque, en reconnaissant l'impossibilité de lui ramener la confiance du peuple '. On remarqua, en outre, que le manifeste fut imprimé dans les journaux royalistes de Paris avant le moment où, selon sa date, il pouvait y arriver de Coblentz. Les patriotes furent donc plus que jamais convaincus de l'accord du pouvoir exécutif avec les armées coalisées.
Le danger public et la colère du peuple se trouvaient ainsi poussés à leur extrême limite. Quarantesept sections de Paris, sur quarante-huit, prononcèrent la déchéance du roi (28 juillet). La section Mauconseil prit, le 31 juillet, cet arrêté décisif:
« Considérant que les pouvoirs constitués n'ont de force que par l'opinion ; que Louis XVI a perdu la
1 Beaulieu, i. III, p. 4 25.
confiance de la nation; qu'il est impossible de sauver la liberté par la Constitution ;
» Déclare qu'elle ne reconnaît plus Louis XVI pour roi des Français... Dimanche prochain, 5 août, la section se portera tout entière dans le sein du corps législatif, pour lui notifier la présente déclaration, et lui demander s'il veut enfin sauver la patrie. Se réservant, sur la réponse qui lui sera faite, de prendre telle détermination ultérieure qu'il appartiendra. Le présent arrêté sera communiqué aux quarante-sept sections de Paris, avec invitation d'y adhérer. »
Cependant l'armée de Brunswick, partie de Coblentz le 31 juillet, marchait rapidement vers les frontières de l'Alsace et de la Lorraine. Louis XVI, voyant que les sections et les fédérés étaient d'accord pour exiger sa déchéance immédiate, et ayant appris que le maire de Paris allait venir la demander officiellement à la barre de l'Assemblée, fit une tentative pour gagner quelques jours encore. Il envoya, le 3 août, un message, dans lequel il affirmait n'avoir eu qu'une connaissance indirecte du manifeste de Brunswick. Il représentait que les forces dont la France était menacée, nécessitaient une prompte réunion entre le monarque et les citoyens ; il assurait encore qu'il exécutait loyalement la Constitution , et sollicitait un peu de confiance.
Plusieurs membres demandent l'impression de ce message. Isnard, voyant le roi perdu, s'y oppose, en
disant que « c'était par des actes et non par des paroles que Louis aurait dû prouver son attachement à la Constitution ! » Le député Champion s'écrie, en menaçant le côté gauche : « Vous êtes vendus aux Anglais ! » Isnard continue en ces termes : « A la veille de la guerre, plus de cinquante mille hommes manquaient, dans les troupes de ligne. Les ministres nous dirent que, le 10 février, cent cinquante mille hommes pourraient attaquer l'ennemi; et, au mois de mai, rien n'était prêt. Après la guerre déclarée , nous nous sommes trouvés presque sans armes, sans munitions, sans chevaux, sans approvisionnements. Au lieu de faciliter les nouvelles levées , l'achat et la fabrication des armes, on a tout entravé. Le plan de la guerre , jusqu'à ce jour, a été combiné de manière que nos braves soldats ont toujours combattu contre des forces supérieures. »
L'Assemblée déclare qu'il n'y a lieu à délibérer sur l'impression.
XIV. Immédiatement après cette discussion, la députation de la commune de Paris se présente à la barre. Pétion, son orateur, rappelle d'abord les perfidies de Louis XVI et de ses complices, jusqu'à l'acceptation de la Constitution ; le généreux pardon du peuple, et ses bienfaits prodigués à la famille royale.
« Depuis, ajoute l'orateur, des ministres pervers » ont été éloignés : ce sont eux que Louis XVI re- » grette. Leurs successeurs avertissent la nation el le il 1 3
» roi du danger qui environne la patrie ; ils sont » chassés par Louis XVI, pour s'être montrés citoyens. » La fluctuation perpétuelle du ministère élude cha- » que jour la responsabilité des agents du pouvoir » exécutif. Une garde conspiratrice est dissoute, mais » elle est encore soudoyée par Louis XVI ; elle sème » le trouble et mûrit la guerre civile. Des prêtres per- » turbateurs , abusant de leur pouvoir sur les cou- » sciences timides, arment les enfants contre leurs » pères. Des directoires de départements coalisés osent » se constituer arbitres entre l'Assemblée nationale » et le roi.
