X. iO
lie leurs services demande à èliv l approché de celui du proconsulat immoral de Tallien, à Bordeaux ; des fureurs de Fréron et de Barras, soit à Toulon, soit à Marseille; (les iiiitraillados de Collot-d'llt i l)(us cl de FoiicIk , à Lvon : des noyades de Carrier, à Nantes. Par ce rapprochement, on pourra décider quels furent les terroristes, de ceux qui firent le 9 thermidor ou de ceux qui le subirent î D'ailleurs, l'ordre des dales se trouve coucorder ici avec l'ordre des idées.
C'est un récit lamentable à jamais que celui que nous allons aboi-dêr. Avant d'y entrer, reportons un instant notre pensée à répofpic de la réaction royaliste... car la justice nous crie de rappeler au lecteur :
Que la Terreur blanche dépassa de beaucoup la Terrenr rouge en férocité et frappa un bien plus grand nombre de vieil mes ;
Que ce Turent les soutiens de la bmm cause, monarchiens fanatiques ou girondins convertis, yn Gadroy, un Chambon, un Durand-Haillanc, .«. un Isnard, qui déchai* lièrent sur la France c^s clîevaleries royalistes de brigands, ces compagnies (bermidoriennes d'assassins^ counues sous le nom d'Unfa/rUs du Soleil ou de Compagnie» de Jélm^;
(Jn'il y eut à Aix un *2 se[)teuibi e loudiste, avec incendie de la prison pour éclairer regorgement des prison* niers^; - '
Que le fort de Tarascon fut souillé, à b distance de moins d'un mois, par deux massacres dans lesquels quatre*» vingt-neul républicains périrent ^ ;
* Vuyez \ci pirces jusUUcalives réunies» par Fréroo à la suUc du sod Mémoire apoloijeiùinr.
* Extrait dei> registres de lu coiiinuinc d'Àix, du 25 floréal an Kl.
' Le second eut lieu dans la nuit du 20 juin (2 ijiossidor 1795), le premier avait eu lieu daus lu nuil du '2 4 au 25 mai (5-ti prairial). Procèbterhaux de la municipalité de Tarascon, communiqués par M. David Millaud.
LES rUOCOKSULS. 147
Qa'en ce même Heo il arriva aax massacreurs de foire
monter les victimes, {lainii lesquelles une mère et sa lille, sur upe tour tràs-élevée du cbàte^u, pour se doimer Je plaisir de les prétifilsv^ à coups de baïonneltesf^ dmirle fleavé qui coule au bas ^ ;
Qnim fort Saint-Jean, à Marseille, le 17 prairial (5 juin 1795), une Compagïjkie du Soleil^ sous les ordres d^ Robin, fils d'uD aubergiste, attaqua les cachots, allamaDt à l'entrée deis uns de la paille brisée mêlée de soufre, lialavant les autres avec du canoji à niilraille, et ne cessant de tuer, depuis^ midi jusqu'à di\ heures du spir ^ ;
Ui^'jà.Bfi^ucaire, pour étouffer les détenus, suspects de jacobîniismayioo jeta un quintal et demi de soufré enrflamrné par le soupirail de leurs cachots'*;
Qu'à Lyon, après le 0 thermidor, injeurm^e dorée du d^^tartiemeni traquait les républicains de porte en porte, leur>couraU'j|iis dans la rue, les égorgeait, et traînait les eadavrcs jusqu'au Rliône où elle les jetait en disant ; « C'est
AhlâJà^ aussi il y eut un égorgement en niasse des prisonniers, pins un incendie, au sein duquel une femme
s'clança du haut d'une tour avec son enfant ^ ;
Qu'alors, pour la première l'ois dans le monde, le menrtTO 'iitevîqMav tkéoi^ des gens raffinés, la vengeaiee une loi^iet t'assassinât en place publique un jugement;
Qu'on lit Cliai'teinagit^c d la homïiollc pour une partie d'extermination;
4}nfaMnté)étoiidre ufidoigt sanglant sur la bonbonnière
99|i^if^e|iinis contenais dans une lettré particulière qui nous a été adressée par M. Davjd Miliaud.
*^ioià»^ikoiHéàîMiAhi$uk4^^ sUr la réaction royale ^
el la mameru du Midi, le procèt-Terbal du massacre du ibrt Saint*Jeaoi n* A des pièces justificaUvcs, p. .-
* Ibid. Pièces jtt^i^aiiveft.
* Histoire parUmmlOré, U XXXVl, p. 4td. ^ /M., p. 413.
148 tllSTUlHE DE LA RÉVOLUTION (1705).
d'une dame, tel beau jeune homme n'aurait eu garde de
se laver les mains ; et qu'à la place des mégères qui avaienl porté la guillotine en boucles d'oreille, on eut adorables furies qui portèrent le poignard en épingle \
C'est une montagne de forfaits à soulever que cette histoire de la réaclion iherinidorienne. « Uii'on se représente une de ces longues charreltes à ridelles sur lesquelles on entasse les veaux pour la boucherie, et là, pressés eonfusément, les pieds et les mains noués de cordes, la tête jiendanle et ])atfue par les cahots... des hoiunics dont le plus grand crime était presque toujoui^ une lolle exalta- ^tion dissipée en paroles menaçantes. Oh ! ne pensez pas qu*on leur eût ménagé... la vaine consolation d'opposer un moment une résistance impossible à une attaque sans péril, comme aux arènes de Constance et de Galère ! Le massacre tes surprenait immobiles ; on les tuait dans leurs liens, et l'assommoir rouge de sang retentissait encore longtemps sur des corps qui ne sentaient plus... Dans la bouche des tueurs, c'était le Uéceil du peuple^ qui allait toujours augmentant d'éclat et de sauvage expression ; c'était le refrain de la MarseiUane qui expirait de mort en nioi t dans la bouche des mouiaiiis. ^Seulement, on ne les mangeait pas". »
Et sur les ravages de la Terreur blanche^ l'Histoire est à peu près restée muette, tandis que, pour dénoncer à l'univers ceux de la Terreur rouye^ sa voix semble avoir emprunte le relenlissement du lonneiTel Cependanl ce qu'on aper<;oit, invinciblement uni au souvenir de la seconde, cest rimage de la patrie arrachée à l'invasion; mais dans quels périls écartés, dans quelles nécessités inouïes et làlaies trouvera-t-on l'explication de la px*emière?...
1 Souvenirs de la Bévoluiiûn et de l'Empire, |Mr Cbarles Nodier, I. I, p. 124.
* ibid,, p. 140 vi 141*
liBS raOQOlfSULS.
Reprenons noire récit. *
Pendant que Saint4usl et Lebas sauvaient PAIsaœ,
Uoi deaux subissait le proconsulat d^Ysabe^^u et de Tallien *.
. Ysabeau, ancien prêtre^ homme instruit, nullement sanguinaire, mais insouciant, ami de la table et paresseux*,
avait eu d'abord [)Our collègues, dans le département do la Gironde, Gbaudron-Ilousseau et Baudot. Le premier sëjour des commissaires de la Convention à Bordeaux ne fut que de quarante-huit heures, et ils se retirèrent h La
Réole, petite ville située à douze lieues de distance. Baïulol ne tarda pas à être envoyé en Alsace mais déjà ïallien était arrivé.
Fils d'un maître d'hôtel du marquis de Bercy, auquel il dut de recevoir de i éducation, Tallien avait commencé par être élève de notaire, puis proie dans l'imprimerie du MonUeur*. L'exaltation révolutionnaire qu*il aflichait lui ayant successivement ouvert les portes du club des Jacobins, celles de la Commune et enfin celles de la Convention, il marqua sa place parmi les plus violents. Il y a des hommes chez qui la violence n'est que l'agitation accidentelle d'un cœur corrompu ou le calcul d^un esprit sceplique, et qui peuvent, selon rintéret du moment, sous la pression des circonstances, faire acte de miséricorde sans être humains et commettre des cruautés sans être cruels. Tel fut Tallien» Il appartenait par essence a la classe des
* Pradhomme, BitUdre générale et imfMxrtiaUàes errewre; dèifauteit ei des crimes commis pendant la RéwhtHon françatse, an V» t. II, p. 445^
* Voyez VHistoire de Bardeaux pendant dix-huit mois, par Sainte- Luce Oudaille, dans la Bildiothéi[ue historique de la Bévotution, 1528« 29, 50, 31. British Muséum.
Cette histoire prétendue n'est qu'un pamplilet déclamatoire, <'>crit en pleine réaction thermidorienne, avec Tintcntion manifeste d ecarler la responsahilit*' des excès eoinniis à Bordeaux de la téle de Tallien, devenu alors le fiivori des contre-révolulionnnircs.
^ Michaud jeune. Biographie univerMe»
150 IIISTOIHE DE LA UÉVOLUTIOÎS (1795),
égoïstes et des voluptueux. Senar Taccuse, — mais Senar
n*est point une autorité, — d'avoirdirigé, sous les ordres de DantoD, le massacre des pnboumers d'Orléans. Ce qui est moins douteux, c'est que, complice des fureurs du 2 sep tembre, il leur déroba néanmoins quelques personnes, parmi lesquelles Hue, valet de liiambre de Louis XVI*. Nous avons déjà cité ce mot de lui, qui scandalisa tant la Convention : a Eh ! que m'importent quelques pillages particuliers*? »
Sa politique, àBordeaux, s'a nuança d'abord comme modérée, lirait sa signature a côté de celle d'Ysabcau, son collègue, au bas d'un arrêté destiné à prévenir l'abus des mesures extraordinaires commandées | )a r les circonstances . 11 était enjoint au Comité révolutionii uir de surveillance de visiter les prisons poui' y recevoir les réclamations des détenus, et à la municipalité d'indiquer aux représentants le moyen de rendre les prisons plus salubres et pins commodes \
De fait, rien ne nécessitait, à Bordeaux, l'emploi des rigueurs. Cette ville n'était pas, comme Strasbourg, sons la main de l'ennemi. Elle n'avait ni soutenu un siège exterminateur, coiiiiiie Lyon, ni, comme Toulon, appelé les Anglais. Même aux yeux des Montagnaixls, son crime ne pouvait être que d'avoir penché un moment du côté des Girondins. . • un moment ! car elle les avait abandonnés bien vile* ; et lorsque, suppliés de quitter la Réole, Tallien et Ysabeau, Chaudron-Rousseau et Baudot, s'y étaient décidés, les Bordelais, sortis en foule au-defint d'eux, des branches do laurier à la main, leur avaient fait un tripm«
* Hlichaud jeune. Biographie univentelie,
• Séance de la Convention, du S{6 août 1795.
' CoUot mitraillé par TaUien. — Bibliothèque historùjue de la RévO' lution. — Comités de salut public et de sûreté générale. S, 17d6, n* 4 des pièces justificatives. British Muséum.
« Meillan et liouvel le constatent amèrement dans leurs Mémoires.
LES PROCOMSULS.
phe oô l'on n'entendait d'autre cri (^uc ceux de Vive la R^itMiqm / vive la Montagne V
Cependanf quelle fut la ligne suivie par Tallien et Ysabeau, devenus, par le départ de leurs deux antrc^ collègues, seuls dépositaires du puuvoir? l^eur correspondance mconie Huslûire de leur mission. Laissons-les parier:
ce Le d^nnenieiit s'exécute aujourd'hui. Il donnera
des armes superbes à nos chers sans-culoLtes. Il y a des fusils garnis en or. L'or ira à la Monnaie, les fusils iront aux vdontaires et les fiMéraiistes à la guillotine*. — Nous demandons que le nom du département soit changé en celui du Bec-d'Ambès\ — La punition des coupables a commencé et ne finira que loi'sque tous les chefs de la coospiratioii auront subi la peine due au plus grand des crimes. Le dub national, composé de patriotes dignes d'avoir été persécutés pour la cau><o du peuple, sera inslal lice soir dans la salld magnifique du club des muscadins et des riches; que nous avons supprimé. Quelques miiiscadins ont mieux aimé bris^ leurs armes et les jeter dans la rivière que de les apporter au dt'pôt . Nous aurons soin de corriger ce dépit enfantin*. — Nous nous attachons à faire tomber la tête des meneurs et à saigner fortemeiit la bourse des riches égoïstes'. — r Nous avons supprimé ici les assemblées de sections \ — Nous ne sommes pas aussi avancés en philosophie qu'à Paris ; cependant nous espérons aussi célébrer bientôt la féte de la Raison,etc. \ . . »
* Voyez In lettre des quatre commisâaires, dans le Moniteur (an II, 1793),
n° du 1 du (leuxièmo mois.
« Moniteur, etc.
' Ibid.
* Lettre d'Ysabeau et Tallien à la Convention nationale. Moniteur, 17i»5, an II, n» 58. " "
* Li'liH' U'Vsahoau et Tallien aux Jacobin?, Moniteur^ an II (1795), n"72. ,
« Ihid.
7 Ibid,
Plus tard, Tallien, de retour à Paris, lisait à la CeMivention la lettre suivante de son coliègue, en s'associant sans réserve à la politique qa!eUe indiquait : « J'ai pris le parti de né plus relâcher aucun ci-devant noble, même avec les preuves de patriotisme mentionnées dans la loi du 17 septembre, parce qu'on peut être aisément trompé sur ces preuves. La guillotine a fait justice avant-hier d'un prêtre assermenté : hier, une religieuse y a passé. Voilà la réponse à nos modérés qui avaient s^é le bruit que la peine de mort était abolie *. »
£n réalité, pendant le séjour d'Ysabeau et de ïaliien dans une ville où la Terreur ne pouvait être qu'une affaire de luxe, il y eut cent huit individus guillotinés. C'est le chiflrc qui, api «'s le 9 thermidor, fut donné par Tallien lui-même. 11 trouvait que c^était peu, et faisait le compte de ces cent huit têtes abattues, pour prouver son extrême modération*.
Un arirté affreux fut relui (jiii confiait le soin d'approvisionner Bordeaux à Tincendie, Il était dit dans cet arrété que, voulant réprimer par tous les moyens possibles les manœuvres contre-révolutionnaires et pourvoir à Tappiovisionnemenl ,de Bordeaux, les rej)rt'seiilants enjoignaient au généra! de Tarmée révolutionnaire de faire marcher des détachements de cette armée partout où il serait nécessaire, et de faire juger, comme accapareurs, tous ceux qui auraient refuse rai ns, légumes, fruits, lait, beurre, œufs, bestiaux, volailles. Malheur aux communes qui auraient « manifesté de la résistance! » L'ordre était d'en «détruire toutes les habitations par le feu*. » Seulement, il était prescrit au général de l'armée révolutionnaire de rendre compte jour par jour des opérations aux représentants du peuple, et deux officiers municipaux de-
' MimUeur, an II (1705), n* 174.
ColUa mitraillé par Tallien, ubi xuprà, p. 8. ^ llnd,,n* 1 des pièces justificatives.
LES FROGONSULS, 1S5
vaienl accompagner chaque détachement pour dresser procèa-Terbal desaf conduites Brune, charge de l'exécution
de celle inesure barbare, rédama énergiquement et empêcha qu'il y fût donné suite
Encore si, dans Ysabeau et Tallien, la dignité d*une conduite austère s'était associée, comme dans SainWust et Lebas, à l'orgueil du commandement ! Mais non : tandis qu'à Bordeaux la péniirie des subsistances était extrême, et queehaque citoyen y était réd»ità une ration de quatre onces de mauTais pain, qui souvent même manqua et dut être suppléée par des marrons ou du riz^, les deux proconsuls miôtlaient en réquisition, pour leurs repas, les meilleurs Tins, les denrées les plus exquises des iies\ Logés dans le bâtiment de l'ancien séminaire, ils y aflectaient nu laste insolent. Une garde menaçante veillait à leur porte, et Ton ne pouvait parvenir jusqu a eux qu'à travers une artillerie formidable
Vaiti étalage! On a vu avec quelle facilité et quel air Saint-Just, à StrasbourLr, avait cassé les autorités révolutionnaires, imposé silence au mécontentement des Jacol^|M|4e l'Alsace, châtié Schneider et contenu les énergu- HpAnea. Ysabeau et f allien, au contraire, eurent bean donnei^ aux plus emportés des révolutionnaires bordelais gages sanglants; ils eurent beau s! environner de tout l^ay pfttÎBil 4e la puissance, ils ne purent jamais obtenir que leur propre parti les respectât. C'était un ex-secrétaire de
* Collot mitraillé par Tallien^ ubi siiprà, 1 des pièces justificatives.
^ ibid,, p. 4. — Rien de plus pitoyable que la manière dont Tallien .
chiTche à écartpsrde lui la responsabilité do cet arrêté, dans sa réponse à CoUot-(l*Herl)Ots. 11 dit que les dispnsi fions convenues Curent dénaturées par le rédactnu ; que l'arrêté demeura plusieurs jours dans son secrétaire à lui, Tallien, sans qu'il en connût Texistence ; que le manuscrit fut envoyé • à rimprpRsion, d'après ce qu'il apprit, par un Ferrens d llerval, etc
* Collot initraiUé par Tallien, ubi suprh, p. 4.
* Prudhommc, Histoire générale et impartiale, etc., t, I, p. 436. Ibid.
154 lilSTOIRE 0£ LA REVOLUTION (1795),
Coathon, l'Auvergnat Perrensd'Herval, ancien moine eha-
ritain, seiuu Prudhomme ancien souffleur de comédie, selon TaUien% qui, à Bordeaux, lenail le haut du pavé. Dans les rues, les jeunes gens qui formaient à eiievAi Je coriége des représentantsles abandonnaient aussitôtqi^s apercevaient Pciicii.^ «i ilet \ nl\ Pour ce ([ni est du Coiaité de surveillance de Bordeaux, il tenait Tal|ien êl son collègue en si petite estime, qu'il ne commumqQSit jàiAif avec enx, ne faisait aucftlie attention aut pétttiotlflTêêi^^ mandée» par enx, etmécuiiiiaissjjit ijut kpielois kiuis arrêtés; il alla jusqu'à interdire à ses membres iouie milite aux deux proconsuls\ Ëux dévorèrent pendftii^quriit^ tetnps ces outragi^s en silence ; mais enftn, éclat» rtffH» (Itislituent le Coniile par im anèU'oii ils s'éludiaicnl à couvrir leui^ griefs personnels, dont au surplus ils ne faisaient pas mjfstère, sous des raisons d-humamté aù'éè justice'. ' rl.iyiv.sikv
Le Comité de salut public altribua-t-il leur conduite h des ressentiments mal déguisés? Ou bien, comme il le leur écrivit, fut-il d'opinion que des considérants empreints d'un esprit de modération inattendu étaient dangereux a dans une ville où Paristocratie mercantile avait machine le fédéralisme? » Toujours est-il qu'à leur arrêté il en opposa un autre qui le suspendait, et au bas duquel on lit les signatures de tous les membres du Comité de salut public, àPexception, chose remarquable, de celles, de Robespierre, de Cou thon et de Saint*Just\
* Histoire générale etimpartialc^ ctc.,t. 1, p. 4U.
• ColLol mitraillé par TaLlieti^ ubi suprà.
' Prudhomme, Histoire générale et impartiale, etc., p. 444.
* Tout ceci se trouve oonsiaté dans 1» lettre même par laquelle Tallien et Yaabeau cherchèrent à juatifler, àux yeux du Comité de saîut puhKc, la daathutioii du Comité de surveillance de Bordeaux. Vojes Collot mitraillé par TaïHen, uhl suprà.
■ Toyei «ux pièces justificatives de la brochure M Tallien, înlîtnU^e : CoUot mitraiUé par Taliien.
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Il est cerlain, du reste, que le proconsulat de Talliense divise en deux périodes dont ia seconde fut domiuée par UQç^ ijyhieiiQe ^ui tua iflsensiblemeiit en luide séptèin* briieitt* 4)abDrd et ensuite le révolutionnaire. Madame de
Fonlenay, (illrtiu banquier espagnol Caltirrus, étant venue à Bordeaux, Tallieu la vil, il ruima^ et devuu bieniùL l'es*
•iàufiri bien, il était naturel que la contre-révolntion
attirât tôt ou tard ceux à ([ui elle nVUiil apparue que comim^i» oioyeii d'avaucement ou une occasion de rapines. Lorsque, plus tard, on vit Tallien, qui était né êm$' fortune, et à qui son mariage ayee réponse divorcée de M. de Fontenay n'apporta <|u luie dot de quarante mtii^J|ivps, jouir de bieu& inimenses et posséder eafi^rnwiilffo'4^ berbëgesqni lui "VAlaîeià jusqu'à quinze mUle lîytea idfB reiâes', on diercha la source de cette richesise; et cette source, a quelqu(*s jn i snimt s, dît Prudliuiiiuie, W^UiHtvèrent dans riospection iju a Bordeaux. Tallien aiaitf eiéttGéér^c l'^argenterie enlevée aux églises et àiix pirlii»llliéMf^ .» €e qui est sûr, o*est qu'il était l'ami du mairr delà ville, successeur de Saiire; c'est qu'il ppouoiit;a^«eikunc certaiue occasion, un pompeux élogeide €#'iiipiiHn6^ lequel, depuis, lut convaincu de s'être »6pptofileiéainei par tie de rargenteriè ssusie au nom de k Ré** publique, et fut condamne, pour ce fait, ù vingt ans de fers * !
Cette justice est due à Ysabeau, que lui du moins ne s'enrichit pas; mais son pouvoir servit de voile à la cupi-
* l'rudliuninip dit, dans son Histoire générah et impartiale^ etc., p. 443, que « madam»' de Fontenay apprivoisa ïallif^n à peu près comme l'on apprivoise un jeune ligre. » C'est faire Tallien plus cruel qu i! ne rr»tait, quoiqu'il ait commift des cruautés. C*éUit un homme corrompu, voilù tout, et c^est bien assei.
* fKsiùire générale et impartiale, etc., p. 449*
dité d*an nommé Yallete, son secrétaire, qui le gouvernait
et le troiii|)ait
Tailieûiie pouvait incliner vers la contre-révolution et faire fortune, sans avoir à redouter Tintégrité de Robespierre ; aussi fut-il un des artisans les plus actifs du 9 ther*
midor.
Et quel fut son principal complice dans cette œuvra d*hjpocrisie et d'iniquité? Ce fut Fréron, qui ne s'y associa , lui aussi, que parce que Robespierre
l'accusa « (Favoir commis des excès dans sa mission dv Marseille ^ »
Après la prise de 'Toulon, en eCfet, et les exécutions qui ensanglantèrent cette ville^ Barras etFréron s'étaient
rendus à Marseille, qui ne les connaissait que trop par un premier séjour, dont t léron annonçait d'avance les résultats à Hoyse Bayle, en ces termes: <i Nous allons prendre des mesures extraordinairement terribles*, n Une de ce» mesures avait été la création d'un tribunal révolutionnaire. Mais, au gré de rcron, ce tribunal, « quoiqu'il allât bien, n'allait pas assez vite\ »U le remplaça donc, à peine de retour à Marseille, par «une commission de six membres, jugeant à liois, sans accusateur [)ublic nijurés. » Après avoir demandé aux accusés leur nom, leur profession et quelle était leur fortune, on les faisait descendre pour les placer sur une charrette qui stationnait devant le Palais de Jus-
1 Histoire générale et impartiale, etc., p. 445.
* Ce que dit formélleinent Barère dam ses Mémoires ^ I. IV, p. 14. Et certes, le témoignsge de Bartre en hyem de Robespierre n'est pas suspect.
