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CHAPITRE XI

FÊTK DE l'être SOPRÊVE

Le Comité de salut public triomphant. — Mort de GBndoreet. — Procès de Cbaumette. E^orts de Robespierre peur seinrer Ihdine SlisiMh. ^ Mesures de sûreté. — Rapport de Saint-Just sur la police cénérale ; de Billaud-Varenne sur la politique du Comité. — Mort de Duval d*ÊpTéinénil, de le Chapelier, de Thouret, de Malesherbés, de lavoisier, de Madame Élisabeth. — Vues de Robe^iene ; sou discours do 16 floréal; décret par lequel la Gonveatioo recoiuiait Texistence de l'Être snprifine et riminorlalité de Tâme. — Tentative d'assassinat sur la personne de Collet d'Herbois et f;iir celle de 1\obespierre. — fiiscours de Robespierre du 1 prairial. — Fête de TÊtre suprême.

Par la défaite des deux partis opposés qui lui faisaient

obstacle, le Comité de salut public semblait avoir acquis une force irrésistible : un moment, tout s'inclina devant lui. Dufourny, dénoncé par Vadier pour avoir mis en doute la conspiration imputée aux Bantonisles, lut chassé du club des Jacobins^ à la suite d'une sortie violente de RobespicrreV Legendre déclara lâchemerit qu il avait été le jouet deDaoton, son ami de la veille : il le trouwt coupable, maintenant qu'il était mortM De chaque point de la France arriv&rent des adresses de congratu* lation. La ville de Rodez écrivit à la Convention : « C'est donc en vain que les entants des Titans ont levé la téte, la foudre les a tous renversés 3» La soumission fut générale et absolue.

* MoniUm', «n U (im), il* SOt.

s Ibid., m.

De quoi s'agissait-il, cependant? ce sang que la Révolution venait de répandre, c^était le sien ; et elle se pré-

senlail à ses ennemis dti dedans comme à ceux do dehors singulièrement alfaiWic. Le Comité de salut public le comprit si bien, qu'il résolut de redoubler d'activité et de vigueur. Nous dirons les mesures que celte préoccupation lui inspira, mais après avoir consacré quelques pages à compléter le récit funéraire qui précède.

Condorcet mourut le surlendemain du jour que marqua la mort de Danton,

Nous avons raconté avec quelle générosité courageuse madame Verni t avait recueilli chez elle, en juillet 1795, rilluslre philosophe, réduit alors à se cacher \ Après la catastrophe du 31 octobre, tremblant pour sa protectrice, il voulut quitter son asile. « Je suis hors la loi ; je ne puis rester, » dit-il à madame Vernet. Mais elle : « La Convention, monsieur, a le droit de mettre hors la loi ; elle n'a pas le pouvoir de mettre hors de l'humanité*. »

Condorcet dut céder, et devint, à partir de ce moment, l'objet d'une surveill uice aussi active que touchante. Pour endormir les inquiétudes de son cher prisonnier, en occupant sa pensée, madame Vernet le fit supplier par sa femme et ses amis d'entreprendre quelque grand travail : heureuse inspiration à laquelle nous devons \ Esquisse irnn tableau historique des progrès de l'esprit humain* ! Condorcet récrivit, ce livre qui respire une sérénité su* blime, à deux pas de Téchafaud.

^ Cependant le bruit dès coups de hache devenait plus formidable de jour en jour. La lièvre de la composition

' Voyez, dans le neuvième volume de cet ouvrage ie chapUre : ConUi"

tu lion de 1795.

' Biographie de Condorcet, par F. Ârago, daus les (Buvres de Condorcet, publiées par A. Condorcet, Û'Connor et F. Arago. 3 (Euvre& de Condorcet, p. 142 et 145.

FÉT£ DE l'être SUPRÊME. 415

n'eut pas plutôt abandonné Condorcet, qu'il vit de nouveau se dresser devant lui l'image du bourreau venaiit chercher sa bienfaitrice. Déjà il avait fallu faire au député monlagnard Marcos, logé dans la maison, la confidence d'un secret qu'on ne pouvait garder qu'au péril de sa vie ; et, bien que Marcos se fût montré digne de tant de confiance, nul doute qu'un accident ne pût tout perdre. Condorcet résolut de s'enfuir.

Le 17. germinal {6 avril), à dix heures du matin, il quitte sa cellule, et, dans son déguisement habituel, c'està-dire en veste et en gros bonnet de laine, il descend comme iK)ur aller eauser avec un locataire qui occupait une petite pièce du rez-de-chaussée. Mais madame Vernet est là, comment tromper sa surveillance ? il feint d'avoir oublié sa tabatière, d'en être fort contrarié, et, tandis que madame Vernet court la lui chercher, il s'élance dans la rue. Les cris de k portière avertirent madame Vernet de cette fuite magnanime ; mais trop tard : la noble femme tomba évanouie ^ •

il y avait à Fonlenay-aux- Roses une maison où Fami de Condorcet, F académicien Suard, attendait, retiré dans sa prudence, la fin des jours orageux : ce fut à la porte de cette maison que vinrent frapper, le 16 germinal, à trois heures après midi, deux hommes, dont riiii, Condorcet, se traînait à peine; l'autre était un cousm dt madame Vernet, qui, ayant rencontré le fugitif, s'était intrépidement attaché à lui*. Au seuil de la demeure de Suard, Us se séparèrent, Condorcet entra.

Que se passa- 1- il en ce muinenl? l'hospitalité attendue iut-eile refusée? les récits dillèrent. Suivant Beau lieu, H. et Madame Suard, pour déjouer l'espionnage d'un domestique dont ils se défiaient, engagèrent Condorcet

' Œuvres de Condorcet, p. 153.

à revenir plus tard, lui désignant une heure^. On convint qu'une petite porte de jardin donnant sur la campagne

el s'ouvrant en deiiuib ne serait pas fermée, ef que Condorcet pourrait s'y présenter, la nuit venue. 11 s'éloigna donc, emportant les Épitres d'Horace, que ses amis lui remirent à Finstant du départ. Revint-il? trouva*t-il la porte fermée?. llcaulieu (lit qu'il revint avant riieure indiquée, lut aperçu par le dangereux domestique, et, n'osant passer outre, rebroussa ehemin\.« il erra tout le jour suivant; le lendemain, accablé de fatigue, blessé à la jambe, mourant de faim, il entre dans un cabaret de Clamart et domandc une omelette. « Malheureusement, écrit son biograpiie, cet homme presque Universel ne sait pas, même à peu près, combien un ouvrier mange d'œufs dans un de ses repas. À la question du cabaretier^ il répond : « Une douzaine \ » On ju^ie de la surprise! ce Vos papiers?» Il n'en avait pas. a Uui êtes-vous? » L'infortuné se donna une qualité que ne démentaient que trop la blancheur et la délicatesse de ses mains. Il n'en fallait pas tant : on le traîne au comité du lieu ; car les moindres bourgades, à celte époque, avaient leurs « comités de sans-culottes. » Là, fouillé et interrogé, il ne fit d'autre déclaration que celle-ci : Simm^ ancien do* fimtique. Or, pour tout bagage, il avait un* Horace en nurge duquel des lignes tracées au crayon et en latin. Sur quoi, le membre du comité qui l'interrogeait iui dit : a Tu prétends que tu étais domestique ; mais je croirais plutôt que tu es un ci-devant qui en avait, des domestiques » Et il ordonna que l'inconnu fût conduit au district dn BourgrÉgaiiié. Transféré à pied au milieu d'une escorte armée^

« Beaidimit Estais historiques sur la RâwiiUim de France, t. V, p.4Sl . * Ibid. Cette version, il faut bien le dire, n^est pas celle que semble admettre le savant biographe de Condoroet, M. Ârago. ^ Biographie de CotidorceU par M. Ârago» p. 153. « Mercier. Le Nouveau Paris, t. V, chap. guxxtiii.

FÉT£ DE l'ÉTI4£ SUPliÉME.

\b malheureux Condorœt ne put aller plus loin que Chè»

tillon, où il tomba de défîvillance. Un vigneron, ému de pitié, le mil eu élai de conlinuer ce lugubre voyage, en lui prêtant son cheval. Au district, on l'empi^soiina; el lorsque le 20 germinal (9 aYril), le geôlier entra dans Ic; cachot, il aperçut, étendu sur le plancher... un cadavre: Conciorcet avait avalé une forte dose de poison concentré, qu'il portait depuis quelque temps dans uno bague'.

Ah ! quel serrement de cœur on éprouve, quand de ce poignant récit Ton rapputclK; la lettre suivante qu'en 1770 Voltaire adressait au philosophe illustre dont nous venons de déerire l'agonie c< Un grand eourtisan (Voyer d'Argenson) m'a envoyé une singulière réfutation du Sj/Htèmc de la Mature, dans laquelle il dilque la nouvelle philosophie amènera une révolution horrible... Tous ces cris s'évanouiront, et la philosophie restera.^. Laissez faire, il est impossible d'empêcher de penser; et plus on pensera, moins les hommes seront malheureux. Vous verrez de beaux jours; vous les ferez : cette idée égayé la iin des miens ^ ! »

La prédiction du patriarche de Ferney ne se réalisa

' i Ce poison (on ignore sa nature) a?ait été préparé, dit-on, par un médecin célèbre. Celui avac lequel Napoléon voulut se donner la mort à Fontainebleau avait la môme origine et datait de la même époque. > (Note

de M. F. Arago.)

Le médecin auquel M. Ârago fait allusion dans cette note est Cabanis> beau-frère df Condorcct.

ifercier pn h nd que, dans sua cachot, Ouidorcet mourut de faim. « C'est la laisuii, dit-il, pour laquelle cet événenu-nt, qui devait naturellement faire du bruit, est resté secret jusqu'à ce nioiiient, et qui a fait naître, depuis, Hdée du poison. » (Voyez le Nouveau Paris, t. V, chap. cLixivm.) Ydct ce qu^oo lit dans Beaulieu : « On dit que Condorcet mourut de faim : ce qui parait plus certain, c^est qu^il s^empoiaonna. » (Voyez Essais histaripM sur la RévokUiûn de France, U V, p. 481.)

* CorresjjKmdanee entre Voltasreet CondorceL ^y^/jes la note critique placée à la fin de ce chapitre.

point, comme on voit, pour Condorcet. Et à combien d'autr<;s victimes, prises dans ses propres rangs, la Révolu lion, en ce temps-là même, ne passait-elle pas sur le corps ! L'apôtre de la Raison, Ghaumette ; Gobel, qui avait mis tant d^empressement à abdiquer ses fonctions épiscopales; Beysser, le défenseur de Nantes; Simond, rami de Fabre d'Églantine ; la charmante Lucile, voilà les noms qui, confondus avec ceux de Dillon, de la femme d'Hébert, et des deux Grammont, sur le registre mortuaire de celle époque, y figurent immédiatement après ceux de Danton, de Camille, de Fabre, de Bazire et de Philippeaux.