» Au dehors, des armées ennemies menacent notre » territoire ; deux despotes publient, contre la nation » française, un manifeste aussi insolent qu'absurde. » Des Français parricides, conduits par les frères, les » parents, les alliés du roi, se préparent à déchirer le » sein de leur patrie. Déjà l'ennemi, sur nos fron- » tières, oppose des bourreaux à nos guerriers. Et c'est » pour venger Louis XVI que la souveraineté natio- » nale est impudemment outragée ! »
» Le chef du pouvoir exécutif est le premier anneau » de la chaîne contre-révolutionnaire. Son nom est » un signal de discorde entre le peuple et ses magis- » trais, entre les soldats et les généraux. Il a séparé » ses intérêts de ceux de la nation ; nous les séparons » comme lui. Loin de s'être opposé par un acte for- » mel aux ennemis du dehors et de l'intérieur, sa
» conduite est un acte formel et perpétuel de désobéis- » sance à la Constitution. Tant que nous aurons un » roi semblable, la liberté ne peut s'affermir.; et nous » voulons demeurer libres. Nous invoquons à notre » tour la Constitution, et nous demandons la dé- » chéance de Louis XVI. »
L'Assemblée nationale renvoie cette pétition à la commission extraordinaire, et décide, séance tenante, qu'elle se prononcera, le 9 août, sur la déchéance. Des députés déposent un grand nombre d'adresses des départements, qui demandent aussi formellement la déchéance de Louis XVI»
XV. Tandis que les patriotes s'occupaient des moyens de sauver le pays, les chefs girondins faisaient unedernière tentative, pour replacer au gouvernement leurs amis Rolland, Clavières et Servan, et avaient avec Louis XVI de nouveaux entretiens. Ils assistèrent aux séances d'un club dit de la Réunion, dans lequel Brissot proposa, dit-on, de demander à l'Assemblée nationale la mise en accusation d'Antoine et de Robespierre, qui avaient rédigé les adresses des fédérés. A la séance des Jacobins, le 1er août, Desfieux et Merlin ((Je Thionville) dénoncèrent ce fait, en désignant des témoins. On proposa la radiation de Brissot; Goupilleau demanda qu'on l'entendît auparavant ; Robespierre conclut à l'ordre du jour, qui fut adopté l .
1 Ce fut à celte même séante que Robespierre exposa que le moyen
Les négociations entre le roi et les Girondins, suivies par Malesherbes, n'amenèrent aucun résultat. Louis XVI écouta d'autres propositions de Malouet, Bertrand , Montmorin , Clermont-Tonnerre et Malesherbes, qui le décidèrent, le 4 août, à fuir en Nor mandie, dans la nuit du 7 au 8. Danton, instruit de ce projet, jugea le temps venu de faire le complément de révolution qu'il annonçait, depuis deux ans, comme nécessaire, et en fixa le jour au 9 août. Les fautes de ses adversaires lui venaient merveilleusement en aide.
Les chefs girondins, ignorant le dernier projet de Louis XVI, firent annuler, comme inconstitutionnel, l'arrêté de la section Mauconseil, adopté par plusieurs autres, qui avaient résolu de se rendre en armes, à l'Assemblée nationale, le 5 août1. Le maire les pria de ne point faire de démonstrations inconsidérées, et d'attendre que l'Assemblée eût prononcé sur la pétition de la commune. La section des Quinze- Vingts, se
de sauver la patrie était de convoquer une Convention nationale, dont les membres seraient élus diretement par les assemblées primaires, et ne pourraient être choisis parmi ceux de la constituante ni de la première législature, afin d'écarter ainsi tous les intrigants connus.
1 Le 4, la section des Gravilliers vint à la barre déclarer que ses trente mille citoyens avaient voté à trois reprises différentes, toujours à l'unanimité, la déchéance du roi. Elle dit en terminant : « Nous vous laissons encore, législateurs, l'honneur de sauver la patrie, mais si vous refusez de le faire, il faudra bien que nous prenions le parti de la sauver nous-mêmes. » Le député Girardin s'écrie qu'il faut que l'Assemblée fasse respecter la souveraineté du peuple, ou qu'elle s'ensevelisse sous les coups des factions. Les tribunes le couvrent de huées, et l'Assemblée passe à l'ordre du jour.
rendant à cette invitation, déclare qu'elle attendra patiemment et paisiblement jusqu'au jeudi suivant, 9 août, onze fleures du soir, que l'Assemblée nationale ait prononcé sur la déchéance; mais que si justice et droit u est pas fait au peuple par le corps législatif, ce même jour, à minuit, le tocsin sonnera, la générale battra, et tout se lèvera à la fois i . Elle envoya par des commissaires cet arrêté aux Marseillais et aux autres sections, qui toutes y donnèrent leur adhésion, reconnaissant quil ne tendait qu'à sauver la chose publique.
Les sections, les fédérés, ne voulaient reprendre l'exercice du pouvoir souverain qu'après avoir fait un dernier et suprême appel au patriotisme de l'Assemblée, et l'avoir mis en demeure de sauver la France. llien de plus remarquable, et de plus grand à la fois, que le spectacle de la fermeté, de la longanimité du peuple en cette circonstance, et de son respect pour la légalité. Tel jour, à telle heure, semblait-il dire à ses mandataires, si vous n'avez pas fait justice, nous la ferons nous-mêmes. Nous voulons bien vous en laisser encore l'honneur ; mais nous vous prouverons que nous savons nous passer de nos représentants, ineptes et corrompus.
