II. ' ^ a
J^Oû UlSTOIRll
^j^ M — Je les connaissais sans doute, reprit le <r magistrat; mais une loi antérieure, et qui « m est plus sacrée que les vôtres, m'ordonu nait de ne point laisser sans secours nu fils « fidèle à ses devoirs. — Ainsi vous parer tagez ses opinions coupables , et vous vous K rendez le complice de son crime. — Le u crime est de servir les assassins qui ont (c trahi , jugé et condamné le meilleur des a rois; voilà ce que je vous déclare , prêt à ir comparaître devant Tappui du*juste, de- « vaut le juge et le vengeur des rois. »
Les ligueurs n avaient porté qu'une main tremblante sur le premier pr&ident Achille de Harlay, et sur les compagnons de sa fîdé-lité et de sa gloire : après avoir tranché* les jours du président Brisson et du conseiller Tardif, ils avaient paru saisis d'effroi. Ici point d'hésitation, les tyrans de 1794 y habitues à tremper leurs mains dans le sang royal, versèrent par torrent et avec une fureur tran-^ quille le sang des magistrats. Ceux-ci possédaient pour la plupart de grandes richesses.
Pour second crime, ils étaient justes, et en-fin ils descendaient de pères qui avaient immortalisé leurs noms par de hautes vertus.
Une protestation que la chambre de cassation
DE LA COWVEHTlOir WATIOWALE- 4^3
du parlement de Paris . avait faite contre lef. 1794. décret dé rAsçemblée constituante., qui établissait en vacances indéfinies toutes les cour$ souveraines, fut .découvert^ par rinfidélitç d'un domestique, çt servit de prétejcte à des poursuites judiciaires. Mais on StC garda bien de les borner aux signataires d'un, arrêté dont Louis XIV pu Richelieu lui-même ne se fut pas tenu offensé. Les bancs des accusés sont occupés par le§ dignes héritiers des Mole, des Dormesson , des Pasquier, des Lepelletier, des Enjorand , des Çiibert-Desvoisins. A Jeut tête., pp. voit le premier président Saron , jurisconsulte profond, savant distingué et chrétien accompli : ils furent condamnés au npnabre dç vingt-cinq. Peu de temps après on leur joignit d'autres conseillers du parlement de Paris, parmi lesquels on icompte M. Fréteau , qui^ zélé pour la religion, la justice et l'honneur, eut pourtajit le malheujT de partager plusieurs des principes de l'Assemblée constituante; ensuite plusieurs membres du parlement de Dijon, un plus grand nombre du parlement de Toulouse.
Il serait trop long de rapporter les belles réponses qui signalèrent les derniers momens de ces m^agi&tr^t^,, et firent. plusieui^s fois p41ir les a^sassifîiSj; maïs l'histoire n'oubliera point
4o4 lIISTOtllfe N
^794* ^1^^ ^^ ^' Ysabeaù , greffier du parlement de Paris. « Reconnaissez- vous cette salle? lui w disait Fouquier-Thin ville. — Ouï, je la race connais; c'est ici que j'ai vu quarante ans la « justice épouvanter le crime , et c'est ici que « je vois maintenant le crime égorger la « vertu. »
Même guerre était déclarée à tous ceux qui avaient exercé de hauts emplois dans les finances. Plusieurs d'entre eux étaient alliés aux plus nobles familles; ils rivalisaient avec elles par l'usage magnifique de lettr fortune, par Télégance des manières et la politesse du langage. Leurs noms se trouvaient en tête de toutes les souscriptions de bienfaisance, et ils ne craignaient pas de déclarer par la munificence de leurs dons une fortune dont ils* n'avaient point à rougir. Agens d'un système fiscal fort m^l oi^onné, et que soutèhait un code pénal , où les peines étaient dans une horrible disproportion avec les délits, ils en modéraient les rigueurs. Quelquefois un esprit d'ostentation les suivait dans leurs som{>tueu$es retraites , et quelques uns transportaient dans leurs châteaux des munificences royales, qui les livraient d'abord à l'envie , puis au ridicule , 6t les ccmdifcîsaieDt'
enfin à leur ruitie. Mais le plus souvent les 1794 habitudes dé Tesprit d'ordre les dirigeaient dans l'administration de leurs vastes domaines. Si l'agriculture avait obtenu d'irnportantes améliorations depuis le i:ègne de Louis XVI, on les devait en grande partie à des financiers, qui voulaient voir régner le travail et l'aisance autour de leur demeure.