Au Luxembourg, Ghaumette avait été d'abord renfermé seul dans sa chambre, où Ton pouTait Pobserver,

iniitt lois, par une chatière. Beaulieu, un des détenus, assure — et cela se conçoit de reste ^ — que le pauvre procureur de la Commune avait Tair stupéfait ^ Les prisonniers couraient le contempler Vnn après l'autre, et Ton se demandait en s'abordani : « Avez-vous vu le loup*? » Singuiièj e appclialion, a|)pliquée à un homme d'une physionomie douce et de manières paisibles. La première fois qu'on lui permit de circuler, il alla se présenter au café de la prison, oà les brocards ne lui furent pas épargnés. Un des prisonniers lui dit, d'nn ton plaisamment solennel : « Sublime agent national, couibrmément à Luu immortel réquisitoire, je suis suspect, tu es suspect, il est suspect... nous sommes tous suspects. » Ghaumette lui-même ne put s'eni|)ècher de sourire^. Mais dans une pareille épigramme, quelle douloureuse leçon !

Le 18 germinal (7 avril), Legendre, à la Convention, avait dit, en parlant de Danton et des autres condamnés : c< Une lettre anonyme qui m'a été envoyée ne me laisse

« Jieauliett, Essais tusioriquessurUt Révokitum de France, t. V, p. 334t.

FÊTE DE l'Être suprême. 417 aucun doute que les coupables. qui ont péri sur Téchafaud n'eussent des complices dans les prisons du Luxembourg, pour exciter un mouvement. J'ai remis au Comité de

snlnt public œiixi ledro, dnns ]aqu(?l!c des liuuiines, se tlisanl patiiulcs, llaUaienL mon amuiir-propre, inoii ambi* tion, et m'invitaient ii m'armer de deux pistolets et à assassiner dans le sein de la Convention Robespierre et Saintlusl'. » l ih; loUi-c du moine ûmvc avait été adressi'e à iiuuidoii (de l'Oise)'. Quant aux lustigaleurs, aucun nom ne lut pi(jiioucé.

&i ces indices se rapportaient au projet de conspiration dénoncé par Laflotte, c'est ce que le Comité do salut public crut peut-être, dans sa terrible iiiipdtience de trouver des coupables ; mais c'est ce que rien ne démontre ; et en ce qui touche le projet de conspiration, s'il n'est pas prouvé que ce fut une invention meurtrière du Comité de saint public, il ne !\'st pas dav;uitage rjue ce fut (piolque cboso de véritablement st'i ieux. Delà pari de Luci le Desmoulins, le désir, bien naturel , desauver son mari coûte que coûte, et , de la part de Dillon , certains épanchements frivoles auxquels son état habituel d'ivresse^ ne permettait pas iju on aUacbât une impoi tance réelle, tt. uL ^c ioduisail à cela, même aux termes de la déposition de Lailolte, en la supposant véridique.

Il est juste d'ajouter, cepeudant, que le complot dé^ noncé ne fut ])as aussi cfuîm iique qu'on l'a prétendu, s'il en faut croire ikiaulicu, qui était alors dans la prison, et dont ,voici les propres paroles : a Quelques révolutionnaires, partisans de Danton, étaient sans doute capables de tenter un coup audacieux ; mais les autres prisonniers

' Réponse des membres des anciens Comités aux imputations de Lnurcni Lecointre, p. iiÙ ; Bibliothèque historique de la BéwL, 1097, 8, 9. tiritisli Muséum.

Ibid.

* BeauUeu, Essais historiques sur la Hévolution de France, t. V, p. 2S7.

ne se seraient jamais réunis à cax. Ils les méprisaient, les délestaient el les auraient plutôt dénoncés. » Dans les environs du mois d'avril 1704, «ces détenus, dont quelquesuns membres du club des Cordelicrs, eurent effectivement des intelligences avec leurs amis de cette société, qui, à un signal donné, devaient faire une in*nption dans la prison, avec la portion de la pupulace qui était à leur disposition ^ »

Toujours est-il que là fut le point de départ du procès intenté à Dillon, à Simond et à Lucile Desmoulins. Mais, cette fois encore , des personnes appartenant à des catégories diverses et prévenues de délits très-difTérenfs se trouvèrent enveloppées dans un même acte d'accusation : témoin la veuve de Camille, qui comparut devant le Tribunal révolutionnaire à côté de la veuve d'Hébert !

Le procès, commencé le 21 germinal (10 avril), se termina le 24.

Dillon avoua qu'il avait écrit à Lucile : a Femme vertnense, ne perds pas courage ; ton affaire et la mienne sont en bon train. Bientôt les coupables seront punis, et les innocents triompheront*. » Il déclara aussi avoir dit que, si les journées de septembre se renouvelaient, il était du devoir d*un homme courageux de défendre ses jours Accusé d'avoir, à la nouvelle du 10 août, exigé de ses troupes le serment de fidélité au roi, il répondit que de faux rapports l'avaient trompé*.

L'attitude de ChaumetCe ne fut pas sans noblesse, a Mon intérêt pour Clootz , dit-il , augmenta , lorsqu'il

* EêiaU historiques sur ki BévaluHm de France, tome Y, pages 288 et S89.

* Procès de Ghaumette, Klloa» etc. Histoire parlementaire, t. XSXSL, p. 255.

' Ibid., p. 257. ~ r/est par erreur que M. Michelet met ces paroles dans la bouche de Lucile Desmoulins.

* Yojez le procès, Histoire parlementairet t.XXXU, p. 260

F£T£ DE l'ÉTHË SUPRÊME.

m'apprit avivir décidé Gobel à ne reconnaître d'autre culte

que celui de la raison*. » Comme on lui imputait d'avoir exercé tyranniquement ses fonctions municipales, entravé Tarrivage des subsistances, et favorisé l'idée de pillage, il refusa de repousser des inculpations de ce genre , les

estimant trop basses pour l'occuper, a Mes fonctions ont été piibiii|ues, lit-il obi»crvci avec un calme dédaigneux ; c'est à la saine portion du peupieàme juger ^ » Dumas^ qui avait i*emplacé Hermann comme, président du Tri* bunal révolutionnaire, osa reprocher à Chaumette de n'avoii' liiit fermer les églises, peinhiiif ijn'il poiîrsin'vait les lilies de joie, (jue [)Our ameuter cuiilrc la ilépubiique les libertins et les dévots : interprétation calomnieuse , renouvelée de Camille Desmoulins.

C'était aussi Camille Desmoulins qui, à la suite de llobespierre, avait attaqué (jobel, en taxant sa démission d'évéque de lâche hypocrisie, et en définissant de la sorte sa conversion révolutionnaire :

Citoyens, j*ai menli soiiante ans pour mon ventre*.

Cette imputation de mauvaise foi fut reproduite, à Paiidience, par un des jurés, llcnaudin*. C'était égarer la justice dans la voie des liypothèses. Tout ce qu'à l'égard de Gobel des révélations ultérieures permettent de dire, si . même l'on y peut avoir confiance, c'est qu'en face de la mort il redevint prêtre, et envoya, de la Conciergerie, à Lothringer, un de ses vicaires, sa confession écrite, accompagnée d'un billet, où il sollicitait humblement son absolution'. Quoi qu'il en soit, Fouquier-TinviUe mentait

* Voyez le procès, Histoire parlementaire, p. 284,

s Yoyes len* H du Vieux CordéUer* » Collection des Mémoires, etc.

* Voyes le procès, HUUdrepofrlmtsxMret t. XIXII, p. 285.

» Annales eeelitiattiques^ t. m, p. 46G. (Lettre de H. Lotbringcr, du 11iDarsi797.)

420 HISTOIRE DE Lk RÉVOLUTION (1794).

en raccnsanl cFavoir voulu, de concert avec ChaunieUe et ClooU, ellacer tî.iile noiion de ia Divinilc". Élait-ce là, d*aiileurs, un molif de demander sa léle ? £l la Révolu* tion pouvait-elle transformer l'athéisme en crime capital, sans rétroijrader jiisqfi'aux ténèbres du moyen âge, sans se traîner sur ies traces sanglantes de 1 liKjuisition? Fouquier-Tinville aurait dû mieux se souvenir des paroles de Robespierre dans sa fameuse attaque contre les Hébertistes : « Tout philosophe, tout individu peut adopter, relalivenieiil à l allioisine, i"(*jHiii«»ii t^u il Jui [tlaua. Uuiconque voudrait lui eu taire un ciinie est un insensé ^ » Âu reste, Taccusation intentée à Gobel ne porta pas seulement sur ses rapports supposés avec la faction d'Hébert: i! ent a rendre conijite de cerlaines dilapidations commises par lui et ^oii neveu dans le château de Porentruy ; et l'on eut certes droit de trouver insulBsante une explication présentée en ces termes : « Mon neveu . et moi avions sacrifié notre fortune pour procurer la liberté aux habitants de Porenlruy ; les dépouilles du château nous appartenaient bien légitimement à titre d'indemnité*. »

C'est à peine si Lucile Desmoulins fut interrogé. De quoi l'aceuser, en effet , sinon d'avoir aimé son mari sous la hache, avec toute Tintrépidité et tout le dévouement d'un noble cœur? £lle ne leva pas les yeux, ne manifesta ni crainte, ni espérance, et attendit modestement son anot. Le jour môme du jugement, la veuve d'Hébert, se trouvant f)rès d'elle au grelfe de la Conciergerie, lui dit : c< Tu es bien heureuse, toi ; il n'y a pas eu hier

contre toi une seule déposition Tu vas sortir sans

doute par le grand escalier, et moi, je vais aller à l'écha-

* Voyez le discours prononcé par Robespierre, dans la séance des Jacobins, du '2 1 novembre 1 795.

* Voyez le procès de lliauinelte, Dillon, etc.... Histoire parlementaire, t. XXXii, p. 2S8.

FÊTE DE l'être SUPRÊME. 421

faud^ 1» Épouses et amantes, elles n'étaient coupables ni l'une ni raulio au tribunal de la conscience liumaine, cl cependant toutes les deux périrent. Oui, cette barbare, inutile et lâche immolation des iemmcs, voilà ce qui, dans la Révolution française, restera la taohe ineffaçable !

Sur vingt-six. accusés dont se composait la fournée^ dix-neuf furent condamnés à mort et sept acquittés*. De même que Tancien prêtre Gobel mourut après s'être confessé par écrit, l'ancien courtisan, Arthur Dillon, mourut en ciiaiil : Vice le roi /Quanta Lucile Desmoulins, avant d'aller à l'écliafaud, elle avait écrit à sa mère ce billet d'une simplicité et d'une douceur admirables : « Bonsoir, ma chère maman. Une larme s'échappe de mes yeux ; elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le calme de l'innocence'. »

Oui le croirait? Âprès ces horribles exécutions, et comme si ce n'était pas assez de sang versé, Taliien proposa de donner une activité nouvelle aux mesures contre les SLispecls. Mais Robespierre rinterrompit, déilaïaut que ce n'était pas les susj)ecLs qu'il fallait craindre,

qu'il y avait des hommes plus dangereux Taliien se

tut*.