' Lèttre de Préren, en date du 25 brumaire an II, Voyez les édaireissements historiques à la suite du Mémoire de Fréron sur la réactim roffole et ie$ mastaereêdu Midi, p. 550. Collection des Mémoires suris Révolution française.
* Lettre de Fréron à .^îoyse Bayle. en date du 22 frimaire, an II, dans la brorhure intitulée : Moyse Bnyle an peuple fiouver ai v et à la Convention nationale, p. 3. Bibliothèque Uislorique de lu Hévolulioii, di)â, (j, 7. Brilish Muséum.
LES niOCUJSStLS. 157
iice. Les juges paraissaient ensuite sur le balcon, d'où ils
prononçaient la senlenee de mort. Telle était la méthode expédilive imaginée par Fréron ^ Un jeune homme de vingt ans figurait à la tête de eet horrible tribunal, qui, en dix jourS) fit périr cent soixante personnes et dont les' exploits inspiraient à Fréron un enthousiasme exprimé dans celle letlie de lui à MoyseBayle: « La commis»ioii mititaiiie va un train épouvantable eontre-les eonspirateurs. Quatorze ont déjà payé de leur tête leurs infâmes trahisons; ils tombent comme grêle sous le glaive de la loi. Demain, seize doivent être encore guilloLiiiés, preM^ue tous lès chefs de légion, notaires, sectionnaires, membres di» tiibunal populaire, ou ayant servi dans Tarmée départementale. En hnit jours, la Commission militaire fera plus de besogne (juc ic Iribunal n'en a iail en qualie itiui^. Demain, trois négiociants dansent aussi la Carmagnole; c'est à -eux que bous nous attachons^. » ' Frértm écrivait encore : « Je crois Marseille incurable, à njuiiib d'une déporta lion de tous les haliilaab el d'inM; transfusion des hommes du INord^; » el, dans une lettre «l^'ii adressait au Comité de salut public, on lit cette phrase : « Toute ville rebelle doit disparaître dé dessus le globe\ w
Voici en quels lermeslsnard trace le tableau de la guerre que Freron, non content de frapper les hommes, déclara aux monuments :
a J^entie à Marseille: je visite l aiicien edilice des Ac-
' Noie de Bloyse Bayle.
* Voyez Tarticle Barras dans lu Biographie des conlemporcàm*
s Voyez les éclaircissements liistonq[ues, p. 550 et 351» à la suite du Mémoire de Fréron sur la réaction royale, etc.
♦ Lettre à Moyse Bayle. Voyez Moyse Bayle au peuple souverain et à La Convention nationale^ p. 4. BibUothéque hisUnique de la BévokUUm, 995,6.7. British Muséum.
158 lUSiuIUE DE LA UÉVOLUTlOiN (17D5).
coules ; je trouve ses tours abattues ; je demande si le feu du ciel les a frappées; on me dit : Non, c'e^^t Fréron.
«Je porte iwes pas vers le (juartier Ferréol; je veux revoir ce temple qui embellissait la ville, et, ne trouvant plus que des décombres, je demande qui a renversé ces colonnes; on nie dit: C'est Fréron.
« Je nie suis rendu à la salle des concerts, et, ne la trouvant plus, j'ai demandé quel vandale avait fait disparaître cet asile des arts; on m*a dit : C'est Fréron.
« Arrivé sur In ])Liee de la Bourse^ nic^ veux veulent admirer les chets-d œuvre de l 'immortel Puget ; un artiste me dit : Fréron les a détruits ^ »
Dans Barras, autre thermidorien Aitur, Fréron avait un ^ digne collègue, llsôlèrenl à la ville des Phocéens son nom antique pour l'appeler la ViUe mm mm, oubliant de quelle cité étaient partis leshéros du lOaoût, et par quelle cité avait été baptisé Thymne sublime de la Révolution ; ils ajoutèrent les exactions aux li ;ii l/aiies, et, «lors de leur rappel, ne portèrent au trésor public, à la place des huit cent mille francs qu ils étaient chargés d'y déposer, qu'un procès-verbal de leur voiture renversée dans un fossé*. » ■
Ici, un rapprochement se présente.
Aussitôt après la prise de Toulon, où Robespierre jeune avait donné l'exemple du courage, il avait quitté Fréron. Ce fut un grand malheur pour Marseille. On vient de lire les lettres du second ; qu'on les compare à celle-ci, qucle premier adressait à son frère, dans le seci^ët de Fintimité et avec « tout l'abandon qui résulte d'une parfaite simul* lanéité de sentiments^ : » «... Rien n'est plus facile que
* Voyex les édaircissements liistoriques; lia suite du Mémoire de Fré' ron. Note b,
« « Je liens ce fait, dit Barère dans ses Mémoires, t. IV, p. 14, de Canibon, représentant de la trésorerie. »
' C'est rexpressiondontse sert Charles Nodier, en pariant de cette lettre;
LES PUOUJ.NSLLS. 159
de conserver une réputation révolutionnaire, aux dépens
de l'innocence. Les hommes médiocres trouvent dans ce moyen le voile qui couvre toutes leurs noirceurs; mais l'homme probe sauve l'innocence, aux dépens de sa ré^ulatioa. Je n'ai amassé de réputation que pour faire le bien, et je veux la dépenser en déi'endanl rinnoccncc. Ne crains poiut que je me laisse atiaibiii (ku des considinatiuns particulières ni par des sentiments étrangers au bien public. Ii0 salut de mon pays, voilà mon guide; la morale, voilà mon inovcn. C'est cette morale que j'ai nourrie, échauffée et lail aaiUe dans tous les cœurs. On crie sincèrement Vive laMontaym! dans les pays que j'ai ;parcounis. Sois sûr que j*ai fait adorer la Hontagnev et qu'il est dés con- Irées qui ne font encorequela craindre, (pji ne la connaissent pas, et auxquelles li m manque qu un représentant digiiede sa mission, qui élève le peuple au lieu de le démoraliser. Il existe un système d'amener le [«eu [île à niveler tout; si Ton n'y prend garde, tout se désorganisera, lin i)(>spierrc jeune'. »
Si Ton songe que cette lettre n'était point destinée à voir le jour ; ({u'elle appartient à une correspondance toute conlidentielle, dont les « assassins des deux frères devaient Sreuk violei' le secret ', » et si, en outre, on re- /■ ' ■ • • • . ■ . ■ ■
Voyez Soitvenii's de la Hcuolution cl de l Empire^ t. I, [), 558; édiliun
HpP^ pièces à la «oite du Rapport de Courtois lur let papiers troitvlSsiprteia mort dd Robeipierre. BibliotHéque historique de la
. On laibiiaeies paiiiers tranvés chex Robespierre apràs la mort ne furent ptiUp^^ Court^M (}u ai^rès un mtAOB auquel présida la baîne et où les ennemis 4a irainca de Iherniidor cherchèrent uo moyen de justifier Tassas^ sioiit qtiHn aiaieiit commis. 11 faïut s'applaudir de l'heureu^o Inadvertance qni-à Jiitédnpperle docuini'ul qui {)i'<''cèi)e na sort de tant d'autres pièces qui» par la plus gi^ande daloutes les iniquîtcs» ont été souslraîtus à la connaissuucc de rhistoire.
- Ces mots sont d(i tliaiks i>odicr, Vovcz :Souvetim de la hfvoiutitn $1 de CUmpirep t. p« 35^.
160 IIISTOIUI:: DE LA ItÉVOLUTiÛM (1793).
marque que la forme même de cette communication intime implique un accord absolu de sentiments el de pensées entre celui qui ccril el celui auquel on écrit : c< Ne crains point que je me laisse affaiblir par des considérations particulières, etc. , » on aura une preuve de plus, et bien frappante, à ajoul(M' à loiiles celles qui nous munirent dans liobespiei re l' homme le plus calomnié qui ait jamais paru sur la scène du monde I
Et, certes, son frère ne le trompait pas en lui mandant qu'il avait l'ait adorer la Montagne. « C'est lui, écrivait la société populaire de Manosque, c'est lui qui, avec Uicord, a sauvé Manosque de Tinjuslice et de la tjrannie du Midi. Il s'y est immortalisé par sa généronité et m démence^, »
Pendant ce temps, que se passait-il à Lyon V Le 8 brumaire (29 octobre), CoUot-d'Herbois, à Paris, s'était écrié : « Je pars demain, et je proteste que je reviendrai vous apjiieildre que le Midi est purifié*. » Le 15 brumaire (3 novembre), T homme que Lyon avait connu comédien y entrait en maître.
On a prétendu qu'il y avait été sifflé autrefois et que le désii* de venger cette injure embrasait son sang : invention de la haine! Un écrivain royaliste, qui n'a pas contre Goliot-d'Herbois assez d'anathèmes, dît à ce sujet : « Qumque j'habitasse Lyon au temps où l'on prétend que Collot y l'ut sifflé, ei ♦jiiuique les événements de ce genre fussent racontés dans toutes les sociétés. . ., je n'ai jamais ouï dire que Collot eût reçu une pareille mortification dans notre ville, où son espèce de talent plaisait beaucoup*, n Ses mœurs d ailleurs et son aUitude n'étaient nullement d'un homme vulgaire, à Tépoque dont on
* i des pièces justificatives, à la suite du Rapport de Gourlois.
* Moniteur, an U (1793), n° 41.
^ Mémovre» de l'abbé GuUlm de MontléoUf t. il, cfaap. tvi, p. 332
LES rUOCOi>iSl)LS. 161
parle. Lilléraleur aiilant qu^acleur, il se coiiduii?aiL avec dignité*, élait reçu dans le monde, el ligura même dans les fétcs données par le fameux el infortuné Flesselles, alors intendant du roi à Lyon*. Les excès auxquels il .s'ciiiporla l'urenl donc VqÏÏcI d\n\G organisation viciée el d*unc cxallation d'esprit que déprava la Toute- Puissance. Encore est-ii douteux qu'il eût marche d'un pas assuré dans la voie du meurtre, sMI avait été seul ; iiialiieureusenientj le 7 brumaire au soir, Fouclié parut.
De ces deux natures de tjran , la plus calme était la plus redontable. Collot-d*IIerbois avait des transports furieux; iiiaih chez lui, du moins, Pivrcssc du sanu avait besoin d'être soutenue par celle du vin : la cruaulé do son collègue était froide comme l'acier. CoUol-d'Herbois cherchait des sophismes, pour s'encourager à être impitoyable; il disait : a C'est ïnim un grand sacrifice que d'oublier la sensibilité phymf ue^ afin de ne songer qu'à son pays'. » Fouché écrasait les hommes en marchant, par pur mépris de l'âme humaine; il écrivait, lui qui devait devenir le iléau des réjuililii ains : a II l'aut que tout c& qui fut opposé à la République ne présente aux yeux des républicains que des cendres et des décom^ bres*. »
On a vu combien la politique de Cuuilion, à Lyon, avait été modérée, i idèle à la doctrine professée par Robespierre sur la nécessité de ne jamais confondre la faiblesse avec le crime, les grands coupables avec ceux qu'ils éga-
* Mémoires de Vabhé Guillon de Monlléon, t. Il, cliap. xvi, p. 532
Ùùù,
« Ibid., p. 333.
3 Scaace des Jacobins du 6 ventôse. Yo^cz lo Moniteur, 9û II (171)4), nM6i.
* Lelb-e de Fouché, n* xxv des pièces justificatives» h la suite du Rapport de Courtois, soi* les papiers trouvés après la mort de Robespierre. BibUothéque hislorique de la BévoluUon, SÛ6, 7, 8. Britîsh Niiseum.
102 UiSÏOUŒ DE LA RÉVOLUTION (179o)«
rcuL', Coullioii nvait inslilué dciiv Coimiiissions slriclcmeiit suiiniiscs à robscivatioii des ioriucs, cl tenues « de distinguer entre le conspirateur et les malheureux qu'avaient entraînés raveuglemcnt, rignorance, surtout la pauviod'; » Une loltrc adrtbscHi à liobespierre et trouvée, après sa mort, parmi ses papiers, exprime vivement l'impression qu'avait laissée dans l'esprit des Lyonnais la conduite de Coutbon, comparée à celle de ses successeurs : « Ah I si le vcrlueiix Coulhoii fût resté à CommimcaUrancliie, que d'injustices de moins!... Le coupable seul eût péri. Mais GoUot^ I... »
Aussi le premier acte du nouveau proconsul fut-il de décrier à niuls couvei ts la politique de scui prédécesseur. 11 manda au Comité do salut public que bien des embarras naissaient de rinsul'lisance des premières mesures prises*; que les démolitions avaient été jusqu*alors conduites lentement ; que la Comniissiun mililaire avait Irop souvent employé à juger ceux contre qui elle n'avait pas de preuves, et qu'elle avait élargis, des moments dont chacun eût dû être un jugement terrible |)rononcé contre les coupables; que, quant au Tribunal, son action, quoique plus ferme, était encore trop languissante, et qu'il avait peu opéré^ Il ajoutait, pour adoucir ce que cette attaque à la politique robospierriste avait de personnel et pouvait avoir d'irritant : « 11 est convenu que
* Voyez, duns le volume {M'écédent, le discours quUl pronoaca pour sauver les soixantc-lrcizo Girondins.
* Ce sont les propreis termes de la [iiHiliou (juc des Lyonnais prcseuicrcol ù la Coiivcntioii. le 20 dcceiiil)re, conlrc CoUol-dlIorbois.
^ Lettre de Cadillol à llubospierrc, n" cvi des pièces jusliHcalivcs, h la suite du Uapport de Courtois. Uiblivlhtiqiic hisloi ùjuc de la iicuitlution, 800, 7, 8. BrUisli Muséum.
* Lettre de GoUot^d^Herbois au Gomîlé do salul public, en date du lî) bhtmsiire (9 novembre), n* lxixtiii des pièces justificalive», à la suite du Rap^ port de Courtoie. Ibid. ■ -
* Lettre de GoUot-d'Herbois au Comité de salul public, en date du 17 bru» maire (7 novembre) ^ Ibid.
Laporic ira se reposer une décade à ia campagne. Les faligucs qu'il a eues sont inGnics. Les miennes dispa-
raisscnl, lorsque je songe que Coullion en a supjjui le de plus grandes \ »
Il convient de dire, pour être juste envers tous, que le
ma!, à Lyon, semblait aj)[)eler l'emploi de remèdes éner- ;^i<jucs. La ii!0(l(*nilion extrême de (iOntlioii. l<»in de «gagner les coutre-rcvoliitioniiaires, les avait i^iiijardis. Les lieux publics retentissaient de bravades. Plusieurs s'en allaient disant : « Nous avons perdu la partie, mais nous afii'fjris nuLi'c icvaiulu».-. ).> b'aaUe.:. iUl.ichaient liaulemeiU leur espoir à i apparition d'un nouveau Préey'. Pour jeter l'indécision parmi les membres du Tribunal j)0])ulaire, on parlait d*une amnistie prochaine. Les détenus s'évadaient. Les riclies , .uiXijnels le pauvre t'Iait asservi par la féodalité des besoim \ poussaient eu secret à des attroupements séditieux. L'accusateur public, qui avait fait condamner Cbalier, se promenait en levant la téte. Entin, les femnies étaient euipluvées à ébriUiKii" [>ar d'artitlcieuses caresses, quelques-unes par la prostitution, l'atiachenieni du soldat au drapeau*.
Nul doiite (pa'un semblable état de choses ne réclamât i'aeliun d'un pouvoir iLiine. ii.ns le remède eonsisl.ul-il donc, comme rafiirnie Coliot-d'Jlerljuis^ » à imprimera la faux do la mort un tel mouvement qu'elle moissonnât h la Ibis tous les coupables*?» L'imbécillité sauvai^e de
* Lettré 4e.ConoV'd'*Uerboîs au Comité de salul public, en date du 17 bmnaaré (7 rDTemiNre).
^ Ei^poi't de Gollot-d'Hcrbois sur la siliialion de Ljon. Scnnccdu 1" ni* vdsatSf (léceiofare). Voyez le MùnUeur, nu 11 n"' 115, 11 i.
II osl à observer que cf Raproil de Colldl-irilci Ijois fui coiilirim' parla Société populaire de l.jon. Yo|ezla séance du S (iluvidsc, darisk UoniUiiTt an II {171H).ii'm . 5 Hnd.
^ Le mot est de GoUot-d'Uerboi:». Ibid*
* Ibid.
« Ibid,
164 HISTOIRE DE LA liÉVOLUTION (1793).
cette théorie d'exterminationyCollot-il'Herbois la dénonçait lui-même, à son insu, lorsqn*il écrivait, le 17 brumaire,
au Comité de salut public : « \a prolongation du sic<j;c ol les périls que chacun a courus ont inspiré une sorte d'indifférence pour la vie, si ce n'est tout à fait le mépris de la mort. Hier, un spectateur, revenant d'une exécution, disait : « Cela n*csl pas trop dur : que ferai-jc pour elre guillutuié^? » La fusillade cffrayeiait-ello ceux que n'clfrayait point la guillnlinc? Plus tard, Collut-dllerbois l'ut amené à déclarer lui-même que l'attente d'une exécution militaire produisait moins d'effet sur les condamnés que la perspective de réchiilaud !
Trois jours après l'arrivée de Foucliéà Lyon, le 20 brumaire (10 novembre), les proconsuls donnèrent au peuple le spcclacle d'une fête en l'honneur de Chalier. Le buste de cet ami des pauvres lui placé, couronne de fleurs, sur un palanquin que recouvrait un tapis tricolore. A coté de l'urne où avaient été déposées ses cendres, on voyait, non sans attendrissement, la colombe qui consola le prisonnier. Au milieu de la place des Terreaux, où son sau^ avait coulé, s'élevait un autel de gazon. Ce fut vers ce lieu consacré, qu'au bruit d'une mhsique funéraire, interrompue de temps en temps par des cris de vengeance, le cortège se dirigea*... Commémoration touchante et terrible à la fois, s'il n'y avait eu là, pour la rendre scandaleusement burlesque, deux des grands prêtres de l'Hébertisme : Collot-d'Herbois et Fouché ! C'était le moment où l'orgie liébci lii,le étourdissait Paris de ses éclats; et Robespierre n'avait pas encore invoqué la raison contre cette déesse de la liaison qu'on promenait ornée des grelots de la Folie. On fit donc à « l'ombre de Chalier » l'injure d'en-
* N" Lxxxvui des pièces ju&liiicaliv€i>i à la suite du Kapporl de Coui'tois,
ubisuprà.
* Leltrc de Collot-d llcrljois, Fouché v\ Laporte. îSi'anccdo lu Cauvenlion du 25 brumaire. Moniteur, uu 11 {iVàô}, n" 57.
cadrer dans la cérémonie, qui devait la «satisfaire^, » de véritables scènes de mascarade ; et Baigne put écrire
aux .iarobins do Paris : a Le plus beau personnage de ia fête éiail un âne décoré des harnais pontificaux, et portant la mitre sur la tête'. »
Ce jour-là même fut formée, sous le lilre de Commission temporaire de mneillance réjnihlicaine^ une Commission de vingt membres, divisée en deux scellons, dont Tune devait rester en permanence à Lyon, et l'autre parcourir ledépartement. Aux termes de ran*êté qui la créa vi celui qui la définit, elle était appelée a former un supplément récoltUionnaire à toutes les autorités constituées, avec mission d'accélérer leur mouvement et de leur communiquer plus d^énergie^.
A peine installée, cette Commission adressa à luules les municipalités des villes et des campagnes, et à tous les comités révolutionnaires, une Imtrvciion oà Ton trouve, associées ft des hyperboles haineuses et aux élans d'un enthousiasme farouche, des vérités que met vivomenl en relief uu langage empreint de toute rexaUalion de répoque, mais quelquefois plein d'éloquence et de force.
Les signataires de ce document, que nous regrettons de ne pouvoir reproduire intégralement à cause de sa longueur, étaient Duhamel, Perrottin, Guyo», Sadet, Boissière, Agar, Marcîllat, Théret, Fusil, Vauquois, Richard, Lafaye, Verd *.
Ils commençaient par poser ce hardi principe : a Tant qu'i( y aura un être malheureux sur la terre, il y aura
* Ce sont les expressions dont les trois représentants du peuple se servirent dans leur Rapport.
* Histoire parlementaire, t. XXX, p. 2CS.
" Arrèt*«s du 20 hruiiiaire. ;m II, et du 15 hniiiiuire, même année,
* Vov( / ce document, reprodiiii in extetiso dans les Mémoires de Cobbé Ouillon de Montlèou, t. U, chap. xvii.
iOG HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1795).
encore des pas à faire dans la carrière de la liberté, i»
Sans aller jusqu'à affirmer (ju'uno riralito parfaile de bonheur fût possible entre les hommes, ils admettaient la possibilité de rapprocher de plus en plus les intervalles et proclamaient le devoir d'y travailler.
Ils assignaient pour but supremo h la Rcvolulion d'empêcher que ceux qui produisent la richesse manquassent de pain, et que la misère restât fiancée au travail.
Ils montraient l'aristocratie bourgeoise, si on en laissait une s'étalilir, inoiluisant bienlnt une aristocratie hnancièrc ; celle-ci conduisant à une noblesse ; celle noblesse ayant besoin d'un trône qui lui fût un centre et un appui ; ce trône ramenant par degrés le régime des roues, des cachots, des niaiinn(M les, dcstlîiues, des tailles, et donnant ainsi à parcourir de nouveau à la société, alTaiblie par des efforts sanglants, toutes les étapes de Tanciennc oppression.
Ils ne motivaient l'arrestation des suspects sur le désir d'une vengeance légitime, rpie parce que ce désir était devenu une alTaire de salut public.
Ils recommandaient aux républicains de ne jamais ou- 1)1 iei' la devise : Pair aux cJuinniièrcH^ guerre av.r châteaux^ s'ils ne voulaient pas que la foudre s'éganU dans leurs mains.
Partant de ce point de vue que la taxe h imposer aux
riches élait une mesure exlraordinaireqni dcvail perler le caraclèrc des circonslances, ils conseillaient aux membres des municipalités et comités révolutionnaires d'examiner, dans la sincérité de leur âme, et après s'être dépouillés de tout esprit de faveur, de parlialité et de haine, quels élaient les besoins réels de chaque famille ; de les déterminer eu i%ard au nombre des enfants et des employés nécessaires; de peser les gains et les profits; et de regarder l'excédant comme un tribut de juslice dù à la Révolution militante, à la patrie menacée.