La fortune de M. De Laborde , ancien banquier de la cour , était citée comme la plus prodigieuse de cette époque : on l'élevait de ^[\\l ix^ millions. Dans sa magnificence, il était susceptible de quelques caprices dispendieux; mais il avait la passiou d'être utile, et en connaissait les secrets les plus sûrs.. Quelques uns des fermiers-généraux, tels que M. Augeard, s'étaient déclarés avec emportement contre la révolution, avaient suivi les princes, ou, dans l'intérieur, avaient tenté des soulèvemens pour la cause royale.
D'autres avaient adhéré, mais avec réserve et de secrètes alarmes , aux principes de TAssembloe constituante. Ils étaient entrés dans la garde nationale, et dans les journées du ao juin et du I o août, ils avaient tâché de détourner les périls du roi. Ils portaient un titre qui, à chaque moment, exposait leur tête et leur
4o6 HISTOIRB
»794- fortune, celui de comptables de la nation. D'ailleurs il n'y avait point de salut pour des millionnaires.
La compagnie des fermiers-génrfraùir avait tiré un grand éclat du génie de l'un de ses membres, l'illustre Lavoisier. Il semblait que ses services éminens, ses découvertes dans les sciences , la passion avec laquelle il y consacrait une grande partie de ses richesses, et enfin l'honneur qu'il procurait à sa patrie d^avoir k citer un nom presque égal a celui de Newton et de Linné, dussent lui servir d'égide contre les révolutionnaires les plus barbares. A cette mêpae époque , on était forcé de recourir au génie des sciences pour les opérations de la guerre. C'était a Lavoisier et à ses disciples, Bertholet, Fourcroy , etc. , qirt l'on devait une extraction commode et peu dispendieuse du salpêtre.
Un conventionnel , nommé Dupîn , qui avait été employé dans les fermer générales, et que ses friponneries en avaient fait chasser, méditait sa vengeance. Il se présenta comme devant procurer ïoo millions à la république, fut chargé du rapport sur les fermiers-généraux, les accusa pour crime prineipai d'avoir mis de l'eau dans le tabac qu'ils
i)B la: coNviurtioir jrÀTioirÀLu. 407
faisaient vendre au public, quoique chacun 17^4 sût que c'était un procédé nécessaire à cette fabrication. Ils furent arrêtés au nombre dé trente-deux, j^g^^ ^ condamnés tous. La- Toisier demanda un sursis de quelques jours, en annonçant que ce faible intervalle lui suffirait pour terminer une découverte importante dans la chimie, et dont les résultats auraient une utilité immédiate. Les féroces Comités parurent ébranlés un moment par cette proposition ; mais la barbarie prévalut bientôt, et ils tuèrent un homme do génie pour avoir un peu d'or. A peine chercha-t-on un prétexte pour frapper des hommes aussi riches et aussi considérés que MM. De La* borde, Boutin, etc.
Au milieu dii cours de tant d'assassinats • Mort &• deux crimes avaient été jugés impossibles , hcrbci et <!• même pour de tels tyrans, même pour de tels juges , le meurtre de M. de Malesherbes et celui de madame Elisabeth. L^un et l'autre, à des titres divers, jouissaient seuls du privilège d'être k l'abri des outrages des plus infâmes satellites. Les dénonciateurs les plus impudens craignaient de prononcer leurs noms.
