‹ Histoire de la révolution française (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LOI DU 22 PHAIHiAL

Gomment sortir de la Terreur ? obstacles. — Horribles conflits dans le Midi» — Faux révolutionnaires ; leur nviditc. — Gaspillage des domaines nationaux. — Rapines à Tonî! re de la guillolinc. — Jourdan Coupe-Tt'ie et Rovcre. — Maignet dénonce Jourdan Coupr-frlr ; Robespierre le lait traduire au Tribunal révolutionnaire; sa coiidauuialion. — Destruction du village de Bédouin. — Etablissement de la Coiunilsslon popiUaire d'Orange. — Instructions rédigées par Robespierre. — il voulait tuer la Terreur par la Terreui*. — But de la loi du 22 prairial, sur la réorganisation da Tribunal révolulioiiiiaire. — Déclaration important» de Fouquier* Tinville. — Adoption de la loi du S3 prairial, sur un rapport présenté par Gottthon. — Monstrueux sophismes sur lesquels Robçspierre et Couthon appuyèrent cette loi néfaste. — Que les articles iO et 20 n'avaient pas le sens qn*on leur a prêté. — Interprétation alarmante pour la Con* Tenlion que leur donne Bourdon (de TOise) ; décret en conséquencr. — Scène violente dans l'intérieur du Comité de ?nlut public. — Séance du 24 prairial; Couthon traite les commentaires de Bourdon (de l'Oise) de calonuiicux, eldemand»' qu'un nnnule le vole de la veille ; discours de Robespierre ; effroi de Lumi'iJon (de i Oisc); Tallicn accusé de iiirfv ongc; lettre de lui à Bubespierie; conclusions deCoutbon adoptées. — llobes-f pierre décidé à se tenir ù l'écart du Comité de salut puldic; pourquoi. — Exemple mémorable des dangers qu'entraîne l'adoption de celle doctrine; « Le but justifie les moyens. »

La féte de l'Être suprême était, de la part de Robes** pierre, un pas pour sortir de la Terreur. Aussi est-ce. à cette époque que se rapporte la proposition faite par lui

â ses collègues d'un plan de gouvernement régulier. Seulement il croyait la réalisation de ce pian impossible, si l'on ne frappait d'abord les terroristes du Comité de sûreté générale, tels qu'Amar, Jagot, Vadier, Vouland,

el ceux (les commissaires de la Convention qu .il accusait

456 HISTOIRE DB hk RÉVOLUTION (1794).

(\e s'être a souillés de sang et de rapines^, » tels que Fouchc (de ^Jantes), Fréron, Tallien, Carrier. Là fut recueil. Collot-d'Herbois, que Fouché eût entraîné dans sa chute, résista violemment; Billaud-Varenne le soutint*, non par aucun sentiment personnel, mais par fanatisme révoiuliotniaire et en haine de l'ascendant d'un seul homme. 11 faut dire aussi que la hauteur de Sainl4u$t, sur qui Robespierre s'appuyait, était devenue odieuse à plusieurs de leurs coll^L'iies. Déjà, au commenccincnt de lloréal, une querelle avait eu lieu entre Saiut-Just et Carnot ; des paroles très-vives avaient été échangées, et ce dernier, avec un mélange de moquerie et de colère, avait prononcé le mot adiclature''. w Ihie rupture ouverte était imminente : de part et d'autre on se prépara au combat.

Pour apprécier la conduite que tinrent, en ces circonstances critiques, Robespierre, Saint Just et Couthon, il importe de se rendre bien compte des obstacles.

Qu'il fui enfin coupé court à la violence nîvohilionnaire, quoi de plus désirable? mais l'indomptable hostilité'des royalistes rendait la tâche d'une dirûculté immense, et tendait à mettre les apparences du patriotisme du côté des républicains inflexibles; ceux-là s'exposant naturellement au reproche de mollesse, ou même au soupçon de trahison, qui parlaient de vaincre la fureur autrement que par la fureur. Sur divers points de la France, on avait essayé du système de la modération, et avec si peu de succès malheureusement, (ju'il avait fallu reprendre la hache. La Révolution ne paraissait pas plutol fléchir, que ses ennemis passaient d'une haine sourde à l'audace; et tout eifort pour les gagner n'aboutissait qu'à leur

' C'était le mol dont il se semil.

2 Voyez les Mémoires de Levasseur, t. III, cbap. x, p. 180.

^ liépome des membres des deux anciens Comités aux impulalions de Laurent Iccointre, p. 105 et 104, hi BiblioLhèque hi&torique de la HévoluUon, 10U7, 8, U. Urilish Muséum.

LOI DU 22 PilÂlRlAL. ^Sl

donner l'espoir de vaincre. Rien ne montre mieux dans

quels épineux sentiers liobespierre avait à marcher que les événements qui amenèrent rétabiissement de la Commission d'Orange, et préparèrent ainsi cette loi du 22 prairial dont il nous reste à tracer la sombre histoire.

Nulle part en France, si l'on eifceple insurrection vendéenne, la résistance à la Révolution n'avait été plus vive que dans le Midi. Souvent même elle y avait revêtu un caractère sauvage. « La veille de mon arrivée, mandait à Payan un de ses amis, six hommes masqués se sont présentés, vers neuf heures et deuiie du soir, a la campagne du citoyen Gras, bon i)alriotc que tu dois connaître; ils se saisissent des domestiques, les enferment, condui* sent Gras dans une cave, et le fusillent, en présence de son jeftm enfant^ qiCih forcent à tenir la lampe^ly> De telles boi reuis en provoquant d'autres en sens contraire, rude était la lâche de ceux qui, dans ces contrées ardentes, voulaient donner à la Révolution une attitude à la fois énergique et calme.

D'un autre côté, là, comme partout, le bouleversement des choses anciennes avait éveillé au fond des âmes viles d'âpres désirs auxquels un semblant de patriotisme servait de voile. Le partage des biens nationaux avait de quoi tenter Tesprit de spéculation : des milliers de harpies se préparèrent à iondre hia celle proie; et, comme l'exercice d'un pouvoir redouté était un moyen sûr de couvrir des manœuvres houleuses, de prévenir les plaintes, d'écarter les concurrents, beaucoup devinrent révolutionnaires exaltés pom- participer à la puissance publique, et convoitèrent la puissance publique pour s'enrichir. Les biens nationaux furent robjeld'un véritable brigandages Une

* Lettre d^Agricol Moureau à Payan ; papiers de Robespierre publiés par Courtois.

* Vojes, relatÎTement aux plaintes qui s'élevèrent à cet égard, le JHioniteur, an lil, n* 84.

partie de ta bourgeoisie, qui s^était détournée de la Révolution par frayeur, s'en rapprocha par cupidité. Insensiblement, les Comités révolutionnaires se remplirent de procureurs, de clercs, d'huissiers, de praticiens, de prêteui-s sur gages, de marchands roués et avides ^ Jusqu'à des nobles s'y firent représenter par leurs agents d'affaires. Et tous se ruèrent à la curée, à l'ombre de la guillotine. Dans les cauipaguLS j)iiiicip«ilemont, le mal se développa au point que Cou thon dut demander la suppression des Comités révolutionnaires des petites communes*.