La pairie! voici comment ils demandaient qu'on la servît :
" «Ilfaiitqiuî chaque citoyen éprouve et opère eu luimême uuc n'' vol ut ion égale h celle qui a changé la face de la France. Il n'y arien, absolument rien de commun entre Tesclave et l'habitant d'un Étal libre: les habitudes de celui-ci, ses principes, ses seiUimenls, ses «ictions, tout doit être nouveau . Vous étiez opprimés; il faut que vous / écrasiez vos oppresseurs. Vous étiez esclaves de la super- ^ stiiion ; vous ne devez plus avoir d*aulre culte que celui de la liberté, d'autre morale que celle de la ii ttni c. Vous étiez étrangers aux fonctions militaires ; tous les Français sont désormais soldats. Vous viviez dans l'ignorance; il faut vous instruire. Vous ne connaissiez pas de patrie; aujourd lui), vous ne devez plus connaître qu'elle, vousdevez la voir, rcutendre et Tadorer partout. . . Vire la liéjmbtiquel vim le peuple! Voilà le cri de ralliement du citoyen, l'expression de sa joie, le dédommagement de ses douleurs. Tout hoiniiKîà qui cet ciilliousiasme es( étranger, qui connaît d'autirs ])laisirs et d'autres soins que le bonheur du peuple; tout homme qui ouvre son âme au!c /roides spéculations de l'intérêt ; tout homme qui calcule ce que lui vaut une terre, une place, un talent, et peut uu instant séparer cette id(''e de celle de l'utilité générale; tout homme qui ne sent pas son sang bouillonner au seul nom de tyrannie, d'esclavage, d'opulence; tout homme qui a des larmes à donner aux ennemis du peuple, et ne réserve pas sa sensibilité pour les martyrs de la liberté. . . tous les hommes ainsi faits, et qui osent se dire républicains, mentent à la nature et à leur ciTUi : (|u ils fuient le sol de la liberté; ils ne larderont pas à être reconnus et à l'arroser de leur sang impur. La République ne veut plus dans son sein que des hommes libres; elle est déterminée n exterminer tous les autres, et a ne reconnaître ses enfants que dans
16S mSTOIRB DE LA RÉVOLUTIOlf (1703).
ceux qui, pour elle seule, sauront vivre, combattre cl mourir\ »
La question religieuse était abordée en ces ternies :
« Les rapports de Dieu à 1 liuiiime sont des rapports purement intérieurs, el qui n'ont pas besoin, pour être sincères, du faste du culte et des monuments apparents de la superstition. Citoyens, vous enverrez au trésor de la République tous les ornements d'or et d'argent qui peuvent flatter la vanité des prêtres, mais qui sont nuls pour . riiomme vraiment religieux et l'Être qu'il prétend hono* rer. Vous anéantirez les symboles extérieurs de la religion qui couvrent les chemins et les j)l;iccs publiques, parce que les chemins et les places publiques sont la propriété de tous les Français, et que, tons les Français n'ayant pas le même culte, en flattant inutilement la crédulité des uns, vous attaqueriez les droits et choqueriez les regards des autres... Lorsque la France n'était qu'un royaume, il fallait peut-être à vos âmes, ardentes ( l sensibles, un aliment extraordinaire, et vous le trouviez dans la pratique superstitieuse de quelques vertus que vous vous étiez forgées... Mais il est pour le républicain des jouissances invincibles qui attachent Timagination, qui remplissent Tâme, et qui, par de nobles sensations, l'élevant audessus d'elle-même, la rapprochent réellement de • cette essence suprême dont elle découle. Le républicain n'a d'autre divinité que sa patrie, d'autre idole que la liberté, il est essentiellement religieux, car il est juste, courageux et bon. Le patriote honore la vertu, respecte la vieillesse, console le malheur, soulage rindigence et punit les trahisons : quel plus bel hommage pour la Divinité l Le patriote n'a pas la sottise de l'adorer par des pratiques inutiles à l'humanité el funestes à lui-même : il ne se condamne pas à un
* Toyesle texte, reprodait intégralement dans les Mémoires de VMé Çuillon de UmtUont t. Il, chap. xvii.
LES i»HOCOîiSUI.S. 169
célibat apparent, pour se livrer plus librement à la
débauche; disciple de la nature, nienihre utile de la société, il fait le bonheur d'une épouse vertueuse , il élève des enfants nombreux dans les principes de la morale et du républicanisme; et, lorsqu'il touche au terme de sa carrière, il lègue à ses enfants, pauvres comme lui, les exemples de vertu qu'il leur a donnés, et à la pairie Tcspérance de le voir renaître dans des enfants dignes de lui K »
Cri de guerre ! cri d'amour î
Ce manifeste, considéré dans son ensemble, était un résumé aussi animé qu'énergique des enseignements de la philosophie révolutionnaire; et une émotion sincère en colore le style ; mais il manquait évidemment de mesure ; en baptisant l'opulence du nom de tyrannie, ce qui d'ailleurs était injuste, il aliénait mal à propos les riches; il ne ménageait pas assez des croyances qui ne pouvaient que se détourner du chemin de la Révolution, pour peu qu on les effarouchât. Il faisait appel à l'esprit de vengeance cl encourageait à tout oser ceux qui agissaietU dum le 9em de la Révolution, En un mot, c'était une œuvre trop violente, trop peu mûrie, comme dci laralion de principes, et impolitique, comme acte émanant de l'autorité. Cependant Collot-d'Herbois et Fouché n'hésitèrent pas à Tappronver, ce qu'il est certainement permis de mettre au nombre de leurs torts, mais odieux de mettre au nombre de leurs crimes ^
* Mémoires de Vabbé Guillon de Montléorif t. II, cbap. xvii.
* Le lecteur sera peut-être élmmé d'apprendre que Tabbé GuHioii de Monlléoii, t. H, p. 354 et 355 de ns Mémoires, dit de k pièce qui vient d*éire analysée» que t c*e8t un chef-d'œuvre de scélératesse, qui passe tout ce qu^un esprit exercé aux conceptions perverses pourrait imaginer de plus abominable et de plus atroce. • Au reste, voici un exemple de la bonne foi de cet auteur : à la page 579, il dénonce comme une négation de rimmortalité de Tâme ceUe phrase de Ylnslruclion : « Le patriote lègue ï ses enfants, pauvres comme lui, les exemples de vertu quil leur a
170 IlISTOmE DE LA BÉVOLUTION (1795],
Lo plus difficile problème h i^soadro, pour Collot- (rilerbois, dès sonrarrivéo à Lyon, avait été celui dessubsisiances, la ville n'ayant pas au delà de deux jours de vivres * . Et il est tristement curieux de voir dans Jes lettres deCollot-d'Herbois en quoi consistnîl h cet é^r^rd son chaf^rin. c< Les subsibtaiices ! écrivait-il à ses collègues du Comité de salut public, vous ne pouvez comprendre combien cet objet nous fait perdre de temfis; il énerve, il dissipe les forces à réserver pour les plus énergiques mesures *. » Mais il n'eut pas longtemps à souffrir de cette impatience sanguinaire.
Le drame que Fouché et lui venaient jouer à Lyon se
composait de trois actes : guerre aux forlunes, guerre aux murs, guerre aux lioniuK^s . Ils établirent en conséquence, et coup sur coup, un Comité de séquestre, un Comité de démolition, une Commission révolutionnaire desept juges; et l'œuvre de vengeance, devant laquelle avait reculé ,Coulhon, commença.
Un châtiment qui cm1)rasse une population tout entière a cela d'homble que les ressentiments particuliers, se cachant dans la vindicte publique, la déshonorent. Collotd'ÎIeibois et Fouclié n'eurent pas plutôt frappé du pied la terre, qu'il en sortit une armée de dénonciateurs. A ceux qui, animés d'un sincère et violent amour de la Révolution, ne voulaient que la justice, mais la voulaient inexorable, se joignirent ceux dont des haines secrètes
donnés, nt à la patrie respi'rance de le voir renailre dans doîi rnfants dignes de lui. p II est vriii tjue, dans le commentaire, Tabbé a soin de défigurer fiauduleusemcnl la phrase précédemment citée par lui-même dans le texte : « V Instruction, dit-il, repoussait toute idée de riimnortn- Uté do l'âme, puisqu'elle ne laissait à Vhmme mourant d*autre espérance <|ue celle de reyivre dans ses enfents!... •
* Lettre de GoUot-d'HerWis an Gomîlc de salut publie, n* lxxxviii des pièces justificatives, à la suite du B apport de Courtois. Bibliothèque historique de la Bévolutton, 80G, 7, 8. British Muséum.
» Bibliothèque historique delà Bétfolution,H(^, 1, 8. BristishMu«eum.
ronc^eaioiU le canir. Le palriolismo servit, en les masquant, les fureurs de Tenvic et mit uh glaive accré aux mains des hommes de proie. Avait-on un ennemi à frap« per, une basse convoitise à satisfaire? On prenait le titre iVami de Chalier. Ces prétendus amh deChalier, qu'il n'eùl regardés, vivant, qu'avec horreur, puJiulèreiil \ L'ardeur des proconsuls à trouver des coupables une fois connue, il se fit un commerce infâme de dénonciations. liC séquestre pesa sur une foule de ménages dont les gardiens dilapidaient tout*. Même parmi les citoyens que la rébellion avait moins entraînés qu'enveloppés, beaucoup durent se cacher ou s'enfuir. Vaine ressource bien souvent! Il était peu de repaires où la persécution ne pénélr;U, et le nombre fut grand des nobles dont Torgueil descendit en vain à revêtir les noirs vêtements du ra^ moneur ou à jouer le rôle de marchand de pourceaux, u C'est sous la bure, racontait triomphalement Collot- (rilerljois, que nous avons découvert le satellite Bournissaci conduisant sa femme sur un âne dans une retraite obscure*. »
Couthon, qui, comme on Ta vu \ n'envisageait pas sans douleur et sans effroi la ruine de la seconde ville de France, avait admis à Tœuvre de démolition des enfants et des femmes, moyen adroit de faire traîner les choses en longueur et de laisser .s'amorUr le feu des premières colères : Collot-d llerbois et Fouché s'en plaignirent; ils blâînèrent hautement des mesures c(uî, disaient-ils, semblaient avoir été dirigées en sens contraire des décrets de
* LeUrc de Rcverchon à Couthon, n° ci des pièces juslificalives, à la suite du Rapport de Courtois sur les papiers trouvés après la mort de Jiohcspl&ne. Bibliothèque hisiorique de la Rétfolution, 80C, 7, 8. Brilish Museuni.
> Ibid.
' Séance de la Convention, du SO frimaire (16 décembre). Voyez le Monileur, an II (1705), n* 87.
* Chapitre vin du Yolume précédent.
172 lllSTumE DE LA RÉVOLUTION (J795),
la Coîivenlion *. On avait donc choin exprèx des brm de
fniunc^ (feu bras d'aï faut , pour aballro des a bàlimcnis infâmes» qu'il iuiiail aiaire Ion i] ter sous des coups redoublés et avec des bra» robustes * ! »
Ah ! ce dut être un poignant spectacle que celui de ces édifices condamnés à mor(, de C('s il 'moiisseurs couviaiil les toils, de ces meubles encombrant les escaliers, de ces murailles s'écroulant au milieu de tourbillons do poussière et au bruit d'acclamations vandales! Qu'on eût détruit, sans éirnrd' j)onr sa situation j)itlores(|ue, le cbâleau de Pierre Sase, cette Bastille de Lyon, passe encore : l'art n'a point à porter le deuil des monuments qui ne rappellent que l'humanité outragée ; mais combien peu philo* sopliiques les transports d'une ven^?eance exercée sur les l'açadtîs dcBellecom\ sur les maisons du beau quai Sai^U- Clairl Et quel agréable, retentissement chaque coup du marteau destructeur ne dut-il pas avoir dans le cœur jaloux de l'étranger ! Lorsrpf avec ce mélange d'inflexibilité républicaine et de sensiblerie pastorale qu'aujourd'iiui Ton a peine à comprendre, Coilot-d'Herbois et Fouchc disaient : a Sur les débris de cette ville superbe et rebelle qui l'ut assez corrompue pour (icm indt i un maître, le voyageur verra avec satisfaction quelques monuments simples, élevés à la mémoire des martyrs de la liberté, et des chaumières éparses que les amis de l'égalité s'empresseront de venir habiter pour y vivre heureux des bienfaits de la nature^, » que ne songèrent-ils à la salù^ faction de William Pitt !
Par bonheur, le résultat fut très-loin de répondre aux intentions que de tels mots annonçaient ; et l'on est frappé
< Arrèlé de Gollot^l'Herbois et Fouché, en date du 15 brumaire (3 no* vembre),
« im.
^ Yoyei leur lettre à la Convention, lue dans la séance du 25 hruroaire (15 novembre). Moniteur, an 11 (1195), n** 57.
LES l'IlOCOiNîsULS. 173
d<; rexagéralîon des récils royalistes, quand on en vient iî
piisscr lies descri))lions vn;i,mt2s auxl^iils précis. Dans la défense publiée plus tard par Collot-d llcrbois, — car, à son tour, il eut à se défendre I — on lit : c< Les démolitions ont été dirigées vei^s les remparts et les forts. Il n'y a pas eu (inaranle maisons de démolies; mais le l'eu de rartilleric et des bombes en ont écrasé uu ciidomaiagc un grand nombre ^ )> D'un autre côté, Fultra-révolution* naire lyonnais Achard, dans une lettre à son ami Gravier, gémissait de ce que « l'ouvrap^e ne paraissait pas, » bien qu'on dépensât quatre cent nulle livres par décade pour démolitions et autres objets, a L'indolence des démolisseurs, ajoutait-il, démontre clairement que leurs bras no sont pas |)ropres à Lâlir une république*. » Euiin, il est bien cexlam que les deux proconsuls ne réali> sèrent pas les effroyables menaces contenues dans les lighessuivantes, qu'accompagnent leurs signatures: <c Les démolitions sont trop lentes. 11 laut des moyens plus ra- . pides à rimpatience républicaine. L'explosion de la min^ et l'activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute*pm*ssance du peuple'. x>
Ce style d'énerguniène duit-il être pris à la lettre? ces exagénitions de langage n'avaient-elles rien de calculé? Lorsqu'après avoir précipité la réaction thmnidorienne, Gdllot-d'Herbois fut réduit à l'humiliation de la fléchir, il écrivit, pour sa justificaliua : «Il est vrai que nous avons donné un grand caractère de sévérité à notre correspondanee publique et particulière. £n proclamant, conformémcDl aux décrets, que Lyon n'exist^ait plus, nous avons,
' Défense de /. If. ùdloL Paris, Il Tentdm an IH, dans la Bibliothèque historique de la Révolution ^ iOTO, 1, % British Muséum.
* N" xcvii des pièces jusliiiciitives, à la suite du Uappori de Courtois. Bibliothèque iiistoriqne de la Hévolulion, 80H, 7,8. Itrilish Muséum.
^ Li ltro lue dans la séance de la Conveotion du i*' frimaire (26 novem* bre). Moniteur^ an U (1795)» n« i>4.
j^cn suis sûr, réprime des rébellions naissantes dans plusieurs communes;- el rinsertion de nos lettres dans le
Brdletin, ordonnée par la Converition, lui a épargne la douleur d'oinploycr des moyens plus violents ^ »
Cette explication, admissible jusqu'à un certain point en ce qui touche les édiGces abattus, ne Fest pas en ce (jui concerne les tùles moissonnées. Ici, les actes ne l'ureiil que trop conformes aux paroles !
Ronsin ayant fait son entrée à Lyon & la tête de l'armée révolutionnaire, le 5 frimaire (25 novembre), Collotd'ilcrbois et Fouchc puhlièrenl, dès le surlcndeniain, un arrêté qui transportait le ju|^cmcnt des citoyens réputés coupables à une Commission de sept membres, attendu « que chaque moment de délai est un outrage a la loutc-* puissance du peuple, et que l'exercice do sa justice n'a besoin d'aucune nu tic forme que l'expression de sa volonté^ » C'était précisément Topposé de la doctrine que . l'équitable Couthon avait donnée pour base à rétablisse^ ment de sa Commission de justice populaire^. Et ce qui complclait celte différence, c était la phrase farouche qui terminait l'arrêté : « Les condamnés seront conduits en plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent assassinés pour y expier, sous le feu de la foudi e, une vie trop longtemps <:riminclle *. » Si les Lyonnais avaient pu douter du sens de ces mots, sous le fm de la foudre^ leur incertitude ne dura pas. La foudre, c'était le canon.
1 Dêfeme de J. M. Collot, ùmsh Bibliothèque lùslorique de la Rcvù^ luUon, 1070, 1, 2. Britisli Muséum.
■■ AiTÔlé (lu 7 frimaire (27 novembre).
» Voyez dans le n" cdxu du Hépublicain français, le lexle de la pélilioa présentée à la Convenlion par une dépulation lyonnaise, et notaiumcnt le passage de celte pétition où le système de Coutlion est rapproché de celui de Fouché cl doCollot-d'ilerhois.Ce passage est cilc (h)\< le t. XXX de 17/wtoire parlonenlaire, p. 395.— Voyez aussi lus Mcmoirc^ de Vabbc GuilUm de MonUi on, t. H, chap. xviu, p. 505.
* Arrêté du 7 frimaire.
LKS mOCONSULS
li est à remarquer qu'a la veille d'épouvanter Lyon par un massacre solennel, les deux proconsuls ne se purent
drlondrc d*une sourde inquiétude. Ils se demandèrent si la Convention approuverait ce supplice nouveau, sans avoir été consultée; ils pressentirent que le cœur de Couthon serait contre eux, et la figure irritée de Robespierre leur apparut. Deux leUrcs de Collot-d'llerbois, i'uiic à Robespierre, Tautrc à Coutlion, le prouvent.
Le 5 frimaire (23 novembre), CoUot-d'Ucrbois écrit à son cher Robespierre^ qu'il flattera jusqu'au moment de le luer, une lettre doucereuse, habile, dont il est lu.uiifcste que chaque expression a été pesée, et où il cherche à se justifier d'avance, par un sombre tableau des obstacles et des périls. « Crois-moi^-mon ami, mesure les diflicullcs^ .. » Il s'étudie à f^agncr Robespierre, en lui rappelant que c'est sur son invitation qu'il s'est décidé à parlir. Il ne parle de Couthon qu'avec des ménagements infinis:
...... Les premiers instants qui devaient accomplir
ayant été perdus, ce que nous avons fait est beaucoup. 11 ne faut pas cependant croire que le respectable Coulhon mérite aucun reproche; je répète que j'admire son courage. Hais est-il possible qu'il ne soit pas trompé dans la situation où il se trouve * ? » Deux choses sont à noter dans cette lettre, si IragiquemeiR diplomatique : la lunnc enveloppée que son auteur emploie pour annoncer les funè^ bres mesures qu'il médite : « Nous nous occupons à forger la foudre » et son désir d'amener Robespierre à en partager la respoiisabililc, sans néanmoins lui présenter d'une manière directe d'autre idée que celle de la substitution d'une colonie de républicains à une population servile, et en ayant soin de lui renvoyer l'honneur de la
^ GcUc iellrc ligure au a' uxxvi dnà picccs jusliiiculivcs, ù lu i>uite du Rapport de Courtois.
« Ibid,
176 UlSTOiaE DË LA IIÉVOLUIION (17U5),
rcalisalion : « Le décret sur Lyon, bien que nous ayons double et triplé les apparences, n est réellement qu'une hypollièse : il t'apparlieiU de le rendre ce qu'il doit clrc^ »
La lettre à Coulhon est dans le même esprit. On clierjL:he à s'assurer d'avance» sinon son approbation^ au moins sa neutralité ; on l'appelle restpeciable ami! on le cajole ; un lui parle de mesures sévères à prendre, mais on se garde bien de les spéeiliei'. On lui donne même à entendre (pi elles se rapporlenl au projet de disséminer gradueliemenl el avec précaution la population lyonnaise sur foute la surrace de la France : ce ]| t'appartient, Coullion, de développer ces idées; j'en ai déjà parlé à ilobespierre. » De substituer le canon ù la guillotine, pas un moi*.
Pour ce qui est de l'Assemblée, il fallait la pré[)arcr a
rélonnemcnl qu'on lui réservait; les deux proconsuls lui écrivirent : c< Nous vous envoyons le buste de Cbalier et sa tôle mutilée, telle qu^elIc est sortie pour la li oisième fois de dessous la hache de ses féroces meurtriers. Lorsqu'on chercliera à émouvoir voire sensibilité, découvrez cette téle sanglante »
Puisqu'ils étaient si incertains sur l'effet du coup qu'ils voulaient frapper, puisqu'ils avaient si peur de faire horreur, quel démon les poussa? La rébellion était domptée : pourquoi cherchei: des ruftinements à la puiilique de la
* Le Danloniste Cuuilois fait dire p.n CulluL à Hobespiorrc, dans ci;Ue Icllre : « Il faut que Lyon ne suit jjlus, et que riiiscri[>tioii que lu proyosce soit une grande vérité. » Les journaux du temps, cl même le Mcni- Uur, ne disent |M)int qu'elle Tait été par d'autre que Barère.
Cette note n^estpas de nous, comme on pourrait le croire; elle est d'un écrivain uUra-rovaliste, grand ennemi de Robespierre, elle est de 1 abbé Guillon de Montléon. Voyez ses Mémoires, t. II, chap. xviii, p. 405 et 406.
* Voyez ceUe lettre, qui est datée du 11 frimaire (1" décembre), parmi les pièces justificaUves, à la suite du Rapport de Courtois, ii*uuviii.
• ' Rapport de Courtois, n* umi des pièces justificatives.
terreur, dan$ ntie ville qui tremblait? Mais h cœur huinaio a d'insondables abîmes. Le besoin de se prouver monstrueusement à eux-mêmes I excès de leur pouvoir est la Hialadie des tyrans. Ëi où s'arrêtera un tyran qni se croit k libèrlé, qui se croit le peuple? 11 y a une pioiondeur qui consterne dans ces paroles de Fouchéet Collot d'Her- Ijois : « Les l ois punissaient lentement, parce qu'ife étaient faibles et cruels; la justice du pr.pk doit être au.sj prompte qde Texpression de sa volonté. Non. avons pn> des moyens elïlcaces pour nm^([uev satoute^puissameK » ^ Voici quels lurent ces movens :
Le 4 frimaire (4 décembre), dans la plaine des T// o/ieamy sur une levée d'environ trois pieds de larijo, ( nire deux fossés parallèles, pioj>ies à servir de sépultun^ cl que bolilait en dehors, le sabre à la Sain, une double han^ de soldats, vous eussiez vu, garrottés deux à deux, et à la suite 'les uns des autres, soixante jeunes oens qu'on venait d'extraire de la prison de Roanne. Derrière eux dans la direction du plan horizontal qu'ils couvraient des canons chargés à boulets*. '
la vérité exige que tout soit dît, absolument tout. Parmi ces victfmes et les victimes de. jnurs suivants étaient ceux qni, dans l'expédition de Alontbrison, avaient pendu les nqjublicains à leurs fenêtres, ou plongé des familles entières sans nourriture au fond des ^ouU i v unsdePierre- Sdie, ou 'brûlé chaumières et récoltes ; ceux qui avaient mis la (..nveniion hors la loi, et illuminé en l'honneur de la guerre civile; ceux qui avaient fait prêter à leurs
■ Rapport de Coortoi», n* uixTi des PUtUt justificatives.