XYI. L'Assemblée, dans sa présomption, ne tint aucun compte de l'avertissement ; elle pensa que , privées de l'appui des fédérés, les sections n'ose-
1 Registre manuscrit des procès- verbaux des Quinze- Vingts.
raient tenir leur promesse. En conséquence, elle songea, sur la motion de Vaublanc, à renvoyer immédiatement de Paris les fédérés, et chargea le ministre de la guerre de leur faire connaître que tout était disposé au camp de Soissons1 pour les recevoir. C'était trahir la frayeur que causait alors aux députés la présence de ceux qu'ils avaient eux-mêmes appelés dans la capitale.
L'opinion publique demandait le prompt jugement du général Lafayette; Brissot, au nom de la commission des douze, fit à l'Assemblée un rapport sur cette affaire, et conclut à la mise en accusation. Quoique les preuves de la trahison du général fussent nombreuses et accablantes, l'Assemblée décréta, le 8 août, à la majorité de quatre cent six voix contre deux cent vingt-quatre, qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre lui. Rien ne pourrait décrire l'effet produit par ce décret inique. Le peuple insulta et frappa plusieurs députés de la majorité, après la séance2. Dumolard et Vaublanc , qui avaient longuement plaidé la cause du général, et qui avaient même proposé que l'Assemblée s'éloignât de Paris, furent surtout l'objet des poursuites et des menaces de la foule.
Le député Goupilleau s'écrie le soir aux Jacobins
1 On avait établi un camp à Soissons, du consentement du roi.
2 Deux Amis, t. IX, p. 129 et suiv.
« qu'il faut eu appeler au peuple, lui bien montrer que l'Assemblée nationale ne peut le sauver, et qu'il ne peut trouver son salut que dans une insurrection générale. — Il faut, dit Chabot, il faut que le peuple se sauve de lui-même, et que Paris donne l'exemple. Je le répète et je sonne le tocsin, dès ce moment. Si l'on décrète le départ de l'Assemblée nationale, il faut que le peuple arrête, avec des baïonnettes, les députés qui voudraient s'éloigner. Depuis trop longtemps, il fait, la guerre au despotisme avec des armes que le despotisme détruit ; il fait la guerre par des pétitions, et ce sont des coups qu'il faut porter... Plus d'adresses! plus de pétitions! Il faut que les Français s'appuient sur leurs armes, et qu'ils fassent la loi. »
La majorité manifeste le même avis. Le lendemain, 9 août, l'Assemblée nationale n'aborde même pas la question de la déchéance du roi, quoiqu'elle soit à l'ordre du jour, et qu'un de ses membres l'ait mise en demeure de se prononcer. La section des' Quinze- Vingts, fidèle à sa promesse, tint une séance le soir, dans laquelle elle reçut plusieurs députations des autres sections, et des fédérés des quatre-vingt-deux départements, qui demandent à marcber sous ses drapeaux. Elle arrête que « chaque section nommera trois commissaires, qui se réuniront à la maison commune, avec pleins pouvoirs pour aviser aux moyens prompts de sauver la chose publique ; et que l'on ne recevra d'ordres que des commissaires de la majorité
des sections réunies * . » La section prend aussi la résolution de ne sonner le tocsin que sur l'ordre de ces commissaires, afin que le mouvement s'opère avec ensemble ; elle nomme, à l'instant même, pour la représenter, Rossignol, Huguenin et Balin, avec des pouvoirs illimités. Dans la même nuit, vingt-huit sections élurent leurs commissaires, avec pleins pouvoirs pour sauver la chose publique. Les vingt autres ne désignèrent les leurs que le lendemain matin, 10 août.
Pendant la nuit, deux colonnes insurgentes se formèrent, l'une près de l'Arsenal, l'autre aux Cordeliers. La première était forte de quinze mille hommes, la plupart citoyens passifs du faubourg Saint-Antoine, réunis à des gardes nationaux et à des fédérés ; la seconde comptait six mille hommes, tant citoyens du faubourg Saint-Marceau, que fédérés marseillais et bretons. Leur but était l'attaque et la prise des Tuileries.
