‹ Histoire de la Revolution francaise, 1789Chapitre 9 sur 29 · DU 1 I AOUT AU 20 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

DU 1 I AOUT AU 20 SEPTEMBRE

Dictature de la commune de Paris. — Les Prussiens s'emparent de Longwy et de Verdun par trahison. —Jugements dans les prisons et exécution des conspirateurs royalistes. — Elections — Valmy.

I. La Constitution que l'on avait adorée comme immortelle ne subsista pas une année entière. La cause n'en est pas, comme on le croit généralement, dans le décret par lequel ses auteurs se sont exclus de l'Assemblée législative. Leur expérience, dit-on, eût été nécessaire : nul ne pouvait aussi bien queux, comprendre et interpréter leurs lois. C'est là un de ces sophismes inventé par quelques intrigants, et répété sans examen par les historiens qui n'ont fait que se copier les uns les autres. Il est évident que si les constituants eussent fait partie de l'Assemblée législative, leur œuvre eût tombé plus tôt encore ; ils seraient entrés dans la législature, déjà corrompus, et par conséquent moins en état de résister aux entreprises du pouvoir exécutif, que leurs successeurs, dont la majorité, saine d'abord, ne fut corrompue qu'au bout de six mois.

Le peuple triomphant ne crut donc pouvoir s'en rapporter au corps législatif du soin de l'administration de l'empire, jusqu'au moment où la Convention nationale en prendrait les rênes. Le conseil général révolutionnaire de la commune exerça une véritable dictature. Il resta permanent et ses séances furent publiques. Tous ses membres étaient armés et prenaient leurs repas, à leurs frais, à l'hôtel de ville, afin de ne point perdre de temps. Ils ne s'emparèrent point, pour leur usage, des palais et des équipages de la cour : ils ne pillèrent point le trésor public, et ne se ruèrent point sur les places, pour eux, leur parents ni leurs suppôts, comme on l'a vu à d'autres époques; ils ne songèrent qu'au salut public et ne voulurent aucune indemnité. Le peuple ratifiait tous leurs actes et avait en eux la plus grande confiance ; lorsqu'un citoyen des tribunes demandait la parole, le conseil, avant de la lui accorder, consultait l'auditoire, qui ne manquait jamais de déclarer que l'orateur ne serait pas entendu.

Robespierre, un des membres du conseil, y exerçait une très-grande iniluence par ses harangues de chaque jour. Marat, quoiqu'il n'en fît pas partie, en exerçait une plus grande encore. Une tribune publique lui fut donnée dans la salle des séances, et il fut in\ité à rédiger un journal des événements révolutionnaires l. L'Ami du peuple ne fit pas cette feuille, mais publia

1 Procès-verbal manuscrit du conseil général.

des affiches qu'il livrait gratuitement au peuple, parce qu'on avait mis à sa disposition des presses saisies sur les écrivains royalistes. Le premier soin du conseil général après la victoire, avait été de faire arrêter tous les folliculaires vendus à la cour, et de faire saisir le matériel de leurs imprimeries.

En exécution d'un décret de l'Assemblée législative, qui confiait à la commune la surveillance de Louis XY1, celui-ci fut enfermé avec sa famille au Temple , qui était alors une forteresse. Le directoire du département, dont l'autorité, placée entre celles du conseil général et de l'Assemblée nationale, n'eût fait qu'entraver la marche des affaires, fut supprimé. Il était, d'ailleurs, devenu odieux, à cause de sa complicité avec les contre-révolutionnaires. Le conseil général remplaça le mot monsieur par celui de citoyen, et fit ajouter sur les actes publics, après ces mots l'an 1 V de la liberté, ceux-ci : le Ier de l'égalité.

Enfin , il institua, pour l'exercice de la haute police, un comité de surveillance et de salut public, spécialement chargé des arrestations et des mises en liberté. Il le composa de quatre de ses membres, bien connus pour leur zèle et leur civisme : Panis , Sergent, Duplain et Jourdeuil. Ceux-ci s'adjoignirent d'autres citoyens : Marat, que le peuple leur avait amené x , Deforgues , Lenfant, Guermeur, Leclerc et

1 Lettre de Sergent à l'auteur.

Durfort. Marat était la lumière et l'oracle de ce redoutable comité. Panis lui-même, chargé par le conseil général de choisir tous ses collègues, lui avait publiquement décerné le titre de prophète !. Ce comité était aussi permanent.

II. La France demandait, pour assurer la victoire du 10, le prompt jugement des prisonniers faits par la commune de Paris, dans cette journée et les suivantes. Les fédérés vinrent à l'Assemblée législative, qui ne paraissait point vouloir s'occuper de cette question , demander, dès le 14, une cour martiale pour venger le sang de leurs frères.

La même demande était adressée par le conseil général. L'Assemblée ne répondit point. Le même jour, elle reçut une nouvelle pétition ainsi conçue : « Le conseil général de la commune nous députe » vers vous pour vous demander le décret sur la cour » martiale. S'il n'est pas rendu, notre mission est de » l'attendre. »

Cette pétition n'ayant pas été mieux accueillie, une troisième députation de la commune vint encore à la barre de l'Assemblée (15 août), demander la prompte punition des coupables. « Le peuple se repose, dit Robespierre son orateur, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables; il a raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires à son vœu unanime. Nous vous prions de nous débarrasser des autorités

1 Révolutions de Pari*.

constituées en qui nous n'avons point confiance, d'effacer ce double degré de juridiction qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité. .Nous demandons que les coupables soient jugés par des commissaires pris dans chaque section , souverainement et en dernier ressort. Si vous redonniez les juges anciens, vous rétabliriez des juges prévaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli perdre la nation. »