Un des traits les plus hideux de ce tableau est 1 alliance sordide qu'en mainte occasion la soif du gain amena entre les partis opposés. En parlant d'un massacreur devenu propriétaire de riches domaines dans le comtat Venaissin , la marquise d'Airagues disait : c< A présent que M. Jourdan se rapproche des bons principes, vous verrez qu ou nous l'enlèvera'. » L'hoxume en question était Jourdan Cùupe-tétôy ainsi désigné parce que, lors de l'invasion du château de Versailles, il avait coupé la tète aux deux gai des du corps Dcsliuttes et Varicourt*. C'était lui aussi qui avait arraché le cœur à Foulon : il s'en vantait '^l Ce misérable, successivement boucher, garçon maréchal-ferrant, soldat au régiment d'Auvergne, attaché aux écuries du maréchal de Vaux, marchand de vin à Paris sous le nom de Petit, négociant en garance pour la teinture à Avignon, puis général de l'armée avignonnaise, et enfin chef d'escadron de la gendarmerie*, avait trouvé un utile complice de ses déprédations dans le

* Vo|ex la «éance des Jacoliins du Ooréal (SO mû), il9A,M(jniteury

'> Mémoires de l'abbé Guillon de Montléon, t. II, p. 355.

* BeauUeu, art. Jodiidan* dans la Biographie miveneUe.

Jbid.

^ Vo^ez le UoniUur, an II (1794), n« 253.

LOI DU ii iMlAlRIAL.

montagnard Rovère, qui, après s'être donné le nom de marquis de Fontvielle sons la monarchie, s'était fait élire

à la Goiiventionen affirmant qu'il élailjx lit-fils d'un boucher \ Ces deux amis % bien dignes Tun de l'autre, furent, dans le Midi, les organisateurs des bandes noires. Sous leur direction se forma une association dont le but était i acquisition à vil prix des domaines iKituniaux. Chose à peine croyable! plus de cinq cents personnes, revêtues de fonctions publiques, firent partie de celte association d'hommes de proiet, aux manœuvres de laquelle Rovère dut d'obtenir, pour quatre-vingt mille livres en assignats, la terre de Genlilly, qui valait cinq cent mille livres en numéraire

Telle était la situation dans le Midi, lorsque- Uaignet, conventionnel et robespierriste, y fat envoyé. Il joignait

à un esprit modéré une probité courageuse* : les impurs Iraliquants de patriotisme eurent en lui un ennemi qu'aucune considération personnelle nVrêta dans l'accomplis* sèment de son devoir. A Rovère, qu'il dénonça, la Con» vention fut un asile ; mais, quant à Joardan Coupe-tête^ de quelque sinistre puissance qu'il parût entouré, s'étant une première fois justiiié aux Jacobins, où il reçut le baiser fraternel ses crimes avaient passé la mesure* :

* Bcaulieu, arl. Rovère, dans la Biographie universelle.

» Quand Rovère fut attaqué aux Jacobins, Jourdan Coupe-tèle, avec beaucoup de vivacité, se porta son défenseur. Yojez le Moniteur, an II (17114),

' Uisiûire parlementaire, t. XXXV, p. 172.

* Hichaud jeune, tout ultra-royalisle qu'il est, ne peut s'empêcher de recoonattre, dans Tarticle qu'il a consacré à Maignet (Voy. supplément k la Biographie univeneUe), qu'il jouissiit d*iine réputation détalent et de probité. Maignet fut de ceux qui restèrent inébranlahlement fidèles k leurs oonvifitîotte. Après 1850, il reparut au barreau, où il figura avec honneur jusqu^è sa mort» qui eut lieu le 15 octobre 1854. Il était alors bâtonnier de l'ordre.

Voyez le Moniteur, an II (1794), n* 105. ^ Voyez la pétition par laqudle la société populaire d'Arignon sollicite

sur la dénonciation de Maignet» Robespierre obtint que ce scélérat fdi livré au Tribunal révolutionnaire, qui le

coudamiia à mort comme convaincu, entre autres forfaits, d'avoir a dilapidé les biens nationaux ens'en procurant à vil prix l'adjudication par l'intrigue et la terreur*. »

Plus on pénètre dans Thistoire de la Révolution, plus

on est iurcé de recoiinailie que le parti qu'y représentèrent Robespierre et ses amis fut... le parti des honnêtes gens. Mais ils ne pouvaient faire la guerre avec succès aux révolutionnaires immoraux qu'à la condition de réprimer éncrgiquement les conspirateurs royalistes, sous peine de passer pour des traîtres et de se livrer aux coups de leurs ennemis. Et de là vient que Maignet, qui, dès son arrivée à Marseille, avait mis en liberté beaucoup de suspects et arraché plusieurs malheureux à la guillotine*, se vit néanmoins réduit à recourir, envers les habitants de Bédouin, à des mesures extrêmes.

Situé dans le département de Vaucluse, au pied du mont Venteux, le village de Bédouin a'avait cessé de conspirer contre la République, depuis son origine. Là, les machinateurs de trames secrètes avaient toujours eu leur quartier général, et les prêtres insermentés, les religieuses fanatiques, leur rendez-vous favori*. A diverses reprises, on y avait mis en délibération l'annulation du vœu de réunion à la France*. Non contente de conserver les chaperons des anciens consuls, la municipalité de Bédouin gardait religieusement, un écusson aux armes de

de rAssemblée le châtiment de Jourdan Coupe-tête, Séanoè du 28 floréal (17 mai) 1794. Moniteur, n* m.

* Moniteur, an H (1794), n* 253.

* Hùt<»r£fHirlmenlaire,U\ny, p. 172. Dans larticle de Nidiaud jeune, quoique composé par un ennemi, le fait n'est point nié.

^ Considérants d'un arrêt rendu par le tribunal de Vaucluse, et lu par , MaigiR t à la Convenlion, séance du 17 nivôse an 111, MmiUurt n* ilO.