Les chefs <le la révolution , après tant de sang versé, ne pouvaient - ik pas . se ménager
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i79i. un otage précieux dans madame Elisabeth? Devaient-ils s'alarmer que M. de Malesherbes achevât, dans sa retraite , un petit nombre de jours laissés à son grand âge , et qu'une douleur mortelle devait encore abréger? Le monde n'avait point vu de tyrans qui, soit par calcul, soit par fantaisie^ ne se fussent réservé un ou deux actes de justice^ et n'eussent taché parfois de se décorer d'une clémence peu périlleuse. Mais la cruauté collective et jalouse des tyrans révolutionnaires ne pouvait rien épargner. Quand l'un d'eux se lassait, c'était le moment où les autres redoublaient de fureur,
L'illustre Lamoignon était rentré dans cette retraite deMalesherbes, d'où il était si noblement sorti pour défendre son roi. Sa famille était autour de lui. Sa sœur chérie ,, madame de Senozan, sa fille, madame de Rosambo, son gendre, ses petites-filles, jouissaient de rendre des soins à un vieillard qui venait d'ajouter tant de gloire à un nom si vénéré. Chacun auprès de lui faisait provision de courage pour ces horribles temps. « Nous courrons ((bien des dangers, disait madame de Bo- (( sambo; mais il me semble que la vertu de « mon père nous protégera tous. C'est un
DE LA. CONV£WTIOW WATIONALfî. 4o9
H nom consacre mêiftie parmi nos ennemis. » 1794. M. de Malesherbes se gardait bien de détruire une telle sécurité, mais son cœur ne la partageait pas. « Le regard de Robers- « pierre me suit partout , disait-il en secret « k ses amis. J'entends encore le ton dont « il m'a dit qu'il voulait bien me pardonner c( mes larmes. Cet homme doit me haïr beau- « coup ; car il voudrait passer pour ver- « tueiix y et assurément nous ne le sommes « pas de la même manière. On me fatigue (( beaucoup en me parlant de mon beau dé- «Vouement : je n'en vois point le mérite; « mais il en acquerra un peu si ma mort en « est le témoignage. Si j'avais un fils , je crain* « drais beaucoup pour lui, mais j'espère qu'on « ne me poursuivra pas dans ma fille. »
Après avoir ainsi parlé à des amis ^ M. de Malesherbes rentrait dans sa famille, avec un front serein, et cherchait dans l'inépuisable fécondité de son esprit, de son instruction et de ses souvenirs , des diversions pour tant de douleurs , pour tant d^alarmés.
Cependant le château de Malesherbes était encore ouvert à l'hospitalité * j ni M.deMales-
"^ M. jde Sëze , digne collègue de M. de Malesherbes , vint pendant plusieurs jours pleurer avec le généreux
4lO HISTOIRX
1794. herbes, ni madame de Rosambo ne connais-, sait les prccautions, lorsquVUes paraissaient blesser Thonneur ou rbumanité. Les royalistes Tenaient demander à M. de Malesberbes quelques paroles du roi qu'ils ne cessaient de pleurer. S'ils apprenaient de lui que le roi avait parle d'eux à son ami, une marque d'es^ lime ou de regrets les touchait plus que s'ils les avaient apprises dans le temps de sa puissance. Plusieurs jeunes gens faisaient comme , un pieux pèlerinage à cette terre de Malesherbes, et, craignant detre indiscrets, ils se cachaient derrière un rideau de peupliers, pour voir passer le sublime vieillard, et en
revenant, ils se sentaient fortifiés par sa vertu contre toutes les épreuves.
Parmi ceux qui visitaient Malesherbes, il se trouva des hommes qui avaient émigré, ou que du moins on pouvait soupçonner d'avoir pris ce parti. Ce genre de prévention existait contre le comte de Châteaubi*iand, qui avait épousé l'âlnée des demoiselles de Rosambo. C'était le frère d'un homme dont le génie était appelé à rendre de si éminens ser* vices à la religion et à la légitimité.
vieillard. Il fut arrêté quelques mois avant lui. La I jourûëe du 9 thermidor le sauva.