Si Robespierre, dans le Comité de salut public, inter* céda en faveur de la veuve de Camille Desmoulins, c'est

* Déposition de Thierriel-Grandpré, dans Je proccs de Fouquiei'-Tmville.

* Histoire parlementaire^ t. XXXll, \).

* Esmi sur la vie de Camille Desiïwttlins, par il. Malton.

M. Matloa niel (^ans la bouche de Lucilo, un uioineal du jugeiiietU, des paroles nolentes et emphatiques dont nous n'avons pas cru devoir tenir compte» non^sealement parce qu'il n'en est pas trace dans le compte rendu officiel» mais parce qu^élles ne s'^accordent pos avec ce que Thierriet-Gnud* pré, témoin sympathique et témoin oculaire, dit de Tattitude de ra&cusée.

* Beauiieu, Es$m hiUoriques sur la R^foluHùn de France, tome VI, P9ge4.

422 mSTUlRE DE LA RÉVOLUTION (1794).

ce qu'on ignore, ceux des membres du Comité qui firent

le 9 thermidor ayant eu intérêt à cacher font ce qui était de nature à honorer la mémoire de leurs victimes. Mais voici un fait qui porte avec lui son commentaire.

Robespierre avait été lo camarade de collège de Camille, il avait de Taffection pour la femme de son ami , el bini des fois il avait leiiii leur enfant sur ses genoux*; on peut donc croire qu'il ût des elïorls }Jour la sauver, s*il est vrai qu'il en ait fait pour sauver Madame Éiizabeih, dont tout concourait à Féloig^ner et dont il y avait alors danger à prendre la défense. Or, qu'on lise le [»assage suivant, extrait de Touvrage du royaliste Beaulieu : c( Madame Ëlizabeth fut comprise, sans aucune espèce de distinction, dans une fourni de cinquante malheureux que le Tribunal révolutionnaire envoya à l*échafaud... liobospierrc passait souvent le soir à la Jji»utique du libraire Maret, établi à l'entrée dn Palais-Royal. C'était là qu'on venait se dire à Foreille les événements du jour. Lorsque les nouvellistes s'étaient -retirés, Robespierre laissait ses satellites à quelque distance, se présentait chez Maret, et, en feuilletant quelques livres, lui demandait ce qu'on disait dans le public. Le jour que Madame Élizabeth fut exécutée, il vint à la boutique, accom- ])agné de M. Barère, et demanda sur quoi roulaient les conversations. « On murmure, on crie contre vous, a lui dit avec franchise le libraire : on demande ce c< que vous avait' fait Madame Ëlizabeih, quels étaient «ses crimes, pourquoi vous avez envoyé à Téchafaud « cette innocente et vertueuse personne. — Eh bien, « dit Robespierre en s'adressaut à Barère, vous l'en- « tendez, c'est toujours moi... Je vous garantis, mon « cher Maret, que, loin d'être Fauteur de la mort de «Madame Elizabeth, j'ai voulu la sauver; c'est ce

< Cette circonstance se trouve rappelée dans une lettre de madame Duplessis, publiée par M. MaUon.

FÊTE DE l'être SUPRÊME

« scélérat de Gollol d'Herbois qui me Fa arrachée \ n

L'exécution de Chaumetlc débarrassant le Comité de salut public du dernier obstacle qu'il pût craindre dans le camp même de la liévolulipn, toute son allenlioa se porta sur les oontre-réTolutionuaires. Pour les combattre avec plus d'ensemble, diverses mesures furent prises, dont la première consista dans Tabolilion des niinistèies. A leur pi^ce, on institua, sur un rapport de Cmi iinf^ douze commissions entre lesquelles tout le matériel de ^administration fut partagé*; non qu'un tel arraDgement parut de nature, soit à accélérer la marche des affaires, soit à fortifier le pouvoir; mais il avait l'avantage de former la bouche à l'opposition parlementaire, (pii, dansce qu^elle appelait l'institution monarchique des ministères» avait trouvé matière à tant d'attaques.

On s'occupa au5>i iror^anistîr la police j'éiiciale, et, d abord de purger Paris de tous les malveillants qui s'y étuent donné rendez^vous ; car, aux yeux du Comité de salut public, Paiy^ était, selon le mot de Gouthon, « la place foi'te de la Républujue''. » 11 y eut à ce sujet, an sein du Cuinih , des débats qui durèrent plusieurs jours Mais enfin il fut convenu qu'on proposerait à la Conven-» tîoDun décret portant, entre autres disj ositions rigou^ reuses :

«Les prévenus de conspiration seront traduits de tous les points de la République au Tribunal révolutionnaire à Paris.

* Df'aulieu donne ce fait comme ravnnt ent^^ndu plusieuis iuis ucuuUt au libi aii e Maret lui-mciiie. \o)cz Essais imlonques sur la liévolulion de France, t. YI. (Note delà paj^e 10.)

Madame Élizabeth fut condamnée à mort le 21 floréal (10 Uiai). Voyez le Moniteur, an II (1794), n" 205.

* Voyez leMoniteur, an U (17 Ji), n"

< im„ n* m.

* Voyes le discours deContbon, dans la séance dn germinal. Mcni* Uur, an U (1794), n* m

« Des commissions populaires seront établies poor le 15 floréal.

« Aucun ex-n()l>lc el ;nicun rtrangci' appai tciiaiil aux pays avec lesquels la liéj>ublique est en gucntî ne peut habiter ParîSi ni les places fortes, ni les villes maritimes pendant la guerre. Tout noble ou étranger dans le cas ci-4essus qui y sera trouvé dans un mois est mis hors la loi.

c( Si celui qui sera couvaincu désormais des'élre plaint de la Révolution vivait sans rien faire, et n'était ni sexa* génaire ni infirme, il sera déporié à la Guyane. Ces

sortes d'al'faires seront jugées ]>ar les commissions populaires.

<K Le séjour de Paris, des places fortes, des villes mari» times, est interdit aux généraux qui ne sont point en activité de service'.»

A ces mesures, nées d'un esprit de défiance qu'^avait enfanté lui-même l'excès du péril, s'en joignaient d'autres d'un caractère bien différent et qui avaient pour but de couper court aux abus d'autorité, de réprimer l'arbilraire ou rinsolence des agents du pouvoir, d'encourager le commerce, de protéger l'industrie, d'animer la circulation et d'em]pêcher toute atteinte à la bonne foi publique*. %

SaintnJust, chargé du rapport, y déploya son âme avec une candeur austère. 11 s'éleva sans ménagement contre quiconque» dans la société, représentait un vice; il eut pour ceux qu'il nomma « les corrupteurs du commerce » des paroles aussi méprisantes que pour les suppôts de la monarchie; il marqua de la même flétrissure les mauvais serviteurs de la République et ses ennemis déclarés. Un passage de son discours que couvrirent des applaudisse*

' Moniteur, an U (1793), 307.

FÊTE DE l'être SUPRÊME. 425

ments unanimes, fat celui où il traçait le portrait d'un homme réwhtimmaire.

«Un homme révolutionnaire est inflexible, mais il est sensé, frugal et simple i il n aliîclie pas ie luxe d une fausse modqistie; ii e&i ennemi de tout mensonge, de toute indulgence, de toute affectation. Comme son but est de voir Iriomplier la Révolution..., il ne l'outrage jamais, il l'éclairé, et, jaloux tic sa pureté, il s'observe (juand ii parle, par respect pour elle. Il prétend moins ôlre l'égal de l'autorité qui est la loi, que Tégal des hommes, et surtout des malheureux... Il croit que la grossièreté est une iiiaiijue de tromperie, et rpi'elle déduise la fausseté sous r emportement... 11 est intraitable aux méchants, mais il est sensible^ 11 poursuit les 4K>upables et défend l'innocence devant les tribunaux... La probité n'est pas une fmesse de l'esprit, mais une qualité du cœur. Marat était, doux dans son ménage, il n'épouumtait que les traîtres. Jesui*Jacques Rousseau était un révolutionnaire, et n'était pas insolent sans doute. J'en conclus qu'un homme révolutionnaire est un héros de bon sens et de

probité*. »

C'est ainsi que Saîut-Jusl gouraiandait cette fraction du parti révolutionnaire qui compromettait par ledéver* gondage de ses paroles et de ses moeurs le culte des idées

nouvelles.

Quant au gousernemuil rcvulutionnaire, roiait iii déclara bien haut qu'il signihail, non la guerre et Téiat de conqu^, mais le passage du mal au bien^ de la corruption à la probité\ 11 avait été terrible, ce passage, comment le liitT : «Mais, s'écria Sainl-Just, que serait devenue une Képublique indulgente contre des ennemis furieui^ jf Nous avons opposé le glaive au glaive, et la République

« Monileur, an U (l'î94), n* 207.

> Ibid,

est fondée : elle est sortie du sein des orages : cette origine

lui est cominunc avec le monde, sorti du chaos, el avec rhomme, qui pleure en naissant'. » *

Les conclusions du rapport, adopté d'abord sans autre modiCcation qu'un amendement relatif à la durée du délai accordé aux nobles et aux étrangers pour quitter Paris, devinrent, de la part du Comité, rohjcl d'im nouvel examen. Dans la première rédaction, une exception avait été faite en fa?eur des ouvriers étrangers employés à la febrication des armes, et des étrangères mariées à des patriotes français. Une élude plus approfondie de la qiK >iion amena le gouvernement à reconnaître qu'il fallait élargir le cadre des exceptions, et y comprendre les ouvriers étrangers vivant du travail de leurs mains anté* rieurement à la présente loi, les femmes nobles mariées à des non-nobles, les enfants au-dessous de quïjizc ans et les vieillards au-dessus de soixant&<iix. D'un autre côté, le délai d'un mois parut trop long et fut réduit à dix jours. Le décret passa, ainsi amendé'.

Sur la motion de Couthon, retiréiî par lui-même le lendemain', il avait été décidé que la loi qui chassait les nobles de Paris serait appliquée aux anoblis par charges. Taliien demanda le maintien de cette clause, déclarant indigne de toute faveur « quiconque avait voulu sortir de la classe du peuple*. » Mais Robespierre, parlant au nom du Comité, lit observer que, parmi les charges auxquelles Tancien r^me avait attaché un titre de noblesse, beaucoup répondaient à des fonctions utiles, et qu'on risquait de rendre la lui inexécutable en étendant ses rigueurs à un trop grand nombre de personnes. « On peut, ajouta- . t-il amèrement, se donner Tavantage d'une sévérité appa-

* Yoyei le Moniteur, an II (1794), n* S07. t m,, 208.