* Ibid,

Louis XVr. On eut la preuve qu'un grand nombre d'habitants correspondaient airec les émigrés, et que beaucoup de maisons contenaient des signes contre*révolutionnaires semblables à ceux de Bésignan et de Jalès : cocardes blanchés, bicvels nioiiarcliiques , patentes du pape, cachets avec Heurs de lis-. Tout à coup Maignet apprend que, dans ce foyer habituel de contre-révolution, la loi vient d*étre scandaleusement outragée; que, dans îa un II du i'2 au 15 (loréai inai)^ l'arbre dv l;i liberté a éltî arraché, le Wiiiiel qui le surmontait toulé aux pieds, et qu'on a traîné dans la boue les décrets de la Convention^. La municipalité est sommée de rechercher les coupables ; elle s'y refuse et répond : « Nous ne connaiô&uiis jjti.'î ici de suspects*. » Le chef du quatrième bataillon de l'Ârdèche éciivit à Maignet qu'il était absolument nécessaire de faire un exemple, et terrible : il opinait pour la destruction de Bédouin. Cet officier était c< le même qui, de[)uis, dcviuL l'allié de la faiinil*^ impériale, fut duc et maréchal de Fiance; le même que des rois appelèrent leur cousin ' : ï> c'était Suchet. A son tour, l'administration du district demande Tanéantissement d'un repaire. d'ennemis. Maignet aurait voulu n'atteindre que les coupables : la commune, par le refus de les faire connaître, acceptant la solidarité de l'outrage, on décide qu'après un délai accordé aux habitants pour évacuer leurs maisons et retirer leurs meubles, le feu sera mis au village \ Cruel moyen cduLeuir la contrée! Maignet hésite. « Si vous trouvez celte mesuie trop rigoiireuse, écrit-il au Comité de salut public, faites-moi connaître

* Considérants d'un arrêt rendu par le tribunal de Vauchise, et lu par llaignct à la Gonveation, séance du 17 niTôse an lU, MomieHTi n* liO.

« Ibid. - • ,

s Ihid.

* ibid.

Michaud jeune, hiographic de Maignet.

® Ârrcté du 17 floréal de Tan II de la République.

462 IIISTOinE DE Là RÉVOLUTION (1794) •

vos intentions \ » Dans une autre lettre, il soumettait la question au jugement de PAssemblée^. Les instructions

arrivent : elles condaïuiiaicnt Bédouin*. Suchet exécuta l'arrêt» et « il y eut à Bédouin quatre cent treute-trois maisons ou édifices rendus inhabitables par rincendie\ » Mais ce qui prouve que ce châtiment, jugé nécessaire par la Convention elle-même pour arrêter Taudace croissante des conspirateiu's, ne fut pas appliqué dans toute sa rigueur, c'est que sur le nombre des maisons incendiées (c quelques-unes furent peu endommagées, grâce à l'adresse des propriétaires qui simulèrent eux-mêmes un œmmencement de feu bientôt éteint*. »

Quelques jours avant, Maiguet avait écrit à Couthon : « Dans le département de Yaucluse, les conspirateurs fourmillent. Si l'on voulait leur appliquer le décret qui ordonne la translation des conspirateurs à Paris, il faudrait une armée pour les conduire, et des vivres sur k route en forme d'ciapes. x» 11 demandait en conséquence l'autorisation de former une commission populaire qui jugeât sur place'. Aussitôt les Comiités de salut public et de sûreté générale se réunissent; la question est anfilée, et Ton arrête qu'il sera établi à Orange (on croyait la ville d'Avignon dominée par un mauvais esprit) une

* Moniteur, an q° 110.

< Ibid,

» Ibid,

* et ^ Ch. lit'iT\al-Saint-Prix, La Jtisticc révoluiimnaire à Paris et dans les dcparUmenUy a" xi, jp. 22.

U est à remarquer que la conduite de Maignet en cette ciiconslam .' lui ayant attiré, après le 9 Uiermidor, de vives attaques de la part de Révère, dénoDoé par lui comme déprédateur de la fortmie publique, il sortit vainqueur de ces attaques» tnènie en ces jours de réaciieii furieuse, .et tout robespierriste qu^on le savait. One chose plus frappante encore, c^esl que, lorsque leshabitants de Bédouin, longtemps après rexéeution de rordre &tal, portèrent leurs plaintes k la Convention, ils s^abstinrent d^accnaer nominativement Maignet, dépouillé alors de toute influence* Vojeila séance du 1 5 frimaire (5 décembre) 1 794.

^ Rapport de âaladin, n** xl, des pièces à l'appui.

LOI DU n PRAIRIAL.

Commission populaire de cinq membres, pour juger les ennemis de la Réirolution, dans les départements de Vaucluse et des Bouches-du-RhôneS

Cauthon proposa cet arrêté; tous rajijiKJiivèrent *. Il était parfaitement Icgal^ et c'est à tort qu'on le reprocha depuis aux Comités comme un acte qui excédait leurs pouvoirs'.

Voici quelles fiuent, rédigées }>ar Ibbespieire, les instructions qu'on envoya de Paris ;

a Les membres de la Commission populaire d'Orange sont nommés pour juger les ennemis de la Révolution.

a Les ennemis de la Révolution sont ceux qui, par quelques moyens que ce soit, et de quelques dehors qu'ils se soient couverts, ont cherché à contrarier la marche de la Révolution et à empêclier l'affermissement de la République.

ce La peine due à ce crinio est la mort ; les preuves requises pour la condaumaliou sont tous les renseigne-

* Arrêté du 21 floréal de Tan H de la république française»

* Aprèii le 9 thermidor, BiUaud, Collet et Barëre, sans aller jiuqu*k prétendre qu'ils s'y fassent opposés, cherchèrent à en dédiner la responsabi* lité. Billaud oubliait ce que lui-même avait répondu sur ce point à Lecointre, dans la séance du 13 fructidor : • Je ne sais si je Val signé; mais, si je ne Vaipas fait, je le ferai tout à Viieure. » Voyez Lecointreau peuple français, p. 76 et 77. Bibliothèque historique delà Révolution, 1100, 1. firitish Muséum.

Un décret de la Convention, du 29 ventôse (io mars), avait ex|)resséinent chargé ks Comités réunis d'organiser six eommimons populaires pour juger les enuemis de la Révolution. Il est bien vrai que la loi du 19 floréal (8 mai) supprimait les tribunoMC révolutionnaires de province, et portait qa*il n^en pournût plus être ëtaUi à Tarenir qu'en vertu d'wi décret de la Convention. Mais, dans leur B/iponte auxjnèeei eamrnuniçttées par la Commission des Si, Bîlhad-Varenne, Gollol d'Herliois et Barère firent observer avecraison que la loi du 19 floréal concernait les tribunaux révo-" UUimnaires et non les eommissiompopiilaireSf qui avaient un caractère à part. Aussi bien, la Commission d''Ûrange ne fit que remplacer celle de Jbrseille, oi^iaittsée d'après des principes beaucoup plus rigoureux. Voyez It Réponse sus mentionnée dans la Bibliothèque historique de la Révolu^ lion, 10U7, 8, Brilish Muséum.

menis, de quelque nature qu'ils soient , qui peuvent convaincre un homme raisonnable et ami de la liberté.

« La règle des jugements est la conscience du juge, éclairée par l'amour de la jubliceef de la paU ie; leur but, le salut public el la ruine des ennemis delà patrie.

