FIN DE LJ1ÉBËRTISM
Commissaires de section étaient seuls en cause ; mais le pouvoir répond de tout acte de tyi ainiic (|u il iVempèche pas, ou que, faute de surveillance, il ignore.
Camille Desmoulins, dans son n"^ YI du Vieux Cordelière raconte cette scène de Tarrestation de son bcan-père d'une manière forl amusante et terrible, a ... Tu connais mon beau-père, le cituyeii ihiplessis, i>on l olui icr, et fils d'un paysan, maréclial ferrant du village. Eh bien, avant hier, deux Commissaires de la Section de Mutius Scœvola (la Section de Vincent, ce sera te dire tout) montent cheï
lui... Nonobstant Ir (li'cirl (jui |Mirlc qu oa m loudu'ia» point à Domat, m à liharies I)e^moulins, bien qu'ils traitent de matières féodales, ils font main basse sur la moitié de la bibliothèque, et char<i^ent deux crocbeteurs des livres paternels. Ils trouvent une pendule, dont la pointe de l'aiguille était, coninie la plupart des pointes d ai<^uilles, terminée en trèfle ; il leur semble (pie cette pointe a quel* quechose d'approchant d*une fleur de lis ; et, nonobstant le décret qui ordonne de respecter les monuments des arts, ils cuniibqucul ia penilule. .Nul*jz bicu 411 il y ;i\aiL à cdté une. malle, sur laquelle était l'adresse lleui delisée du marchand. Ici, pas moyen de nier que ce fût une belle et bonne fleur de lis; mais, comme la malle ne valait pas un corset^ les Cuiiimissaires se contentent de rayer les fleurs de lis, au lieu que la malbijureuse pendule, qui vaut bien douze mille livres, est, malgré son trèfle, empcMrtée ]m eux-mêmes, qui ne se fiaient pas aux crocbeteurs (Tun poids si précieux; et ce, en vertu du droit que.Barère a appelé si heureusenjcnt le droit de pi eheri' «ton..» Un vieux portefeuille, oublié au-dessus d'une ar* moire, dans un tas de poussière, et auquel il n'avait pas louché, ni même pensé, depuis dix ans peut-être, et sur b'([ii( 1 on parvint à découvrir l'empreinte de ([iielqucs fleurs de lis, sous deux doigts de crasse, compléta la preuve que le citoyen Duplessis était suspect; et le voilà
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enfermé jusqu'à la paix... Le plaisant de l'histoire, c^esl
que ce suspect était devtînu le sexagénaire le plus )(ltrâ que j'aie encore vu. C'était le Père Duchesne de la maison... 11 n'est dit nulle part dans les instructions sur le gouvernement révolutionnaire que M. Brigandeau, ci-de^ vaut en bonnet carré au Châtelet, maintenant en bonnet rouge à la Section , poiHTa mettre sous son bras une pendule, parce que la pointe de l'aiguillc se termine en trèfle... £t nous n'avons pas fait la révolution seulement pour que M. Brigandeau changeât de
Tel ëlait io fait odieux que Camille Desmoulins courut dénoncer à la tribune ; et certes Bourdon (de TOise) avait grandement raison d'insister pour que, sous trois jours, le Comité de sûreté générale l il à TAssemblée un [t;i|>port de cette affaire. Mais Yadier, se plaignant des soupçons qu'on semblait faire peser sur le Comité de sûreté géné* raie, à propos d'un acte auquel il était étranger, ce fut Danton, chose singulière, qui s'opposa à ce qu'en accordant une priorité de date à ce Rapport on conférât au beau-père de Camille une sorte de privilège; et il conclut à ce que la Convention, recherchant les moyens de rendre justice à toutes les victimes des arrestations arbitraires, sans nuire à racliou dit qonvernement révolutiomaire^ renvoyât Texameu de la dénonciation au Comité de sûreté générale; ce qui fut décrété*.
Ainsi se trahissait l'état d'incertitude ou commençait à flotter l'esprit de Danton. Craignit-il de se compromettre en détendant ses amis? Déjà, dans une occasion importantCi il avait abandonné Philippeaux ; maintenant, dans une cause juste, il abandonnait àxlemi Camille.
Les Hébertistes se soutenaient beaucoup mieux enire eux : c'était leur force. La délivrance de iionsin et de \ iii-
• U Vieux Cordelier, VI, p. 117-119.
* Séance du 5 pluviôse (24 janvier).