FÊTE DE L*ÊTRE SUPilEME. 427 #■ •

rente contre les ennemis du peuple; mais le devoir de qui

l'aime véritablement est de le servir sans le llalter. » La Convention fut de cet avis^

Quelques jours après', Billaud-Varcnne exposait la politique que le Comité de salut public se proposait de suivre, poli ii( pie (pi'il annonça devoir être basée sur la justice. Heslait à expliquer le bciis ilc ec mol suprême I c( La justice, dit Billaud-Yarenne, est dans le supplice (W Manlius, qui invoqua en vain trente victoires^ effacées par sa trahison'. » Tout son discours était sur ce ton de iiuulcur et d'inllexihililé. (c ^i illieur, ajontn-l-il, îii illieur à ceux pour (jui le règne de la justici' vicul un signal de stupeur M » Une politique qui eût l'ait plus large la paHdes infirmités humaines et mis les torts én balance avec les services, eût certainement été prélérablc au poiiU dit sut* philosophique ; mais ce n'est point ceiloln qu'il i'aut satlendie à voir triompher dans les temps d'orages. Aussi Tâpre langage de Billaud-Varenne n'étonna-t*il personne. Et du reste il émit, avec une élo- (pii'îh e puisée aux sources d'une coiivicliun forte, des ventés dont l'importance s'étendait bien au delà des nécessités de rbeure présente, comme lorsqu'il dit, en rappelant combien lés généraux victorieux avaient été fu* nestes à la lil)erté : « Le gouveiiicment militaire est le piie après la théocratie, plus funeste seulement j)arcc qu'elle s'enradue jusqu'au fond des consciences, et que ses victimes sont ses séides... Quand on a douïe armées sous la tente, ce n'est pas seulement les défections' qu'on doit craindre et prévenir, rmllLiciiLC linlilaire eiraml)itiou d'un chef entreprenant qui sort tout à coup de la ligne sont également à redouter : l'instoire nous apprend

* Monitenr, an II (17D4), n* 310.

* Séance de la Conrentton du l*' floréal (20 avril), s Moniuur, n* S12.

que c't3St par là que loulcs les républiques oiU jiéri^ » La France n'ayant pris les armes que pour la défense de ces principes, il convenait de le proclamer de façon à être entendu de la terre entière, et c^est ce que Biliaud- Yarenne fit en ces tenues : c< L'expérience des siècles nous a sufOsamnient montré qu'un peuple guerrier apprête pour lui-même le joug qu'il impose aux autres nations. La soif des conquêtes ouvre l'âme à l'ambition, à I avarice, h rinjiislice, à la férocité, passions qui Iranslormont loi ou lard le petit nombre en dominai lu rs et le surplus en esclaves*. » Le résumé fut qu'il fallait comprimer d'une main vigoureuse, au dedans, les ennemis de la lléjiublique, et conduire la ;iiii rre, au dehors, de manière à vaincre l'Europe en surexcitant dans l'ame du soldat toutes les passions généreuses, et en évitant de donner le Rubicon à franchir à quelque nouveau César. Le décret rendu par suite de ce rapport fut rédigé sous Teiiq^ire d'une idée qui eût pu paraître puérile à force d'orgueil, si tant de triomphes ne l'eussent expliquée; il supposait à la Convention le pouvoir de disposeï* souverainement de la victoire : c< La Convention nationale déclare qu'appuyée sur les vertus du peuple français, elle fera triompher la République démocratique, et punira sans pitié tous ses ennemis'. »

Sans pitié! cette dure parole annonçait la conlinuatioii de la Terreur; et Teffet ne suivit que trop tôt la menace. D'Épréménil, Le Chapelier, Thouret, Malesherbes, Lavoisier, Madame Elizabelh, furent successivement traînés à l'écbafaud\

« Moniteur, tn II (1794), n* ât2.

^ Ibid.

^ Ibid.

* Les qualio premiers furent condamnés à mort le 5 floréal ii"! avril) ; le cinquième péril le 18 ûoréal (8 mai), et la »eur de Louis \V1 le 21 floréal (H mai).

FETE DE l'être SUPRÊME. 429

D'Épréménil et Le Chapelier, ennemis dans l'Assemblée constituante, se voyaient maintenant accusés du mémo crime. Sur la charrelte qui les conduisait Tun et l'autre h la mort, ils échangèrent les poignantes paroles (|ne voici : « Monsieur,' dit d'Éprcménil à son eoiiipaiinon, l'on nous donne un terrible problème à résoudre. — Lequel? — C'est de savoir auquel de nous deux s'adresseront les huées. — A tous les dcux^ » Tous les deux, en effet, ils avaient d*abord servi, puis toïiibattu la Révolution : le premier, dos Torigine et avec audace, le second, plus tard et par des voies souterraines. Ils périrent pour avoir fait halte dans les routes inconnues où ils s'étaient engagés sans prévoyance •

Contre Thouret, c'est à peine s'il existnii des soupçons, à moins qu'on ne lui imputât à crime d'être l'auteur d'une constitution dont les principes étaient dépassés. Sa mort accuse, de la part de ceux qui le frappèrent, une inflexibilité vraiment féroce.

Mais un meurtre qui étonne autant qu'il fait horreur, c'est celui de Malesberhes. Qui plus vivement que Malesherbes s^était opposé au despotisme de l'ancienne cour? On ne pouvait avoir oublié ses remontrances à Louis XV, si fermes, que Voltaire les jugenil trop dures, ni ses combats en faveur de la liberté de conscience, ni les services immortels que, comme directeur de la librairie sous un roi despote, il rendit à la liberté de la presse. S'il était un homme que la llévolution dût respecter, c'était lui, lui le correspondant et le protecteur de Rous2>eau, l'ami constant des philosophes, lui sans qui, au témoignage de Grimm, VEncyclopédie n'aurait jamais paru. Il n avait

* BeauUeu, Biographie de d'Épréménil.

• D'Épréménil fut un des premiers moteurs, et le plus ardent, des résistances parlementaires contre la cour. L^acle d^abolition de la noblesse eut pour rédacteur Le Chapelier.

rien rétracté d'ailleurs^ ne s'clail mêlé à aucune résistance, et son admirable conduite envers Louis XVI détrôné, abandonné de ((Uis, condaniiié à muiirir, n*était qu'un titre de plus à la sympuLine des Ames généreuses. Les considérants de l'arrêt sous lequel il succomba sont -odieusement vagues; ils portent : « Convaincu d'être auteur ou complice des complots qui ont existé depuis 1789 contre la liijcrté, la sûreté et lasuuveraineté du |)eiip!e'. » Tant de vertige consterne et épouvante. Ce grand homme de bien avait été arrêté avec sa fille, sa petite-fille, et. le mari de cette dernière, H. de Chateaubriand, frère aîné <bi célèbre écrivain. Tous dirent adieu à la vie le iiièiue jour, sur le niénie échafaud. On raconte de la sérénité de Malesherbes dans le moment suprême des traits qui méritent d'être conservés. Lorsqu'il arriva à la Conciergerie, il dit gaiement à un de ses codétenus : « Vous le voyez, je me suis avisé, sur mes vieux jours, d'èlre un mauvais sujet, et Ton m'a mis en prison \ » Gomme il allait au supplice, son pied heurtant contre une pierre : « Voici, s'écria-t-il, un mauvais présage ; un Romain, à ma: filaoe, serait rentré*. » rv

Malesherbes mourut le 5 floréal (22 avril)., et Lp^voisier le 18 floréal (8 mai) : en quinze jours, deux victimes illustres.

Lavoisier avait appartenu à l'association des fermiers généraux : c'est ce qui le perdit. l>ien avant le mois de floréal, le déchaînement contre ces financiers de l'ancien

s L*aiiteur de Tartide qui le concerne dans la Biographie universelle a fntf pour prouver le contraire, de bien pauvres efforts, et qui tombenl devant le témoignage de J.-B. Dobois, ami de Malesherbes, et dont la iVotiee hûtorypie, en matiftre de faits» a beaucoup d^autorité. Cette Notice historique sur Lamoignon de MalesheHfis fut publiée en 1806.

2 Moniteur, an 11 (1794), 221.

3 J. B. Duboisi NoHce historique sur Lamoignon de Malesherbes,

♦ Ibid», p. 154.

FÊTE DE l'ATRE SUPRÊME. 431

régime était devenu terrible. Dénoncés comme sangsues du peuple dans une multitude de pamphlets, poursuivis sans relâche par le représeni iiit Montant et par Cambon, qui ne p.trlait que de leur iaire lijjiJi r :^orge\ leur sort était fixé. L'examen de leurs actes fui confié à une commission, placée elle-même par TAssemblée sous la surveillance de deux commiss^aires spéciaux, et qui, le 10 lloréal, juesenla son rapin i l, après une longue et sérieuse eûquête^ liavoisier, au bruit de l'orage, s'était réfugié dans un asile que lui m,énagea Tancien concierge de l'Académie des scieiices; informé de Farreslafion de vingt-huit IVi itiicis f;ciiâaux, il tremble du daii^i i (joe courait SQU hùte et se constitue prisonnier^. Le rappoi f, tel que le rédigea ICidépuié Dupin, était foudroyant; il énumérait de nombreux faits de ccmcussion, et concluait à envoyer les prévenus devant le Tribunal révolutionnaire, auquel on laissait le soin de diblinguer entie les inno^^ts et les coupables* Que Lavoisier fût au nombre des premiers, nul n'en pouvait douter et n'en> douta parmi ceux qui Pavaient connu. Hais, dans le monde savant, l'effroi pai-alvsa réinoUMii. Et limtiidis It^ Lycée des arts osa donner à l'illustre prisoïmier une marque d'intérôt digne de lui : une députation, ayant obtenu d'être, introduite dans son cachot, lui posa une couronne sur la téte*. 11 est affreux d i\ oir à dire qu'on le condamna, et plus altieux encore d'avoir à rappeler qu'il ne put obtenir un délai pour compléter des expériences utiles. Les uns prêtent à Dumas, les autres à Fooquier- Tinville, une réponse que rend heureusement douteuse l'excès de sa brutale imbécillité, joint à la non-concor-

< Dineoim de Dupin àtw la séanee da IS floréal an II. MmUeur, an D (1794), m

» Ibîd.

^ Dictionnaire de la conversation, — Art. LàfOisiBR.

danoe des témoignages^ : Nous n^avom pc^s besoin de

savanU.

Le leCus inej)te el barbare d'un sursis utile à la République, et l'application inique de la peine capitale à un délit commis sous un autre régime, délit qui, même en le supposant prouvé, n'était pas un péril pour la Révolution : voilà ce (ju'on ne saurait trop condamner. Mais, dans la mort de Lavoisier, il ( st injuste de chercher la preuve que la Révolution était hostile au génie. Lavoisier fut frappé quoique savant, non comme savant, à une époque qui poussa jusqu'au fanatisme le culte du principe d'égalité. ;Son malheur lut d'avoir fait parlie d une compagnie financière contre laquelle s'élevaient des préventions violentes, et qu'a[)rès tout on ne jugea coupable qu'à la suite d'investigations approfondies. Car il y eut effort manifeste pour connaître la vérité; on chargea des recherches, non-seulement une commission spéciale, mais les comités des finances et de Texamen des comptes ; les mémoires des fermiers généraux, librement ])roduit9, furei\l pesés avec soin, et, pour qu'un plus gra^id nombre d'examinateurs pussent assister . aux séances, on décida que les convocations auraient lieu dans le palais même de la Convention*. C'est surtout quand il s'agit de faits qui contristent ia conscience humaine qu'il se faut garder de toute exagération, et opposer la vénlc pure aux appréciations envenimées de J'esprit de parti.