DE LA. COIfVENTK^ON ICATIONilLE. 4''
Les Comités révolutionnaires des environs 1794. de la terre de TVIalesherbes , soit qu'ils eussent moins de férocité qu'ailleurs^ soît qu'ils ne pussent se dépouiller de toute reconnaissance pour le bienfaiteur du pays, évitaient avec soin de le troubler dans sa retraite. Mais voilà qu'un ordre arrive des Comités de salut public et de sûreté générale. Les tyrans ont ' combiné entre eux les moyens de percer le cœur du sage. Hs savent combien son propre dangerluiest indifférent; ils veulent faire périr avec lui tous les siens. Correspondance avec des értiigrés, asile et secours à dès émigrés; voilà les grîefe allégués contre M. de Malesfaerbes^ conti^e madame de Sénozan, contre madame d^Estournelles, née Lamoignon , contre M. et madame de Rosambo , contre M. et màdame^de Chateaubriand. Ces trois gêné- . " rations sont arrêtées à la fois; tant le génie du despotisme oriental dirige de tels républicains! Ce fut dans toutes les prisons un cri d'horreur et d'effroi , quand on apprit que cette famille était arrêtée, qu'elle allait être livrée au tribunal révolutionnaire, cr Malce heur à nous! disait -on, ils n'épargneront it rien. Oh! que ces monstres sont savans en n cruauté f Pauvre France, comme on travaille
4ia HISTOÏKE
(c à te rendre exécrable à toutes les na- « tions! »
Dans la prison où cette famille fut conduite , chacun^ les yeux baignés de larmes , se leva devant M. de Malesherbes. On voulait le forcer d'occuper une place d'honneur. M. de Malesherbes dit en souriant : « Je vois , mesure sieurs , que , tout prisonniers que vous êtes , (c vous suivez les lois de Sparte , dans leur « respect pour les vieillards. Mais j'aperçois i< parmi vous quelqu'un que je crois être mon a aîné, et c'est à lui sans doute que cette place c< appartient. » Chacun de ces mots fut marqué par cette sérénité socratique. Le soir il cherchait des entretiens où son àme pût s'épancher; mais c'était du roi soù ami qu'il s'occupait le plus dans ses derniers momens.
Comme tous ses papiers étaient saisis ^ il se voyait avec une grande douleur privé des moyens de faire connaître à la postérité des paroles qui devaient rendre encore plus chère la mémoire du meilleur et du plus saint des rois. Il espérait du moins ^ parmi tant de prisonniers , en rencontrer quelques uns qui survivraient à cette horrible tyrannie. Il trouva dans M. Hue le fidèle dépositaire de ces saintes traditions. C'est par lui que l'his-
toire a été eunchîe de docurnens si précieux. 1794. Il parait que M. de Malesherbes eut le bonheur dans sa prison de se faire quelque illu* sion sur le sort de sa famille, par la résolution quMl avait prise de se charger lui seul de tous les délits qu on pourrait lui reprocher. Son courage fut si constant et si prodigieux, qu'il le puisa sans doute à cette source sublime que lui avait indiquée le roi-martyr. « Croyez- (c moi, mon ami, lui avait dit ce prince, la Vf religion console mieux que la philosophie. » Un jour , dans la prison , M. de Malesherbes lisait à ses compagnons une lettre qui lui avait été remise mystérieusement. t< Déchirez-la , (c lui dit-on j cette lettre serait un grief contre ^ i< vous. — Vous avez raison, répondit -il, tf il y a de quoi me perdre, avec de tels juges: « mais qu'en ont-i]s besoin contre moi? » et il conserva ce papier. En partant pour le tribunal-, il fit un faux pas. (( Voilà qui est de c< mauvais augure, dit-il avec son inaltérable v( sérénité; un Romain rentrerait che;B lui. » L/'exécrable tribunal eut l'impudence de reprocher à Malesheri>es de s'être fait nom-* mer défenseur officieux de Louis XVI, par les intrigues et l'or de l'Angleterre. Ainsi les tyrans faisaient connaître que c'était le
4^4 HISTOIBS
179/1. plus ' sublime dévouement qu'ils Toulaient punir.