FiJK DE L'liÉfi£RTlS>I£. 295
cent occupait toutes les pensées des Cordeliers. Chaque jour de nouvelles députniions, soit des Sociétés popuiaires, soit des Comités de Section , allaient consoler les deux captifs^.' Yincent recevait d'Uékyert: de fréquentes visites, qui attisaient, loin dé l'éteindre, la flammé allumée dans son emur. De certains accès de rage qui le j)rcnaieat ^ueiqueiois, il nous est resté des récils étranges. Un jour qu'assise sur .son lit sa femme rentretenait .à vo«E basse de ses affaires, lui, transporté de fureur, éeti4 ni;m(, -itiih.' à terre, laiiLts^c un cduleau, court à uu gigot cru et §aignaul (pu était suspcndju a la i'eiièlre, en cèoper-une tranche, et la dévore, en disant : « Que ne puîsrje manger ainsi la chair; de mes ennemis ^? )!>
Une chose parlait en faveur de lionsin et de Vincenf dans 1 es|>ril du parti exalte : qui les avait fait jeler eii prison? Fabre d'%lanttne, depuis arrêté | lui-même, et aona leobu^ d'une accusation infamante. D'un auine côté, mille preuve des faits articulés par lui. On avait cOTlre Ronsin les déiiuncialioas de Philippoaux; iuais elles avaient obtenu peu de créditparmi les patriotes,- dont les plui sages attendaient, pour se prononcer, la relation cèitlÉnidîktèire si rodement annoncée par Ghoodieu. Gë n'élait pas, d'aïUeias, dcb dcuoncialions de Phili jt|M';)nx que le Comité de sûreté générale se trouvait saisi. U^aIll à dèitiaiidertsompte à Ronsin de sa^ eoiiduile' à Lyon, ôri lè pottVaftt^^'certes:;^^ mais il y avait là matière' à un dâra^t
iiDLivenu, très-orageux, foiinidablr. qui c\\[ ai'iné les uns
contre les autres divers membres du Comiié de &aiui publié^;'désofgaijisé le gouremeHlentvtet déchaîné le rli i s. GiBHr .CDihtiiénl tne^'Honsin en cause pour les affaires de
Lyon sans mettre en cause Collol-d'llcrbois, et eônîroant. frapper Collot-d Herbois baus nieiiacei liillaiid \ ;)renne7 &èàp été forcer > une fraction importante . d«u Goimié (k
• Mémoires sur les prisons, t. i\, [k 141. Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.
salut public à conclure ouvertement avec les lîcbertistes une alliance offensive et défensive qui eut peut-être assuré leur triomphe.
Robespierre ii*étaît pas homme à commettre une faute aussi lourde. On avait ( ni])risonnc Ronsin et Vincent, sur une accusation lancée par Fabre d'Eglantine : si les preuves manquaient, il les fallait rendre à la liberté, sans concession à la peur, toutefois, et sans hommage à la violence. C'est pourquoi, lorsque, le 9 pluviôse (28 janvier), J/'onard Bourdon pressa le club des Jacol>ins d'intervenir en laveur de Ronsin et de Vincent, Robespierre s'y opposa, déclarant que, puisque le Comité de sûreté générale « paraissait convaincu qu'il n'y avait aucunes preuves valables contre Ronsin et Vincent, il fallait le laisser agir, afin que leur innocence fût proclamée par l'autorité publique et non par une autorité particulière. » Du reste, il avait soin de spécifier que les faits pour lesquels la preuve manquait étaient ceux qui se rapporlaient aux dénomiaiiom de Fabre d^ÉglanlineK
La démarche des Hébertistes auprès du club des Jacobins ayant échoué, ils s'adressèrent directement à la Convention; et la pétition, renvoyée an Comité de sûreté générale, détermina enfin un Rapport favoi.ible. F^e 14 pluviôse (2 février), Voulland vint proposer de rendre libres les deux prisonniers, sur ce que, relativement à la dénonciation de Fabre, le Comité de sûreté générale n'avait reçu aucune pièce h charge. Vivo fut à ce sujet Topposition de Bourdon (de l'Oise), deLegendre, de Lecointre, de Philippeaux, tous Dantonistes. £t qui trancha la question en faveur de Ronsin et Vincent? Danton. On peut juger de Tétonnement de ses amis lorsqu'ils Pentendirent vanter le patriotisme de ces grands meneurs du parti d'tiébert, et rappeler les a services constants qu'ils
* Séance des Jacobins, du îi pluviôse (2b janvier), MoniLeur, an il (17 94), n* 133.