Quant à Madame Élizabeth^ nul doute qu'elle n'eût

• La réponse dont il s'agit est altribucc à Dumas par les auteurs de VArt de vérifier les dates, l. I, p. 183. Elle est attribuée à Fouquier- TiuTille par l*auteur de Tarticle LaToisier dans le IHetiomaire de la conversation ; et, quant à la Biographie imimrseltet elle ne nomme personne et s'exprime ainsi : Le chef de cette hùrrUf le ttcupCf elc.

* Tout ceci constaté dans un discours prononcé par Dupin, rapporteur de la commission, le 16 floréal an K. Voyex le Uonitewr^ an U (1794)» n* 230. *

FÊTE DE l'être SDPRÈME,

coDspiré contre la Révolution, trempé dans le projet de fuite à Montmédy, entretenu avec les princes émigrés

une correspondanee suivie*, et dûimé au fils de Luuis XVI, captif,!' éducation de la royauté. Mais Téducation qu'ellemême avait reçue, son titre de femme, sa tendrei^^' pour son frère, ses vertus privées, et les sentimeillll^' d'aversKin qu'avaient dû naturelleinent lui inspirer des événeuicnls si funestes au\ siens, tout cela ne jdai- ^ daitril pas en sa faveur? La justice n'est véritablement juste qu'à la condition de tenir compte des circonstances atténuantes; et c'est là, par malheur, ce que ne comprennent ?uère, en temps de discordes civiles, ceux qui tiennent la iiache.

Aobespierre le comprit néanmoins en cette occasion, et ses efforts pour sauver Madame Ëlizabetli furent pré» eisénient ce qui donna lieu à l i laide ridicule d'un projet de mai^iagc entre lui et celte princesse ^ 11 aurait aussi voulu sauver Thouret, si l'on en juge par le langage que celui-ci tenait dans la prison du. Luxembourg, où il faisait continuellement Téloge de Robespierre, et le désignait comme rhumme (jui dcvail iiiciLre un terme à la

Terreur^ Mais il eût fallu pour cela un pouvoir que per-

* Les royalistes Ten louent, Vojez Tarticle qui la concerne dans ia

Biographie universelle.

- Croirait-on que, dans un petit pamphlet do huit pages, publié après le 9 theiiiiiilr>r, cl intiiulL: ]Souveaux et intéressants détails de /Viorribk conspiration de Robespierre et de ses complices, on lit : « Le 10 thërmidor, la lillc de Louis XVI, conlraircuicnt à son liabiiude, se leva au point du jour et mit ses plus beau]^ habits. Le 12, ellt- prit le deuil.

' Beaulieu» enfermé dans la même prison que Thouiet, raconte le fait en denx endroits diiîérents, dans ses ]^sai$ historiques sur la Révolution de France d'abord, el ensuite dans la Biographie universelle, article Thouret. Dans la Biograiphie utuverselUf ouvrage uilra-royalisle, comme rhacun sait, BeauUcu cherche à donner au langage de Thouret, concernant Robespierre, une couleur de lâcheté. Mais ce n^est pas dn tout ainsi qu'il présente lui-mdme la chose dans ses Essais historiques sur la Révolution de France,

454 lIlSTOinE DE LA RÉVOLUTION (1794).

sonne alors ne possédait. Collot d'Herbois et Billaud-

Varenne étaient là, l'œil fixé sur leur grand rival, et prêts à Taccablor sous l'accusation de iuudciaiitisme, pour peu qu'il prêtât le liane. N'était-ce pas Billaud- Varenne qui s'était chargé d'aller prononcer à la tribune de la Convenlion le mot /)titë? et n'étaît-il pas dans le Comité de saluL public, le chef de la fraction opposée à Robespierre?

Lui, sur cette pente sanglante où la forcedes choses roulait les hommes pêle-mêle, il cherchait, plein d'anxiété, un appui où il put se retenir. De cette lutte confuse des éléments, il brûlait de dé^jager enfin le règne calme de la liberté. Il aspirait à séparer la révolution du chaos. Mais, des ruines de l'ancienne société dissoute, comment tirer une société nouvelle? quel point de départ donner à l'œuvre de reconstruction, quand il ne resterait plus rien à abattre? tout un monde de croyances séculaires ne s'écroule pas en un jour sans laisser un vide : comment le remplir, ce vide effrayant? qu'on brise jusqu'au dernier des liens moraux qui lorment une communauté, ses membres ne vont-ils pas s'entre-dévorer? vainemcmt leur demanderait-on de se tenir unis au moyen de )a justice : quel espoir que la notion de la justice ait un caractère d'universalité et de penuanence, là où elle est soumise au caprice des jugements individuels cl flotte au gré des intérêts divers? combien petit le nombre des questions résolues d'une manière invariable par la conscience humaine, dans ces combats de l'esprit où, presque toujours, chacun des comballanls dit et croit avoir de son côté la justice I II est, d'ailleursy inhérent à la nature de 1 homme de se préoccuper de ce qui fut et de ce qui sera; de Vivre par l'esprit en deçà de son berceau et au delà de sa tombe, de reculer par l'espoir, même par le rêve, les termes de son existence. Et, en ceci, la concordance des aspirations

FÊTE DE l'être SUPR£ME.

compte parmi les conditions essentielles de la sociabi-'

C'est ce qtie sentait profondément Robespierre; à

Pexemple de Jean-Jacques, il repoussait l'athéisme comme « coucenlrant toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particulier, dans raioijection du mai humain, et sapant à petit bruit les vrais fondements de toute société^ » C'étail aussi Jean-Jacques qui avait écrit: ail y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souTeraIn de fixer les articles^ non pas précisément comme dogmes de religion^ mais comme Hentiments de sociabilité..* César, plaidant pour Catilina, tâchait d'établir le dogme de la mortalité de Tâme : Galon et Cicéron, pour le réfuter, ne s'amusèrent point à philosopher; ils se dontenlèrent de montrer que César par** lait en mauvais citoyen et avançait une doctrine pernicieuse à l'État. En effet, voilî» de quoi devait juger le sénat de liome, et non d'une question de théologie... Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explication ni commentaires. L'existence de la Divinité puissante, intelligente, bienfliisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois, voilà les dogmes positifs*. »

De là soriiL le décret par lequel la Convention reconnut l'existence de l'Être suprême et Timmortalité de l'âme.

Mais l'y décider demandait une rare puissance d'initia^^ tive.

Il y fallait un homme assez intelligent pour bien séparer la cause de Dieu d'avec celle des prêtres, assez fort

^ Émile, t. III, p. lU et siiiv. Amsterdam, MDGCLXIl» * Contrat social, IW. IV, chap. vm.

436 tllSTOlElB DE LA RÉVOLUTION (1794).

pour résister aux railicnes» des indifférents, et asst z courageux pour braver la colère des faudliques d'incrédulité. Robespierre regarda Tentreprise en face, et s'y jeta sans pâlir.

Le 18 lloréal (8 mai), on le vil paraître h la tribune, le visage plus altéré que d'ordinaire. 11 se faitoin grand silence, et lui, commence en ces termes :

« C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers, doivent se recueillir, pour se mettre en garde contre l'ivresse, et écouter, dans le silence des passions, la voix de la sagesse et de la modestie qu'elle inspiré. Le moment où le bruit de nos victoires retentit dans l'univt^rs est donc celui où les législateurs de la liépublique francise doivent veiller avec une nouvelle sollicitude sur oux-mêmes et sur la patrie ^ »

Il rappelle alors de combien de changements merveilleux la terre a été le théiitre ; il en annonce de plus merveilleux encoi e; et, fier de voir le peuple français devancer les autres nations dans les voies où marche la raison humaine : « L'Europe, continue-t-il, est à genonx devant les ombres des tyrans que nous punissons... Elle ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois et sans nobles; nous, qu'on puisse vivre avec eux... Nos sublimes voisins entretiennent gravement lunivers de la santé du roi, de ses divertissements, de ses voyages ; ils veulent absolument apprendre ù la postérité à quelle heure il a diné; à quel moment il est revenu de la chasse; quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant du jour, eut Thonneur d'être foulée par ses pieds augustes... Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts pour la Liberté'... »

 mesure que Robespierre pariait, sa voix prenait une

» Moniteur, an U (174)4). 229.

» Ibid.

FLTE Uiù L ÈÎHL SLPRÊBIE.

accentuation tragique. Jamais le frémissement nerveux

qui parcourait, à la tribune, ses membres palpitants; jamais le tic habiluel qui tourmentait les muscles de sa tace; jamais le tressaillement involontaire de ses doigts jouant sur l'appui de la tribune comme sur les touches d'une épinelteS né révélèrent mieux l'intérêt profond de soa àme dans la (juestion soulevée. Au moment oii il Taborda, rien de plus vchéiuenl que son langage :

ce Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais jiour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à rhum fiie qu'une force aveugle préside à ses destinées, frappant au hasard le crime et la vertu, et que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint îiux portes du tombeau? L'idée de son néant lui inspircra-t-elle dos sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspi* rera-t*eUe plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus deAhrbuement pour la patrie, plus d'audace à braver les tyrans, plus Je nir^pris poiu' la nioi l et pour )a volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même à échappé au trépas l Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, étes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice étemelle ! L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de uiomphe ; aurait-elle cet ascendant, si le tombeau égalait [ oppresseur et l'opprimé?... Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit ici de faire le procès à aucune opinion philosophique et particulière ni de contester que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses

* Gbarles Nodier, Biographie i$ Robespierre,

Opinions, et même en dépit d'elles, par la force d'un natnrel heureux ou d'une raison supérieure. I) s'agit de

consiflérer seulement l'athéisme comme naljoual et lié à un système de conspiration contre la République. Eh, que TOUS importent à vous, législateurs, les hypothèses di* verses par lesquelles certains philosophes expliquèrent les phénomènes delà nature? Vous pouvez abandonner ces objets à leurs disputes éternelles : ce n'est ni comme métaphysiciens ni comme théologiens que vous devez les envisager. Aux yeux du législateur, tout ce qui est utile au monde et bon dans sa pratique est la vérité. L'idée de l'Être suprême et de rimmorlalité de Fàme est un rappel continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine \ »

C'était bien li, on le voit, le point de vue de Jëan-

Jacques. Aussi en quels termes pleins de respect et de tendresse le disciple rendit hommage à son maître! Après avoir parlé avec une amertume à peine contenue de ceux des pliilosophes du dix-huitième siècle c< qui déclamaient quelquefois contre le despotisme et étaient pensionnés par les despotes, qui faisaient laulôt des livres contre la Cour et tantôt des dédicaces aux rois, qui composaient des discours pour les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes, qui étaient fiers dans leurs écrits et rampants dans les antichambres, » Robespierre ajoutait : c( Un lionimc, par rélévalion de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain... Ah ! s'il avait été témoin de cette révolution dont il fut le précurseur et (|ui l'a porté au l'anthéon, qui peut douter que son àme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l'égalité' I »