XVII. La cour ne s'était pas effrayée du mouvement; elle comptait n'avoir à redouter qu'une promenade semblable à celle du 20 juin ; mais elle prit, cette fois, des mesures formidables, pour repousser l'attaque. Le château n'était point isolé comme on le voit aujourd'hui. L'emplacement où se trouve la rue de Rivoli se trouvait alors occupé par le manège où siégeait l'Assemblée nationale, et qui n'était séparé du châ-
1 Voir son procès- verbal manuscrit.
teau, que par la terrasse des Feuillants; la plus grande partie de la place du Carrousel se composait d'un amas de maisons particulières. La grande cour des Tuileries était séparée en trois, par divers bâtiments : celle du milieu, appelée cour Royale ; celle du bord de l'eau, appelée cour des Princes, autour de laquelle se trouvaient les écuries; et enfin celle du pavillon Marsan, dite des Suisses, parce qu'elle était entourée des casernes de ces gardes.
Mandat, ex-marquis, ancien officier des gardes, commandait alors la garde nationale de Paris. Gagné par la cour, il prit des dispositions très-habiles : il plaça douze canons dans les cours et autour du château, qu'il fit occuper par neuf cent cinquante gardes Suisses, et par deux mille cinq cents hommes de garde nationale, répartis tant dans les bâtiments qu'au pont tournant. Sept à huit cents volontaires royalistes, déguisés les uns en Suisses, les autres en grenadiers, vinrent les renforcer et les surveiller en même temps. Cent hommes furent placés sur le quai d'Orsay, à la tête du pont Royal ; six cents autour de la colonnade du Louvre; et environ quatre cents dans divers postes entourant le Carrousel. Le bataillon de Henri IV occupa le Pont-Neuf, pour en défendre le passage; cinq cents hommes furent placés à l'hôtel de ville.
Le projet de Mandat était, à l'hôtel de ville, de laisser passer la colonne insurgente du faubourg Saint- Antoine par l'arcade Saint-Jean, puis de la foudroyer
par -derrière. Les gendarmes postés au Louvre devaient laisser passer sur le quai la colonne du faubourg Saint- Marceau, pour ia couper lorsqu'elle serait engagée, en précipiter une partie dans le Louvre, dont les guichets restaient ouverts, et faire rétrograder l'autre partie vers le Pont-Neuf, où l'attendait le bataillon de Henri IV.
Mandat se crut d'autant plus sûr du succès de ses dispositions que Pétion, ayant eu l'imprudence de se rendre le soir au château avec plusieurs officiers municipaux, fut menacé et outragé par les grenadiers et les gentilshommes, qui le gardèrent en otage et faillirent même l'assassiner1. Pendant ce temps , le commandant général fit sonner le tocsin partout plusieurs heures avant que les commissaires des sections en eussent donné l'ordre , espérant ainsi tromper leurs bataillons, et les faire marcher avant le jour et sans accord. Vers minuit, la section des Quinze-Vingts, entendant ce bruit, ordonna à son bataillon de marcher, mais avec une grande circonspection, car elle s'était déliée du piège.
XVIII. Cependant, les commissaires, investis de la souveraineté, arrivent successivement à l'hôtel de ville, où ils trouvent en séance le conseil général. Ils lui signifient, au nom du peuple de Paris, qu'ils le révoquent2, à l'exception du maire, du procureur de la
1 Lettre de Sergent-Marceau à l'auteur.
2 Défenseur de la Constitution.
commune, et des seize administrateurs de la ville. Le conseil se retire sans résistance, parce qu'un grand nombre de ses membres était partisan de l'insurrection, et que les autres, en cédant la place, se déchargeaient du fardeau d'une lourde responsabilité. Leur présence à Y hôtel de ville avait favorisé V entrée des commissaires, qui, arrivant sans troupes, auraient peut-être été repoussés par le piquet de la garde nationale.
A peine le nouveau conseil général est-il maître de l'hôtel de ville qu'il s'empare de tous les pouvoirs ', suspend l'état-major et mande l'officier de garde, à qui il enjoint de recevoir ses ordres. Puis, craignant d'être troublé par les imprudences de Pétion, qu'un décret de Y Assemblée avait fait remettre en liberté, il te consigne, avec une garde d'honneur de six cents hommes, sous prétexte de veiller à sa sûreté. Il avertit enfin les colonnes insurgentes de ne point presser l'attaque du château, et d'attendre le grand jour pour recevoir une direction uniforme et éviter les pièges qui leur étaient tendus.
Le conseil, connaissant le plan terrible de Mandat, qui avait établi son quartier général aux Tuileries, le l'ait mander devant lui; celui ci, ignorant que le conseil général était remplacé, obéit. Interrogé sur les ordres qu'il avait donnés à la force armée, sans la
1 Procès- verbal du 10 août.
réquisition légale du maire, il répondit d'abord que le maire lui avait fait cette réquisition , puis que la réquisition venait du directoire du département; enfin, pressé par les démentis donnés à ses allégations, il avoua qu'il avait agi sans autorisation. Le conseil le destitua et le remplaça par San terre.