<t Les membres de la Commission auront sans cesse les yeux sur ce grand intérêt ; ils lui sacrifieront toutes les considérations p.u'liculières.

a ils vivront dans cet isolement salutaire qui est le plus sûr garant de l'intégrité des juges, et qui, par cela même, leur concilie la confiance et le respect; ils re* pousseront toutes sollicitations dangereuses; ils fuiront toutes ies sociétés et toutes les liaisons pai liculières qui peuvent alTaiblir Ténergie des défenseurs de la liberté et inffuencer la conscience des juges. Ils n^oublieront pas qu'ils exercent le plus utile el le plus respectable ministère, et que la récompense de leur v(m lu i-era le triomphe de la liépublique^ le bonheur de la patrie et l'estime de leurs concitoyens ^ »

La minute de ces instructions, de la main de Robespierre, iic l'ut signée d'aucun autre njcuibrc du Cuuiilé; mais, au procès-verbal d installation de la Commission d'Orange, on retrouve l'instruction tout entière, signée deCarnot, Billaud-Varenne et Coutlion*.

Ce qui frappe tout d'abord dans ce document, c'est la subordination absolue des formes judiciaires à la conscience du juge. Cette conscience, éclairée par l'amour de la justice, voilà «c la règle des jugements. » Point de jurés. Nulle définition précise des actes qui constituent le crime de lèa'-palrie. Le but, ce doit être cette chose indéfinie, vague, susceptible de tant d'appréciations diverses : le

* Rapport de Saladin, au nom de la Commission des 21, p. 50 el suiv. dans la BibUothéque kUîmque de la Bévokitiott, 1097. S, 9. Brilish

Muséum.

^ Ibiii.

iolut public. Gomment Robcspierré pul-ii être amené à fermer les yeux sur les dangers, si manifestes, d'une pa*

reille doctrine? Comment pul-il en venir à méeonnaiUe cette vérité, si élémentaire, que les formes sont la protection nécessaire de Taccusé contre les erreurs possibles ou les passions du juge? Laiss6ns<le s'expliquer luimême:

« I/arisloeratie se ticiend mieux par ses intrigues (|ue le patriotisme par ses services. On veut gouverner les. révolutions par les arguties du palais ; on traite les conspirations contre la République comme les procès entre par* ticuliers. La tyrannie lue; la liberté plaide! Et le Code fait par les conspirateurs est la loi par laquelle on les Juge! Quoil quand il s'agit du salut de la patrie, le témoigiiage del'univei^s ne peut suppléer à la preuve testimoniale, ni révidencc même à la preuve littérale* ! »

La tyrannie lue, la liberté plaide... Mais, si la liberté tuait, au lieu de plaider, en quoi différerai t-el le de la tyrannie? Sans doute il est^ dans le cours des événements humains, des heures fatales qui échappent à l'empire des règles ordinaires ; mais, quand ces règles ordinaires se trouvent être des principes absolus de leur nature, qui s'en écarte ouvre des abîmes. £t c'est sur quoi Robespierre s'aveugla, par suite d'une préoccupation que les historiens jusqu'à ce jour n'uni pas signalée.

Robespierre partait de ce point de vue, vrai peut-être en certaines circonstances, mais plein de périls, que les formes n'assurent une protection effective qu'aux coupables puissants. Il avait vu de pauvres gens périr sans avoir été défendus, tandis que des conspirateurs de haut rang n'avaient manqué devant la justice d'aucune des ressources qu'une grande position procure ou que l'or achète.

* Rapport sur les primeipes de morale poliUqaet témce du il piu* viôse (5 février 1794).

4GG UISTOIUE D£ LA. IILVOLUTIOK (1794),

Celte pensée lo poursuivait sans cesse; elle le remplissait d une indignation dont presque tous ses discours témoignent, il frémissait au spectacle de la Révolution allant si souvent chercher ses ennemis parmi le peuple méme^ et les jugeant d'après un système de garanties, réelles pHui les Torts, et pour les laibles, illusoires \ A ses yeux, d'ailleurs, les coupables qu'il importail d'alleindre, c'était, non pas les fauteurs de complots royalistes seulement, mais les révolutionnaires immoraux, insincëres^t persécuteurs, qui mettaient la Terreur au service de leurs passions personnelles ou de leurs vices, et à (\\n un habilr étalage de patriotisme, leur fortune, une popularité mal acquise, leurs excès même, promettaient l'impunité, pour peu qu'on les combattit avec les armes employées contre des coupables moins accrédités et |)lus obscurs. Il avait fallu toute l'énergie de Saint-Just pour avoir raison de Schneider; et Jourdan Coupe-tête avait pu exercer longtemps son avide tyrannie avant que Robespierre parvînt à rabattre : que serait-ce quand on aurait affaire à des membres influents de la Convention, s'appuyant au dehors sur des partisans nombreux, Tallien, par exemple, ou Fouché(de Nantes), ou Carrier? Contre des Terroristes de cette espèce, Robespierre ne crut possible que la Terreur même, dont ils avaient tant abusé, et une orp^anisation de la justice révolutionnaire qui permit de les frapper sans leur donner le temps de se reconnaître.

Que telle fût sa pensée, ses propres discours le prouvent de reste ; et les passages suivants, trop peu remarqués, ne laissent aucun doute sur les causes déterminantes de sa politique :

« Grâce pour les scélérats?... Non 1 Grâce pour Tinnocence, grâce pour les faibles, grâce peuples malheureux,

* Lo rapport de Gouthon sur la loi du SS prairial n^est, comme ou va le voir, que le développement de cette idée. '

^âce pour PhiimaiiitéM Malheur à qui oserait diriger Ters le peuple la Terreur, qui ne doit approcher, que de ses ennemis ! Malheur à celui qui, confondant les erreurs inévit.ibles du civismo avec les erreurs calcultes de la perfidie, ou avec les attentats des conspirateurs, abandonne rintrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible ! Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des aniics redoutables qu'elle lui a confiées pour porter le deuil ou la mort dans le cœur des patriotes M Est-ce nous (lui, Saint-Just et Couthon), qui avons porté la Terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui avons déclaré la guerre aux citoyens paisihlL'S, érigé eu crimes, ou des préjugés incurables, ou des choses indiffé* rentes, pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les nions* 1res que nous avons accusés*,» etc., etc.

Ainsi llobespierre aurait voulu qu on fît trembler précisément ceui qui faisaient trembler tout le monde. U avait conçu le hardi dessein de les écraser avec leur propre massue, de tuer la Terreur par la Terreur. Mais il connaissait la puissance et le nombre de ses adversaires ; il les voyait d'avance, quand le moment S( rait venu du les traduire devant la justice, Tenvironnant de leurs intrigues, l'intimidant par leurs clameurs, s^abritant derrière des arguties de palais, opposant à la véritc murale la vérité judiciaire, et les preuves qui résultent d'un texte artificieusement commenté ou d'un témoignage vendu, à ces preuves morales dont révidence parle à toute con* science honnête; il les voyait se servant du ministère des

* liapport sur les prmeipe$ de morale fwHtiquCt séance du 17 plu^ \iose (5 février 1194.)

* Ibid.

^ Dernier (li5:cours de Hobe$pienv, prononcé le 8 thermidor an il (26juUlet 1794).