Il faut citer int^ralement le passage relatif aux prêtres :

' Moniteur, an 11 (1794), n* m • JHd,

FÉT£ DE l'être SUPRÊME

« Fanatiques, n'espérez rien de nous! Rappeler les lioiiimt s ( uhc [Mir de l'Etre suprême, c*est porter un coup mortel au ianatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la véritéy et toutes les folies tombent dev^^nt la raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre d'elles-mêmes dans la religion universelle de la nature. (Ou applaudit,) iSous vous conseillerons donc de maintenir les principes que vous avez ma* nifestés jusqu'ici. Que la liberté des cultes soit respectée, jjour le triomphe même de la raison; mais qu'elle ne trouble point l'ordre public, et qu'elle ne devienne pas un moyen de conspiration. Si la malveillance contre-révolu-^ tionnaire se cachait sous ce prétexte, réprimez-la, et re- « posez-vous du reste sur la puissance des principes et sur la force même des choses. Prêtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire ! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puis* sance. {On applaudit.)\ons vous êtes tués vous-mêmes, et l'on ne revient pas plus à. la vie morale qu'à l'existence physique. El, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les j iV h es et Dieu? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont k h médecine. {NmvmmapplaudmemetUs ) Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu des prêtres! [Les applaadtssenients contwnent.) Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites; à force de défigurer l'Être suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était en eux ; ils en ont fait tantôt un ^lobe de feu, tantôt un arbre, tantôt un homme, tantôt un roi ; les prêtres ont créé un Dieu à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, implacable; ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les descendants deClovis, pour régner sous son nom et se mettre à sa place : ils l'ont relégué dans le ciel comme dans un ^ palais, et ne l'ont appelé sur la terre que pour demander à leur profit des dîmes, des honneurs, des plajsirs et de

44U lUSTOiliE DE LA DÉVOLUTION (1794)

la puissance. (IV/is applmtdmements.) Levorirable prélre de VVAvo. suprême, c'o.sl la nature ; son (eniple, Funivcrs; son cu\u% la verlu; ses fêles, la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle, et lui présenter l'hommage des cœurs sensibles et purs. Prêtres, ji.irquel lilrcavezvous prouvé voire mission? Âvez-vous éle plus jusles, plus modesles, plus amis de la vérilé que les autres hommes? Avez-vous chéri l'égali|é, défendu les droits des peuples, al)lmné le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit aux rois : Voifs êtes les images de Dieu sur la tare; c'eut de lui seul que vous tenez votre puissance; et les rois vous ont répondu : 0^», vous êtes vraiment le^ envoyés de Dieu ; unissons-nous pour parta/fer les dcpoiiHh's cl les adarations des mnricis. î.e sceptre el rencensoir onl conspiré pour désbonor er le ciel et pour usurper la terre. (Applaudissements,) Laissons les prêtres, et l'etournons à la Divinité. {Applaudissements^))^

I{obesj)ierre termina par des considérations très-élevées sur la nécessité de rendre l'éducalion commune et égale pour tous les Français, et d'établir des fêtes nationales. Le décret qu'il proposa en conséquence, et qui fut rendu au milieu d'acclamations prolongées, j>ortait :

« Le peuple français reconnaît Texistence de l'Être suprême et l'imniortalité de Tàme.

<c II reconnaît que le culte digne de TËtre suprême est la pratique des devoirs de l'homme.

c< Il sera institué des fêles pour rappeler l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de son être.

«Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre Révolution, des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, des plus grands bienfaits de la nature.

> Moniteur, an U (1794)» n* S89.

PÊTS DE l'être suprême.

<( Il sera célébré, le 2 prairial prochain, une féte en rhonneur de TÊtre suprême S »

Une clause fat ajoutée au décret^ qui mettait au Panthéon Barra et Viala, enfants héroïques morts Vnn et l'autre pour la liberté, et dont Robespierre avait célébré le dévouement*.

Dans l'imposant discours qui vient d'être cité, il y avait

deux (aclies : d'abord, une attaque gratuite et violente à Condorcet, et ensuite une insulte jetée à la mémoire de Danton. Robespierre espérait-il donc échapper, en décriant Danton, au reproche de l'avoir abandonné? Triste illusion d'un cœur qui veut tromper son remords !

Quoi qu'il en soit, d'ardentes acclamations saluèrent dans toute la France le décret du 1 8 floréal. On vit affluer les adresses où la Convention était félicitée de sa sagesse' ; les sections vinrent l'une après l'autre témoigner de leur adhésion enthousiaste; le gouvei iicniciil qui avait mis la jmlkr et la vertu à (-ordre du jour fut proclamé dans toutes les sociétés populaires le seul digne d'achever l'œu* vre de régénération commencée; enlin, les habitants des communes de Montmorency et d'Ermenonville furent invités à transporter au sein de la Cuiivention l'urne qui renf( rmail les cendres de Jean-Jacques*.

Hais, en revanche, des colères venaient d'être éveillées* qni n'attendaient pour éclater qu'un moment favorable, et, pendant que les rcvolulionnairt s de Fécole du baron d'Holbach se' répandaient en protestations sourdes, les prêtres, non moins irrités, quoique pour des motifs contraires, alimentaient sous main Topposition des dévots, feiflrnanl de s'étonner qu'on eût osé débaptiser Dieu et lui laii e l'injure de « décréter son existence, » Ils impu-

* Moniuur, an U (1794), n" 229.

* Ibid.

s Ibid., n" 'm.

* Ibid., n' 234,

442 uisToifUB OB LÀ RémunaR (1794),

talent ainsi à Robespierre, par un grossier mensonge, d'avoir prétendu créer ce qu'il avait proclamé 9euk*

ment

Mais ic mouvement était imprimé. La Commune, le club des Jacobins, les administrateurs du département de Paris, allèrent tour à tour déclarer à la Convention que leur profession de foi élait la sienne ; Carnot, qui présidait alors l'Assemblée, répondit aux dépu talions, absolument comme aurait pu bî faire Robespierre lui-même^ ; et un arrêté du Comité de salut public ordonna que désormais sur le frontispice des temples destiné mx fêtes publi(i(its il n'y aurait plus d'autre inscription que celle-ci : ^1 l'Être ituprême '\

Une circonstance montre eomhi^ l'entraînement fut général : Lequinio, en pleine séance des Jacobins, se prononça bien iiauL contre l'atbéisme. Il oubliait les livres où

* L*accttsation d'impiété qui consistut h dire que Robespierre avait • décrélc Texisteoce de Dieu » avait tellement couru quand Boiste publia son Dictionnaire de la langue (rançaisCt ^ servit de celte phrase comme d'exemple, au mot dccréler.

Il est remarquable que les mômes hommes, qui trouvent si extraordinaire que la Convcnlion ail proclamé par d'-crct un principe religieux, Irouvèrenf tout siiinilo, :i]ii i'sla llrvolution de 1800. (pio la rrli;^iiin catholique fùl déclarée, [lar la loi. reli:' i(Mi de TKtat. Il c^t a rai qu'il v eut discussion, et que le rcsuUal lut la coustalalioii, celle luis inconlestablemenf ridicule, de ce fait statistique : c La religion catholique esl lu religion de la majorité des Français ! »

Charles Nodier a écrit : • Tavoue que, les dogmes admis, le cùléboulîoii de cette formule (la reconnaissance de TÊtre suprême et de Timmortalité de ràme) m^échappe tout à fait, et, pour compléter ma pensée, j'avoue que je la trouve très-conTenable et trës'bclle.... Rien tT était plus. C'est donc ici la pierre angulaire d*une société naissante. G^cst le renouvellement du monde. C'est le cri de ce monde, éclos d^un autre chaos, qui se rend compte de sa création et qui en Êiit hommage à son auteur ; 1 élan de la société entière, le jour oh elle a retrouvé les titres oubliés de sa destina* tion éternelle. » Dictionnaire de la conversation, zufOOilAoBBmEMts,

* Moniuur, an U (1794), a" 236, 259, 240.

FÊTE DE l'être SCPBÊME. 443

il Tavait professé ^ Robespierre, qa*il espérait sans doute gagner par la flatterie, le repoassa avec dédain*.

L'ascendant de ce dcinicr gi tndi^^sait de jour en jour. Encore un pas, cl il éUiit au sommet de sa ibrtuiic. Un événement inattendu sembla l'y pousser.

' Dans la nuit du 5 au 4 prairial (22-25. mai), une patrouille passant sur la place du théâtre Favart entend tout à coup crier à Tassassiii î Les cris partaient de la niaisuu n° 4, habitée par GoUoL d'Uerbois. On y court Coliot d'Herbois était sur Tescalier, nu-téte, le visage pâle, sortant d'une lutte corps à corps qu'attestaient les tronçons d'un sabre et des poignées d*» rheveux arrachés. Deux coups de pistolet venaient d'être tirés, sans l'atteindre, sur le représentant du peuple; et Tassassin, réfugié dans sa charnière, s'y était barricadé, criant que le premier qui forcerait la porte était mort. Un serrurier, nommé GeHïoy, brave ses menaces, ouvre, et tombe grièvement blessé d'un coup de feu à l'épaule. On arrête le meurtrier. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, mais encore plein de vigueur. Sa physionomie sombre annonçait son ame. Il déclara que, voulant tuer iiobespierrc et n'ayant pu l'approcher, il s'était dédommagé en essayant de tuer GoUot d'Herbois, dans la maison duquel il demeurait. Il se nommait Admirai, était du Puy-de-Dôme, et occupait l'einploi de ^aicon de bure m ii la Inleric nationale. Al Aîssemblée, pendant qu'il y attendait iiobespierre pour l'immoler, Earère ayant commencé un discours qui lui parut ennuyeux, il s'était endormi I Lé. seul regret qu'il témoigna fut celui d'avoir manqué son coup'.

Or, le jour même où tout Paris s'entretenait de cette nouvelle, une jeune personne nommée Cécile Henault, à

> Qeaulîeu. Biogn^e ⣠Lequmiû.

* Ibid.

^ Voyez le pi ocèsowbal de la section de Lepeletier. Momteur, an U {1794), n* m

444 IIISTOIttE DB LA R^OLUTIOH (1794).

peine âgée de vingt ans, et fille d'un marchand papetier, se présentait, à neuf heures du soir, chez Robespierre.