En cet instant, on déposa sur le bureau le billet suivant, livré par le commandant de l'hôtel de ville : « Le commandant général ordonne au commandant du » bataillon de service à la ville de dissiper la colonne » d'attroupement, qui marcherait pour se porter au » château, tant avec la garde nationale, qu'avec la gen- » darmerie, soit à pied, soit à cheval, en l'attaquant » par derrière.
» Signé : Le commandant général Mandat. »
Après la lecture de cet écrit, Danton, qui était accouru à l'hôtel de ville, demanda la mort du traître qui l'avait signé. Le conseil ordonna de conduire à l'Abbaye Mandat, qui fut tué d'un coup de pistolet en descendant les marches de l'hôtel de ville K
La mort de cet officier fit avorter toutes les combinaisons qu'il avait prises. La colonne du faubourg Saint-Antoine, partie à sept heures du matin de l'Arsenal, traversa sans difficulté l'arcade Saint-Jean. La colonne du faubourg Saint-Marceau arriva à la même heure au Pont-Neuf; le bataillon de Henri IV, très-
1 Beaulieu.
hostile au premier abord, s'enfuit enfin à toutes jambes ! . La gendarmerie postée au Louvre manifesta une vive sympathie pour les insurgés, et se serait même jointe à eux, si ses officiers ne l'eussent emmenée au Palais-Royal. L'insurrection devenait générale ; les citoyens et môme la garde nationale accouraient à son secours, et se formaient par petits détachements en bon ordre, quoique sans chefs 2. Aussi, les colonnes arrivèrent sans obstacle jusqu'aux cours des Tuileries.
MX. Louis XVI ne s'était point couché. Vers six heures du matin, il était descendu dans la cour des Princes, pour haranguer les grenadiers qui l'accueillirent avec enthousiasme. Il passa ensuite la revue des Suisses, auxquels il avait fait distribuer de l'argent et du vin, et dont la contenance était très-décidée.
Rœderer, procureur général syndic du département, vint à la tête du directoire faire une proclamation dans les cours et au Carrousel , et se disposa à proclamer la loi martiale. Il était dans le secret des Girondins, qui se souciaient peu de Louis XVI, mais qui désiraient le règne de son jeune fils 3, sous le nom duquel ils auraient gouverné. En conséquence, Rœderer voulait laisser le roi seul au château, avec charge
1 Défenseur de la Constitution, n° 12.
2 Prudhomme, n° igi .
3 Procès <l<'s Girondins.
d'en diriger la défense , et conduire la famille royale à l'Assemblée, afin qu'elle ne courût aucun danger. Merlin (de Thionville) pénétra dans le château, deux pistolets à la main, et dit au procureur syndic que le peuple voulait absolument la tête du roi. Rœderer répondit ; C'est égal , il restera le prince royal. — Non, répliqua Merlin, toutes les têtes roijales tomberont, et même la vôtre, si vous ne vous retirez promptement. Rœderer, épouvanté, renonça à tous ses projets, et résolut d'emmener le roi à l'Assemblée, avec sa famille.
Au surplus, il regardait le succès de la résistance comme douteux. Les gardes nationaux, apostés au pont Royal et au pont Tournant, se joignaient aux agresseurs, ou se retiraient. Les canonniers qui, formant l'élite de l'armée, avaient toujours été les plus révolutionnaires des soldats , livraient leurs canons aux insurgés. Rœderer prit à part le roi et la reine, et il leur dit : « Que le danger était à son comble et au-dessus de toute expression ; que la garde nationale fidèle était peu nombreuse, que le reste était corrompu et commencerait même le feu sur le château ; que toute la famille royale courait risque d'être massacrée avec ceux qui les entouraient, si le roi ne prenait sur-le-champ le parti de se rendre à l'Assemblée nationale. » La reine, pleurant, ne voulait pas entendre parler d'une telle proposition et répétait, quelle préférerait se (aire douer aux mars du chu-
teau , plutôt que d'en sortir. Le roi, selon elle, ne devait mourir que chez lui * .
Rœderer ayant insisté , le départ de toute -la famille royale fut décidé; mais Louis XVI ne contre manda pas les ordres donnés pour la défense du château. Entourée d'une double haie de Suisses et de grenadiers, elle se rendit sans obstacle dans la salle de l'Assemblée, où elle fut introduite par 1411e députation qui Aint la recevoir à la porte. Le roi dit en entrant: « ,1e suis venu pour épargner un grand crime , et je pense que je ne peux être plus en sûreté, qu'au milieu des représentants de la nation. » Vergniaud, qui présidait, lui répondit : « Vous pouvez compter, Sire, sur la fermeté de l'Assemblée nationale ; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. » On plaça Louis XVI. et sa famille dans la loge d'un journal feuillant [le Logographe), parce que la Constitution ne permettait pas de délibérer en présence du roi.