468 lllSTOinE D£ LA RÉVOLUTION (1794).

avocats pour ntlaqucr et non pour se défendre, apjielaut autour d'eux tous leurs partisans sous le nom de téinoinS| et transformant, .ainsi que Danton avait essayé de le faire, le prétoire en champ de bataille \ De ces noires pensées qui avaient dicté les instruclions adressées à la Commission d'Orange sortit um loi ronrne dans le môme esprit : la trop fameuse loi du "2^1 j)rairial (10 juin), concernant la réorganisation du Tribunal révolutionnaire.

Cette loi, œuvre spéciale de Robespierre, qu'il fit présonler par Coulhon sans l'avoir préalablement communiquée à ses autres collègues du Comité de salut public*, porte une date remarquable. La fête de TÊtre suprême venait d'avoir lieu : rapprochement qui aui^it droit d'étonner, si Ton ne se rappelait quelles menaces y avaient retenti à roreille de Robespierre, et quelles insultes, comme autant de flèches empoisonnées, lui étaient entrées ce jour-là dans le cœur.

Ce ne fut pas, toutefois, une inspiration soudaine. Le projet en était niùij depuis quelques jours. On n'en i'aisait point mystère. Les Comités savaient pariaitement que iiobespierre préparait une loi calquée sur les dispositions adoptées déjà pour l'établissement de la Commission populaire d'Orangc^ Au Tribunal, Duaias et k\s jurés s'en entretenaient tout haut*. Fouquier-Tinville en fut instruit par ces rumeurs ; il apprit même qu'il était question de supprimer les défenseurs ; et il est si faux qu'il fût en tout ceci l'homme de Robespierre, qu'il n'épargna au-

* Que Irllcs fussent les pensées de Robespierre, le rapport de Couthon dont il va être parlé le démontre de l:i manière la plus péremptoirc.

* Obaervationfi de Dnrrre sur le rapport de Saladin, numéro VI, p. 5. BiblioUwqui' hisionque de la Révolution, 1094, 8, 0. British Muséum.

5 Déclaralioii de Fouquier-Tinville. Voyez Lmtrenl Lccointre au peuple f rançais, p. 74. Bibliothèque historique de la Révolution, 1100, 1. Hritish Muséum.

* Bibliothèque historique de la liévolution, 1100. 1. British Muséum.

cune démarche pour faire écarter le projet. Il imporlede

ciler sa déclaration: « Informé que les interrof^^iloires cl les défenseurs devaient être abrogés par une nouvelle loi, je me suis présenté au Comité de salut public, et j'en ai témoigné mon inquiétude aux citoyens BiUaud-Yarenne, CoHot-dTïerbois, Barère et Camot, qui s'y trouvaient. Il m'a été répondu lui mellenient que cet objet regardait Robespierre. Je suis ailé de là au Comité de su-, reté générale, où j'ai témoigné la même inquiétude aux citoyens Yadier, Âmar, Dubarran, Youland, Louis (du Bas-liliin), La Vieomterie el Élic Lacoste. Tous m'ont répondu qu'il n était pas possible qu'une . pareille loi lù( portée, et qu'on verrait*... Informé que le projet élait de réduire les jurés à neuf et à sept par séance, je m'élevai avec force dans le Comité de salut public contre cette réduction, sur le fondement que, si elle ;iv;iit lieu, «Hle lemit perdre au Tribunal la coniiance dont il avait joui jusqu'alors. Robespierre, alors présent, me ferma la bouche, en m'objectant qu'il n'y avait que les aristocrates qui pussent parler ainsi. Ce débat eut lieu en [irésence de Billaud, assis, entre Robespierre et moi, à la table du Comité, et des citoyens Collot, Barère el Prieur. Tous ont gardé le silence, et je me suis retiré ^ »

Te] était Fétat des choses, lorsque le 2â prairial (iO juin) Coulhon parut à la tribune. La presque tolalité des membres des deux Comités étaient arrivés en grand appareil*. Parmi les personnes présentes, on remarquait Billaud, Collot et Barère*. Couthon, s'exprimant au nom du Comité de salut public*, commence en ces termes:

* Bibliothèque Historique de la Révolution, 1100, 1 Brilish Muséum.

» ïbid.

> Laurent Lecointre au peuple français, p. 86. Bibliothèque histo* Tique de la Révolution, 1100, 1. British Muséum.

B Voyez le Moniteur, an 11 (1794), n* 264.

ilO IllSTOinE DE LA RÉVOLUTION (1794).

ce Toutes nos idikis dans les diverses parties du gouver* nement étaient à réformer ; elles n'étaient toutes que des préjugés créés par la perfidie et par l'intérêt du despolisme, ou bien un mélange bizarre de l'imposture et de Jâ vériléy inévitable effet des transactions que la Raison avait arrachées. Ces notions fausses ou obscures ont survécu en grande partie à la Révolution même. . . L*ordre judiciaire nous en offre un exemple frappant : il était aussi favorable au crime qu'oppressif pour l'innocence... Le régime du despotisme avait créé une vérité judiciaire, qui n'était point la vérité morale et naturelle, (|ui lui était même opposée, et qui cependant décidait seule, avec les passions, du sort de Tinnocence et du crime ; l'évidence n'avait pas le droit de convaincre sans témoins ou sans écrits; et le mensonge, environné de ce cortège, avait celui de dicter les arrêts de la justice. La justice était une fausse religion qui consistait tout entière en dogmes, en rites et on mystères, et d'où la morale était bannie. Les preuves morales étaient comptées pour rien, comme si une autre règle pouvait déterminer les juge* ments humains ; comme si les preuves les plus matérielles pouvaient elles-mêmes valoir autrement que comme preuves morales M ... »

Passant à la nécessité de ne pas confondre les mesures, prises par la République pour étouffer les conspiration? avec les fonctions ordinaires des tribunaux pour les délits privés: « Les délits ordinaires, continuait Coutbcuiy ne blessent directement que les individus, et indirectement la société entière ; et comme, par leur nature, ils n'exposent point le salut public à un danger imminent, et que la justice prononce entre des intérêts particuliers, elle peut admettre quelques lenteurs, un certain luxe de formes, et même une sorte de partialité envers Taccusé ;

> Voyez le j|/om(£ur, anil (1794)» n*2ë4.