Informée de son absence, elle éclate en paroles de colère, et dit qu'un foncliuiinaii e public se doit à ses visiteurs. Son insistance, son langapre, son attitude, éveillent les soupçons. Elle avait sur elle deux couteaux. On Tarrête. « Qu'alliez-vous faire chez Robespierre? — Voir comment est fait un Ivraii. » Elle ne lit nul mystère de son horreur pour la KépubiHjue, disant qu elle préférait un roi à cinquante mille tyrans. Interrogée sur le fait d'un paquet qu'elle avait déposé chez un limonadier avant d'entrer chez Uobespiorre, elle rcpondil que, sacliantoù on la conduirait, elle avait voulu se pourvoir de linge. On lui demanda : « De quel lieu parlez-vous? — De la prison, pour aller de là à la guillotine. — Et quel usage entendiezvous faire des deux couteaux trouvés sur vous ? — Aucun, n'ayant inlention de faire du mal à piM^oiine *. » L'ensemble de ses réponses parut démentir la dernière : elle fut conduite en prison.

L'assassinat rehausse les victimes quand il les manque. Col lot d'IIerbois et Robespierre devinrent, jiour un moment, l'objet d'une véritable idolâtrie de la part des révolutionnaires. L'indignation contre les royalistes était d'autant plus vive, que, tout récemment encore, François Gamain, le professeur de Louis XVI dans l'art de la serrurerie et son aide dans la constrialiun de l anuoii e de fer, avait présenté une pétition constatant la tentative faite autrefois pour l'empoisonner \ C'est donc ainsi qu'on prétend nous combattre! disaient les révolutionnaires, fu-

* Rapport du Comité de sûreté générale et de sarveillaiiGe. M&nileur, ann (1794), n<* 250.

L'interrogatoire de Cécile Renault nnonire ce qu*i1 faut penser de. la vé~ racité de Riouffe, qui, dans ses Mémoires^ p. 74 et 75, dit avec une rare assurance ; « Cécile Rcnaull n";iY lit p:is la inoindre arme offensive sur elle. »

* Le rapport de i'ejssard, sur la pétition de Gamain, fut présenté à la

FÊTE DE l'être SDPREHE-.

l ieux. Le poignard, les coups de pistolet tirés dans Tombre. le poison, voilà donc leurs armes! Lorsque, le 6 prairial (25 mai), Collet d'Herbois et Robespierre entré* rent dans h salle des Jacobins, l'enthousiasme lit explosion d'une manière touchante et terrible' tour à tour. Lenrf'iidiv [iroposer qu'oa domiùL une garde ;iiix

rcprésenUnLs menacés. Ktail-ce l'expression d'un intérêt sincère,.ou une adulation bas^e, ou un piège? Legendre avait tenu de trop près à la faction Dantoniste pour que, venant de lui, une telle proposition ne fut pas suspecte Entouré d'une garde, Uobespieiie, qu'on accusait tant , d'aspirer à la dictature, eût apparu comme un second Pisistrate : quel avantage ménagé à ses calomniateurs 1 Coûthon repousse vivement, ])our son ami, un pr^nt cpii serait la mort. De son coté, on réponse i imc uiolion du Dantoniste Rousselin, conçue dans le même esprit que celle de Legendré, Robespierre rejette Tidée d'honneur^ qui ne pouvaient qu'exciter Tenvie et la haine ^ La modestie, en cette occasion, n'était qu'un conseil de la prudence.

Le 7, dans un rapport rédigé avec soin, Barèrc s'efforça de rattacher les attentats dont l'opinion publique sMtaitémue à la politique de Pitt. Il reprocha violemment

à celte politique d'être sans foi et sans entrailles. 11 la mit au ban de Thumanité pour avoir déclaré à la France une guerre à mort, où contre nous tout avait paru bon^ : solde payée à la révolté, recrutement de traîtres, organisation d'un vaste plan de famine, fiibrication de faux assignats, violations continuelles du droit des gens, incendie de nos arsenaux et de nos magasins confié à la trahison, |)rîme promise et payée à des assassins. Il y avait du vrai dans

Convention le 28 floréal (17 mai). Noiit atons donné au long dans cet ouvrage les détûls relatib à Tétrange avonture dont Gamun fat le héros.

* Voyei la séanèe dn 6 prairial^ aox Jaoobîns, dans le MmiUur, an II (1794)» n* S50.

446 HISTOIRE DE hk Ktroumm (1794),

ce tableau; mais, outre que les couleurs en étaient chargées, on y imputait fort injustement à la nation anglaise

les torts d'un ^ouvcinement qui la trompait, cl qui d'ailleurs n'était pas sans rencontrer autour de lui, devant lui et au-dessous de lui, une opposition animée. Ce fut un sauvage et afTreui décret que celui qui servit de conclusion à ces déclamations haineuses : « La Convention nationale décrète : c( Il ne jera fait aucun prisonnier an- « glais ou hanovrien ^ »

Une chose digne de remarque» c'est l'affectation perfide que mit Barère à citer certains passages des journaux raillais, où il élMiL dit : «Robespierre a fait ordonner... Les soldats de Robespierre... » On ne pouvait mieux le désigner aux coups de Tenvie, ni mieux servir la fureur de ceux qui le voulaient faire passer pour un tyran. Hais telle était alors la tactique convenue. Car déjà se tramait la conjuiiiiinn qui se dénoua le 9 thermidor, coiijdraUon dont les principaux membres furent Taili en, Bourdon (de rOise)9Lecointre^ Fréron, Barras, Rovère, Thirion, Courtois, Garnier (de l'Aube), Merlin (de Thion ville )% dans la Convention ; Vadier, Amar, Vouland, dans le Comité de sûreté générale; et, dans le Comité de salut public, Billaud, Col lot et Barère. Au fond, ce que tous ces hommes abhorraient en Robespierre, c'était, ou son énorme ascendant moral, ou son austérité soupçonneuse et menaçante. Pour le perdre, quel moyen plus sûr que d'accréditer cette opinion : il vise à la dictature ? Et cependant, si jamais croyances furent désintéressées dans le sens profond du mot, ce furent cellesde Robespierre ; son discours du 7 prairial le prouve, et restera comme un témoignage impérissable de l'élévation de son âme. Jamais la parole humaine n'avait trouvé des accents d'une mélancolie plus fière.

* Séance du 7 prairial (2f> mai). Moniteur, nn U (1794), n" ^ Voyez la uole placée à la suite de ce cha[ûtre.

FÊTE DE l'ÊTBE SUPRÊME

« Ce sera un beau sujet d'entretien pour la postérité, c'est déjà un spectacle digne de la terre et du ciel, de voir

FAssemblée des représenlans du peuple français, placée sur un volcan inépuisable de conjurations, d'une main apporter aux pieds deTéternel auteur des choses, les lioni« mages d*un grand peuple ; de l'autre, lancer la foudre sur les tyrans conjures contre lui, fonder la première République du monde, cL rappeler parmi les mortels la liberté, la justice et la vertu exilées. Us périront, les tyrans armés contre le peuple français ; elles périront, les factions qui s'appuient sur l'étranger. Vous ne ferez pas la paix : vous la donnerez au monde, et vous Tôlerez au crime... Ils espéraient réussir à affamer le peuple français... Sa subsistance a été assurée. Quelle ressource leur reste-t-il donc? l'assassinat. Us espéraient exterminer la représentation nationale par la révolte soudoyée... que leur reste-t-il? l'assassinat. Leurs satellites fuient devant nous; mais il leur reste l'assassinat... lléjouissons-uous donc, et rendons grâces au ciel, puisque nous àYons assee bien servi notre patrie pour être jugés dignes des poi'» gnards des tyrans. Il est donc pour nous de glorieux dangers à courir ! Le séjour de la cilé on offre donc au moins autant que le champ de bataille 1 ... 0 rois et valets de roisl ce n'est pas nous qui nqus plaindrons du genre de guerre que vous nous faites : il est digne de votre pru-: dcnce auguste. Il esl plus facile en effet de nous ôier la vie que de triompher de nos principes ou de nos armées*. « Quand les puissances de la terre se liguent pour tuer un faible individu, sans doute il ne doit plus s'obstiner à vivre. Aussi n"a\ons-nous pas lait entrer dans nos calculs Tavanlage de vivre longuement... Quel homme sur la terre a jamais défendu impunément les droits de l'humanité?... Pour mon compte, je trouve que la situation où les ennemis de la Uépablique m'ont placé n'est point sans avantages, car plus la vie des défenseurs de la liberté est

448 DISTOIAE DB LA RÉVOLtTIOll (1794).

incertaine el précaire, plus ils sont indépendants de la méchanceté des hommes. Entouré de leurs assassins, je me suis déjà placé moi-même dans le nouvel ordre de choses où ils veulent m'eiivoyer. Je ne tiens |)lns à une vie passagère que par Tamour de la patrie et la soif de la justice ; et, dégagé plus que jamais de toutes considéra* tiens personnelles, je me sens mieux disposé à attaquer avec énergie les scélérats qui conspirent contre niun pays et contre le genre humain. Plus ils se hâtent de terminer ma caiTière ici-bas, plus je me veux hâter dv. la remplir d'actions utiles au bonheur de mes semblables. Je leur laisserai du moins un testament qui fera frémir les ty> rans et leurs complices V.. »

A ce langage, écho d'une conviction héroïque, T Assemblée se sentit invinciblement émue ; il y eut un moment où, comme transportée dans des régions supérieures, elle se leva tout entière *; il y eut un moment où les ennemis de cet homme qui vivait ainsi dans l'amour de la mort s'étonnèrent de le hair ; quand il descendit de la tribune, les applaudissements qui l'avaient plusieurs fois interrompu, éclatèrent avec une passion, avec une unanimité sans exemple; et la Convention décréla que son dis* cours serait traduit dans toutes les langues*.

Le 20 prairial (8 juin) avait été fixé pour la fête de rÊtre suprême. Ce jour, attendu par Robespierre avec une impatience religieuse, arriva enfin. Jamais soleil (Féto ne brilla d 'un éclat plus pur. a A travers la transparence du firmament, le regard semblait pénétrer d'autres cieox^. » De grand matin, toute la ville fut en mouvement; les maisons étaient ornées de branches d'arbres ou de guirlandes, el toutes les rues jonchées de fleurs ; pas

* Moniteur, nn II (179-4), 250.

* Voyez le compte rendu du Moniteur.

3 Ibid.

« Charles I^odier, biographie de Robef^pierre,

FÊTE DE i/ÉTRE SUPRÊlfE,

une croisée que ne pavoisât un drapeau, pas un balelel sur la rivière qui ne voguât sous des banderoles ' . V huit heures^ le canon appelle le peuple au jardin des Tuileries, où un vaste amphithéâtre, montant des {)arterres jusqu'au balcon du pavillon de rUuiloge, attendait la Convention, et où une statue colossale couvrait la surface occupée, par le grand bassin'. Tout se fit comme David, l'ordonnateur de la fête, Favait réglé. Les mères portaient des bouquets de roses, les jeunes filles des corbeilles remplies de fleurs, les hommes des branches de chêne. L'instrument des supplices avait disparu sous de riches tentures. A voir la cordialité qui régnait dans les groupes ét Tépanouissernent des visages, qui n'<eût dit que le temps de la haine était passé? « On se rapprochait sans se connaître, écrit un témoin oculaire ; on s'embrassait sans se nommer *. »> Quelques-uns se flattaient de l'espoir que la Révôlutidil était close.