Dans le même moment, onze individus , parmi lesquels on reconnut d'anciens gardes du roi etSusleau, pamphlétaire royaliste, faisaient aux Champs-Elysées une fausse patrouille , afin de favoriser l'entrée des combattants royalistes aux Tuileries. Cette patrouille,
1 Konderer, dans une brochure qu'il a publiée longtemps après, dit n'avoir pas entendu ce propos. II ne s'ensuit pas qu'il n'ait pas été leau. I);' graves autorités l'aflirnuMit, ei If caractère de la reine le rend probable.
arrêtée par le peuple, fut conduite à la section des Feuillants pour êlre interrogée. Le peuple, harangué par Théroigne de Méricourt, réclama bientôt ces hommes pour les mettre à mort. On en tua neuf, dont les cadavres furent exposés sur la place Vendôme, et les têtes promenées en triomphe sur des piques.
XX. Peu après, l'attaque du château commença. À neuf heures, les Marseillais et les citoyens du faubourg Saint-Marceau, commandés par Westermann, envahissent la cour Royale, dont on a prétendu que la porte leur fut volontairement ouverte. Westermann se détache et arrive seul près des officiers suisses qui sont à l'entrée du château avec des canons qu'ils avaient cachés; il les conjure de ne point faire couler le sang, et leur assure qu'ils sortiront avec tous les honneurs de la guerre. Ceux-ci répondent par des démonstrations amicales, donnent aux Marseillais des cartouches en signe d'alliance, et font ouvrir toutes les
cours l
Lorsque les insurgés sont tous entrés, un feu roulant part de la caserne des Suisses, ainsi que des croisées du château , en même temps qu'une décharge à mitraille des canons subitement démasqués. Deux cents Bretons ou Marseillais tombent : leurs compagnons se replient sans désordre, malgré le feu qui
1 Procès- verbal manuscrit de la section du Finistère du 10 août. ■ Prudhomme,. n° 161. — Défenseur de la Constitution, n° 12.
continue à les moissonner. Rappelés à grands cris par Vestermann , ils reviennent incontinent à Tassaut. Un combat furieux s'engage ; les Suisses luttent avec intrépidité , mais la plupart des gentilshommes, éperdus , ne servent qu'à embarrasser leur défense. Un grand nombre de constitutionnels s'étaient retirés, révoltés de la désertion du roi, qu'ils considéraient comme un lâche abandon. Le peuple met le feu à la caserne des Suisses , pour faire cesser la fusillade qui vient de ce côté. Ceux-ci sortent alors pour se porter au château. Pendant le trajet, les assiégeants en font tomber la plus grande partie à coups de fusil.
Le bruit de l'artillerie avait jeté l'Assemblée nationale dans le trouble et la consternation; des membres allèrent reprocher au monarque tout le sang qui coulait, et le supplier de donner aux Suisses l'ordre de cesser le feu. Louis envoya enfin cet ordre, avec celui de se rendre à l'Assemblée nationale. Une centaine obéirent, et un tiers d'entre eux fut tué dans le trajet; ceux qui restèrent au château , se voyant attaqués et cernés, se replièrent sur le grand escalier, où ils firent sur les assaillants un feu très-vif qui en tua plus de quatre cents en quelques minutes; mais, succombant sous le nombre, ils furent tous bientôt mis hors de combat.
XXT. Le peuple inonda les appartements, où il égorgea tout ce qui se présentait , domestiques et volontaires royalistes. Les Suisses, réfugiés dans les n. \U
combles , furent précipités dans la cour ' . Ceux qui étaient restés dans les divers postes prirent la fuite à travers le jardin et les rues, où la plupart périrent sous les balles du peuple. Soixante furent jugés prèvôtalement, et exécutés le même jour en masse sur la place de Grève. Le reste fut fait prisonnier ou se cacha. On enferma les soldats au Palais-Bourbon et les officiers à l'Abbaye. Les femmes déployaient plus d'acharnement encore que les hommes. Il y eut, dans cette matinée, environ trois mille tués ou blessés, savoir, deux cent vingt-huit Marseillais ; cent onze Bretons ; six cent cinquante Suisses ; mille gardes nationaux et citoyens des faubourgs; et enfin, mille nobles ou serviteurs du château , ou gardes nationaux qui le défendirent. L'animosité contre les Suisses était telle, que l'on en égorgea un qui était concierge dans la rue Taranne 2. Le carnage cessa vers deux heures, mais le feu continua de dévorer les bâtiments qui bordaient la cour.
Comme dans toutes ses expéditions , le peuple respecta les trésors qu'il trouva dans le château, et les porta fidèlement sur le bureau de l'Assemblée nationale. Quatorze individus trouvés en possession d'objets dérobés pendant ou après la bataille, furent immédiatement mis à mort par les vainqueurs.