« Mtmoxres de Delanibu. dtis dus k t. XXX de VHUtoire parlementaire, p 4M. -(Juo,queDeIandmefûtiI.T<m» cetté dpo,„e, il se troml en fixant à soixante-neuf les condamnés de cette prenne fournée- s n eu. ent que soixante. Voyez la lettre qui fut »ib^ k 1. Cenumm^ dl Pans le 22 fr.ma.rc, touchant les exécolions. et, d», le» MémoimM page 41? "• 1»i«e.l«)R«..à. tode h
enfants des serments d'immortelle haine; ceux qui, pendant le siège, en violation de Uèves conclues, avaient tiré à mitraille sur des soldats républicains, désarmés ^ Mais des jugements sommaires ne sont pas des jugements, et la justice, dès qu'elle devient vindicative et féroce, cesse d'être la justice.
Au moment de mourir, les soixante condamnés avaient entonné le chant girotidin : le bruit du canon les interrompit. . . Les uns tombent pour ne plus se relever; les antres, blessés, tombent et se relèvent à demi; quelques uns sont restés debout. 0 spectacle sans nom l Les soldats trancbissent les fossés et réparent à coups de sabre les erreurs commises par le canon. Ces soldats étaient des novices: régorgemcnulura
Pendant ce temps, une nombreuse et gémissante armée de femmes en deuil se dirigeait vers la demeure des proconsuls, que gardaient des artilleurs, la mèche fumante à la main. Repoussées et menacées, elles se retirèrent. Deux d'entre elles étaient soupçonnées d'avoii- provoqué l'attroupement — « on les distingua, dit CoUot d'Herbois, i leur parure recherchée et à leur audace : » — elles furent nrrelées, et le Tribunal les condamna à une exposition de deux heures sur Téchafaud'.
Un frisson d'horreur avait parcouru la ville : Fouché se hâta d'insulter à l'émotion publique par une proclamation oiï il adjurait les républicains de ne pas soulïnr qu'une vaine piUé brisât le ressort de leurs âmes et les
* Dûcours de GoMot, daiu la séance dn 1** DÎvÔee. Toyes le Moniteur^ ann(1794),n-H5etll4.
s nelandine assure qu'il dura doux heures» ce falest peu muemblible; mais le fait de la prolongation du massacre est certain, il fut avoué, en pleine Assemblée, par CoUot lui-même» àùiA voici les propres paroles : it Ces disposUiens terribles ne furent pas assez rapides, et leur mort a duré trop longtemps. » Voyez le Moniteur t an II (1794), n** 113 et 114.
^ Discours de Collot-d'IIcrbois, dans la séance du 1*' nivése. Vojez le UonUeur, an II (1794), n*M 15 et 114.
livrât à 1 empire de ces ombres qui semblaient sortir du néant pour les effrayer, « Quelques décombres, quelques destructions individuelles, quelques cadavres, qui n'é-
taicnl plus (i.ins i'urtlrc ile la nature et qui allaient y rentrer, » qu Huporlait eelaï L'affrauclii^scmeal de la terr& était au bout! Quant à eux, représentants du peuple, il& tenaient de lui le tonnerre, et ils ne le quîtterifent quelorsque tous les oniieinis du peuple seraient f'oudiuyés. La régénération du monde était devant eux : ils y marcheraient à travers les ruines et les tombeaux S GoUot-d'Uerbois, Lafk>rte, Albitte, mirent leurs noms à côté de celur deFouché. Lyon, comme Paris dans les journées de septembre, sentit le Iroid de la mort.
Hais qu'allait penser Robespierre, et comment Tame* ner à ée compromettre par un acte qui rendit d'aviance, de sa part, toute désapprobation publi(jue impossible? CoUi^t-d'lJerbois, qui n'avait pas reçu de réponse de Uobaspierre et que ce silence inquiétait, eut recours èt Duplay : « Dis à Robespierre de nous écrire. Nos frèresjacobins vont à meiTeille ; ime lettre de lui leur fera grand plaisir et &eia d'un bon cliét. » Suivaient mille assurances de tendre affection. Artifices inutiles! La démarcbe que; Goilot désirait si ardemment, Robespierre ne voulut jamais te faire % et sa réponse à Collot fut, comme nousle verrons, rarie^Laliuii de Rousin !
il était resté dans les prisons de Roanne deux cent neuf Lyonnais. Le 15 frimaire (5 décembre), on le» va cberdier cl on les traîne devant la Commimm rémlutioti'uaire. Ordre avait été doiiiic au Tribunal <le juger vite r il eut peur, et obéit ^ Cette fois, les condamnés furent
* Recueil dea àrrêtéê pus par les reprdseniants âu peuple envoyés à CêwÈumi mH^mmkgêfif^ - 471 ' ^
- *iCbÊ4<»ifi^^'9um^Mikm Ad Ucalléoii' Ini-mâme, t. U, ch. xtiii,, p. 488.
> Delandiœ dit : « Petttoâtfe 1» mori eût été pour les juges la paoîlioa
i8.0 IIISTOIRE DB LA RÉVOLUTION (1793).
conduits dans une prairie longeant le chemin de la grange» de la Fart-Dieu, lis avaient les mains liées derrière le dos : 'les cordes sont attachées à un long câble, iixë, de dislance en distanœ, à chaque nrbre d'une rangée de saules ; un piquet de soldais est placé à quatre pas de chacun des condamnés, et Ton donne le signal. Ce fut line horrible boucherie. Les uns ont le bras emporté, les attires la mâchoire fracassée, les plus heureux lurent les morts. Les agpnisants criaient d'une voix lamenta! il < , qui retentit longtemps jusque sur la rive opposée du iihôné : «I Achevez-moi y mes amis, ne m'é{)argnez pasl » Une balle, en emportant le poignet à Merle, ex-constituant, Pavait débarrassé de ses liens, et il luyait : un détachement de la cavalerie de lionsin le poursuivit, l'atteignit, le tua. Le nombre de ceux qui imploraient, le dernier coup prolongea celte affreuse exécution. Les corps furent dépouillés, couverts de chaux et jetés dans de larges fosses. En les coni[)tant, Ton s'élonna d'en trouver deux i^ent dix, au liei\ de deux cent neuf, ou, plutôt, de deus cent huit, car un des prisonniers s'était échappé. On se souvint alors que, dans la cour de la prison de Roanne, deux malheureux prétendant n'être que des commissionnaire» venus, auprès des prisonniers pour les servir^ jàn )9mà refusé de les croire'... Est-il vrai que Fouché était à sa fenêtre pendaal l'exécution, et dirigeait de ce côté une lunette à longue vue*? ' i ji
- Il y eut, jusqu'au départ de Gollot-d'Herboi$).dèitièi|p0l
de leur humanité ou d'un examen plus approiondi» » Voyez le passage cité dans Vnisloire parlementaire, t. XXX, p. 432.
' Voyez, sur celle boucherie du 15 frimaire, les Mémoires de Delandine^ cités t. XXX, p. 432 de V Histoire parlementaire, et les Mémoires de i:Mé Guillon de Montléon, t. II, chap. xviu, p. 426 et 4i7.
* « €e fait, dit Guillon de Montléon, m^a été certifié par un homme digne de foi, H. D.«., .auquel Vmt raconté M. Mar..., témoin oculaire peu suspect, que les proconsuls admettaient à leur foire sa cour. » Le lecteur comprend pourquoi nous n^avona employé que la forme dubitative.
LES PUOCONSUI.S. ' 181
Jré» fusillades du genre de cellé qui vient d'élre dé- *
critc : l'une, le 18 frimaire, et la seconde le 21, ce qui porte à trois cent vingl-neui le nombre total des jjer* sonnes qui périjrent par ce nouveau genre de supplice, dans l'espace d'une semaine ^ Et cela, sans préjudice
de la guiliuline, qui abattit Luit tctes le 18 et treize le 19\
Hais ce qu^on a toujours omis systématiquement dans le récit de cette horrible tragédie, c'est que la Commi»*
sion révolutionnaire prononça de très-nombreux acqu il- -temeuls. Le chiffre des rebelles qui, dans le coui^ du siège, avaient été désignés par Duiiois^Irancé^ ou, pour mieux dire, s'étaient désignés eux-mêmes en signant le programme d'une guerre à mort, ne s'élevait pas à moins de vingt mille. Or le cliiflre de ceux qu'on mil en jugement fut de trois mille cinq cents environ, parmi lesquels plus de dix-huit cents furent acquittés*.
Il devait y avoir sept juges : deux de ceux qu*on nomma ayant refusé, le Tribunal resta composé de cinq membres, qui furent : Parrein, un des épauletiers de JRonsin, cruel ennemi des prêtres, habitué des safles d'armes, caractère irrésolu; Corchand, esprit ombrageux et sévère, ami des arts, protecteur des artistes; Fernex, ouvrier lyonnais, tout entier à son fanatisme révolutionnaire; Lafaye, homme intelligent et doux, à physionomie ouverte; et enGn, Brunière, letfuel, malgré sa taille haute, ses épaisses moustaches rousses et son air imposant, était plus ioduigent encore que Lafaye, et ne condamnait presque jamais à mort*.
' Voyez le détaii des exécutions, dans une lettre à la Commune de Paris» citée t. X\X, p. 598 et 599 de V Histoire parlementaire. * Ibid.
' Défense de J. M. CoUot, dans la Bibliothèque historique de la Rêvohilion, 1070, 1, 2. British Musouni.
^ On ne saurait dire, que ces portraits sont flattés ou adoucis. Ils put été
Les juges s'assemblaient le malin de neuf heures à midi, le soir de sept heures à neuf, dans une salle de l'Hôtel de ville, tres-décorce, et dont le plafond représentait des Jeux folAlres, des Grâces, des Amours. Au delà d'une lon^îue table, qui parla^^eail la salle et supporlail huit flambeaux, ou apercevait les cinq juges : Parrein, président, au centre; à sa droite, La fa ye et Brunière, qui opinaient pour l'indid^-ence; à sa gauche, Fernex et Corcband, qui opinaient pour la rigueur. Ils siégeaient tous en uniforme, en épaulelles, la téte couverte d'un chapeau à panaches rouges. Ils portaient des sabres suspendus à un large baudrier noir ; et, sur leur poitrine, un iruban tricolore en sautoir soutenait une petite hache •étincelante. Uuiind ils louchaient la hache, cela signifiait la guillotine ; quand ils mettaient la main à leur front, cela voulait dire la fusillade; leur bras, étendu sur la table, c'était la liberté : signes équivoques qui, mal couiipris, pouvaient donner la mort et, quelquefois, la donnèrent. Il y avait deux caves à l'Hôtel de ville, la bonne et la mauvaise : c'était dans la seconde qu'étaient conduits, au sortir de l'audience, ceux qui devaient mourir. On frémit en pensant à quel iil fragile tenait la vie d'un accusé, lorsque entre les deux juges humains, placés à sa droite, et les deux juges implacables, siégeant à sa gauche, Parrein hésitait! Malheur à qui cherchait son salut dans l'hypocrisie ou le mensonge ! Un accusé, interrogé sur ce qu'il pensait de Jésus, ayant répondu qu'il île soupçonnait d'avoir trompé les hommes : « Jésus tromper les hommes, lui cria-t-on du haut du Tribunal, .lésus trom[)er les hommes! Lui, qui prêcha l'égalité; lui, 'le premier sans-culolle de la Judée! Cours au supplice, •scélérat. » A un prêtre, on demanda s'il croyait en Dieu.
♦tracés par Delandine, un des jusliciables de la Cortunission réuoliilionnaire. Voyez l'Histoire parlementaire, t. XXX, p. 426.
•«Peu, répondit-il. — Heurs, infâme, reprend Parrein,
et va le reconnaître *. »
Tout démontre que la Commission des citiq eût épargné beaucoup de victimes, si elle ne se fût trouvée sous la ]^res8ion de la Commismn rémlutiùmaire^ aiguillonnée elle-mêmr pm l oiiehé et Collot-d lieiLois. Mais il advint, chose bien remarquable! que la férocité des deux pro- ^nsuls eut pour résultat de tuer la Révolution dans le cœur de 'ce même peuple, au nom duquel ils prétendaient agir. Vaiîh i lient s'éludièreril-ils à le gagner on proscrivant d'une part le pain de fleur de farine, d'autre prattte pain.de son, et en ordonnant aux boulangers de w plus faire ipi'une seule et bonne espèce de pain, le pxiin de Nfjalité; vainc iiunl dtcidèrent-ils que les citoyens infirmes, les vieillards, les orphelins, seraient* ilogés, nourris et vêtus, aux dépens des riches; que des iniilrumeiits de travail et du travail seraient fournis aux •ouvriers valides, sur le produit de la taxe révolu! iuiinaire : ces arrêtés avaient été pris avant le 5 irini.iire 4^5 «ovembre 1793)*; et, le 28 nivôse (17 janvier 4794), Admrd éerivait à Gravier, avec désespoir : « Ici le peuple n'a aucun esprit révolutionnaire. 11 semble mort pour la iiévoloUoii \ »
Collot-d|Herboi6, rappelé à Paris piar des rumeurs me- ^mtinptogi» ifuitta Lyon dans les derniers jours de décem- •fcrp; mais Foucîic restait... iViiiKjnoi? La réponse est dans CCS mois d'une lettre de lui, en date du 21 ventôse : a il «existe encore quelques complices de la i^volte lyon- Jaainifiidus «lions te làncer sùm kl foadte^. »
f-Vo^ le passage Jet Mémoires de Oelmidine, eîtés dans YHisk>ire '♦^^rlfemen/aire, t. XSX, p. 426429.
* Voyez le Moniteur, an II (1 793), n" 65.
* N'xcvii des pièces justifie, iti Vf s , à la suite du Rapport de Courtois, dans la Bibliothèque himriquc de la Révoluti^, p. 806, S. Brilisb Mmaam.
* itnsL, n* nT«
il ne savait pas, le malheureux, quel adversaire al* laienl lui donner ses violences. Avant son départ de Paris,
il s'élail fait présenter à Charlolle Robespierre. Aimable, quand il le voulnil, sans élre beau, et doué d'un esprit insinuant, il eut le désir de plaire et y réussit* Bientôt ii parla de mariage. Robespierre fui consulté, et trompé par rtiypocrisie de Fouché, ne se montra nullement contraire à celle union*; si bien cju'en quillant Lyon, Fuuclié se voyait déjà h; beau-frère de Hobespierre. Mais qu'ai*riva-t-il ? Cédons la parole à Charlolle :
« Je fus présente à Tentrevue que Fouché, à son retour, eut avec Robespierre. Mon frère jui demanda compte du sang qu'il avait lait cuulor, et lui rejirocha sa conduite avec une telle énergie d'expression, que Fouché était pâle et tremblant. Il balbutia quelques excuses, se rejetant sur la gravité des circonstances» Robespierre lui répondit que rien ne pouvait justifier les cruautés dont il s'était rendu coupable. A datei' de ce jour, Fouché fut rennemi le plus irréconciliable de mon frère et se joignit à la faction qui conspirait sa perte*, n Inutile d'ajouler que le projet de raariao[c fut rompu ce jour-là même.
laisser de Lyon à Nantes, (U? Collol-d'Herbois el Fouché à Carrier, c'est enfoncer dans le sang.'
Carrier, procureur à Aurillac avant la Révolution, avait été envoyé à Nantes au commencement du mois d'octobre. Un portrait du temps, que nous avons sous les yeux, donne tout d'abord de lui une idée effrayante. Le buste est celui d'un homme de haute taille; la face est lisse, allongée, et i*espire Paudace ; la longueur du nez dépasse la mesure ordinaire; la bouche a je ne sais quoi de violent ; le Iront, très-découvert et fuyant, préseule le
« Mémoires de Charlolle Robespierre sur ses deux frètes, précédés (l'une Inlroduclion pr Laponncrajc, chap. v. • ' Ibid.
LES rftOGOKSULS. 185
cai aclèrc que les physionomistes assigaent à Texallation; l'œil est égaré.
Carrier arrivait au plus fort de Tcmoi caust^ par le passable de la Loiret el Uuuvait Nanu^ daiis une siiuation eilraordiaaire. L'accaparement, lagiola^^e, le fanatisme monarchique, s'y disputaient l^agonie d'une population mourant de faim. A la foule des malheureux ijul, réduits à line demi-livre de maiivais pain p.ii |(iur se pres^aieiU en frémissant autour des boulan^n les, les maiveiilauls disaient : « C'est aux administrateurs qu'il faut aller demander du pain ^ » Les royalistes masqués du dedans entretenaient avec les Vendéens armés du dehors une correspondance suiwe. On parvint à faire sortir de la ville, pour ces derniers, une grande quantité de munitions et de numéraire. Les craintes étaient si vives, de la part des révolutionnaires, (|ue la municipalité dut ordon> ner la fermeture en m u onnei ie de tous les soujiiraux des caves, de manière à cmpéciier T effet des mèches inflammables qu'on aurait pu y jeter £t ces craintes* n'avaient rien de chimérique : elles étaient alimentées par rîn?olence que déployaieni , jusque dans les prisons, beaucoup de ruyaliolcs, le.Mjueib ne se cachaient pa^ pour dire qu'au premier jour ils dîneraient avec Charetle*. Ân poste SainWacques, on arrêta des envois d'assignats fit de panaches aux rebelles vendéens*.
* L^anrivce de CarnAr à Nantes est du 8 octobre ; ]e passage de la Loire, . ou s*eii souvient, eut lieu le 16. .
* Babeuf. La vie et les crimes de Carrier, p. 127. BihUothèq^ h%U/h 'rique de la Révolution, 1049, 50, i. Brillsh Muséum.
^ Biicbelier. Mémoire pour let acquittés par le jugement du Tribunal ' révolutionnaire le 6 frimaire an Ul de la Hépublique, p. 1. ibid,
* Un i, p. 8 •
^ Ibid.
* Ibid., p. H. — Les écrivains royalistes n'ont eu garde de menlionirer ces circonstances. Pas' un mot de tout cela dans ï Histoire de la
/tOAi, par M. du Barante.
186 UISTOIRE DE LA aÉVOl.tTIOM (1793), .
Or, ces rebelles, leur image se peignait en trails épouvantables dans Tesprit des républicains de Nantes. On savait par quelles horreurs le royalisme arme avail signalé son passage ; on se rappelait les barbaries de Maehecoul, presque surpassées depuis ; on croyait les voir encore, ces Vendéens, que la guerre civile avait enfiévrés, versant la mort goutte à goutte aut républicains prisonniers; enterrant les uns pleins de vie, entassant les autres par centaines dans des puits, ou les clouant aux portes de leurs maisons, ou les suspendant par les pieds à des arbres, et, après leur avoir enfoncé dans la bouche des cartouches, y mettant le feu! Les corps de femmes et d'enfants qu'on rencontrait fixés aux portes des villages abandonnés, les cadavres sans mains ou sans pieds épars le long des haies, les lambeaux, à demi brûlés, de républicains qui peml iionl aux bijinclies des arbres dans les bois, racontaient d'une manière trop saisissante pour qu'on I*ignorât l'histoire lugubre des représailles vendéennes^.
Mais à cause de cela même, et parce que les âmes n'étaient que trop disposées à suivre l'impulsion de la fureur, rien de plus fatal que de livrer Nantes à la dictature d'un furieux. Ce fut Carrier en effet qui embrasa
Itout : « Il nous montra, s'écriait plus tard Goullin irrité, il nous montra le gouffre où nous nous jetâmes aYeuglt>ment à sa voix*.^»
Ce Goullin, en qui Carrier allait avoir un coadjuteur terrible, était une nature nerveuse à Texcès et en quelque sorte vibrante, une ébauche de scélérat et de héros.
* Mémoire de Badulier, p. 15. — Yojes aussi It défense de Carrier» t. XXXIT de YHisUnrepartmenUtire, p. 314 etS15.
M. de Sarante» cela tu sans dire, a été ici d une discrétion .exemplaire. Hais les partis ont beau faire : il ne leur est donné de supprimer lliistoira
que pour un temps.
* Voyez Extraits de la procédure du Comité réfcdutioiuiaire de Nantes» t. XXXV de VHUloire parUmenUûrei p. 153.
LLS PKOCONSULS. 187
Connu, avant 1789, par ses talons rouge», ses plumets,
sa Ion<^ue rapière, il passait alors pour on roué : la Révolutioii lui alluma le sang, et le contact de Carrier fit de lui un énergumène. Sa conviction élail aussi pro« fonde que sauvage : elle lui avait dicté, même avant l'arrivée de Carrier, la lettre que voici, qu'il adressait, comme secrétaire de la ( uiiiuiission nationale, au Comité de surveillance à Nantes; a Examinez, et,8uiioul, agisjses vite^l roide. Frappez en vrais républicains. Sinon, je vous réprouve. Le carreau populaire vous est dévolu : sachez en user, ou nous somn^es f... Vous manquez, me dîtcs-vuiis hier, de bras exécuteurs; parle/, demandez, et vpiis obtiendrez tout : force armée, commissaires, i)oarriecs, commis, valets, espions^ de Tor. Pour le salut du peuple, rien ne vous manquera »
( ai l ier était capable de dissimulation, et de trembler /en taisant trembler : (lOuliin ne coimaissait ni la ruse ni la pnnr. Quand il eut à rendre compte de ses actes devant .kilribunal révolutionnaire, à deux pas du bourreau, il prit généreusement la responsabilité entière des attentats .reprochés à ses coaccusés, aftii iiianl (pie c'était iiii (pii ;^V,ajt dirigé les travaux du Comité révolutionnaire, lui, lui mffi^ qu'il iftllait frapper ^ Accusé d'avoir dit qu'on ne ^4ifytilr: admettre dans la Société de JSainte^roÎK que- des patriotes assez courageux pour boire, au besoin, un MTre de sang humain, ii répondit avec une trancluse tarouchc: « On a empoisonné mes paroles ; mais, au reste, je me fais gl(^ penser comme Harat, qui aurait voulu pouvoir 8 abreuver du sang de tous le» ennemis de la patrie*, o II
j Babeuf. La Vie et la Crme$ de Carrier, p. iU, dms It Bibliûihéhùtonqae de ta Rioolutùmt 1049, 50, M. Britîsh Musram.
* Voyez intéressante notice sur Bachelier, par M. DnfwtF-Matifeux, p» 118. Fontenay, 1849.
' Extraits de la procédure du ComiLé réfoluUoiuiaire de Naules» t. XXXV .de i' Histoire parlementaire, p. 150.
i88 HISTOIRE DE LA HÉVOLUTION (1795)«
accabla Carrier, qui se réfuf^iail dans le mensonge. Quant
à lui, il ne nia rien, et dit fièrement : « Si l'on me juge d'a|)rès mes actes, certes je suis coupable, et j'attends mon sort avec résignation; mais, si l'on juge mes intentions, je le déclare : je ne redoute ni le jugement des jurés, ni celui du peuple, ni celui de la postérité*. » Son défenseur avait pris la parole et raj^pelait quelle avait été jusque dans son délire la hauteur de son âme, lorsque tout à eoup des sanglots retentissent. Gallon, untles accusés, se lève éperdu, et, fondant en larmes, il s écrie d'une voix qui fil tressaillir tous les assistants : c< C'est mon ami, c'est un honnête homme; c'est mon ami; je le connais depuis neuf ans; il a élevé mes enfants; tuez-moi, mais sauvez-le*... » On ne put se résoudre à lecondam^ ner*.