FIN DE l'hÉBERTISME
avaient rendus à la liberté! » Robespierre s^était borné à dire que, d'après l'opinion du ComiUi de sûreté générale, on devait les considérer comme innocents des faits à eux imputés par Fabre d'Ëglantine. Mais Danton alla bien plus loin. Il dit quMI ne fallait point traiter comme sus-» peds des vétérans révolu tioi m ures; il s'éleva contre les c< préventions individuelles ^ auxquelles ttonsin et Vincent étaient en butte ; il admonesta Philippeaux sur la précipitation de ses jugements ; il blâma presque la Convention d'avoir ouvert, quoique avec des intentions droites, une oreille trop facile aux attaques de Fabre ; il l'engagea à se montrer bienveillante envers ceux qui avaient servi la liberté, elle si ferme à Tégard de ceux qui la combattaient; enfin, considérant qu'il n'y avait pas de preuve contre Ronsin et Vincent, il conclut formellement à leur libération \
Les amis de Danton étaient loin de partager sa tolérance. Quelques jours auparavant, Legendre avait dit, en
parlant d'Hébert : a Si mon ennemi me coupait un bras, et qu'il fût l'ami de la pairie, je me servirais de l'autre pour l'embrasser. Mais, quand mon ennemi est l'ennemi du peuple , il doit s'attendre h ce que je le poursuive jusqu'à Ja mort. » Et, Momoro rinviLanl à donner le baiser fraternel à Hébert, il s'y refusa*.
Pour ce qui est de Robespierre, en déclarant non prouvés les faits articulés par Fabre contre Ronsin et Vincent, il avait si peu songé à se rapprocher des Hébertisles que,
* Séance du U pluviôse (3 février). Moniteur, an II (1794). n° 1 56.
Il faut croire que ce (iiscours do Danton a échappé à ratteiition M. Michelet, qui ne le mentionne même pas dans ie chapitre où, attachant une importance démesurée ;i i|iif'1ques paroles infiniment moms concluantes de Robespierre, il voit dans ces paroles un certificat (rinnoceuce donné aux Hébcrtistcs, un pajre, de rapprochement, la preuve que Robespierre avait bestiiii d'eux, une aliiance, que sais-je encore? Voyez V Histoire de la Hévolutiotif par M. Uicbelet, liv. XV, chap. iv, t. VII, p, bo.
' Séanee des Jacobins, du 8 pluviôse (27 janvier).
dès le 17 pluviôse (5 février), il lut, à la ConvenUon, un Rapport on, plus forlenient (|ue jainais, il Ih'lrissail leurs tendances el anatliéinatisait leur politique : « Les ennemis intérieurs du peuple français, disait-il, sont divisés en deux factions..., dont Tune nous pousse à la faiblesse, l'autre aux excès ; l'une veut changer la liberté en bacchante, l'autre eii prostituée. » Puis, après avoir émis ropinion que le « faux révolutionnaire était peut-être plus souvent encore en deçà qu'au delà de la Hévolution, il le peignait s'opposant aux mesures énergiques, et les exagérant quand il n'avait pu les (un])ôcher; découvrant des complots découverts ; démasquant des traîtres démasqués; toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu qu'elles eussent un côté funeste; distillant le bien goutte à goutte, et versant le m«^l par torrents; plein de feu pour les grandes résolutions qui ne siguiiiaient rien , et plus quUndifférent pour celles qui pouvaient sauver la pairie ou honorer la cause du peuple; donnant beaucoup aux formes du patriotisme, et très-attaché, comme les dévots, dont il se proclamait l'ennemi, aux formes extérieures, mais aimant mieux user cent bonnets rouges que de faire une bonne action » '4 j /^^^l n 1>
Dans ce discours, dont le but était de prouver que la Vertu est l'âme de la démocratie, llobespierre n'admettait la Terreur comme ressort qu'en temps de H évolution, et, môme alors, il la subordonnait aux \m de la morale, attendu que, si la Vertu risquait d^être impuissante sans la Terreur, la Terreur, de son cùlé, était lunesle sans la Vertu. La Teneur, il n'avait garde de la séparer de la Justice; car il ia définissait en ces termes : ce Elle n'est autre chose que la Jmtice prompte, sévère, inflexible. » Et, développant sa pensée, il s'écriait : « Jasques à quand
* Voyez, âsm» le Moniteur f an II (1794), 159, le Rapport de Robespierre sm les principes de momie publique, prononcé dens h séance du 17 plnTÎôse (5 fénier).