LOI IH i2 i'I.UiaAL. 471

iilù n*a guère autre chose à faire qu'à s'occuper paisiblemenl de précautions délicates pour garantir le faible contre l'alni^ du pouvoir judiciaire. Ct-Ke doctriiuî est celle de rhunianité, parce qu'elle est conforme à Tintérét public autant qu'à l'intérêt privé. Les crimes des conspirateurs, au çontraire, menacent directement l'existence delà sociélé ou sa liberté, ce ijui est la même chose. La vie des -( ( Icrats e>l ici mise en balance avec celle du peuple, et toute lenteur affectée est coupable ; toute formalité indulgente ou superflue est un danger public. Le délai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être que le (enips de les rLcounaîlre ; il s'agit moins de les punir que de les anéantir \ »

Relativement au ministère des défenseurs, Gouthon disait: «i Les membres du Tribunal criminel ont écrit, il y a déjà assez IdVigtemps, au Comilé de salut public, que les défenseurs officieux rançonnaient les accusés d'une manière scandaleuse ; que tel s'était fait donner 150 livides pour un plaidoyer; que les malheureux seuls n'étaient pas défendus*. »

Ce rapport no manquait pas d'habileté. Mais quels monstrueux sophismesl Quoi! parce que les malheureux n'étaient pas toujours défendus, il fallait supprimer les défenseurs! Quoi ! parce que les formes servaient quel* 4jnclbis à abiiler les coupables, il fallait t;n disputer la protection aux innocents i Et que signifiaient les conclusions tirées de la différence entre les délits qui mettent la société en [x'ril et ceux qui atteignent seulement les particuliers? quand la justice est invoquée, la première question est de savoir, quelle que soit Ténormité du crime, si celui qu'on accuse est réellement coupable; que dis-je? plus le crime est énorme, plus on doit apporter de soins et

' Voyez le MonUeur, an It (1794), 264.

472 HISTOIKE DE LA RÉVOLUTIO.N (1794).

scrupules dans la manière de le constater, parce que, dans ce cns, si un innocent succombe, le malheur est

d*au(anl alïirnx et rinjuslicc d'autant plus criante, Ehl en quoi donc la lo<^i(]ue de Ilubespierre et de Couthon diffërait-elle ici de celle qui, dans tous les mauvais jours, a enfanté tribunaux d'exception, chambres ëtoilées, hautes cours, commissions militaires, et fait de la justice une tyrannie doublée d hypocrisie? Diminuer les garanties de Paccusé, en temps de révolution... quelle pitoyable folie! C'est alors, au contraire, qu'Userait urgent de les multiplier ; car, au sein des discordes civiles, la voix de la conscience n'e^t (jue trop souvent étouffée par le bruit des passions en lutte; dans la sphère des opinions politiques, si controven^bles de leur nature, ce qui est crime pour Pun étant vertu pour l'autre, V évidence n*esl plus qiMinc chose rclalire ; le juge, en pareilles circonstances, appai tenant toujours à un parti, et au parti vainqueur, peut-il être aussi désintéressé dans le résultat du procès que Test un magistrat appelé à décider entre des iuléréls privés? on l'espérerait en vain. Pas de juge politique eu qui l accusé n'ait un ennemi ; et, conséquemment, tout ce qu'on ajoute à la puissance arbitraire du premier, on risque de l'enlever à la justice.

Ces principes furent méconnus par la loi présentée le 2^2 [n airia!. comme ils l'avait lU été avant et l'ont été depuis par tant de lois, produit de moins nobles passions s'appuyant sur les mêmes sophismes!

Voici les principales dispositions du décret que Couthon présonla :

a Le Tribunal révolutionnaire se divisera par sections composées de douze membres : savoir, trois juges etneut jurés, lesquels ne pourront juger en nombre moindre que

celui de sept.

« Le Ti ibunal révolutionnaire est institué pour juger les ennemis du peuple...

LOI DU 22 PIIAIRUL. 475

c< La peine porlëe contre les délits qui appartiennent à la connaissance du Tribunal révolu ùoiinaire est la mort.

<c La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de documents, soit matérielle,

soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut iKtlurellement obtenir rassentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie ; leur but, le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis ; la procédure, les moyens simples que le bon sens indique pour parvenir à la connaissance de la vérité dans les formes que la loi détermine.

c< Elle se borne aux points suivants ; «

« Tout citoyen a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre- révolutionnaires. Il est tenu de les dénoncer dès qu'il les connaît.

« Nul ne pourra traduire personne au Tribunal révolutionnaire, si ce n'est la Convention nationale, le Comité de salut public, le Comité de sûreté générale, les représentants du peuple commissaires* de la Convention et l'accusateur public (art. 10).

(c L'accusé sera interrogé à l'audience et en juiblic , la formalité de Tinterrogatoire secret qui précède est superflue; elle ne pourra avoir lieu que dans les circonstances particulières où elle serait jugée utile à la connaissance de la vérité.

c< S'il existe des preuves, soit matérielles, soit morales, indépendamment de la preuve testimoniale, il ne sera point entendu de témoins, à moins que cette formalité ne paraisse nécessaire, soit pour découvrir des complices, soit pour d'autres considérations majeures d'intérêt public...

a La loi donne pour défenseurs aux patriotes calom-

474 mSTÛIRE DB hk BÊVOLVTION (1794).

niés, dos jurés patriotes ; elle en refuse aux conspirateurs...

«c La Convention déroge à toutes celles des lois précé-

dcnlos qui no concordera ienl pas avec le pr(';sL*nt dôcrct, et n'eulend pas que les lois concernant rorganisalion des tribunaux ordinaires s'appliquent aux crimes de contrerévolution, et à l'action du Tribunal révolutionuaire (art. 20) \))

Être <( tMiiiemi du peuple,» c'était, aux termes du décret : Piovoquer le rétablissement de la royauté. — Travailler à l'avilissement de la Convention. — Trahir la République dans Texercice d'une fonction publiqiu;, militaire on civile. — Créer la disette. Mais à côté de ces crimes en iigui;iiienl d'autres d un caractère horriblement Tague, comme ceux qui consistaient à semer le découragement ; à répandre de fausses nouvelles pour diviser ou troubler le peuple ; à égarer l'opinion ; à dépraver les mœurs; à corronijue la conscience publique*. Combien ne fallait-il pas compter sur rintelligeuce et l'intégrité des juges, pour être sûr qu'ils n'abuseraient pas des armes que leur livraient des définitions aussi peu précises 1

Deux articles semblaient renfermer une menace à l'adresse de la Convention et demandaient à être expliqués. C'étaient le dixième et le vingtième. Jusqu'alors nul membre de la Convention n'avait pu être traduit devant le Tribunal révolutionnaire, sans un décret préalable de l'Assemblée elle-même : les auteurs de la loi du 22 prairial entendaient-ils attribuer désormais aux deux Comités, aux Commissaires en mission, à rAccusateur public, le droit de poursuivre les représentants du peuple, indépendamment de tout décret de TAssemblée? C'est ce qui

* Moniteur, an U (1794), n« 264.

- ibid.

paraissait en effet résulter de rarticle 10 rapproché de ParticIeSO, et ce qui a fait croire à plusieurs historiens

que la loi du û"! praiiidl, dans la pensée de Robespierre, n'avait qu'un but ; enlever subitement aux membres qu'il voulait frapper la protection de leurs collègues, désarmer la Convention ^

Selon nous, cette hypothèse, qui n'a d'autre foudement qu^un vice de rédaction, ne saurait être admise. Nul homme n'était plus convaincu que BobâspieiTe de la nécessité de tout rapporter à la Convention, comme seule source légitime du pouvoir. Â ses yeux, elle était Forgane de la souveraineté du peuple, et rien ne devait se iaire que par Tactiou de ce grand principe, à son ombre du moins et en son nom. Àux Jacobins, il revenait sans cesse à cette profession de foi, en cela si sincère, qu'au 9 thermidor, l'idée de se lever eonire la Convention le troublant jusqu'au fond du cœur, ii demanda héroïquement à ceux qui le pressaient de signer la révolte : Maii 4iu nom de qui? et que, forcé de choisir entre Tabandon de sa croyance et la mort, il chobit la mort' !