Tel était le créole (loiillin. Dans le Comité révolutionnaire de iSaiites, qu'il domina el entraîna, il y avait des hommes bassement féroces, un Grandmaison, un Pinard; mais il y en avait d'autres ipii ne tirent que céder au cour» orapfenx des événements.
Bachelier, président du ('omilé, était un père de famille de mœurs pures, d'un caractère naturellement doux, dont la vie privée fut jusqu'au bout irréprochable et qui se montra toujours prêt à mettre au service des pauvres, des opprimés, ses connaissances d'homme de loi et son expérience de praticien^.
* Voyez le procès de Carrier, dans Vllisloire parlementaire, t. XXXIV^ p. 192 et 193.
* Procès de Carrier, t. XXXIV de YBisUnrejMrlementaire, p. 215«
* De tous les membres du Comité révolulionnaire de Nsntes, mis en seeusetion pour les noyades, deux seulemént fîireot condamnés en compagnie de Carrier : Grandmaison et Pinard. Voyes le jugement.
p. %il'm.
* Voyez Notice sur Beudidier, par H. Dugast-Matifeux. La mémoire de Bachelier y est vengée avec un r^arquable mélange de modération et de force des attaques dont la seurce a été -dans le Mémoire où Fhélipp^
LES PllOGOMSLLS. 180
Chaux était Tintrcpide patriote, compagnon de Pbëlip-
peaiix dans le voyage héroïque que colui-ci (il de Tours à Nantes. Il existe de la bienfaisance de Chaux des témoignages irrécusables. Un des cerlîlicais qui/ lors de son procès, furent produits ea sa faveur, constate qu'il recueillit chez lui et |)nt à sa charge deux enfants orphelins dont les pni( iiis avaient péri on Vendée ^ , Proust, cloutier, jouissait à Nantes de i'estinu» générale. On le savait si plein d'humanité, que les Nantais l'appelaient le bon ange du Comité. Quand il fnt poursuivi, après le 0 tliernmlor, il eut pour défenseurs une foule de <iélenus qui iui devaient h*ur saiui, et qui opposèrent à l'acte d'accusation des eerlilicats dont un porte plus de troi» cents signatures. On raconta de lui nombre de traits touchants, et, f)ar exemple, qu'il avait loge dans sa maison et nonn i priuhnU deux ans une pauvre veuve infinne, presque centenaire. Sa femme, vmie sceur de charité, employait, pour secourir et consoler les détenus dansi les prisons, toutes sortes de fraudés pieuses, comme de les aller voir avec des paquets de lin à filer sous le bras, atin qu'on crut «ju elle allait leur donner de l'ouvrage. Elle lie cessait de réclamer en faveur (k's victimes. Un jour, transpojrté décolère, Carrier lui cria : « Je ne vois que toi ▼enir faire des réclamations pour ces b,.... de négociants. 8i tu reviens, je te ferai mettre dedans toi-même. » Et il la poi^&sa d un mouvement si brutal, qu'elle se froissa jdolemnien t la téte contre la porte
Tronjolly, présidenU du Tribunal révoiulioiuiaire devantes, dénonça le Comité révolutionnaire. . ' . . •
. ' Phélippto Tron|oUy, homme i tendances équivoques, «fait été désigné comme traitai par les membres du Comité.- Son Mémoire fat mie vengeance. C*e8l ce quHl ne laul pas oublier. • *
* Mémoire de Cbaux^ dans la BiHiothéque kUtonquedela Héuolution, 1049, 50, 51. British Muséum.
' Court exposé de la conduite d'Yves Proust, par Villenave, dans la Bjblioihéque hi$tmque de la. Hévotmiiott, 1049, 50, 51 «British Muséum.
190 msToiRE m la tiÊvoLunoN (1705).
Un des premiers actes qui sigoalèrent la politique de Carrier à Nantes fut la formation de la Compagnie de
Maraty chargée d^opérer des visites domiciliaires et d'arrêter les suspects On a prêté à celle Compagnie des dilapidations et des vols qu'une procédure ultérieure prouva être autant d* impostures ; mais on se représente aisément les excès d'arbitraire auxquels dut s'emporter une armée de fanatiques (jui avaient c< reçu les pouvoirs les plus étendus^ » qui se paraient du nom de Marat, et à qui Carrier disait : « Marchez ferme, et songez que vos têtes me répondent de l'exécution de mes ordres*. »
Bientôt les prisons furent encombrées ; non pas toutefois en vorhi des déciî^iuus du Comilé, dont la règle était que, si, sur cinquante membres dont il se composait, une réclamation appuyée par trois voix s'élevait, le suspeci n'était point porté sur la liste ^.
Aussi les arreslalions ii alteignirent-elles pas plus de sixjcents individus domiciliés, en des heures d'exlrême péril, et sur une population de près de cent mille âmes, dans les rangs de laquelle les Vendéens avaient de nom*-' breuses sympathies et les royalistes de nombreux complices^. Ce qui esl vrai, c'est qu'à chaque instant la force armée amenait du dehors des rebelles faits prisonniers^ et voilà ce qni produisit l'engorgement des prisons*. '
Lorsque Carrier ordonna l'incarcération de tous les acheteurs et revendeurs de denrées de pi tanière nécessité, qui avaient trangiessé la loi du maxmum^ ce qui pou-
' Vwerêié fut pris par Carrier, de concert avec Fraiicastcl. ^ Mrninire (]c Bachelier^ p^d. BibUoAé^ hitUniquê de la hé»ol,, 1049,50, 51. BrïtishMuianni.
^ lbid,y p. H.
* Ibid., p. 12.
* Ihid., p. 15.
® Mais voilà [iréiisrnient ce que les écrivains royalistes avaient intérêt i disbiiuuler et ce n oiit pui> manqué de faire.
vait s'appliquer à dix mille citoyens, le Comité ne fil arrêter que les plus cou[)ables : soixante sur dix mille *.
Ail ! s'il n'avait jamais llcchi ! Mais Carrier l'emporta enfin. La frénésie de cet homme était-elle de la démence? On serait tenté de le croire. Il prononça des paroles et il eut des emportements qui ramènent la pensée à Caligula ou à Commode. Il parlait de jeter à la mer la moitié de la ville de Lorient*. A ses yeux, tous les riches étaient des conlre-révolutionnaires, tous les marchands des accapareurs, et il s'engageait à faire rouler leurs têtes sous le rasoir national^. On le vit, un jour qu'il pérorait à la Société populaire, s'interrompre soudain et se mettre à couper des chandelles avec son sabre*. La Commission militaire s'opposant à des extractions par lui ordonnées, il mande le président, et, transporté de rage, il lui crie : « Tu veux juger, vieux J. F..... : eh bien, juge; mais, si l'entrepôt n'est pas vide dans deux heures, je vous fais tous guillotiner. » L'autre en mourut de saisissement*, m» >rn; ' ;» »n«.. ,mu;ii v.i > ti
Qu'il ait appelé le meurtre au secours de ses débauches; qu'il ait fait fusiller sans jugement des maris qui gênaient ses amours; qu'il ait autorisé ou ordonné les mariages républicains^ supplice qui aurait consisté à lier un jeune homme nu sur une jeune fille et à les précipiter ainsi dans les Hols, c'est ce qu'on lit dans un Rapport tic Romme, mais ce qui ne fut nullement établi au procès* Une fois Carrier mis en jugement, toutes les haines, toutes les passions, toutes les terreurs, prirent à la fois la parole pour l'accabler ; et on le calomnia, comme si
* Mémoire de Bachelier, p. 14. Bibliotlièque historique de la Révolu* lion, 1U49, 50,51. Brilish Muséum.
* Procès (le Carrier, Histoire pdrlementaire, t. XXXIV, p. 1 73. » Ibid., p. 205.
* Déposition de Monneron, dans le procès de Carrier. Ibid., p. 181.
* Mémoire de Bachelier ^ p. 21 . .
cela eût élé nécessaire^ ! Contre lui, ce qui est certain suffit, et au delà !
On lit dans Tacite : « ..... Alors Aiûœtus apprend à Néron que Ton pouvait fabriquer un vaisseau construit de manière qu'une partie du bâtiment, s'abîmant sous l'eau, engloutirait sa mère à Timproviste... L'invention plut à Néron » Elle plut aussi à Carrier.
Celle alTreuse idée des novadas avait été émise, à Strasbourg, devant Saint- Jusl, (jui la repoussa avec horreur. Mais Carrier n'était pas Saint-Just'. Lui, n'hésita pas. Seulement, il résolut de ne se compromettre par aucun ordre écrit. Fidèle en cela aux ni iximes de Uéraull de Séclielles, avec lequel il é(;iit en correspondance et qui lui adressait Tétrange recommandation que voici : « Quand un représentant est en mission, et qu'il frappe, il doit frapper de grands coups, et laisser toute la responsabilité au\ exécuteurs. Il ne doit jamais s(\ compromettre par des mandats écrits \ » L'avis avait d'autant plus de chance d'être bien accueilli par Carrier, que la terreur qu'il répandait autour de lui, il la portait en lui. Cet homme qui faisait peur avait peur.
Les noyades cuuunencèient à la fin de brumaire. Des
* Romme dit dans son nipjiort, voyez VHistoirc parlemenl., t. .WXIV, p. 149, « (|vrime foule de lettres p:irlent de çv qu'on apjininit h N;tntesle n^riaye républicain, * Mais il ne dit pas par qui ces lettres étaieut t rrites, 81 C6S lettres veDaieot d'une source royaliste, etc., etc. Le fait est que, dans îe procès, nous ne les voyons ni reproduites ni appuyées par aucun témoignage. ^
* • Ergo inicetus navem posae componî docet cujus pars, ipso in
mari per artem sdiita, effunderet ignaram.... Placuit aolertia.... » Méfaée fils donna fort à propos cette épigraphe II un pftmphlet qu'il publia sous le titre de Noyades, et signa Féltiésemi, anagramme de son nom.
* C'est précisément ce que dit, à ce sujet, en retournant b phkase. Tau- « tenr de Saint-Jnst et la Terreur, t. Il, p. 47.
* Fragment d une lettre de Hérault de Séchelles, lue en pleine* audience parle président, dans le procès de Carrier, et qui est une dev p1n'= curieuses révélations de ce procès. Voyez l'Histoire parUmenL, t. XXXIY, p. 189.
prêtres devaient être déporfés. On les conduit, dans un bateau à trappe ou à coulisse, jusqu'à la hauteur de Paimbœuf. Là, on les dépouille, on leur lie les mains derrière le dos, la trappe s'ouvre, ils sont enrrlouh's. Cela fut appelé, dans le ?tylc de Carrier, la Jrpnrhiinm verticale^ \
Le proroiisul en écrivit a la Convention, en termes qui pouvaient lui faire croire qu'il s'agissait d'un^fïënemcnt naturel *. a Pourquoi faut-il que cet événement (un a va ntage remporté par les républicains) ait été acrompaotié d'un -iiitre qui n'est plus d'un génie nouveau ? Cinquantebuil individus, désignés sons le nom de prêtres réfractaire», sont arrivés d'Angers à Nantes. Aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire. La nuit dei nièi e, ils ont'tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent recul uUunnau'O qve la Loire'' [ »
Le 7 frimaire (27 novembre), cent trente-deux Nantais teent envoyés au Tribunal révolutionnaire de Paris par le .Comité de Nantes. Quàtre-vingt-qualorze seulement comp.u m ent devant le Tiibunal qui le^ acquitta. Leurs couipagnons étaient morts sur la roule de chagrin, de maladie et de fatigue \ ^
Cependant, le 43 frimaire (3 décembre), les V rnli ens ou, comme on disait alors, les brigands ayant attaqué Angers, ralarine fut vive à Nantes. Les rebelles pouvaient tout aussi bien se porter sur Nantes que sur Angers; et, le 14, on ignorait dans la première de ces deux villes ce qui 8*âait passé dans la seconde. Tout ce qu'on savait,
« Les Noyades, par Félhémesi, Bibliothèque kisUnique de ta Héootur
lion, lOifl, 50, 51 British Mu^pum.
« G est qu il expliqua lui-môuie, dans son procès, le sens qu'il avait prétendu (ionner h sa lettre: « D. Avez-vous eu connaissance (îes noyades? — H. Pas d'autre que celle des prêJresdont j'ai vendu compte romme d'un événement nalurel. » Voyez t. XXXIV de ï Histoire parlementaire, p. 161,-
* Mémoire de Bachelier, p. 21. ' *^ . '
* les Noffodes, p. 4. Bibliothèque historique de la RévoL, 1049,50 51.. Briitth Nuseuni, ' '
<;'est que les brigands étaient là. L'encombrement des pri- ■sons y avaiL piuduit uiio. épidémie qui déjà envahissait la Trille. En outre, un mouveincnl insurrccliouiiel fut tenté , parmi les prisonniers, dont plusieurs avaient élc condamnés précédemment à des peines afflictives^ Dans cette extrémité, un seul remède se présente à Tesprit de Carrier : il i'ail assembler, dans la nuit du 14 au 15 frimaire (4-5 décembre), les Corps administratifs de Nnntes, la Société populaire, le Comité, et les appelle à délibérer sur la question de savoir si l'on procéderait, oui ou non, à l'une exécution en masse des prisonniers. C'était, selon llui, tuer d'un coup la révolte intérieure el la peste. A <îette motion inattendue, plusieurs frissonnent. Bachelier prot^le». Phélippes TronjoUy, président du Tribunal révolutionnaire de Nantes, combat l'horrible proposition, et avec tant de véhémence, que Goullin le traite de conlre-révolulionnaiie\ Le résultat de la délibération fut qu'une liste serait dressée, et, le lendemab, 15 frimaire (5 décembre). Tordre de fusilier centJlrentè-deux prisoii« niers rec-uL la signature de trois membres dn Comité t •Goullin, Grandmaison el MainguetV Ce juur4à môme •avait lieu, à Lyon, la seconde des fusillades prescrites par Fouché el Collol d'Herbois 1 Heureasement, en celte occasion, les victimes nantaises désignées en furent .quitleâ ^our la menace, l'ordre nyant été révoqué^ • • • i-f>j Mais la proie qui lui échappait, Carrier ne tarda pas à ia ressaisir. "
i Nmiadex fnsillades, ou Réponse au Bappori <i« Corner, pw Phélippes (iit Tioi.jolly, p. M. BMiothiqM MttOrique dtl& HMum. 1049, 50, 51. British Muséum.
* Voyez la mice SUT BoekeUer, p. M . \ ^ ,
» Dépositidii de FWUppes dit Twwijdtty, dan* la piooès ^ Carrier, t. XXXiV de VBiUoire parUmmUnfe, p. i?*.-
* Acte d'accttsalion dresse contre quatOtte roambi^ dit Cwiute te^mil^mintture de ItaiilM.
* Mémoire de BaMier, p. 17. ' t
LES PROGOMSCIS. 195
Parmi ses satellites figurait un misérable, nommé Lamberlye^ moitié espion % moitié bravo. Le 17 frimaire
(7 d(''ccm!)re), Cnri'ier remit A K imbertve ef à un autre de ses complices un ordre adresse au commandaut de la ibroe armée, et conçu en ces termes : « Je vous requiers, nom de la loi, de fournir à Fouquet et à Lambertye de la force armée à suffisance pour «ne expédition (jue je leur ai confiée, et de les y laisser N upier de jour et de ^luit^ » Quelle expédition*/... Carrier se rend au Comité irévolutionnaire, où viennent le rejoindre, avertis par lui, €ola9, lieutenant de port, et Affilé, eharpentierde navire* Avec euv, il passe dans une chambre sé])arée du bureau du Comité, y reste quelque temps comme en consultation,'mande Gouilin, lui donne des instruetions secrètes, ren^ 'au bureau, et, sans s'expliquer, invite Gouliin à rédiger les réquisitoires, qui sont signés et délivrés, séance iriianle*. *
n Un grand nombre de détenus occupaient une mnisoL d^atMt dite du Bodffay : dans la nuit du 24 au !25 frimaire (14-15 décembre), des soldats de la Compiujme de Marat s*y présenti ni, portant des paquets de cordes, et demandant qu'on leur livre cent cinquanLc-Linq delt^nu», Sot le r^ftis du gardien,' deux soldais parlent et, bientôt api^, reparaissènt avec un ordre -signé... de Carrier? Non-, if'avnit pas voulu qû'ôn pût s'armar contre lui d'une preuve écrite* : le papier iatal uc s'éievaii m ténioi- (m Jm lUîm i. i, . ; . s , ' ;'
^tmer-lni-in^e, au procès, dédira qu^il Templopit comme espion éilfikà0i'^M96^ài Èi$Mre parim€imn, l. XXXIV, p. 161 I if: IMfM^ffl de Yaipi)9^tu x Acc^teiir public ;de ]a Gommiwiou militance
^ Mémoire de Bachelier, [i. \9.
— Les membres du Cooiilé agîrenl-ils en oommissance de cause? fiache-
nerV p. 20 de son Mémoire, chercha k lÎHre Croir'^ qn^ non, mais le contraire résulte de Paven formel fait au procè*;, ]inr rniloi aiê, un des accwée. Voyez Fn dcpo'^îltnn, t. XXXV (^«' VHt^foirc parUnu jitaire, p. 102. 4 jjéfO$iUoo& de ^oïdlia cl de tiraudmaisou. lifiiLf t. XXXIV, p. 161>165»
196 ItlSTOlIkE DE LA RÉVOLOTION (1793).
gna<;e <juc coiilre Goullin et Lévèque, un de ses collègues. Les prisonniers sonl amenés el on les attache deux à deux, les mains lices derrière le dos. Grandmaison et <jou1Uii •arrivent, très-animés l'un et l'autre. La liste de cent cinquante-cinq no pouvait être < iiiiiplt'ii quelques-uns de ceux qui la composaient ayant été mis en liberté ou étant morts. « Je t'en ai envoyé quinze ce soir^ dit GoulJin au concierge, qu'en as-tu fait? — Us sont dans les chambres d'en haut. — Eli bien, fais-les desceiulrc. » La liste fut plus que complétée, elle lut portée à cent cinquante-neuf. Goullin semblait livré à un noii* vertige : ce Allons, dit-il, dépéclions-nous, la marée baisse »
Carrier avait fait répandre le bruit qu'il s'agissait d'un Iransférement à Belle-lsle. Les prisonniers furent (onduits à une gabare, où se trouvait Affilé. On les fait eutrer dans la gabare; des soldats de la Compagnie deMarat y montent. Goullin était resté sur laquai. On ferme l'entrée avec des planches qu'on cloue, ainsi que ]t> | anneaux ou sabords, et la srabare est démarrée. On disait tout bas : À l'île Chaviré. Mais voilà que des cris lameor tables retentissent : iSauvez-nous/sauvez-nous 1 11 en. est temps encore. . . et quelques-uns de ces malheureux, ayant rompu leurs liens, passaient leurs bras entre les planches. Or, Grandmaison, — la plume hésite à retracer tant d'horreurs, — Grandmaison était là , complètement ivre, et abattant, à coups de sabre, l'infâme! les mains tremblantes qui se tendaient vers lui ! Il y eut un moment où des soldats qu'on n'avait prévenus de rien et qui*étaicnt restés à bord, se crurent perdus : des cliarpentiers, placés dans des batelets, frappaient la gabare à grands coups de hache, et elle enfonçait*.. .
* llépositiuu de Bernard Lacaille, gardien de la maison d un èl tiu ik>ufiay. Vojex Extraits de la procédure du Comité révolutionnaire de Nantes. HiHoireparUmmaire, t nXT, p. 15S «t 155.
* Voyes dans les Eitnûts de la pmédiin du Goiiiité rév^lulionnalre de
Sur la date exacte de chacune des noyades et sur leur nombre^ impossible d'accorder les documents ^ Ce qui est cériain, c'est qu'il y en eut plusieurs, où figuia, comme
bourreau, à eôlc de LamberLye, un nomiuc Robin, à peine âgé de vingt el uii ans. C'est ce llobin qui, traduit plus tard devant le Tribunal révolutionnaire, disait : a Je con- Tièndrai<Ies noyades qui m'ont été commandées par Carrier, avec la même franchise que je les ai exécutées \ » 0 souvenu qui coustei ne î il ligura aussi dans ces expéditions abominables, O'Suilivan^, ce Nantais de race irlandaise, le compagnon de Heuris, un des héros dë Nore, un des sauveurs de Nantes, cet intrépide et beau jeune homme, dont un éci ivain de nos jours a pu dire « qu'il était aimé des homme»^ adoré des temmes, et très-doux, avéc une téte prodigieusement exaltée\ » 11 avait empêché qu'on fusillât les cent trente-deuic Nantais : par quelle fatalité faut-il qu'on le rencontre au nombre des convives, dâii^ un dîner que décrit en ces termes im témoin uculaire : c< Laloi m'engagea à dîner avec lui, et me coiuhiifiitdans une galiote hollandaise. Je descends dans le fond dé cale; je vois une table de quinze à vingt couverts; je demande ce <|iie c'est que ce dîner, quelle est la irnli<We où je me trouve? C est la (jrandv lasso des prêtres^ mC' répond Laloi; et^ comme Lambertye a fait l'expédition. Carrier, poilr l'en récompenser, lui a donné cette galiole. Oii.se met à table, Lambertye était à la droite de Carrier,
Nantes Ja déposition de Tabouret, voilier à Nantes, celle d*Affilé, charpentier marinier, et la déclaration de Grand maison comme quoi il était ivre. Histoire parUmenUtire, t. XXXV, p. i 61 , 1 65 ei 1 05.
* C'est une remarque que Bal)euf Êiit avec raison dan^ son tableau «ie la
Vie et de.<; Crimes de CarriQ-. Voyez p. 132.
* Procès de Carripr, t. XXXIV de V Histoire parlemenlaire, p. 203.
' Déposition d'Affilé, Extrait'; de lu procédure du Comilé rcvolutiounaire de Nantes, t. XXXV deïiiisioire parlementaire, p. ICi.
* M. Michelet. Voyez, dans son ttiilcire de la Révolution, le livre XI, diap. VI, t. VI, p. U5.
198 ilISTOiftE DE LA RÉVOLLTiON (1795).