Madame de Rosambo, dans sa captivité, s'était liée d'une tendre amitié avec mademoiselle de Sombreuily qui bientôt avait été ramenée en prison, avec ce même père pour lequel elle avait pu fléchir les assassins du 3 septembre , juges beaucoup moins inexorables que les assassins du tribunal révolutionnaire. Quand madame de Rosambo fut appelée à ce même tribunal : « Mon amie, a dit-elle à mademoiselle de SombreuU, vous ^ « avez eu la gloire de sauver votre père, et « moi J'aurai celle de mourir avec le mien, j) Quan^^e rapporte des paroles si sublimes, il est un vœu qui se reproduit sans cesse à mon esprit, c'est que nos âmes, dans des jours de paix et de bonheur, puissent garder quelque chose de cette dignité , "de cette force où le malheur les avait élevées ! Les trois générations recurent à la fois la sentence de mprt.
Trois hommes d'une haute célébrité, membres de l'Assemblée constituante, accompagnèrent cette grande famille à l'écha&ud; c'étaient MM. d'Ëspréménil, Thouret ^t Chapelier. Ap^ès 1^ combats que, dans l' Asserpblée constituante , le premier avait soutenus contre
DX LA CONVENTION 17 ATTOIVALS* i^I$
les deux autres^ c^était pour eux uu ^ontia^el 1794. sujet d etonnemenf que 4le s'entendre accuser de comfdlcitë ; mais on se faisait un jeu de déconcerter leur éloquence , en ne leur donnant à repousser quç des suppositions absurdes^ et Fouquier-Thînville ne se laissait jamais battre ^ ayant pour lui Féçhafaud.
D'Espréménil' , après avoir été dan^ le parlement de Paris un tribun trop éloquent et trop écouté , avait fait à sa religion et à son roi un prompt et entier sacrifice de sa popularité. Pour détester la révolution, il n'eut pas besoin d'en voir les excès; il lui suffit d'en analyser les principes. Blaîs son talent , qui avait perdu de sa puissance , s'évapora trop souvent en légères épigraiii-* nies. Thouret , dont ^l'esprit positif était peu accessible aux illusions , avait jugé sévè^ rement la révolution dans sa naissance.
Comme les forces de son caractère répondaient mal à celles de sa raison , il cessa bien* tôt de résister au torrent. Il prêta le secours de sa logique,^ de son élocution grave ^ prédse et lumineuse aux passions du jour, qu'il tâdia de modérer. Il laissa faire et fit une ôonstitU'* tion contraire à tous ses principes. Bientôt il eut honte et peur de son ouyrage, et voulut It
4i6 iiistoint:
1 794. réformer ; mais il se vit trop proniptement ai*-» rêté dans le travail de la rëyision , par une assemblée que ses excès avaient conduite à une vieillesse et une langueur prématurées. Chapelier était livré au même repentir, et se désespérait de n'avoir pu le rendre salutaire pour son roi.