La fureur populaire fit néanmoins grâce à toutes
1 Révolutions de Paris, n° i6i. — Beaulieu, t. III, p. 482. — Défenseur de la Constitution, n° 12.
2 Histoire impartiale des erreurs et des crimes, t. IV, p. 76.
les femmes, même à celles attachées à la reine. Lemonnier, médecin du roi, bon vieillard qui n'avait pas interrompu ses études durant le siège, entendit frapper rudement à sa porte ; il l'ouvre et voit des sans-culottes les bras ensanglantés : «Que fais-tu ici ? Tu es bien tranquille, lui dirent-ils. — Je suis à mon poste. — Qu'es-tu dans le château? — Ne le voyezvous pas à mon habit? Je suis le médecin du roi. — Et tu n'as pas peur? — Et de quoi? Je suis sans armes : fait-on du mal à qui n'en fait pas? — Tu parais un brave homme. Ecoute, tu es mal ici; d'autres moins raisonnables que nous pourraient bien te confondre avec le reste : tu n'es pas en sûreté. Où veux-tu qu'on te reconduise ? — Au palais du Luxembourg. — Viens, suis-nous, et ne crains rien. — Je vous l'ai déjà dit : je n'ai pas peur de ceux à qui je n'ai pas fait de mal . »
Les insurgés l'emmenèrent. En traversant la foule armée el furieuse, ils crièrent : « Camarades, laissez passer ce citoyen : c'est le médecin du roi, mais il n'a pas peur ; c'est un bon homme. » Lemonnier parvint ainsi, sans avoir couru de danger, à la retraite qu'il avait indiquée 1 . Mille traits semblables signalèrent cette journée glorieuse.
XXIL Durant le combat, des pétitions multipliées avaient demandé à l'Assemblée la déchéance du roi ;
1 Histoire impartiale des erreurs et des crimes, l. IV, p. 70.
les citoyens annonçaient qu'ils n'arrêteraient le feu, qu'après que la vengeance nationale serait satisfaite. L'Assemblée, quoique uniquement composée à cette séance de deux cent quatre-vingt-quatre membres de la gauche, refusa de prononcer la déchéance, et décréta seulement la suspension provisoire, avec la convocation d'une Convention nationale.
Les ministres furent destitués et d'autres nommés, par appel nominal. Les noms de Rolland à l'intérieur; de Servan, à la guerre; de Clavières, aux finances; de Danton, à la justice; de Lebrun, aux affaires étrangères, et de Monge, à la marine, attestaient l'influence des Girondins sur l'Assemblée ; car, à l'exception de Danton, nommé pour plaire au peuple, tous les nouveaux ministres étaient de leur parti. Danton, ne pouvant s'occuper, dans cette crise , que du salut public, nomma Camille Desmoulins secrétaire-général chargé du personnel de son département, et chargea Fabre d'Eglantine des sceaux et de l'expédition des affaires.
L'attitude du roi, pendant ces terribles scènes, mérite d'être mentionnée. Au moment même où l'Assemblée prononçait sa suspension , quand les gémissements et les cris des blessés et des mourants retentissaient encore, dominés par les grondements terribles du canon, Louis XVI, qui s'était fait donner une table dans la loge où il s'était caché, mangeait et buvait copieusement, suivant l'habitude des princes
de sa race, et comme s'il eût accompli ce repas à Versailles, au jour de sa plus grande puissance.
Le lendemain , le peuple continua à massacrer impitoyablement les Suisses qu'il trouva cachés; il abattit les statues des rois , mais respecta tous les monuments religieux , et donna les honneurs de la sépulture à ceux des insurgés qui avaient succombé. Presque tous les blessés moururent. Plusieurs contemporains assurent qu'on trouva dans leurs corps des balles mâchées. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans les insurrections , l'exaltation populaire et la chaleur de la température sont des causes aggravantes qui expliquent suffisamment le petit nombre des guérisons.
Le conseil-général révolutionnaire, resté en permanence, fit la proclamation suivante : « Peuple souverain , suspends ta vengeance , la justice endormie reprendra aujourd'hui ses droits ; tous les coupables vont périr sur l'échafaud. » Le peuple cessa alors les massacres.
L'Assemblée nationale, qui s'était déclarée en permanence, rendit un décret sur le mode d'élection des membres de la Convention nationale, qu'elle avait convoquée. Ce décret, tout en décidant que l'Assemblée législative n'avait pas le droit de soumettre à des règles impératives, l'exercice de la souveraineté du peuple, invita les Français à se réunir dans les assemblées primaires, le 26 août, pour nommer les électeurs ; et ceux-ci à procéder le 2 septembre à l'élection
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des députés qui devraient arriver à Paris pour le 20. Aucune condition d'impôt ne fut exigée, ni des électeurs ni des députés. Les corps électoraux devaient en choisir le même nombre que pour l'Assemblée législative.