Lalei à sa gauche. Foucauld^ Robin et O^Sullivan étaient au nombre des convives. Le dîner fut fort gai, Lamberlye
fît le H'cit de ses belles expéditions; il raconta qu'il faisait sortir ses victimes deux à deux, les fouillait, les attachait j les faisait descendre dans la gabare, les précipitail ensuite dans Teau. » Et les assistants d applaudirS
Cependant la ville ('lait aux abois. Le typhus, sorti des prisons, Tarait envahie. Une contagion morale plus affreuse encore s'étant répandue, la Loire offrait continuel* lementle spectacle de cadavres noyés, descendant de Saumur, d'Angers, de Château-Gonthier'. Douze cenis pèresdo famille était ni niui ls eniju slés, à la dcbcenle desgardes. La Commission militaire', établie à l'entrepôt^ faillit y périr tout entière. D'un autre côté, les troupes de la République, victorieuses, refoulaient vers Nantes les- Vendéens, vaincus. Il v entrait chaque jour des bandes de rebelles aux vêtements déchirés, à la ligure hâve, à l'aspect cadavéreux, qui disaient : a Nous venons nou» rendre. » Hais le peuple, les sachant traqués, ne croyail pas à leur repentir. Il ne voyait dans leur démarche que l'hypocrisie du désespoir ; et leur ])résence ne servait qu'à faire repasser devant ses yeux toutes ces funestes images des républicains doués aux portes, écorchés vifs, brûlésà petit feu... Enfiévré d'ailleurs et tremblant pour lni«^ même, il les accusait d'apporter la peste. Que ne prenait-on le parti de les tusiller*? Goullin fut d'avis qu'il fallait, au contraire, les traiter humainement; que c'était
* Déposition de Jean Sandroz, clicf de division des transports el conTois. maitiiitt. Carrier voulut nier; mais 0*Su]liTan, qui était présent, certifia la vérité des faiU articulés par Sandroc. Voyez le t. miV de XBiaoiir& parlmeniaire, p. i68, procès de Carrier.
* Mémoire de Badielierf p. SI.
* Voyez, dans \o procès de Cairier, t. XXXIV de VBistoire parlement taire, p. 210, la dépositioii de Crosoier, inspecteur des relais nûËtaircs à Nantes.
LES PftOCOi^SLLS. 199^
le moyen d'engager les rebelles a se rendre*. Mais Carrier ne Tcntendait pas ainsi. A un général qui lui disait r c( Nous savons battre rennemi, non l'assassiner, » iV répondit : Youles^ous que je me fasse guillolîkièr? Ih n'est pas en ma jitiissance défaire grâce à ces gens-là.»- Et doux lisiez, (jd'il signa, fureit! diessées, l'une du. 27 frimaire (17 décembre), contenant l'ordre de fusiller sans jugement vingt-quatre brigands, l^autre du Surlendemain, contenant l'ordre d'en fusiller trente*. Phélippcs Ti oiijolly lie >n sentit pas le courage de désobéir : Texéculion eut lieu. Parmi les victimes se Irouvaienli deux enfents et sept femmes, qu'on guillotina. Six fie eeé itiattiéurettsaes, madame et mesdemoiselles de la Méfayrie, poi^ènt m titre fàtal : ellés^étaient cousinès gër*< maines de Charette*. '
Uaions-nous de clore ce poiguant récit. Nous retrpu- Gérons Gajriier,*dans ses rapports avec les généraux nSpu- Hioaitts ; iiiQils le retrouverons lorsque, sur les dénonciations de Julien, Kobespierre, indigné, provoqua son rappel. Quel plus mortel ennemi en eliet pouvait avoir laftépublique que celui qui la montrait égalant la féroâté^radéenne! Ahl il eut beau demander à la nuit de C!lfl*iTlrfl*'ce qu'il appelait des expéditions êiecrètéft : ne fal--
luf-ii pas allirlici- ii< .\;ii)lr^ une (H-(l(iiui«uiee 'Z*"/^'//-
doM de iioire l'eau de. la Loire que lei cadavres avaient
' Ceci eib |ijMHié;iwf Carrier lui-même. HùudreparUmmUûre, i.lXXl¥„ fi. 165.
* Ci s (Irtix j)iè(>'s, ijUt' la (liitivctitîon nrnit r-nvov»' chorrher à Nantes prîf uu courriel' »-\t r;if>i'iiiuaire, iuretit [irodniti'b au prtHic* ti préscuh'^p?: à du'rier, qui recoiiuul sn siffnaturo, 1, toute excust?, allégua qu elle lui. avait été surprise. Histoire pat Uineniuire, t. XXXIV, p. 194.
\*u%(fffii^ Noyades et Pu$tiliffie9, par Phéii^^os Tronjolly, p. 22; sa dépontiwi, BiUoire parlmcntaint i« XXXIV, p. 194, et celle de b femme Um^ibid., U mV, p. i60.
Iiatittt «pipslii 4inw^^^.ll4tifri9 Mtàtni couMaee germoinee tleChtf«tte n'est dans aucune des dép^Qp* ratmeatioiUlées-: c'est mie mtede^ S«lioiMktqi|4.|ifM|irl^|p!iiriiit. ... t
infectée^? £t puis, les flots gardèrent mal le secret qai leur était confié ; et ces victimes que la Loire courait porter à la mer, une épouvantable marée, grossie par un vent d'ouest, se liàla, tiil-on, de les lui renvoyer*.
Où sont-ils, où sont-ils, sombres dans les nuits noires?
0 flots ! que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds, redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que TOUS avez le soir quand vous venez vers nous'.
Hais ne l'oublions pas, ne Toublions pas : les répu* blicains, à leur tour, eurent des fleuves pour tombeaux,
quand les royalistes triomphèrent. Pendaiil la réaction qui suivit le 9 thermidor, on ne pouvait traverser le Bhône sans entendre la chute de quelque Malhemn qui tombait dans les flots* ! Il n'y eul qu'une diiîéi-ence : la Révolution se chargea elle-même de châtier ceux qui se souillèrent à son service; et les SLlmeider, It^sTallieu, les Fréron, les Collot-d'Herbois, les Fouché, les Carrier, n'eurent pas déjuge plus inexorable que Robespierre; tandis que le royalisme, au contraire , dressa des couronnes pour les anleurs des crimes dont il profita. A Lyon, après Tégorgcment en masse des prisonniers républicains dans la soirée du 16 floréal (5 mai) 1795, une quinzaine de jeunes gens, héros sinistres du massacre, avaient été traduits pour la forme devant le Tribunal de Roanne. Ils lurenl acquittés, cela va sans dire; et, le jour où ils entrèrent à Lyon, des femmes, accourues audevant d'eux, jetèrent des fleurs sur leur passage. Le soir, au spectacle, on les couronna*!
< Les Noyades, [mr Fclhémesi, p. 6. BibUothê^e fdtlûrique de la Hévolulion, im, 50, 51. British Muséum.
« Ibid.
s Victor Hugo, les Rayom et les Ombres. — Oceano Nox.
* Charles Nodier, Souvenirs de la Révolution, t. 1, p. 124.
* Yojez le t. XXX VI do l'Histoire parlementaire, p. 415..
CHAPITllE V
Développement de la Terreur. — Parti de la Tireur. — Les Robespierristes.
— Les Dantonistes. — Ces deux derniers partis unis, d'abord, contre le premier. — Système de h Jttslice. — Système delà Clémence. — Danton à la barre des Jacobins. — Robespierre prend sa défense. — Camille i>esmoulins publie le premier numéro du Vieux Cordelier. — Dans le deuxième, il atlaque les Hébertisles. — Ces deux premiers numéros montrés à Robespierre avant la publication. — Épuration deCloetz; son interrogatoire; accusations injustes et absurdes dirigées par Robespiei ie contre lui. — Camille devant les Jacobins. — Robespierre le protège. — >
. Troisième numéio du Vieux Cordelier.^ Portée funeste des éloquentes hyperboles de Camille Desmoulins. — Opposition au Comité de salut pu» blic, dans rAssemblée. — Renouvdlement des pouvoirs du Comité. — Propositions importantes de Robespief re repoussées. — Décret de la Convention ordonnant Tarrestalion de Ronsin et de Vincent ; véritable signification de ce décret. — Robespierre fuit décréter un Comité de juitiee, chargé de rechercher les personnes injustement arrêtées. — La politique de la modération compromise par Pbilippeaux et Camille Desmoulins. — Attaques injustes et assertions erronées de Pliilippeaux.
— Protestations éloquentes et inconsidérées de Camille Desmoulins; il demande rinstiluliond'un Comité de clémence; comme quoi le quatrième
* numéro du Vicu.r Cordelier semblait tenuie ii désarmer la Rcvululioa. . — Immense parti que les Uéberlisles tirent de cette imprudence de Camille. — Son invocation k Robespiei re, autre faute. Bravade des Cordeliers. — Retour de Collot-d'Herbois k Yna; • le géant a paru; s joie des Héberlistes ; fôte funéraire de Chalief GoUot-d'Herbois soniBe ses fureurs aux lacobins. — Il attaque Camille. — Dénonciation barbare de Nicolas. — CoUot-d^Herbois annonce aux Jacobins te suicide de Gaillard; serment terrible. — Sortie violente de Levasseur contre riiilippeaux. — Pbilippeaux, abandonné par Danton, est défendu par Robespierre. — Le parti des Hcbertistes triomphant. — Situation difficile faite à Robespierre par Camille Desrnoulins. — H trace la route de la Révolution entre le système qui tend à la désarmer et celui qui tend à la rendre
202 HISTOIRE OB LA néVOLUTION (1793) «
odieuse. — La tnnjorilc des Comités contre lui. — Billaud-Varenne ùài annuler le Comité de justice.
Nous avons déjà décrit le mécanisme du gouvernement révolutionnaire \ Le décret qui le constitua d'une manière ilelinilive fut rendu le 4 décembre (14 frimaire), sur un Rapport présenté le 18 novembre (28 brumaire) par Billaud-Yarenne, Rapport écrit dans un style âpre et sec, mais attestant une rare vigueur d'esprit et un génie organisateur. Dicté par les exigences du moment, ce grand travail Tondait, à côté d'institutions passagères, des choses dnra])les. La belle création du Bulkiin de» Loi$ date de là ^
Le règne de la Terreur se développait : rien (jui ne l'annonçât. Le 5 frimaire (25 novembre), la Convention décréta que l'ombre de Mirabeau serait chassée comme indigne du Panthéon, où, pour la remplacer, celle de Marat ferait son entrée. On a vu avec quelle rapidité sinistre Bailly, Bamave, Duport-du-Tertre, Rabaud-Saint* Ëtienne, Girey-Dupré, s'étaient succédé sur l'éehafaud. Les prisons de Paris s'ouvraient chaque jour à des cons> pirateurs nouveaux ou à de nouvelles victimes. La loi de Merlin de Douai, sur les suspects, était un glaive dont chacun apercevait la pointe à quel<iues lignes de son cœur. Encore, si le parti des Terroristes n'avait eu à son avant-garde que des hommes de la trempe d'Hébert ! Mais Ronsin joignait à une âme féroce beaucoup d'intrépidité et d'audaoe; Vincent était redoutable comme Test on fou furieux ; Colïol-d'Herbois et Fouché apportaient d^xm raceompiiâsement de leur mission sanglante, Tuii toute la puissance du fanatisme, l'autre celle d'un esprit froid et profond ; le terrorisme de Billaud-Yarenne s'appuyait
* Voyez le Toluine précédent, p. 244.
* Le décret se trouve rii\)Todmi, in extenso, dans le t. XXX àiiVUisloire parUiamtavret p. 254- 200.
ËF^OilT COMBE LA TEAUEti;. 205
sur ttne oonyictioii d'airain ; et, pour comble, le pouvoir
de ces hommes avait ses racines pai lout : dans Tétat-major de l'armée révolutionnaire, dans les bureaux de la Guerre, à la Gommuiie, dans le Comité de salut publie, au premier rang des proconsulats.
Pour faire contre-poids à un tel parti, dont la publique ivresse augmentait la lorce, ce n^ctait, certes, pas trop de iiobespierre appuyé sur Saint-Jusl etCouthoii.
Us n'entendaient pas, toutefois, que la Révolution poussât la haine des excès jusqu'à une mollesse qui Teût laissée désarmée en présence de tant d*enriemis acharnés ii sa ruiiic. 11^ la voulaient calme, juste, indulgente inèaie ài'é^rd.de ceux qui n'élaient qu'égarés; mais, aussi kngttfnpA que la bataille durerait, et à Tégard des chefs de faetion,*il8la voulaient vigilante et ferme.
Là lut la ligne de démarcation entre eux et les lianlonistes..
Cènx-iciv dans un accès de généreu3e révolte ^tu ae, mâla OBI sentiment de lassitude, passèrent subitement
d*une extrémité à l'autre, entraînés qu'ils furent : Danton par sa nature facile, le peu de lixilé de se> |trli)i s et aon. penchant à, être magnanime; PiniippeaiUL par les enq^é^tementa d'une âme honnête et sincère, devenue la proio-d-uiié haine aveugle, et Camille Desmoulins par la l>onl('' de son cœiji\ niiic à luie lé^"èreté d'eiiraiil.
Un mottiCésu mail alors riieijcnisme : c'était Terreur* l<fli»BiHlMii§^fiïri ilrii lui. opposèrent le mot Justice, et les PmWniBktf le mot Clémengs. Toute la lutte que nqas allonft'idéerire est dans ces quelques lignes.
ha Clémence! quelle déesse plus digne du culte des mortels pouvait-on invoquer! Ahl c'eût été, sans nul douter k grande et vraie politique que çelle de la géné* imiM . 1^ 's^étimt trouvé • itàom m lendemain d'une vicluire di'linilivu; si l'Europe n'avait pas été là, toujours' dtoi^chant à étouffer la France dans une dçuMjci'e
204 U1ST01RE DE LA RÉfOLUTIdN (1795).
étreinte; si la Révolution avait pu attendre quelque quartier de ceux qui, en ce moment même, combattaient leur
pays, à Toulon, dans les rangs des Anf^lais^ ou qui, sous Charette, continuaient d'ensanglanter la Vendée. Mais fallait-il fléchir, quand rennemi redoublait ses coups? fermer les yeux sur les complots intérieurs, quand tout le sol de la France était miné? Après le 9 thermidor on se hata de dire que l'ère de la Clémenre commençait; ce qui commença c(; fut Tèrede la Terreur blanche!
Voilà ce que Robespierre comprenait.
La protection généreuse accordée par lui aux soixantetreize signataires de la protestation girondine; ses efforts pour arracher Nantes aux fureurs de Carrier; sa ;.iucrre à Taliien et à Fréron, à cause de Toppression qu'ils faisaient peser sur le Midi; Strasbourg délivré par Saint- Just delà tyrannie sanguinaire de Schneider ; la politique modérée de Couthon à Lvon, si différente de celle de Coliot-d'Herbois et de Fouché; enlin, le caractère d'humanité et de douceur qui marqua la mission deHobespieiTc jeune à Besançon et h VesonI, tout cela dit assez que le parti robespierriste tendail à mettre fin au régime de la Terreur. On avait entendu Robespierre s'écrier, dans le laisser-aller des épanchements intimes : Quoi! imjoun du sang^l Exclamation qui répond au sentiment exprimé dans la correspondance privée enire son frère et lui^ et qui est d'accord avec ces remarquables paroles de Saiut-Just dans son Rapport du 8 juillet 1794 ; « La liberté ne sera point terrible à ceux qu'elle a désarmés. Proscrivez ceux qui nous ont fuis pour prendre
* On a déjà vu que rarmée républicaine nVntra dans Toulon que le 9
frimaire (19 décembre).
^ Ceci nous a été raconté et affirmé par un témoin auriculaire, M. Son-
berhieile. Nous Tavons déjà dit.
^ Voyez In lettre de ftobeepierre jeune, citée dans le. chapitre intitulé.. lei Proconsuls.
£FFOaT COKTRE LA TERREUR.
les armes, leur fuite atteste le peu de rigueur de leur
détention. Proscrivez-les, non pour ce qu'ils ont dit, niais pour ce qu'ils ont fait. Jugez les autres, et pardonnez au plus grand nombre. L'erreur ne doit pas être confondue avec le crime. Il est temps que le peuple espère enfin d'heureux jours, et que la liberté so'ii autre chose que la fureur de parti... Fasse le ciel que nous ayons vu les dernieis orages de la Liberté! Les hommes libres sont nés pour la justice. On profite peu à troubler la terre*. »
Mais, en désariDaiit la Terreur, il fallait prendre garde à ne pas désarmer du même coup la Révolution.
Ce fut récueil où les Dantonistes allèrent se briser, non de parti pris et tout d'abord, mais par suite d'un conflit de passions et d'un enchaînement de fatalités dont le récit est plein de larmes.
0 souvenir navrant! Ces mêmes hommes, qu'au mois d'avril 1794 l'échafaud séparera pour jamais, marchaient, en novembre et décembre 1795, parfaitement unis. A la suite de Robespien e, niais non moins vivejiieiit que lui, Danton avait iiétri les mascarades conseillées par le Père Duchêne'; de môme que Robespierre, il s'était écrié : « Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas davantage honorer le prêtre de l'incrédulité'. » Et tout en rappelant qu'Henri lY, après avoir terrassé la Ligue, disait à un des chefs vaincus, en le faisant suer : « Je ne veux pas d'autre vengeance de vous, » il avait reconnu que « le temps n'était pas venu encore où le peuple pourrait se montrer clément^. »
* Nous avons déjk eité ces pu!oles, tome précédent, p. 7i et 7S.
• Séance des JacobinStda 6 friiDsîre (96 norembre). B^pubUeain franr çaiss cité dans r Aîs(oife jNiriematlatr^, t. m, p. S8$,
» Ibid.
^ Telle est la versioo dn UoniUur, Celle da EUfubiiBain françaù, oitée
206 niSTOIRE DE LA HÉVOLUTIOlf (1795).
Robespierre cl D.inton marchaient donc dans la même voie, lorsque le 15 frimaire (5 décembre) le four viot, pour Danton, d'être soumis au régime d'épuration adopté par les Jacobins, et sn position liU celle d'un accusé. Danton accusé 1 Uuciie nouvcaulc elirayantc!
Était-il vrai qu'il eût exprimé l'opinion qu'il fallait se relâcher de la rigueur que les circonstances commandaient? C'est ce dont Coupé (de rOise) l'accusa. Il s'en délendit. Puis, comme des rumeurs s'étaient fait entendre au moment où il se levait pour répondre : « Ai-je donc perdUf s'écrie-t-il avec véhémence» ces traits qui caractérisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce même homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre frère, et qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a été accablé de persécutions? J'ai été Lin des plus intrépides défenseurs de . Marat, j'évoquerai l'ombre de l'ami du peuple pour ma justification. Vous serez étonnés, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir que la fortune co* lossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée se réduit h la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun crime. Tous leurs efforts ne pourront m'ébranler. Je veux rester debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence; je ne déchirerai pas plus la page de mou histoire que vous ne déchirerez les pages
dans VHiêioire parlmmtaire^ t. XXX. p. ii*en difi&re guère que
par la précision des termes. Les paroles attribuées à Danton par le R^àblÎF' eam français sont celles-ci : c Gel Henri IV, tant célébré, qui fut un roi
et un misérable comme tous ceux qui ont porté ce nom, disait à un des
chefs de la Ligue, après Tavoir fait suer longtemps : « C'est la seule ven- « geance que je veux tirer de vous. » Henri IV a?ait alors afTormi sa puissance; relU^ du peuple ne Test pas entièrement. Mais, loi s(ju il jouira sans contraricic de la plénitude de sa puissance souveraine, il saura ramoier sans n^ttsur les citoyens égaies et les immobiles. »
de la vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté ^ »
Les applaudissements éclatent. Fier et indigné, il demande qu'une commission soil chargée de Texamen des accusations dirigées contre lui, afln qu'il y puisse répondre en présence du peuple. ' " ' * *
Aussitôt Robespierre paraît à la tribune, et somme les accusa teui^ de Danton de préciser leurs griefs. Personne n'élevant la voix : «Eh bien, reprend-il, je vais le faire. » Alors, rappelant les calomnies dont on avait poursuivi Danton, et se tournant vers lui : « Danton, poursuit-il iivec une animation croissante, ne sais-lu pas que plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose publique s'attachent à sa perte? Ne saistu pas, et ne savez-vous pas tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Qui sont les calomniateurs? Des hommes qui paraissent exempts de vices et n*ont jamais montré aucune vertu. Eh! si le défenseur de la liberté n'était [)as calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions plus ni prêtres ni nobles à combattre. Les ennemis . de la patrie m'accablent de louanges exclusivement; mais je les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges que l'on, retrace dans certaines feuilles, je ne vois pas le couteau avec lequel on !f voulu égorger la patrie; dès l'origine de la Révolution, j'appris à me méfier de tous les masques. La cause des patriotes est une, comme celle de la tyrannie : ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais, vu dans sa famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai observé; une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère; et, s'il n'a pas toujours été de mon avis, conclurai-je de là qu'il trahissait la patrie? Non; je la lui ai toujours vu servir avec zèle.
» Moniteur, an II (1793), n«76.
208 niSTOlRB DE LA RÉVOLUTIO!! (1795).
Danton veut qu'on le juge, il a raison; qu'on me juge aussi. Qu41s se présentent , ces hommes qui sont plus, patriotes que nous M ... »
Pour avoir une idée île l'impression produite par cette généreuse éloquence, par ces accents qui ne pouvaient s'échapper que d'un cœur ému, il faut voir ce qu'en a dit Camille Desmoulins dans le premier numéro de son Vieux Cor délier^ quil écrivit le lendemain même, sous le coup de sa propre éiiiolion :
c< La vicloae nous est resiée, parce qu'au milieu de tant de ruines de réputations colossales de civisme, celle de Robespierre est debout; parce qu'il a donné la main à son émule de patriotisme, noire président perpétuel des anciens Cordeliers, notre Iloralius Cociès qui, seul, avait soutenu sur le pont tout l'effort de Lafayette et de ses quatre mille Parisiens assiégeant Marat, et qui semblait maintenant terrassé par le parti de Félranger. Déjà, fort du terrain gagné ponrlant la maladie et l'absence de Danton, ce parti, dominaleui^ insolent dans la Société, au milieu des endroits les plus touchants^ les plus convaincants de sa justilication, dans les tribunes, huait, et, dans le sein de l'Assemblée, secouait la tête et souriait de pitié, comme au discours d'un homme condamné par tous les suffrages. Nousavons vaincu cependant, parce qu'après le discours foudroyant de Robespierre, dont il semble que le talent grandisse avec les dangers de la République, et riuipression profonde qu'il avait laissée dans les âmes, il était impossible d'oser élever la voix contre Danton, sans donner, pour ainsi dire^ une quittance publique des guînées de Pitt. Robespierre..., dans tous les autres dangers dont tu as délivré la République, tu avais des compagnons de gloire; hier, tu l'as sauvée seul ^ »
» Moniteur, an II (i793), n» 76.
* Le Vieux Cordeiier, premier numéro, p. 50 et 31. CoUcclion des Mémoires relatifs à la RtTolution française.