Qu'aurait-il gagné, d'ailleurs, à mettre chaque membre de la Convention à la merci des Comités ? Est-ce que leur puissance était la sienne? Est-ce que, dans le Comité de salut public, il n'avait point contre lui une majorité écrasante? Est-ce que le Comité de sûreté géiicrale n'était pas composé de ses plus cruels ennemis ? Comment comprendre que, voulant atteindre sur les bancs de la CotÈr mention Ekiurdon (de TOise), Tallien, Fouché, Rovère, Carrier, il eftt réclamé le pouvoir de les faire arrêter sans décret préah(l)le. pour qui? Pour lui-même? Non, m.iis pour la majorité que conduisaient, dans le Comité de salut public, ses adversaires Biilaud-Varenne, CoUot-d*Herbois,

* Voyez ce que disent à cet égard les auteurs de VHitUnre parUmen* /aire. t. XXXIII, p. 185.

* Voyez, dans le volume suivant, le récit du 9 thennidor.

el, dans le Comité de sûreté générale, les Vadier, les Vouland, les Jagot, les Àmar. Son grand moyen d'influence étant l'inipression que sa parole avait coutume de produire sur TAssembiée, quel intérêt avait-il à abdiquer eçt avantage?

C'est peu : dans Thypolttèse que nous combattons, Rol)espierre aurait aussi entendu conférer à l'Accusateur public le droit de tradîiiro directeinenl les membres de !a Convention devant le Tribunal révolutionnaire. Or, pour qu'une pareille disposition eût été favorable à ses des* seins, il aurait fallu que PAccusateur public lui fût entièrement dévoué* : il n'en était rien; Fouquier-Tinville, au contraire, haïssait Robespierre, et son opposition à la loi du 212 prairial dît assez qu'il n'était pas dans la confidence des motifs qui lui donnèrent naissance.

Ces motifs, nous les avons exposés : pour Robespierre, méditant la punition de quelques puissants coupables, la question était de leur ôter la ressource de faire de leur procès une bataille.

Toujours est-il que le décret fut interprété par ses ennemis dans le sens d'une attaque aux droits de la Convention, soit crainte réelle, soit artifice de la haine. On avait écouté en silence le rapport de Couthon : à peine a-t-il lu le décret, que Ruamps s'écrie : « Je demande rajournement; si l'ajournement n'était pas adopté, je me brûlerais la cervelle*. » Lecuintre appuie la projmsition. Barère, habile à se ménager une issue, exprime le vœu qu'au moins l'ajournement ne passe pas trois jours, les législateurs, dit-il, ne pouvant avoir qu'une opinion relativement à une loi toule m faveur des patriotes^, Billaud-

* M. Villîaumé» â9fi9 son Histoire delaBévoluiiw,U IV, p. 117, le dit, sans en fournir la moindre preuve ; et il se irompe. Yoiez phis haut le dutpitre intitulé la Terreur.

* Moniteur^ an n (1794), 264.

» Ibid,

LOI DU PHAIRUL.

Yarenne et CoiloL-d'Herbois sont présents : ils se taiseul^ Robespierre, prenant la parole avec yivaeité, insiste pour qu*on vote séance tenante, dût-on discuter jusqu'à neuf

heures du soir. On adopte ses conclusions; et, après un très-court débat, la loi est volée. JiCS pouvoirs du Comité . étaient expirés : Gouthon en propose le renouvellement et ne rencontre aucune r^istance *.

Mais sous celte adhésion empressée couvaient de vils ressentiments, qui, le soir inèine, éclatèrent en scènes scandaleuses. Gomme Taliien et deux de ses collègues se promenaient aux Tuileries, causant d'un air très-animé et parlant tout haut de guillotine, ils crurent remarquer qu'où les suivait, marchèrent droit aux curieux, les traitèrent d'espions du Comité, et, les saisissant au collet, les firent conduire au corps de garde. Parmi ces hommes figuraient deux courriers du gouvernement et un membre du club des Jacobins, nommé Jarry L'affaire lit du bruit, et le Comité y vit, de la part de Taliien, le parti pris de noircir le gouvernement.

Chose honteuse! dans cette loi du 22 prairial, ouverte à tant d'objections accablantes, un seul article frappa les ennemis de Robespierre : celui qui sembiaiL menacer leur sûreté personnelle, ils avaient voté sous le coup d'une espèce de surprise : pendant la nuit, ils se consultent ; et, le lendemain, profitant deFabsence des membres du Comité*, Bourdon (de l'Oise) s'élance à la tribune. « La Convention, dit-il d'une voix émue, n'a pas entendu, par le vote d'hier, que le pouvoir des Comités s'étendrait çur les membres de l'Assemblée, sans un décret préalable*. »

* Laurent Lecointre au peuple français, p. 36* Bibiiolhè^ hUUh Hqne de la Révolution, iiOO, 1. Briliah Muséum. •

^ Moniteur, il (179i), n<» 264.

^ Voyez la séance du 24 prairinl (12 juin), Moniteur, an II 1794), o'

* Vojez le discours de Couthon, séance du '24 prairial.

* Séance du 23 prairial (11 juin). Moniteur^ an il (1794), a° 264.

Le cri NonI Nonl retentissant de toutes parts ; a Je

nvaltcndais à ces heureux murmures, conlinne roralcut , ils m'annoncent (jiie la iiberlé est impérissable*. » Il proposa de décréter que, comme par le passé, Tarrestation de tout représentant du peuple serait subordonnée au consentement formel de la Convention*. C'était dire fjiu; |p> aiUeiirs de la loi du '2'2 prairial avaient voulu k contraire, et que la Convention, avertie de leur dessein, les condamnait. Pour éviter le tour hostile de cette déclaration en affirmant néanmoins le principe posé par Bour* don (de rOiso), Merlin (de Douai) présenta la rédaflion suivante, qui fut adoptée : « La Convention, coiisidéram que le droit exclusif de la représentation nationale de décréter ses membres d*accnsation et de les faire mettre en jugement est un droit inaliénable, décrète qu'il n'va pas lieu de délibérer*. »

Pendant ce temps, la discorde était au Comité de salut public.