Procè» et Le Comité de salut public, par tant d'in-
mort de ma- '1 «i 1
dame Éiiia- comprehensioies assassmats, et surtout par ** Mai. celui de Malesherbes et de sa famille, avait pré paréles esprits au supplice de madame Elisabeth. Cependant, jusque dans cet épouvantable comité, Billaud-Varenne seul se montrait altéré d'un sang si précieux ; et Tunique raison qui lui faisait désirer ce meurtre , ' c'est que Roberspierre ^e le réclamait pas. « Pourquoi évite-t-il de parler de la sœur du « tyran ? demandait Billaud - Varenne à ses (c plus affidés compagnons. Est-il naturel que « Roberspierre ne prenne pas l'initiative d'une « mesure nécessaire à notre sûreté? N'aurait- « t-il pasKntention d'appuyer sa tyrannie sur tx un ou deux actes de clémence? 11 faut, - u quand il en est temps , lui ravir une occa-
« sioii de l'exercer. Nous verrons s'il osera ce nous dispu ter les jours de la sœur du tyran. » Billaud-Varenne se hâta d'en parler aq Co-
mité <le salut public et aux jacobins. Bobers- 1794. pierre comprit l'intention de son ennemi secret ^ né dit pas un nH>t pour empêcher ou pour faire différer ce meurtre } seulement il eut l'air de n'y ajouter qu'une légère impor-* tance. Il*donna sa signature^ comnSie ^n collègue complaisant ; puis médita > qiïeltjue moyen d-aller è son vowt en Avant £f«rr la cruauté de son rival, et inventa biemèl ]a loi la plnsr atroce dont il sdit parlé cbins les annales du monde.
Madame Elisabeth, depositafirei des vtëux .
de la reine pour ses énfans, éprouvait là douleur d'étré séparée du jeune noi , eu vitant dans la même prison, de conniiltre jour par jour les 'détails du supplice qu'on lui* £siisait endilrev^ et d'entendre quelquefois ses cris de souffrance, sans pouvoir le consoler, le soutenir d'tin regarda Mais elle était une mère nouvelle ' pour une orpheline que son coeur avait depuis long-temps adoptée^ Pour sépa-rer les deux princesse;, il fallut ctfoisir.dfèk* hommes stupide^ à force de férocité. Ycfiei en quels termes ils remplirent leur léiidsioïi-: « Elisabeth Capet ,' tu es mandée à compa^ (traître devant lé tribunal révolutionnaire, « potti* êtfe J6gee sur tes crimes. Pars, suis-
4l8 lUSTOIRU
179^1. (c nous; le fiacre t attend dans la caur; tu a nas besoin de rîen ; nous ne ponvons te
j<Jaisser. un moment. » Madame Elisabeth, à travers ce féroce langage, ne comprit qu'une
.«ule cbosjs, c'est qu'elle était mandée à com-
iparaitre devant Dieu, et chaque moment d'une vie sainte l'y avait disposée* En embrassant sa nièce : u Priez pour moi^ lui dit-^le, je vais
M i:ejoindre vos pérens. Il vous reste encore un
. « touti^n/ c'^t Diea. » Dans le coiks de cette horrible histoire , je n'ai, que des. tortures à décrire ; je ne puis m'en figurer une plus terrible, que le naoment où Madame rojale
se , vit enlever oe qui lui restait de sa mal^bèuireuse fftmiUe, sévit séparée de ce, que le monde possédait encore de plus pur,;et, sous
J'empire des geôliers. qui martyrisaient sou firèxe, se dit t(c. Je suis seule., >i^ "
Le Comité. de. saluJt public avait voulu pro-
'.duire une grande scène de. sa monstrueuse égalités ^t il avait voulu.que le. supplice de
M sœur d'uni iTOÎ; se perdit;dah6. un holocauste de trente victimes^ et àb plusieurs familles qu'il^chevaifcde môissonqei^. .he>2, septembre avait frappé les deux frères. Mpntmoriti. La veuve et le fils .d^ ministre étaient indiqués au fer de la révolU4:ion, par un caractère plein
1>È LA COWVEKTIO]^ NATIONALE. 4^9