EFFORT COK'fnC LA TERREUR. 209
Dans ce premier numéro du VîeuxCordeliei\ qui pai'ut le 15 frimaire (5 décembre), el (|uî commençait par l'apostrophe ironique si connue : «0 Pitt! je rends hommage à ton génie! Camille Desmoulîns se bornait à glorifier
la lihorlé (le la presse et à ;iiiîioncer sa leiiliée dans la carrière lialelaute du joui iialisaie; dans le deuxième numéro^ qu il lança le 20 frimaire (10 décembre), il attaqua les Hcber listes en ces termes : c< Le jacobin Gracchus proposait-il le repeupleiuent et le pai'tai^e de deux ou trois viJlages, le ei-devant feuillant bi usus proposait d'en partager douze. Gracchus ineltait-ii ie pain à seize sou;5, Drnsus mettait à huit le maximum. Ce qui lui réussit si bien^ que, dans peu, le Forum trouvant ipie Gracchus n'élait plus à la hauteur, et <]ue c'étail nai-^us (pii jillail au pas, se i-elroidit pour son véiit.ihle défenseur, (pii, une fois dépopularisé, fut assommé d'un coup de chaise par l'aristocrate Scipion Nasica, dans la première insurrection morale'. » Pin^ loin, ( auiille Desmoidins se servait du souvenir de Marat hii-ijirnie pour écraser lesexagérateurs de Marat : « Au delà de ce que Marat propose, il ne peut y avoir que délire et extravagances; au delà de ses motions, il faut écrire comme les géograplies de Tantiquilé, à rexiiéiuité de leurs cartes : !.à, il n'y a plu.-? de cités,, plus d'habitations; il n'y a que des déserts eji des sauvages, des glaces ou des volcans*, d Passant ensuite aut saturnales dont THébertisme avait fait lé culte de là raisuij, outragée par de tels hoiiii!i;i<jes, Camille Desmoulîns les flétrissait dans un style élincelant. Les prêtres, il les montrait d'un doigt nioqîieur. La superstition, il la dénonçait, sons ses formes historiques les plus célèbres et les plus grotesfjues, en riant de ce rire terrible dortt, seul avec Voltaire, il connut le secret. Mais qu'en donnant le
• ' Deuxième numéro du Vieux CoriUlier, p. 55 el 56. * Ibid.f p. 57.
néant pour corollaire à la mort on retirât à Tcspril humain malade l'oreiller de Tespérance ; mais qu'on oubliât ee que l'idée d'un Dieu rémunérateur peut prêter de force à la liberté, el (ju'aiix Tliermopyles Léonidas exhortait ses trois cents Spartiates en leur pi oniellaut le hrouet noir, la salade et le fromage chez Piuton, apud inferoi mnor tun\ voilà où Fardent pamphlétaire trouvait matière contre Chanmotte, contre Clootz surtout, à des attaques d'une criianl('' sans excuse.
[IoIh s[iii ne , à qui les deux premiers numéros du Vietix Cordeiier furent montrés avant leur publication put s'y retrouver tout entier.
Or ce fut sept jours après l'apparition de ces pages iuiiuinaines que le |)auvre Cloolz eut à affronter, aux Jacobins, la grande épreuve de Tépuration. Yoici comment il a rendu compte de son interrogatoire, dans son Appel au genre humain :
€< D. Ton nom?
« R. Anacharsis Clootz.
« 1). Le lieu do ta n;ussance'/
<c R, Cièvcs, département futur de Rhin- et -Meuse. €eci pour ma naissance physique ; quant à mon berceau rmoral, c'est l'université de Paris, où je suis venu à Tâge •de treize ans. J'en ai trente-huit; il y a donc vin«jt-cinq ans que je suis Parisien.
« D. Que faisais-tu avant la Révolution?
« R. J'étais homme Ubre» en horreur aux maîtres de 4a terre et du ciel.
« D. Et depuis la Révolution?
« R. Législateur.
a Depuis quand Jacobin?
• Le Vieux Cordelieff premier nrimt^ro, p. 43.
* Voyez, plus loin, le compte rendu delà séance des Jacobins du 18 ni- ■vôse (7 janvier). Moniteur, an II (1794), n» 111.
« R, Depuis l'an 1789.
« /). raniment ns-tu vote h la Convenlion? c< R, jjans le sens de la Montagne K »
Robespierre se leva, menaçant et «ombre.
Que pouvait-on reprocher à Cloofz, ce! .luiiciblo, magnanime et doux pliilosoplK ^ ce fUs adoplil dc Ja France, qui la vénérait, qui Tadorait, qui avait voulu vivre et se tenait prêt à mourir pour elle ? Il avait entretenu des rapports d'affaires avec les banquiers Vandcnyver, dont le nom f]j?urait sur la liste des suspects : ulait-ce un crime? Les sachant arrêtés et les croyant innocents, il leur avait témoigné de l'intérêt : cet élan du cœur, fût-il aveugle, pouvait-on, sans une criante injustice, le lui imputer à trahison?
C'est ce que, néanmoins, fit Robespierre, sur la mémoire de qui cet acte inique restera comme une tache ineffaçable.
Et que dire des autres chefs d'accusation arliculés contre Clootz? de son patriotisme nié, parce qu'il était baron allemand? de son mm-culotlisme bafgué, parce qu'il possédait plus de cent mille livres de rente? Certes, s*il y avait un homme dans la Révolution à qui le cosmopolilismc, même poussé jusqu'à l'enthousiasme, dût paraître respectable, c elail Robespierre, qui lui-même avait écrit ces beUes paroles : « les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entraider, selon leur pouvoir, comme les citoyens du mêmeÉtat*. » Par quelle pitoyable inconséquence en vint-il à reprocher à Clootz de s'être paré du titre de citoyen du monde ^?
* Bibliothèque historique de la Révolution, 775, 6, 7. British Muséum.
* Décbration des droits» préseatée mx Jaoobins par Robespierre, le 21 «rrill793.
> Moniteur, an II j[i703), n* 86, compte rendu de la séance des Jacoèîns du 2â frimaîre (i3 décembre)*
212 IIISTOinE DE LA RÉVOLUTION (1793).
Dans ri.istoiic dt; liol>es|)icTic, il n'est pas de page plus Irisk* (|iio col le- là.
« Dûs idées singulières, raconte Clootz, me vinrent à Fesprit pendant que Uobespierro pni lait comme Haliomet.
Ksl-C'cl)ien de moi qu'il jiai lc".^ ,]'<'|ii ouvai le mrme doute que le iaiut nx circoncis Ballhasai- Oiobio, plongé dans les cachots do Tlnquisilion à Vatladolid. 11 s'interpellait lui-mômc : Orobio^ est*€e toi? iV6« , je ne mis pas
moi\ »
Son exclusion fui prononcée, li avait contre lui. Tinfor lu né, le meurtrier pamphlet de Camille Desmoulins, et le discours, plus meurtrier cnr-ore, de Robespierre. Rien d'aussi touchant que la manière dont il rappelle celte horril)le injustice : <f Je sortis avec l'air calme de l'innocence opprimée. Un morne silence régnait dans la salle. xVucane huée n'aggrava mon malheur. Je rendis la carte que j'avais à ma boutonnière; mais on ne m'arraclitra (jifavec la vie remprcinle jacobine gravée dans mon cœur*, »
Vint le lour de Camille d'être reçu à l'épuration, ou rejeté. C'était le 24 frimaire (14 décembre). On le somme de s'expliquer sur ses liaisons avec Dillon, sur certains propos on lui allrihue, relativeinciit à la condamnation des vingl-deux Giiondins. Contre la première imputation, il se défendit mal. A l'égard delà seconde, il montra un mélange de faiblesse et d'émotion vraiment tragique. Il reconnut qu'il s'était trompé sin* beaucoup d'hommes, tels que Mirabeau, les Lanielii. Mais n'avait-il pas été le premier à dénoitc» r ses propres amis, lorsqu'il les avait vus se ma! conduire? Les sanglots de son cœur s'échappèrent à moitié dans ce cri d'une mélancolie pénétrante, associée à un secret eliroi : <c [ ne fatalité bien marquée a
* Appel au genre humain, tlaiis la Bibliothèque hinlonque de la Ré^ volulion, 775, 0, 7. Brilisli Muséum.
• Ibid.
EFFORT CO.NTKE l.X TERUELK, 2 15
voulu que de soixante personnes qui oui signé mon contrat de mana,L:c, il ne me rei^te plus que cleux amis, lîo- (lespierrc et Dauton. Tuu^ les autres sont émigrés ou ^uilloliués. ,De ce nombie élaienl sept des vingt-deux! Un inouYement de sensibilité dans celle occasion était donc bien pardonnable. Cependant j atteste n'avoir pas dit: Ih iiwHrent en rcpuhlkains^ eu Bruius ; j'ai dit : îh t^mrmU en républicaim^ mais eu irpublicains fédéralisles; car je ne crois pas qu'il y eût beaucoup de royalistes parmi eux \ »
llobespierre, qui avait défendu Danloti, [)roté-„'^ea Camille Deftiaouiiiis. 11 le peignit (el qu'il était : l<ui>]e et conliant, souvent courageux, toujoui^ républicain, aiitiaut la liberté par instinct comme par sentiment, et, en dépit de toutes les séductions, n'ayant jamais aimé qu'elle. Il l'avertit, néaiiniuins, avec gravité, de se tenir en ;j coûliece qu'il y avait de versatile dans sun esprit et de trop précipité dans ses jugements sur les boromes. Tout fut;4it. L'admission de Camille fut votée au milieu des applaudissements-.
Âiii^i ]Uibes[)ierre, Danton, Camille l)e5inouims, maichaient d'accord à cette époque; et à tel point cpie, sur les d^ux. premiers numéros du Yieus Cordeliery Camille avait pris 1 avis de Robespierre.
Malht uicusenient ce dernier refusa de lit * à l'avance les.iluiuéros sui\anls, de [)eur qu'un lie l aceusàt de les avoir dicjLés^; et Camille Desmoulins, abandonné à ses j)rop['es inspirations, dépassa aussitôt le but.
Jusqu'alors il ne s'était attaqué qu'à la faction d'Hébert : dans sou. troisième numéro du Vieuj} Cor délier ^ il
« MoniUur, an II (1793), n* 88.
< Ibid.
• Voyez, à cet égard, la déclaration formelle de Robespierre, non controdite par Camilli Desinoulins, dans le Moniteur, an H (1794), n* IH, compte rendu de la séance des lacobins, du 18 nivôse (7 janvier).
214 lIlSTOmE DE LA RÉVOLUTION (i793j.
s'exprima de manière à fournir un thème aux détracteurs
de la Rcvolulion. Répondant à ceux qui gémissaient des exccs iissociés au triomplie de la llé|»ultlnjiîc, pnr le tableau de la tyrannie des empereui s, il s'empara du pinceau brûlant de Tacite, et, dans des pages d'une immortelle beauté, il traça, des fureurs d'un autre âge, une . peinture que quelques allusions lro|i lrnus|)arenlos, semées çà et là, et un amalgame imprudent de uunis anciens et d'expressions modernes fournirent aux royalistes roccasioo d'appliquer aux choses du temps :
« Bientôt ce fat un crime de lèse-majesté ou de
cuiili e-révolution h la ville de Niirsia d'avoir élevé un monument à ses habitants, morts au siège de Modène...; crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir de* mandé aux diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes richesses; crinu' de contre-révolution au journalisle Crémutius Cordus d avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains ; crime de contrerévolution à un des descendants de Cassius d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul ; crime de contre-révolution à Pétréius d'avoir eu un songe sur Claude ; crime de contre-révolution à Âppius Silanus de ce que la femme de Claude avait eu un songe sur lui...; crime de contre-ré* volution à la mère du consul FusiusGéminus d'avoir pleuré
la ni(»rl luncste de son fils.
« 11 fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si Ton ne voulait pas s'exposer à périr soimême... On avait peur que la peur même ne rendit cou* pable.
« Tout donnait de ruinijrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité, c'était un rival du prince qui pouvait susciter une guerre civile. Studia dviim in te verter^ et ri mtdti idem audeant^ hélium e»se. Suspect.
« Fuyait-on, an contraire, la popularité, et se tenaiton au coin de son feu, cette vie retirée vous avait fait re-
EFFORT CONTAE LA TERRËLA. 215^
marquer, vous avait donné de la considéralion. Quanta metu ocmUio}\ tanin jamx adcpliis. Sui^j)cct...
« Ëtiez-vous riche, il y avait un péril imminent que le peuple ne fût corrompu par vos largesses, itin vim ulqm opei PlatUi principi infem€u!Sn9\ml.,,
a tlu z-vous pauvre, comment donc ! mi\ inrible Liupereuii,. jkl faut surveiller de plus près cet homme,, il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui n'a rien. Sylium impem, imdè prœdfmàm andaeiam. Suspect....
« S'était-on acquis de la réputation à la guerre, on n'en était que plus dangereux par son talent. Il y a de la ressource avec mi général inepte. S'il est traître, il nepeut pasf si bien livrer une armée ^ à l'ennemi^ qu'il n'en. rmfiBfie quelqu'un. Hais un officier du mérite de Gorbulon on d'Agrirola. s'il traliissail, il ne s'en > iiverait pas un>isaul. Le mieux était de s'en delà ire : au vUioius, seigo^^jiiepottvez-vous vous dispenser de l'éloigner promp* leÉ^^de Fermée. Multa miUtarifamA metum f0cerat. Suspect...
• c( L'un était iVappé à cau^c de suii iiuui ou de celui de SCS ancêtres ; un autre, à cause de sa belle, maison d'Albe ; Kaléijtn^ià cause que ses jardins avaient plu à i'impératriœfSletiljus, à cause que son visage lui avait déplu; et une jnultitude, sans *ju un en pût deviner la cause...
ce Les dénonciateuïs î>e paraient fies plus beaux noms, Mii^isaient appeler Cotta, Scipion, jU^^g^luftii^ssius, Sé* utei^i la (délation était le seul moyen de parvenir, »et. B<égH^0^ut fait trois fois consul pour ses dénonciations... Le iiiniMjuis Séi'iKius iiUciitait une accusation de euntit;lévolution contre son vieux père, déjà exilé; après quoi,, il ee fiiisàîl appeler fièrement Brutus.
« Tels accusateurs, tels juges. Les tribunaux, protecteur^î (\v la vie des propriétés, triait nî devenus de«- Ihiuchenes où ce qui poi lait le nom de supplice et de çonhscfttieii n'était que vol et assassinat...
216 UISXOiRE DE J.A UÉVOLUTIO.N (i795j*
a Si lui lion t'iiiporeur avait eu une cour et une i^^ardo prélorienne de libres cl de panthères, ils n'eussent pfis mis plus de personnes en pièces que les délateurs, les affranchis, les empoisonneurs et les coupe-jarrets des Césais; car la cruauté causée par la faim cesse avec la faim, au lieu que celle causée par la craiiite, la cupidité el les soupçons des tvrans, n'a point de bornes*... »
« Ces médailles de la tyrannie » présentaient, selon
Camille Desmoulius, la vivante image de ce que ses conciloyens auraient eu à soiilïi ir de maux pendant cinquante ans, si, maintenant que Tépéede la République avait été tirée contre les monarchie^s, on laissait la royauté remet* Ire le f»ied en France*. « Le despotisme, rentré furieux dans ses possessions déit uites, ne pourrait s'y affermir qu'en régnant comme les Octave et les Néron*. » 11 djou> tait : c< Dans ce duel entre la liberté et la servitude, et dans la cruelle alteiiiatîve d'une défaite mille fois plus sanjrlante (jne notre victoire, « outrer la liévolution avait <c donc moins de péril et valait encore mieux que de resîer « eri deçà, » comme l'a dil Danton ; et il a fallu avant tout que la République s'assurât du champ de bataille*. » Il disait encore : « Ceux qui jug-enl si sévèrement les fondateurs de la iié[Mil)li(|U(' ne se inelf<'nt pas assez à leur ])lace » Uuantau Tribunal révolutionnaire, il en faisait réloge Enfin, il signalait comme deux précipices également à' éviter « Pexagération en moustaches » et « le modérantisme en deuil » IciiaiiL en ceci le même lan<^agc
' Troisième numéro (lu Viciia' CordeUeTf p. 48-5i, Collcclioa des .MéiKoires relatifs à la Ilcvolulion française. - Ihid., p. 55.
» Ibid.
♦ Ibid., |t. 56.
»ftW.,p. 58.
« ibid., p. 57 el 58.
EFFOUT CONTRE LA TERUEUR, 217
que Robespierre, dont il qualifiait le manifeste de subi une \
M«iis qii'imporlait tout cela? Pour que Je troisième numéro du Vieux Corddier devînt une arme empoisonnée aux mains des ennemis de la Révolution, il suffisait qu'on pût dire avec un certain degré de vraiscrnM uicc que C'était bien son règne que Camille, s'abritaul sous une grande ombre, avait entendu décrire. Ël ce danger, rignorait-ii? Non, puisqu'il protestait d'avance contre les rapprochements que la malignité trouverait entre le temps où il vivait et celui dont il avait emprunté le tableau à Tacite*.
• Aussi qu'arriva-t-il7 Qûe rapparition de ce troisième numéro le 25 frimaire (15 décembre) fut le signal d'un
immense scandale. Tous les contre-révolutionnaires hatlueut des mains j tous affectèrent de répandre que Camille Desmoulins venait de tracer, sous d'autres noms, , l'histoire de son époque; il y eut des transports de joie dans toutes les sociétés connues pour leurs tendances aristocratiques*: sans le vouloir, sans le savoir, le généreux mais téméraire écrivain avait, en rendant Tespoir à rinnocence, servi les calculs de la haine*
Et dans quel moment? liOrsque se révélait au sein de la Convention un jtiii li qui, eoiiduit en secret par Fabre d'Églantine et ouvertement par Bourdon (de l'Oise), ne songeait qu'à énerver le pouvoir et à saper le Comité de salut public. Attaquer de face ce groupe d^hommes intrépides et de travailleurs infatigables qui portaient le puidi» ifun inoiiile^ on ne Tosait pas; niais on s'étudiait à leur susciter mille obstacles ; on les décriait dans la personne de leurs moindres agents ; on remuait sans cesse
* Troisième numcro du- Vieux CcrdeOeff p. 57.
* IbU,, p. 62.
* Voyez le Uimiieur du 8 nivôse (28 décembre), -r BxpticatîoDS sur un rapport de Barère, où Camille Desmoulins était attaqué sans être nommé.
autour d'eux d*une main lurieuse l*impar limon de la jalousie; on irrilait de plus en plus contre cette concen-
tralion loiilc-puissanle des forcos du [lays ([u'on appelait leur dictature Torgueil de la partie la moins saine de la Convention. Tandis que, hors de TAssembléei on les montrait prêts à abandonner le Midi au delà de la Duranco, on les accusait sourdement, dans TAssemblée, de ne rien faire pour réduire Toulon \ Miner tous les appuis du gouvernement, et de celte manière le désorganiser, au plus fort d'une lutte gigantesque, c'était perdre la Révolution, qui, sans unité d'action, périssait; eh bien, dans Tespoir dVcraser le Comité de salut public sous son fardeau, démesurément accru, Bourdon (de rOise) alla jusqu'à demander la suppression pure et simple des ministres*. Bientôt l'existence du Comité de salut public lui-même, tel qu'il était alors composé, est mise en question. Ses pouvoirs expiraient le *20 frimaire (10 décembre). Le 12 seulement, sur la demande deBarère» la Convention aborde la question de savoir s'ils seront renouvelés. Hais ce que Bourdon (de l'Oise) et ses amis veulent renouveler, c'est le personnel dirigeant. La proposition formelle en fut faite^ un décret fut rendu ^ ; des listes furent dressées; des noms nouveaux, celui de Dubois Crancé entre autres, furent inscrits sur ces listes^: Mais, le 15, au moment où l'on réclamait Tappel nominal pour le renouvellement, Jay-Sainte-Foix, s'élançantà la tribune, s'écrie : . ,
« Est-ce donc lorsque les Puissance^ jouent de leur reste, et que de grandes négociations sont entamées, et
*■ Voyez le projet de Rapport de Robespierre sur la faction de Fabre d*Églaiitine, n* 41 i des' pièces ii la suite dn Rapport de Courtois. ^ Séance du 20 frimaire (10 décembre).
3 Voyez le discours de Jfty-S«iiile*Foix> dans la séanoe du â3 frimaire
(15 décembre).
* Projet de Rapport de Robespierre sur la foction de Fabre d'Bghntine,
que Toulon va rentrer dans le sein de la République, et
que le Midi va expier ses erreurs; est-ce lorsque les armées soiU ca présence de l'ennemi, est-ce lorsque les défenseurs de la liberté sont à la veille d'écraser les satel« tites'de -Pitt et de Gobourg, qu^îl faut changer le centre Je gravité de la République? Avec un nouveau Coniilé, toule respuiisabilile cii^paraît : si vous vous plaignez de kû^ ii dira : Les plans étaient mauvais, nous sommes arrivés Ifopi tard pour les corriger. SI vous accusez IW deD, il répondra : Les mesures étaient bonnes, elles ont été mal exécutées'. »
- :.IJiy,avait tant de Ibrce dans ces considérations, et le èt^gei é^i si mianifeste de changer de génâraui^ sut le, elninp de bataille, dans le feu de Paction, — à part même le mérite des hommes qu'il s'agissait de remplacer, — ' que la Convcaliuii iie s'y put résoudre. Elle rappui la son décret de la veille, et prorogea ce Comité fameux^ que l'£tti!«6p«)entièbe admirait en frissbnnant. li'fie^.volé n'attestait que Fempire des circonstances. UuLaspierre ne s'\ iKtnuKi point; il sentit que l'orage se formait dans. d'Assemblée. Mais, coaune les ennemis du ÇnmilélfcvaienN. soin: de ne lui porter que des coups indiféelsiM'éttveloppaient leurs colères de ténèbres, pour les amener à combattre au grand jour, il fit adopter par les Jacobins, le 24 frimaire (14 décembre), une proposition fii6iÛ0nMHHle^dourut présenter à la Convention le lendesiaâiii^èt:qui avait peur but d'astreindre tout député suppUtatièiiàtire dès son arrivée sur la scène politique sa
piorosidii de Un '\ La uiuLioii pa^^sa; mais, pi'oiilaiil lobiseRci (ie Jiubespierre, Thibeaudeau demanda ^t obtint lè<l|qpof:Mu«déet«t dans la même séance^
« Monile^r, an U (1793), n* 85.»
* Séance du S5 frimaire (15 décembre), s Moniteur, an U (1793), n~ S6 et 8S. « Ilrid., n* se.
Celte victoire encourageant le parti des Fabre d'Égiantine, Bourdon (de TOise), Laurent Lecointre, Glausel,etc.,
ils se décident à un vi^rniircux essai de leurs forces. I^e 27 frimaire (17 décembre), I^aurent Lecoinlre ouvre la tranchée par la dénonciation d'un agent du Conseil exécutif, coupable d'avoir arrêté un courrier venant de Givet et porteur de dépêches pour la Convention. Boursauil, de son côté, s(î plaiiil d'avoir été arrêté à Saint-Geniiain par le même agent, qui ne Ta laissé passer, dit-il, qu'après avoir visé son passe-port. Mouvement d'indignation dans l'Assemblée. Â son tour, Bourgoin raconte qu'à Lon^ju* mcau il s'est vu opjioser des Ibrmalités semhlables. L'indignation redouble. C'est en vain que Voulland, membre du Comité de sûreté générale, explique la sévérité des mesures prises [)ar le caractère anormal de la situation, par la nécessité d'une vigilance d'où dépend le salut public, et par rexcinple des trahisons aux(|nelles courriers ordinaires et extraordinaires ont servi de messagers; Charlier s'écrie qu'il est temps de faire cesser la lutte du Conseil exécutif et de ses agents contre la Convention, et il deniande que les ministres soient mandés séance tenante. Bourdon (de l'Oise), reprenant sa thèse favorite, déclare que, tant qu'il y aura un Conseil exécutif, le gouvernement révolutionnaire ne pourra marcher.