Cette disposition était funeste. Il était facile de prévoir qu'avec le système d'élection à deux degrés, et au milieu de la précipitation des événements, les anciens corps électoraux seraient presque entièrement conservés pour les nouvelles élections. Il aurait donc fallu faire élire la Convention par les assemblées primaires directement , par arrondissements, et les inviter à n'envoyer aucun membre des deux assemblées antérieures. La plupart avaient fait preuve d'incivisme, ou étaient liés par des antécédents : ils devaient nécessairement apporter leur esprit d'intrigue dans la nouvelle assemblée. Tout état de choses nouveau appelle des hommes nouveaux; l'ignorance de ce grand principe a produit presque tous nos désastres. Ainsi, pour conserver quelques membres purs et intelligents de la constituante et de la législative, on laissait entrer dans la nouvelle assemblée tous les autres incapables ou indignes. D'ailleurs, les premiers auraient rendu d'aussi grands services dans les clubs, dans la presse ou dans l'administration qu'à la Convention nationale.
XXIII. Tel fut le résultat de la dernière insurrection contre Louis XVI. Non-seulement l'Assemblée
nationale n'y prit aucune part, mais il ne dépendit pas d'elle de la faire échouer, puisqu'elle annula l'arrêté de la section Mauconseil, qui en était le signal, et refusa de discuter la déchéance du monarque. Cette Assemblée se traîna , comme la Constituante , à la remorque des événements ; et si le peuple se fût laissé conduire par elle, il eut été décimé ; elle-même eût été entraînée dans sa ruine.
Observons encore qu'il est probable que, si le roi n'eût pas déserté son palais, il serait demeuré vainqueur1. A l'exception des six cents Marseillais, les colonnes insurgeâtes étaient mal armées; les troupes du roi, au contraire, bien disciplinées, avaient l'avantage des armes, des munitions et des retranchements. Mais, découragées par le départ de Louis, elles se débandèrent en partie. Un corps de Suisses, arrivé de Courbevoie, et d'autres bataillons tout frais venus des Champs-Elysées au secours des Tuileries, voyant que le roi paraissait renoncer à se défendre, se joignirent à ceux qu'ils venaient combattre contre ceux qu'ils étaient chargés de soutenir2. L'exemple d'une pareille défection n'est pas rare dans nos guerres civiles. Néanmoins, la défaite de la cour n'eût été retardée que de quelque temps; c'est l'influence morale plus que la force qui change la face des Etats. Or, la pres-
1 C'est l'opinion des contemporains qui ont le mieux observé ce qui se passa dans ce moment. Voir Beaulieu, Marat, etc.
2 C'est ce que l'on verra encore le 9 thermidor.
que unanimité des citoyens voulait le renversement du pouvoir royal, et si Louis XVI comptait quelques milliers de défenseurs dévoués, ils eussent bientôt succombé sous le nombre.
Le combat ne dura que quelques heures, parce que les mesures des insurgés avaient été prises et dirigées avec un ensemble admirable. Ce fut Danton qui fixa le jour de l'insurrection ' et qui en eut la direction suprême. Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine, Barbaroux, Panis, Sergent, Chabot, Bazire, Merlin, Westermann, Alexandre et Santerre, qui s'étaient mis à la tête du mouvement, y déployèrent une intelligence et une intrépidité héroïques. Marat, qui craignait de voir retarder un mouvement dont l'opportunité lui paraissait démontrée, sortit de sa cave aux approches de la nuit fatale, et brava le poignard des assassins pour aller stimuler plusieurs sections. Il avait , le premier, demandé l'anéantissement de la Constitution. Depuis plus de six mois, il en démontrait les vices, et manifestait même du dédain pour ceux des patriotes qui la défendaient. Bobespierre était parmi ces derniers , et ce ne fut que quelques jours avant le 10 août qu'il demanda aussi la déchéance du roi et une Convention nationale. Le bruit courut alors qu'on l'avait assassiné. Ces hommes ne se vantèrent pas de ce qu'ils avaient fait ; mais plu-
1 Mémoires de Garât.
sieurs autres surgirent après la victoire, et se l'attribuèrent , quoiqu'ils se fussent prudemment tenus à l'écart, au moment du péril et du doute.
La nouvelle de l'insurrection ralluma, dans toute la France, l'enthousiasme de juillet 1789. Un grand nombre de communes avaient, jusqu'alors, douté de la nécessité de la bataille ; mais la victoire les rallia au triomphe. Celte joie n'eut point le caractère de tendresse , de bonté et d'oubli qui s'était manifesté en 1789. Les patriotes, indignés de s'être vu ravir le fruit de la première victoire, devinrent défiants et manifestèrent, de toutes parts, l'immuable volonté d'assurer, à tout prix, le triomphe de la liberté et de l'égalité.