d'énergie et de noblesse. La famille des Lo- 1794. ménie-Brieune devait offrir encore un plus grand nombre de victimes. Le cardinal de ce nom avait prévenu l'horreur du supplice , en avalant *dtt poison ^ au moment même où > l'on vint lui annoncer qu'il allait être arrêté : Vitale résolution qui l'empêchait de purifier par le martyre une vie trop dévouée aux intrigues ! ^
Sou frère > le plus modeste des hommes^ maître par sa femme d'une immense fortune ^ dont il faisait Tusage le plus bienfaisant et le plus judicieux, avait fait autrefois un grand sa^» crifice .à l'amilié fraternelle^^ en acceptant un ministère qu'il remplit peu de temps et fut 1
heureux de quitter. 11 fut arrêté dans sa magni-^ fîque résidence, avec plusieurs de ses neveux et nièces* L'un d'eux était l'abbé de Loménîe > auparavant nommé coadjuteur dé l'archevêché de Sens ^ homme universellement aimé pour l'aménité de ses mœurs et les grâces de son esprit. Au nonabre des accusés que l'on avait choisis pour que leur ^ng coulât avec celui de la sœur du roi > étaiètit M. et ma*^ dame de Serilli ^ distingués: par 1 élévation et la fidélité de leurs sentimens. Nul des accusés. ne. parut mettre de l'intérêt à défendre
4^0 HISTOIJ&E
sa vie , en voyaat noadame Elisabeth confon*due dans leurs rangs. Il semblait que toutes leurs pensées fussent absorbées par la contem-, plation d'une telle catastrophe, et une pitié élevée pour une victime si auguste , pour une vertu si accomplie , les arrachait k Thorreur de leur sort* Le calme que montrait madame Elisabeth passait par degrés dans leur âme*
Les exécrables jurés , et surtout le président^ et laccusateur public Fouquier-Thinville , parvinrent à se monter au ton de la fureur et de la rage , en adressant la parole k madame Elisabeth. La reine elle-même n'avait pa$ été traitée avec plus de barbarie. Ils étaient irrités tantôt par des réponses où respirait toute la majesté des aïeux de la prin-^ cesse, tantôt par des paroles d'une sensibi-lité vraie , qui agissait jusque sur les âmes les plus grossières. Le tribunal fit publier, en l'altérant , cet interrogatoire; et, jusque dans cette version falsifiée, l'accusée excite encore une profonde admiration. Des royalistes, dont M. Hue a recueilli le témoignage; et qui ^'exposèrent à tout pour assister k une scène qui déchirait leur cœur , mais élevait leur âme, ont attesté que ma* dame Elisabeth, interrogée sur son nom.
DE LA COjrVEWTION NATIONALE. 4^1
répondit : «^Elisabeth de France^ sœur 179^.
i< de Louis XVI et tante de Louis XVII <f votre roi ; » et que , sur un des prétendus che6 d'accusation , elle répondit : « C'est k « Dieu seul que je rendrai compte de mes « irions. » Le procès*verbal fait foi des réponses suivantes :
« Lors de la fuite du tjran votre frère « k Varennés , ne l'ayez-vous pas accompa- « gné? — Tout m'ordonnait de suivre mon c( frère , et je me sois fait un devoir , dans, ce cette occasion ccHnme dans toute autre, dé « ne le point quitter. — N'avez -vous pas « figuré dans l'orgie in^me et scandaleuse « des gardes-du-corps? — Je n'ai été înstrnite {< d'aucune orgie, et je n'y 'ai pris aucune* w part. — Où étiez-vous dans la journée du ce fo août? — Au château des Tuileries V ma w résidence ordinaire — N'avez-vous pas passé ce la nuit dans la chambre de votre frère ? N'aie 'vez-vous pas eu avec lui des conférences ce secrètes qui vous ont instruite du comle plot? -— J'ai passé la nuit aupi:es de mon « frère ; il avait beaucoup de confiance w en moi; je ne l'ai point quitté ^ et n'ai vu y K aucun complot. — Vous dissimulez en vain. . « Une femme qui , comme vous , a manifesté