Le 9 septembre 1793, Billaud-Tarenne, insistant pour qu'on gardât le nom de « Tribunal révolutionnaire, » substitué à celui de « Tribunal extraordinaire, » avait dit : a Celui-ci nippose des fmmes^ l'autre nen doit point avoir*: » Si donc un homme avait perdu le droit de s'élever contre la loi du 22 prairial, c^était certainement Billaud. D'autir pari, ou se rappelle que, lorsque Fou quier-Tin ville alla témoigner au Comité de salut public ses inquiétudes sur l'effet de la loi annoncée, Billaud Ait un de ceux qui répondirent que « cet objet regardait Robespierre'. » Ce n'est donc pas^ans quelque suipribc qiic,

* Séance An 23 prairial (11 juin), Moniteur, an n(i79i^ 264.

* md.

> IMtL

* Rapport de Saladin, BiHiothéque historique de la ^BéoohUion, i097, 8, 9. British Museiint

' Dédaratioii de Fov^ier-TinTîiie, dans Laurent Lecointt^e au peuple français, p. 74.

LUI UL' 32 PilAlUlAL.

dans un rccil publié ulténeurement par le premier, de concert avec Collot-d'Herbois et Baroir, on le trouve, le Jendemain du 22 prairial, reprochant à Robespierre d'avoir préseolé, sans communication préalable à ses . collègues « le décret abominable qui faisait PèlTroî des patriotes*. » Il est peu croy ihlc que de tels mots aient été prononcés, et il ne faut pas oublier que le récit en question fut iait à une époque où, pour les auteurs, il y allait de la vie de repousser la responsabilité de la loi du 22 prairial er de la qualifier « d'abominable. » Ce qui est moins improbable, c est que Billaud, ainsi qu'il le raconte, reprocha effectivement à Robespierre d'avoir agi, en cette circonstance, avec Gouthon seul. Il paraît que la scène fut très-violente. Robespierre se rejeta sur ce que tout jusqu'alors s'était fait de confiance dans le Comité. Riliaud protestant de plus belle, la fnrcnr, sll faut Peu croire, s'empara de Robespierre, dont les cris devinrent si forts, qu'on les entendait de la terrasse des Tuileries, et qu'il fallut fermer les fenêtres. « Personne ne me soutient, disait-il avec désespoir. Les complots m'enveloppent. » Se tournant vers Billaud : c< Je sais qu'il y a dans la Convention une faction qui veut me perdre, et tu dé^ fends ici Ruamps. — Al faut donc dire, reprend Billaud, d'après ton décret, que tu veux guillotiner la Convention nationale. » Ces mots portent au comble l'agitation de Robespierre. « Vous êtes tous tcmoiiis, s^écrie-t-ii, que je ne dis pas qui; je veuille guillotiner la Convention nationale. » Alors, l'œil fixé sur Billaud, il ajoute : « Je te connais maintenant. — Et moi aussi, répond ce dernier, je te connais comme un contre-révolutionnaire. » Robespierre était si profondément ému, qu'il ne put retenir ses larmes, et la séance avait élé si orageuse, que, pour dé-

' Mpmue des menées des anciens ComUés aux imputatiem renou' velées contre jntx par Laurent lecointre, p. 108 et suit. WAiothèque hist&riqae de la Bévc^utton, 1097, 8, 9. ^tish Muséum.

rober au public le secret de ces déchirements intérieurs, il fut convenu que désormais le Comité tiendrait ses

séances un élage plus haut'.

Voiià à quoi se réduisait celte prétendue diclaluie de Koliespîerre, dont l'idée, si habilement accrédilée depuis, a servi à le rendre coin[) table, aux yeux du monde, de tant d'excès qu'il désavouait, qu'il combattit et qu'il avait l'ésolu de punir, au péril de sa vie.

Le 24 prairial (12 juin), Cuulhon alla se plaindre à la Convention du sens attaché aux articles 10 et 20 de la loi présentée parlui l'avant-veille. Avec des éclats d'indî* gnation et une véhémence où la sincérité débordait, il repoussa i iulerprétalion de Bourdon (de l'Oise). Il accorda qtic ce dernier pouvait n'avoir pas eu de mauvaises intentions, mais, après avoir prononcé le mot : « mlomnie atroce, » il demanda pourquoi, quand cer- Uiiiirs (lis[i(isitions d'une loi soumise à la Convention paraissaient obscures, on n'appelait pas le Comité à s'en expliquer, au lieu de Tinsulter, en son absence, par l'adoption d'hypothèses hâtives. Il finit en demandant que rAs.-cmblée passât à l'ordre du jour sur les propositions de la veille, et a les frappât ainsi du juste dédain qu'elles méritaient'. »

A ce discours emporté et hautain, qui fut applaudi à plusieurs reprises*. Bourdon (de rOise) fit une réponse dont l'excessive modération ressemblait à la peur. Il réclama comme un droit inhérent à la liberté celui de concevoir des inquiétudes j!»eut-âre mal placées. Il assura qu'Audoin, un de ses collègues, était allé prévenir le Comité des observations que la loi provoquait. Une phrase

* Réponse de Billaud-Varenne, dans h séance du iS friietidor, reproduite par Laurent Lecointrc, on son Appel au peuple français, p. 76. Bibliothèque historique de la Révolution, 1100, 4 . Britisli Muséum.

- Séance dn 24 prairial (12 juin), MonUeur, an 11 (i'IU)^ n* 266.

' Moniteur, m II (1794), n" 206.

LOI DU 22 PHAIKUL. , 481

de «on discours souleva de vifs applaudissements, c'otaii

celle-ci : « J'estime Coulhon, j'estime le Comité, j'estime l'inébranlable Montagne qui a sauvé la Liberté ^ . »

Aussitôt Robespierre monta à la tribune et, d'un ton sévère : <c Le préopinant^ dit-il^ a cherché dans la discussion à séparer le Comité de la Montagne. La Convention ^ la MuiiUigtie, le Comité, c'est la même chose. » Interrompu par de vifs applaudissements^, il continue : c( Tout rcpré« sentant du peuple qui aime sincèrement la Liberté et est déterminé à mourir pour la patrie, est de la Montagne* » Ici de nouveaux applaudissements se font entendre, et r Assemblée se lève d'un élan spontané en signe d'adhésion', a Ce serait, ajoute-t-il, outrager la patrie, que de souffrir que quelques intrigants, plus méprisables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'entraîner une portion de la Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti\ i» Â ces mots, fiourdon (de l'Oise) proteste que jamais son intention n'a été de se faire chef de parti. Robespierre reprend : a Ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et le but de nos travaux..* — Je demande, interrompt Bourdon (de TOise), qu'on prouve ce qu'on avance. On vient de dire assez clairement que j'étais un scélérat. » La réplique du sombre orateur qui occupait la tribune fut courte et terrible : « Je n'ai pas nommé Bourdon. Malheur à qui se nomme lui^ même* ! » Bourdon (de l'Oîse) veut répliquer ; maïs son trouble est si grand, que la parole expire sur ses lèvres \ »

» Moniteur, diu il (1794), n' 266.

* Ibid.

3 Ibid.

« Laurent LecoifUre au peuple français, p. 97. Bibliolhequo nutO" fique de la Révolutùmf ItOO, i. Britnh lluseum.

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