FIM D£ L'ilÉliEiinSME. 29^
k fureur des despotes serait-elle appelée justice, et la justice du peuple baihaiie ou rébellion? Coniiiu' on est Veudre ^ur \r< (ijj|)iL'sscui>, etmcxorahic pour les ojipi imes! Rien de plus naturel; quiconque ne hait poini le crime ne peut aimer la. vertus H faut d pendant que riiné^ . ou l'autre succombe. Indulgence pour les royalistes, s'écrient certaines gens; grâce pour ks .se;* krals !. .. Non! grâce pour l'iimocence^ grâce pour les faibles, grâce pour les malheurieux^ grâéepour rhumanitél » Ët, plus loin ^ « Malheur à qui oserait diriger vers le peuple Ift Terreur,' qui iiii iiui[ ajiproclier qur di^ ses ennemis.. . n%^\'i«l;ii-ii dans toute la llépuhiique qu un seul homme vertueux, , persécuté par les Bnnëmisde la liheité^ le devoir du goiF nmiement serait de le rechercher aveci inquiétude; él de le venger avec éclat'. ^ > ' ' ' ' « ■* ■ V Jl ya dans ce passage un uiotde trop, ie mut i n/iaiiHtes^ ntie iopinion n étant pas un crime; Mais il ne taut pas ouhUec qu'un nnjalhte^ à cette époque, signifiait un conspirateîii , un irréconciliable ennemi du principe sur lèquef ïepo&aii 1.1 socieié nouvelle, un lauieur de gucn c < ivile.
Au reste, Robespierre avait soin de ne pas con tondis te^ nécessités transitoires d* un état de lutte avec ii^ condi^
tions d'un ordre de choses normal : « Quel eslUe but<dâl iiuub Iciiiions? La joiii>s;iit( r [laibiijle de la liberlé et de l'égalité, le règne de cette •juslice^éterueile donl les lois 0Q& été.giiavées, non sur le marbre et sur la [»ierrey mai» dfttts les cœurs de'toîis' les hommes, «iémel Aàns éelai dé resclavefjiii K v ouIjIjc, et du tyran qui ies jiie. Nous vouions un ordre de cijoses où toutes les passions basais et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées part r les jQiSj; m.lr!amhition ' soit le dés II (le mériter la gloire et de servir la pairie; cil» les distinctiODs ne iJîiissci;it que de régali^ niôme ; Cjù^
« Mmiteur, mU (1794), n* 130«
citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la Justice ^ »
Le surlendemain, fidèle à la pensée dominante de son Rapport, Robespierre faisait expulser du club dos Jacobins un ami de Vincent, pour avoir demandé que la Convention chassât tous les crapauds du Marais égarés sur la Montagne : motion qui tendait à la destruction de TAssemblée*; tandis que, de son colé, Couthon s'élevait avec véhémence contre un auxiliaire de Fouché, le représentant Javogues, auquel il reprochait d'avoir déployé a la cruauté d'un Néron*. »
Mais cela nViinjèchail pas les Ilcbcrtistes de marcher maintenant téte levée. Le cynisme dliébert allait pouvoir s'appuyer sur les passions frénétiques de Vincent et sur l'audace sans bornes de Ronsin. Ces deux derniers, tirés de leur prison par leurs amis, avaient été reconduits chez eux au bruit des instruments de musique, en triomphe*; et c'était tout rayonnants de l'éclat d'une persécution reconnue injuste qu'ils rentraient en scène. Les bravaches de l'armée révolutionnaire, ayant retrouvé leur cliei, redevinrent l'effroi des passants, et Paris se vit exposé de plus belle au despotisme des gens à moustaches et à grands sabres.
Plusieurs Hébertistes étaient restés dans la prison du Luxembourg-, entre autres Grainmont, qui, les mains encore teintes du sang des prisonniers d'Orléans, s'était vanté d'avoir bu dans le crâne de l'un d'eux Mais ces hommes, non contents d'annoncer bien haut leur pro-
* Moniteur, an U (im), n* 1S9.
* Séance d« Jacobins, dulSplimAse f7 février). jromVeur, an 0 (1794)» n* IM.
* Histoire parlementaire, t. XHH, p. 391.
* Mémoires sur Ut prisons, t. U, p. 141. CoUeclion des Mémoires reb-*
tifs à la Révolution.
> Ibid., p. 141.