/l^ia HISTOIRE
1 7<^ 'i . (( une con tmuelle opposition au nouveau cours « des choses y ne pouvait ignorer la cause de « ce rassemblement. La fenrime Gapet a déte claré ici que vous l'aviez soutenue dans ses (( craintes et ses alarmes. Vous avez pris part u à l'action. Vous avez fourni aux satelflltes c< de la tjrrannie des balles que vous preniez « la peine de mâcher. Vous avez donne des (( encouragemens de tout genre aux assassins a de, la patrie, — Tous les faits qui me sont K imputés sont autant d'indignités dont je suis « bien loin de m'êtte souillée. — Avant la ' (c fuite de Varennes, n'avez-vous pas soustrait <( des diamans de la couronne , pour les en- ' w vOyer à votre frère d'Artois. — JPavais des « diamans } je n'ai point soustrait ceux de la « couronne. J'ai remis les miens à une perce sonne de conâance. — r- Ces diamans ont été « remis à d'Artois, m Madame Elisabeth garde le silence. Quand elle aurait eu la certitude de sauver ses jours par un mensonge , elle se serait encore refusée à en souiller ses lèvres. u N'avez-vous pas secouru et pansé vous-»
i( même les blessures des assassins envoyés cf par votre frère aux Champs-Elysées contre oc les Marseillais ? — Mon frère n'a envoyé des « assassins contre qui que ce soit. S'il m'est
liJE LA CONVENTION NATIONALE. 4^3
((arrivé de donner dés secours à quelques 1794 «blesses, l'humanité seule a pu me conduire H dans le pansement de leurs blessures. Je n'ai *« point eu besoin de m'informer de la cause « de leurs maux, pour m'occuper.de leur sou* «, lagement. Je ne m'en fais point un mérite; « mais je n'imagine pas que l'on puisse ni en {< faire un crime. — Tout nous autorise à « croire que vous n'êtes humaine que pour t< les assassins du peuple , et que vous avez la u férocité des animaux les plus sanguinaires « pour les défenseurs de la liberté. Vous pro- « diguiez à pleines mains les instrbmens de a mort aux meurtriers dit peuple. » Un regard fier et tranquille tint lieu à madame Elisabeth de toute réponse. « Convenez au moins que « vous avez bercé le petit Capet de l'espoir de « succéder à son père , et que vous avez ainsi « provoqué le retour de la royauté. — Je cau- (c'sais, dans ma prison, familièrement avec cet (c enfant, qui m'était cher à plus d'un titre, et . « je lui administrais sans conséquence les con- « solations qui me paraissaient capables de le (r dédommager de la perte de ceux qui lui « avaient donné le jour. — C'est convenir, i< en d'autres termes , que vous nourrissiez le i< petit Càpet des projets de yengeance que
4^4 HISTOIRE DE tlk CONVErrTIÛN NATIONALE.
1794. « youjs et lès vôtres n'avez cessé de fiormer (c contre les amis de la libertés. »
Le monstre qui tint ce langage était Dumas , le satellite le plus aifidé de Robers-*pierre. Les juges abrégèrent Tînterrogatoire des autres accusés y pour regagner le temps donné à celui-ci. Tous furent condamnés.
Madame de Serilli , l'une des victimes , allait monter sur la fatale charrette. Madame Ëlisabetli déclara que cette dame lui avait confié qu'elle était grosse, et qu'aux termes de la loi elle ne pouvait être exécutée. Elle échappa ainsi à la mort^ Madame Elisabeth fixait sur elle tous les regards de ses nombreux com-^ pagnons , de ses nombreuses compagnes. I^e calme de ses traits se répétait sur leur figure. Sa beauté brillait d'un éclat plus qu'humain. Elle priait, et toutes' les victimes croyaient voir en elle l'ange qui allait leur ouvrir la porte des cieux.
1?1N DU LIVRE nUITIEHK.