L'Assemblée, sur la motion de Chabot, décréta le principe d'une cour populaire, mais elle renvova à la commission extraordinaire, pour le mode d'exécution. Brissot , qui fit le rapport, s'efforça d'établir qu'il y avait Irop d'inconvénient dans la formation d'un tribunal suprême, et l'Assemblée décréta qu'il n'y en aurait point. Alors un commissaire delà commune vint à la barre annoncer que le peuple était las de n'être point vengé ; que si le roi eût été victorieux, douze cents échafauds eussent été dressés contre les patriotes ; qu'à minuit on entendrait sonner le tocsin et battre la générale, à moins qu'on ne décrétât, sans désemparer, un tribunal criminel, formé par quarante-huit électeurs envoyés par les sections.

L'Assemblée, effrayée, décréta aussitôt, à l'unanimité, (17 août) qu'il serait procédé sur-le-champ à la formation d'un corps électoral , composé d'un député choisi par chaque section, pour nommer les membres d'un tribunal criminel, chargé de juger souverainement les crimes commis dans la journée du 10 août,

et ceux qui s'y rattachaient. Ce tribunal fut divisé en deux sections, et organisé dès le 18. Robespierre, nommé président, n'accepta point cette charge, parle motif qu'ayant dénoncé la plupart des accusés, il ne voulait point être leur juge.

Les premières condamnations furent celles ded'Angremont, convaincu d'embauchage pour la cour; de Laporte, intendant de la liste civile ; de Durosoy, rédacteur de la Gazette de Paris, coupable de correspondance avec les émigrés; de Vima!, de Sauvade et de Guillot, coupables de fabrication de faux assignats, et de quelques autres personnages subalternes. Ils furent guillotinés dans la nuit même qui suivit le jour de leur condamnation; mais le bourreau, montrant une tête au peuple, s'étanttué, en tombant de l'échafaud, le conseil général ordonna que désormais les exécutions n'auraient lieu que de jour. Le tribunal acquitta d'Àffry, colonel de la garde suisse, Montmorin et quelques autres, dont le peuple demandait la punition. Plusieurs conspirateurs parvinrent à s'é\ader.

III. Pendant ce temps, l'Assemblée nationale, subissant l'influence révolutionnaire , décréta la suppression des costumes religieux et séculiers, le divorce, lu réorganisation de la garde nationale , où tous les citoyens furent admis, la vente à rente et par petites portions des biens des émigré*, afin de donner aux pauvres le moyeu d'en acquérir, sans débourser de ca-

pital. Elle décerna le titre de citoyens français à tous philosophes qui avaient défendu la liberté et l'égalité, et mit en accusation A, Lameth , Barnave, Duport du Tertre, Duporlail, Bertrand de Molleville, Montmorin et Target. Elle consigna, comme otages, dans leurs municipalités respectives, les pères, mères et enfants des émigrés. Il fut décrété que tous les ecclésiastiques assujettis au serment, et qui ne l'avaient pas encore prêté, seraient tenus de sortir du royaume, dans la quinzaine, sous peine d'être transportés à la Guyane française.

Cependant l'Assemblée nationale se lassa bientôt de son rôle subalterne. Après avoir approuvé tous les actes du conseil général qui l'avait sauvée elle-même, elle en devint jalouse, et tenta de le désorganiser. Il lui fallait un prétexte, qu'elle trouva dans un mandat d'amener décerné par le conseil contre Girey-Dupré, l'un des rédacteurs du Patriote français. Elle décréta (30août), sur la proposition de Yergniaud, de Guadet et de Gensonné, que, dans les vingt-quatre heures, les sections nommeraient chacune deux citoyens, pour former un conseil général provisoire, jusqu'à la prochaine élection de la municipalité , et manda le président du conseil général à sa barre. Le conseil général n'envoya pas ce décret aux sections, et son président ne comparut point. L'Assemblée nationale décréta, le 31, qu'il y serait amené; mais une dépuïation du conseil général ayant Pétion, Manuel

et Tallien à sa tête, demanda en ces termes la révocation du décret :

« Législateurs, les représentants provisoires de la commune de Paris ont été calomniés ; ils ont été jugés sans avoir été entendus ; ils viennent vous demander justice. Appelés par le peuple dans la nuit du 9 au 10, pour sauver la patrie, ils ont dû faire ce qu'ils ont fait. Le peuple n'a pas limité leurs pouvoirs ; il leur a dit : Allez, agissez en mon nom, et j'approuverai tout ce que vous aurez fait.

» Le corps législatif n'a-t-il pas toujours été environné du respect des citoyens de Paris? Son enceinte n'a été souillée que par la présence du digne descendant de Louis XI et par celle de l'émule de Médicis. Si ces tyrans vivent encore, n'est-ce pas au respect du peuple pour l'Assemblée nationale qu'ils en sont redevables? Vous avez applaudi vous-mêmes à toutes nos mesures. Vous êtes remontés, par nous, à la hauteur des représentants d'un peuple libre ; c'est vous-mêmes qui nous avez donné le titre honorable de représentants de la commune, et vous avez voulu communiquer directement avec nous. Tout ce que nous avons fait, le peuple l'a sanctionné 1 ; ce n'est pas quelques factieux, comme on voudrait le faire croire, c'est un million de citoyens ; interrogez-les sur nous, et partout ils vous diront : Ils ont sauvé la patrie.

» Si quelques-uns d'entre nous ont pu prévariquer,

1 Bertrand. — Beaulieu, — Procès-verbaux.

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