Robespierre avait ét«i nomirié, par exception, président de l'Assemblée : distinction fatale, insidieuse peut-être, qu'il eût été prudent de refuser. c< En passant dans la salle de ia Liberté, raconte Vilate, qui logeait au pavillon de Flore, je rencontrai Robespierre, revêtu du costume de représonlanUlu peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs ; la joie brillait pour la première fois sur sa figure. Il n'avait pas déjeuné; le cœur plein du sentiment qu'inspirait celte superbe journée, je ' rengage h moiiler à mon logement; il accepte sans hésiter. 11 fut étonné du concours immense qui couvrait le jardin des Tuileries : Tespérance et la gaieté rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient à Tembcllissement par les parures les plus élégantes. On sentait qu'on célébrait la fête de l'auteur de la nature. Kobes<

* Charles Ac.Jicr, Biographie de Robespierre. . • Moniteur, an U (1794), n'' 2G5.

* Charles Nodier, iibi supra, ^

pierre in m^ca peu. Ses rc*^ards se portaient >ouvenl sur ce inagnifique spectacle. On le voyait plongé dans l'ivresse de renlhousiasmc : « Voilà la plus intéressante portion c< de l'humanité, s*écriait-il. L'univers est ici rassemblé. « 0 nature, que ta puissance est sublime et délicieuse ! « i ouiine les tyrans doivent pâlir, à Vulve de cède fêteM »

Sachant que les nienibres du Tribunal révolutionnaire devaient venir chez Viiate, où la femme de Dumas était déjà - , Robespierre perdit un peu de temps à les attendre ; de là un retard qui ne mancjiia pas de lui èlre imputé à crime. « Il fait le roi 1 » murmuraient ses ennemis, et ils montraient son siège vide au milieu de l'amphithéâtre où la Convention Tavait précédé. Bourdon (der0i6e),Heriiji (de Thionvillc) , Lecotntre, et ceux qui pleuraient Danton, el ceux (pli remellaienl Hébert, étaient animés d'une Tureur sourde. Elle redoubla quand lîobespierre parut au milieu des acclamations de la multitude. Us disaient en mariant ce cri de l*envie à l'injure ou au sarcasme: a Voyez comme un l'applaudit'' /» Lui , tenait levés sa fîgure blême et son front lisse, qu'illumin^iit un rayon de tendresse. Son discours, en cette occasion, parut si beau^ si pathétique, que la Harpe en fit un éloge passionné*.

Une nation aux prises avec les oppresseurs du genre humain, suspendant le cours de ses travaux héroïques pour élever sa pensée vers le grand Etre qui lui donna la mission de les entreprendre et la force de les exécuter, voilà le spectacle que Robespierre proclama le plus auguste qui eût jamais fixé les regards des hommes. 11 remercia Dieu d avoir placé dans le sein de l'oppresseur

« Vilate, Cames ^crêtes de la Révolution, du 9 au 10 thermidor.

^ Dernier discours de Robespierre, Irouvé manuscrit dam i»eâ papiers et imprimé par ordre de la Convention.

« Garât, Uémùiru hUtùriques sur U vmi* Héele et sur M, Suard, Uv. TIII, p. 559.

FÊTE DE l'ëTAE SUPAÈME, 4SI

triomphant le remords et répouvanle ; dans le cœur de l'innocent opprimé, au contraire, le calme et la fierté. Il nia le droit divin des rois à dévorer Tespèce humaine^ et le droit divin des prêtres à nous atteler, comme de vils animanx, au char des roîs. «L'auteur de la nadirc, ditil, avait lié tous les mortels par une chaîne immense de félicité et d'amour : périssent les tyrans qui ont osé la briser M »

Peut-être était-ce alors le moment d*annoncer qu'une

ère nouvelle commençait, qu'on allait sortir de la Terreur.,, Robespierre recula devant cette déclaration magnanime, soit qu'il ne se crût pas encore la force de réaliser unç telle promesse» ou que l'heure ne lai semblât pas tout à fait venue, ou que les colères grondant auiour de lui Tavertisscnt du danf^er de fléchir, même d'en avoir l'air. Que la Terreur lui parût nécessaire, quelques jours de plus,., contre les terroristes, la suite le prouva de reste; et c'est ce qui explique cette phrase, si navrante au sein de la joie publique : « Livrons-nous aujourd'hui aux transporta d'une pure allégresse; demain, nous combattrons encore les vjces et les tyrans »

Son discours achevé, il descendit des gradins» se dirigeant vers un groupe de monstres : l'Athéisme, TÉgoïsme, Ja Discorde, rAinl)ition, groupe qui devait ê(re incendié, H laisser voir debout sur ses débris la statue de la Sagesse \ Or il advint que, le voile qui couvrait cette statue ayant été brûlé, elle apparut entièrement noircie par la flamme, ce qui fut regardé comme un présage sinistre*.

Après quelques paroles du président, la Convention, suivie de tout le peuple, s'achemine vers le Champ de

» Moniteur, an II (1794), n° 262.

^- Ibid.

' Plan de la fi&te ii FÊtre anpréme, proposé par David et décrété par ia Gonv6nti<m nationale. Voyez le UmUeiÊf, an II (1794), n* 239. « Sénar, p. 1S8 et 189.

Mars. Elle uiarchail enlonrce d'au rub;ui (ricolore, porté par des enfants, des adolescents, des hommes mûrs, des vieillards, tous ornés d'après les différences d*âge, ou de violettes, ou de myrtes, ou de chêne, ou de pampre. Les députés portaient le costume des représentants du peuple en mission, c'est-à-dire le panache au chapeau ef la ceinture tricolore, mais point de sabre *. Chacun d'eux tenait à la main un bouquet composé d^épis de blé, de fleurs et de fruits. Au milieu de la représentation nationale roulait un char de iorme anU(jue, traîiu' par huit taureaux aux cornes d'or, et sur lequel brillait un trophée composé des instruments des arls^ il était naturel qu'en sa qualité de président de la Convention, Robespierre s'avançât le premier; ceux de ses collègues qui avaient juré sa perle et qui s'étaient placés en léte ralentirent le pas à dessoin, mettant le plus d'intervalle qu'ils pouvaient entre eux et lui, pour mieux faire eroire à son orgueil et accréditer l'idée de ses prétendus projets de dictature.

Au centre du Champ do Mais s'élevait une montnpfne symbolique. lÀ devait être exécuté l'hymne à l'Etre suprême que Marie-Joseph Ghénier avait composé ^ Lorsque la Convention eut pris place au sommet de la moiitagne, et que rimmonse cortège qui suivait se fut répandu autour, lise passa une scène d'une indescriptible g^randeur. Linvocation à l'Éternel poussée par des milliers de voix ; le bruit des trompettes mêlé aux clameurs d'un peuple émerveillé; le pontificat de la philosophie inauguré à la face du monde; cette halte soleiuiclle dans l'agitation; la beauté du jour; la fraîcheur des parures; les jeunes filles jetant dès fleurs au ciel; les jeunes gens courbés d'abord sous la bénédiction paternelle, puis se redressant

* Coiiforniément au décret rendu par la Convention. Yojei le Moni^ teur, au 11 (1794), n' 259.

* Moniteur, an U (1794), n« S65.

« Plan de David. Mo^Ueur^ an U (1794), n* S59.

FÊTE DE l'être SUPRÊME.

pleins d'une fierté mâle, agitant leurs sabres, et jurant de ne les poser qu'après avoir, contre les efforts conjuré

delà terre entière, sauvt* la France; tout cela, suivant le témoignage unanime des contemporains, iormait la plus touchante et la plus auguste cérémonie qu'on eût jamais Yue^

Mais cela mèiim exaspérait la haine des ennemis de Robespierre. Le retour eut pour lui quelque chose d'étrange, de terrible. Il se sentit comme poursuivi par le noir cortège des démons. Des paroles de mort retentissaient à son oreille, murmurées à voix basse, mais aussi pénétrantes que la lame d'un stylet. L nn disait : « Vois-tu cet homme ! il ne lui sufiit pasd^étre maître, il faut qu'il soit Dieul 9 Un autre : « Grand prêtre, la Roche Tar- }>éienne est là ! » Un troisième : <c Ily a encore des Brulus » Il rentra dans sa demeure, Tesprit assié<^é de pressentiments lugubres et le coeur oppressé. Les Dupiay, qu'il avait quittés si joyeux le malin, comprirent combien il souffrait. « Vous ne me verrez plus longtemps, » leur dit-il'.

Nous avons raconté dans ce chapitre la mort de rilliisd c Condorcel ; c\ st un devoir pour nous àe laver sa mémoire d'une odieuse calomnie» et nous nous empressons de le remplir.

Iians son HUloire des Girondins, M. Granier de Cassagnac n'a pas craint

d'écrire :

« Madame de Condorcel n'aimait pas son mari, ipii n'avait pas de passion pour elle: mais il y avait des degrés entre l etle siluation domestique et des eiïorls tentés en connnun pour que la jeune mariée devînt la favorite

* Voyez la Biographie de Robespierre, par Charles Nodier. — Moni" l^ttr» an II (i794),n* 365.

* Vojei le discours de Robespierre du 8 ibermidor ; les Mémoires de Sênar, et les Mystères de la mire de Dieu dévoilés, par Vitale.

' Cette circonstance est racontée par H. Esquiros, dans son Histoire des Montagnards, d'après des renseignements obtenus de la famille même*

454 lUSTOlilE DE LA KÉVOLUTlOIi (1794).

du vieux rai. Les contemporains racontent cette odieuse aventure avec des détails si précis, qu'il serait bien difiicilo de les rejeter entièrement. »

Or, madame deCondorcet, née en 1763, avait onze ans à l'époque de l'avénement de Louis XVI, et elle épousait Condorcet le 58 décembre 1786, c'est-à-dire douze ans après la mort de Louis XV (10 mai 177 4).

Snr la n'clanialion de M. de Gronchy, sénateur, neveu de madame de Condorcel, M. Ca>sa::nac a bien \(ju1u reconnaître publiquement que ce simple rapprorheiiteiit de dates « rendait absolument inadmissible la supposition que madame du Condorcet ait pu désirer do devenir lu lavorite de Louis XV, » et, « manirestement absurde a son égard, rimpatatiom de Maton de La Varenne. » (Voyez la lettre de H. Cassagnac, dans le Monileur du S4 juin 1860, p. 746.)

Les ùmtempmdnSy dans fesquelsH. Cassagnac avait trouvé des iétaik si ffrécis mr cette odieuse aventure, se réduisaient en effet h Hatoo de La Varenne, que « son opinion royaliste, — dit H. Cassagnac, jqui ^nt {)ourtant de le convaincre de calomnie, a pu rendre injuste envers ses adversaires, mais dont on n'a jamais mis en doute la moralité. » (Lettre au Moniteur, ubi supra.)

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