Fabre d'Églanline, très-réservé d'ordinaire, très-prudent, et sobre de dénonciations, croyant cette lois la bi èche praticable, s'y précipite; mais, n'osant encore attaquer le Comité de salut public que par le tableau desdésorut-js qu'il a charge de réprimer et ne réprime pas, il peint Ronsin parlant en maître dans Paris, se faisant partout obéir, ayant à ses ordres des bandes de coupe-jarrets à moustaches, et les traînant a|)rès lui le long des rues, qui ne retentissent plus que du bruit de leurs grands sabres. Il parle d'un horrible placard de Bousin, dont il accuse Vincent d'avoir tapissé tous les mur» de Paris, et il con-
clul à rarreslaiion de ce dernier. Vincent était sècrélaire générai de la ^niorre, le coup portait donc, et sur le ministre (le la guerre Boucliolle, et sur le Comité de salut public qui les employaif. La Convention décrète que Vincent sera mis en étal d'arrestation. Même décret, sur fa demande de plusieurs membres, est rendu contre Ronsin et Maillard. Peu s*en fallut que Héron, a^'^ent du Comité de sûreté ^i-énérale, ne partaoï'iU leur sor(, à cause d'une i|ucreiie où il s'était emporte avec violence contre le représentant Panis ^
Le lendemain, 28 frimaire (18 déeembre), les minisires furent mandés à la barre de rAssemblée, qui leur infligea de la sorte la nécessité de se justifier et de s'huipilier devant elle*.
Ainsi, tout en s'abstenant de nommer le Comité de salut public, on le poursuivait sans relâche, soit dans la personne de ses auvents, soit à propos d'actes dont on donnait à entendre qu'il était respunsable. El les agresseurs n*avaient point leur place dans ce qu'on appelait alors « la fange du Marais; » il y avait à compter avec e^x; car ils siégeaient sur les cimes de la Montagne, et ils avaient touché la corde sensible, dans la Convention, en s'adressa ni à son orgueil.
. Cîrande fut la perplexité de Robespierre. L'opposition qni venait de se former au sein de PAssemblée frappait
sur les Hébertistes, qu'il n'aimait pas, mais en visant au cœuEdn Comité de salut public, dont la chute, en ce moment, eût été une calamité publique. Quel parti pren* '■ 4tè^ La situation était d autant plus compliquée, qu'en se prononçant contre Ronsin, Vincent, Maillard et leurs pareils, les ad\oisaires du Comité de snhit public dans l'As- #ewJ^ée tendaient à se confondre avec le parti dont Danton
. * Moniteur, v.n II (i795|, ii" SU.
^ Vovez le compte rendu de la séance du 28 frimaire, dans le Mmi* teur, an \l (1795), n» 90,
était le chef et Camille Desmoulins le porte- voix. Or Robespierre voulait bien marcher avec ces derniers, mais non pas avec les autres. Il voulait bien attaquer PHéber-
lisme, mais pour soi lu la Terreur, non pour (irsor^aniser le gouverne oieiil révolutionnaire, quand plus que jamais l'unité et la vigueur d'action étaient commandées par les périls de la France ^
Tel était l'ctat des choses et des esprits, lorscpie, îe 50 frimaire (20 décembre), un grand nombre de feiiimes vinrent à la barre de In ('onvention réclamer la liberté de leurs parents. Pareille démarche avait été faite dix jours auparavant. Robespierre se hâte de profiter de Foccasion, pour essayer de celle politique de la Justicf, qu'il projetait de substituer à celle de la Terreur. Il commence par i*eprocher doucement aux femmes qui se pressent à la barre cette démarche tumultueuse, et de ne s'être pas adressées plutôt en particulier, avec la modestie de leur sexe, aux dépoMiaiies des giands inlerels de la patrie; puis, après avoir posé les bases de sa politique, qui consiste à préserver l'innocent des excès des faux patriotes, sans toutefois désarmer la Révolution devant ses ennemis, il propose et oblient rétablissement d'une CfMii mission, nommée par les Comités de salut public et de sûreté générale, pour s'enquérir des personnes arrêtées injuste-* ment, et soumettre aux deux Comités le résultat de leurs recherches. 11 y avait, dans ce cas, à éviter le danger des sollicitations, qui eussent ouvert carrière aux séductions de la ricliesse ou de la beauté, et donné à la faveur ce qui n'était dû qu'à la justice; c*est pourquoi Robespierre fit ajouter au décret que les Commissaires demeureraient inconnus du public ^
C'était un grand pas hors de la Terreur. Ceux qui la
' Voyez, à cet égnrd, son projet de Rapport. sur la faction de Fabre d^Êglantine, ubi suprà.
* Moniteur, an U (1793), 91.
EFFORT COiSTRË LA TERREUR. 223
représentaient dans Tun on l'autre Comité, Billaud-Varenne entre tous, le seiUirent bien, et ils en frémirent'. Mais,, en invoquant contre elle la Justice seule, et en s'abstenant de tout appel à une molle et dangereuse indulgence, Robespierre ne laissait aucune prise sur lui aux Terroristes. De quel fron' -ci ;M(Mit-ils vemis lui n:j>ruciier en public de distinguer entt c; 1 innocent et le coupable? Couvrir le premier d'une égide, était-ce promettre TirapuDÎté au second? Robespierre, avec une sagacité admi-) rable, avait compris que Tunique moyen d'assurer le tnumpbe d'une politique niod<''ive était de se garder du, modérantmn r : qîie l'unique moyen de vaincre les Iléber* tisti^ coupables d^un excès était de ne pas tomber dans Texcès contraire.
Deux bonimcs dérangèrent ces sages Cidculs : Pbilippc«nix et Camille Desmoulins, l'un en prêtant le liane aux Uéj^eicti&tes par des assertions erronées et fl^injustes attaques; l'autre en poussant Pétourderie de ses généreux élans jusqu'à donner à la politicjue modérée, qu'il croyait servir, un air de contre-révolution.
. Dn £^ vu avec quelle légèreté et. quelle acrimonie. Iflii-r HppeaM^, en Vendée, avait poui^uivi le parti de Saujoiur,, n'é})argnant pas plus Rossignol que Ronsin, lançant se$ accusations au basai d, et remplissant tout du luMiitde ses coièr/â8. De retour à Paris, il mit à raviver une qucfclle qui; is^Diblait inort^ un acharnement incroyable. Non conde tourner et de retourner le couteau dans la plaie que ses premières déuonciations avaient creusée au sein d'un parti rivaL li s en prit au Comité de salut public; . il ra(^u$a.d èlV^i'<^sté sourd à ses avertissements, d'avoir laissé sacrifier vingt mille soldats depuis ses premiers %fm% M intention eût été de pousser dafis les rangs
*^ ^dn'i}À Vtt TOÎi^h prenre itt peu plus loi^^
. , *;|abeut La Jlfie et la Crimes de Carrier. Bibliothèque historique
de laiiMuHm, i 049, 50, 51. Britisb Musetun.
224 tflSTOIRG DE LA REVOLUTION (1793).
de l'Héberlismc quiconque regardait le Comilé de salut public comme le Palladium de la Révolution, il n'aurait certes pu mieux faire. Du moins, si ses réquisitoires eussent porté sur des fondements solides! Mais non; ses pamphlets sur la VendiM^ tb urmiiiai en t d'erreurs ; et, dans son empressement à fouler aux pieds les Hébertistes, il leur préparait une victoire,
D(*son côté, Camille Desinoiilins, (jui, non moins enthousiaste et non moius léger que Philippeaux, s'était mis à le croire sur parole, Tadmirait, le vantait, et s'en allait répétant partout : <x Avez-vous lu Philippeaux ^? d Camille Desmoulins publia, précisément le jour où Robespierre faisait iiislilucr par la Convention un Co/tiité de jusiice, le quatrième numéro du Vieux Cordeliet', on il demandait, lui, un Comité de clémence. Et ce n'était point là une simple question de mots : les développements donnés par Taulour à sa proposition le prouvaient de reste.
On a cité bien souvent, avec une admiration qu'il est impossible à toute âme honnête de ne point partager,
l'admirable passage que voici : et U Liberté que
j'adore n'est point le Dieu inconnu. Nous combattons pour défendre des biens dont elle met sKr-le-cffamp en possession ceux qui riavoquentj ces biens sont la Déclaration des droits, la douceur des maximes républicaines, la Fraternité, la sainte Égalité, l'inviolabilité des principes; voilà les (races des p^is de la Déesse; voilà à (pjels traits je distingue les (jcuples au milieu desquels elle habite. Et à quel autre signe veut-on que je reconnaisse cette Liberté * divine? Cette Liberté, ne serait-ce qu'un vain nom? N'estce qu'une actrice, la Gandeilleou la Maillard, promenées avec un bonnet rou^e, on bien cette statue de quarante-six pieds de haut que propose David ?... 0 mes chers concitoyens, serions-nous donc avilis à ce point que de nous
* CVfît ce qu'il rncDiitc lui-même dans le troisième numéro du Vieux Cordeticr, p. 00. Collection des Mémoires, etc.
prosterner devant de telles divinités? Non, la Liberté, cet le Liberté descendue du ciel, ce n'est point une ny ini)he de l'Opéra, ce n*est point un bonnet ron^e, une cliemise sale eldes haillons; la Liberlé, c'est le bonheur, c'est la tiil^oii^ c'est légalité, c'est la justice, c'est la Uëclaration des droits, c'est votre sublime Constitution ^ »
A la lecture de ces lignes si éloquentes, si saintement passionnées, si dignes de la déesse ()u'elles invocpient et qui les inspira, quel cd ui pouirail rester sans battement? MaiS' Camille Desmoulms ne prenait-il pas le jour du combat pour le lendemain de la victoire, lorsqu'il niait que la liberlé, comme l'enfance, eût besoin de ])asser [unies cris et les pleurs pom- ;ii river à l'âge mur? Il n'y a pas à en douter : ce que le quaUième numéro du Vieux Cordelier demande à chaque page, presque à chaque ligne, c'est que )a Révolution, en tant que Révolution, abdifine, et sur-le-champ. Quoi de plus chiir que a â : « V(iiil('/-vous que je reconnaisse la Liberté, que je tombe à scjà pieds? Ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects ; car, dans la Déclaratiom des droits, il n'y a point de maisons de sus])icion, il n'y a que des maisons d'arrêt'. » Il est vrai que l'aïUeur, frappé lui-même du danger d une sembhilde mesure, et comme elïrayé de son propre entraînement, écrit en note : « le déclare que mon sentiment n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guichet, et que les quaU t; ou bix examinateurs secrets, décrétés par la Convention, décadi 50 frimaire, înlerrQgeftt les suspects^ et leur rendent la liberté, si leur élargissement ne met point la République en péril s » Mais, si tel est le sentiment de Camille et si sa politique est aussi
* Ouatiième nimiéro du Vieux Cordelier, p. 65 et 66. Collection de$ Mémoires, etc.
* Ibid., p. 66.
* Ihfd, Note de la page 66.
mesurée que celle de Robespierre, pourquoi s'ëcrie-l-il, à la page suivante, du risque de rendre la Révolution plus
noire encore aux yeux de l'Europe qu'elle ne Fa étt' jusqu'alors, et con Irai renient à la vénle, qu'on n'a plusaiïaire maintenant, à rintérieur, qu'aux lâches et aux ma/ades^? Pourquoi donne-t-il à entendre que des femmen^ des vieillards, des cacochi/mes \ comiilucui le prétendu danger de la Hépnl)li(pie? Les llébertisles voient des conspirateurs par (ont ; lui, n'en voit nulle part. A ses yeux, la « multitude des Feuillants, rentiers et boutiquiers, incarcérés dans le duel entre la monardiie et la République, n'a ressendjlé ([u'à ce peuple de Home, dont Tacite peint rindifféreuce, dans le combat entre Vespasicn et Vitellius'. « Ce sont gens que le spectacle de la Révolu* tion amuse, et qui volontiers partagent leur attention entre un roi qu'on décapite et le supplice de Polichinelle * : rien de plus. Mais Ye^pnsK n, vainqueur, ne lit point embastiller toute cette multitude'^. » Ainsi, la lutte sans égale et sans exemple où s'entre-choquent deux mondes, la lutte gigantesque qui est venue agiter toutes les idées, mettre en émoi tous les intérêts, déchaîner toutes les passions, remuer dans toutes leurs profondeurs et les sociétés humaines et le cœur de l'homme, Camille Desmoulins la compare à un combat où les habitants de Rome assistèrent en spectateurs indifférents, parce qu'il ne devait en effet leur donner à choisir qu'entre deux maîtres! Poussant sa pointe, il vante « l'indulgence extrême » de Thrasybule, après qu'il se fut « emparé d'Athènes*, » comme si -le grand siège entrepris par la Révolution était fini ! Que
* Quatrième numéro du Vieux Cordelier, p. 67.
» Ihid,
« Ibid., p. 09.
veut-ii donc? Une amnistie? Non; il sent qu'une ce indulgence aveugle v.i g(^néra1e serait contre-révolutionnaire^ ;» ii n'est pas sans se préoccuper du danger qu'il y aurait i\ imprimer à la machine du gouvernement, en sens contraire â sa première impulsion^ une secousse qui risquerait d'en briser les ressorts*. Sa conclusion, cest l'ëta-^ blissement d'un Comité de clémence^. Suit une invocation h Robespierre, la pins paihétiquc qui fut jamais : « 0* mon cher Robespierre, c'est à toi que j'adresse la parole; caiîij'aîi-iiiu Je moment où l'on n'avait plus que loi à vais* cre, oû, sans toi, le navire Argo périssait, la République entrait dans le chaos 1... 0 mon vieux camarade de collège, toi dont Ifi postérité relira les discours éloquents^ souvienfi-loi de ces leçons de l'histoire et de la philoso^ pllie A. l'amour est plus fort, plus durable que la- <»*ainte; que l'admiration et la religion naquirent des hietilails; que les actes de clémence sont l'écfielle du mensjOBge^ leomme nous disait Tertullien, par lesquels les membnes dès Comités du salut publie se sont élevés jus-' qu^ajut^el, et qu'on »*y monte jamais sur' des marcbes^ ensanglantées. Déjà tu viens do ('approcher beaucoup de celte idée, dans la mesure que tu as fait décréter aujourd^faisui^ il est: «rai que c'est plutôt un Comité deju$tic& (|W«nété;pf9posé. Cependant:pout*quoi la clémenoë M*ait-^ elle devenue un crimo Jans la République ^ - Cei écrit de Camille Desmoulins, où l'esprit trouver* tant h ittdiie^mais qui s'empare si buissàmmenldu cœur, andtJcitvtpdagrëclaner, pour lé t4|tme d^a liberté mi-' liléiilè^eelqnfnne mivenait qu'au 'ré^Me de la libertévictorieuse ; il supposait, incotici vablc et dangereuse er-
RMri^4}iiÊ.ia<R£vûlâtiontn'availplus aucuu obstacle devant
■ uo fy'ii) : .'■.) Pî'jHiMrii •r';fi;;S'i yn-'-' •■.l.'î. ii::/; ;
, » Quatrième nui^jdi|[Fi(H||l,éM<rii<r^ p« Ht*- ■ ; : ^
* Ibîd., p. 75. i . ,,s 1 » . : . .
^Jbid. ' "^'^^'^ '■■ 'l . ,
elle; que tous ses ennemis étaient ou vaincus ou convertis. Le contraire, bélnsl n'était que trop manifeste. Aussi l'effet produit fut-il Topposé de celui que Camille Desmoulins avait espéré.
Les Héberlisles, que la modéralion prudente de Robespierre accablait, précisément parce qu'elle ne leur fournissait aucun prétexte spécieux d'attaque, triomphèrent du quatrième numéro du Vieux Cordelier^ et
se répandirent en di cours véhéiiieiils ui ce que, sortir de la Terreur, c'était entrer dans la contre-révolution.
Voyez où Ton nous mène! disaient-ils. Hier, il fallait ua Comité de justice qui protéj^eat de prétendus innocents; ;ui|uur(.riiui cela ne suilil pliis : ce qu'on vent, c'est un Comité de clémowc qui rassure ou encourage les coupables, sans doute? Et, à l'appui de cette demande, si étrange dans les circonstances, qu'ose-t-on affirmer? Que la clémence, c'est-à-dire l'impunité promise aux artisans de la contre-révolution, serait la meilleure des mesures révolutionnaires! Âu fait, comment avons-nous pu jusqu ici nous abuser au point de croire que la Révolution française avait le monde entier sur las bras ; qu'elle marchait sur un sol volcanisé, la tête dans l'orage; et que ses innombrables ennemis lui gardaient des ressentiments immortels ? De faibles femmes, une tourbe inoffensive de curieux et d'indifférents, des violltards, des malades, des cacochymes, voilà, — Camille Uesuiouliiis veut bien nous rapprendre, — nos adversaires! Et c'est sans autre but que de venir à bout de ces pauvres gens que la Révolution, selon notre auteur, déploie une tyrannie à laquelle on ne saurait trouver rien de comparable, à moins qu'on ne remonte aux règnes infâmes d'un Tibère ou d'un Néron. De l'Europe armée contre nous, de la Vendée s' agitant sur des ruines toutes fumantes du sang des patriotes, de la mansuétude des rebelles lyonnais prouvée par Pexé-
EFFORT COMRi: LA TERREUR. 229
cution de Chalîer, de Toulon livré aux Anglais..., pas un mot. Périls imaginaires que tout cela ! Nous n'avons affaire qu'à des femmes, à des vieillards, à des cacochymes, à des malades.
L'effet des indiscrètes démonstrations de joie échappées aux royalistes vint s'ajouter à celui de ces terribles cornmenlaires auxquels il faul bien avouer que les récents écrits de Camille Desmoulins, malgré mainte précaution oratoire, donnaient prise; et les Uéhertistes en reçurent un surcroit de force inattendu; L'occasion d'agrandir leur cause en la confondant avec celle de la Révolution ellemême leur était fournie.
Autre imprudence fatale i L'invocation de Camille ûesmoulins à Robespierre avait pour résultat nécessaire, nonseulement de poser ce dernier comme Farbitre suprême de la situation, ce qui ëlaiL le designer à tous les coups de l'envie, mais encore de le réduire à l'alternative, ou de paraître déserter la Révolution par une accession sans ré-* serve au parti des indulgents, ou de leur montrer un front sévère, et de sauver ainsi la politique de modération du reproche dv inodéraniisme. Dès ce moment, il se trouvait condamné à naviguer parmi les écueils !
Les conséquenoes ne tardèrent pas à se développer.
Le 50 frimaire (20 décembre), les Cordeliers, soumis à l inilucncc de rHéberlisme, envoient à la Convention unedéputation dont l'orateur, d'un ton hautain et le chapeau sur la téte, réclame la mise ^accusation trop retardée, dit-il, des soixante-treize Girondins détenus. C'était un trait lancé droit au cœur de Robespierre, qui les avait défendus. Mais, plus eneore que la réclamation, la manière dont elle était faite annonçait l'audace renaissante des Hébertistes. Goutbon proteste contre cette affectation de parler le chapeau sur la téte à PAssemblëe des représenlanls du peuple; et Robespierre l'appuie en ces termes : « Sans doute, tous les citoyens sont égaux entre eux ; mais
^50 HISTOIRE DE L.A névOLOTION (1795).
il n'est pas vrai qu'un seul homme soit l'égal d'une portion quelcon({ue de citoyens. Un individu qui parle devant
une assemblée doit ies[ii'('(('i' en elle la société générale dont il estmemijre. » Le règlement, qui était conforme à ce principe, fut maintenu \
Le lendemain, la tête de Chalier, solennellement promenée dans Paris sur un autel que portail un char de liit iu cl que recouvraient des ^niirlandcs de cyprès-, offrit aux Hébertisles une occasion naturelle d'essayer leurs forces. CoIlot-d'Herbois, qu'ils attendaient avec une impatience frémissante, élaît accouru de Lyon. Il arrivait, •précédé d'une répiitniion d iiidomptable vigueur. Il pai*aît aux Jacobins, où les llebcrListes saluent sa présence par des applaudissements enthousiastes ; et, après une apologie véhémente de sa conduite à l'égard des Lyonnais: <t II y a deux mois que je vous ai quittés, s'écrie-t-il d'une voix amère ; vous ('tiez tous brûlants de la soif de la vengeance contre les infâmes conspirateurs de la ville de Lyon. Aujourd'hui, je ne reconnais plus l'opinion publique ; si j'étais arrivé trois jours plus tard à Paris, je serais, pcut-ètce, décrété d'accusation...'. » Ptiis, répondant à ceux qui disaient : a Les victimes des exécutions eu masse ordonnées à Lyon ne sont pas mortes du premier coup : » — « Et Chalier, poursuit-il, Chalier est-il mort, lui, du premier coup? Si les nrislocrates avaient triomphé, croyez-vous que les Jacobins eussent péri du premier coup? £t la Convention, qui avait été mise hors la loi par ces scélérats, aurait-elle péri du premier coup? Qui sont donc ces hommes qui réservent toute leur sensibilité pour les contre-révolutionnaii es? Une goutte de sang versée des veines généreuses d'un patriote me retombe sur le cœur ;
' Moniteur, m II (1795), n' 92.
* Histoire parlementaire, t. XXX, p. 392.
3 ^ioniteur, an II (1703); n" 94. Compte readii de la séance des Jaco- 'bins du l" nivdse (21 décembre) -
EFFORT COiSTRE LA TERREUR. 251
mais, pour les conspirateurs, je n'ai point de pitié. . . ^ »
Collot-d'Herbois attaquait Camille Desmoiilins sans le nommer : Nicolas le nomma ; et, qualifiant le Vieux Cor— délier de ce libelle, » il prononça ce mot bari)are : <c Camille Desmoulins frise depuis longtemps la guillotine'. )> Uélogé de RoBsin par Collot-d'Herbois compléta la scène. La Terreur ressaisissait son sceptre sanglant. Hébert, ivre , de joie, dressa un piédestal à Collot-d'Herbois, et il écrivit r « Le géant a paru' 1 »
Deux jours après, 3 nivôse (23 décembre), nouvelle dé- • putaiion des Cordoliei s à la Convention puia insister sur l'élargissement de iionsni el de Vincent*. Évidemment, ks Hébertistes avaient repris Toffensive; la séance des Jaeebii» qui suivit celte démarche en fut la preuve. i' Dans la séance précédente, il avait été décidé que ce soir-là Camille Desmuuiins, Uuuidon (de l Oise), Fabre , d'Égiantine et Philippcaux auraient à répondre, le premier à la dénonciation de Nicolas, les autres à une dénonciation d'Hébert.
On s'attendnil donc à des incidents dramatiques ; et le concours fut tel, qu'on paya des places jusqu'à vingt-cinq livres ^ Collot-d'Herbois se présente, la douleurpeinte sur le visage, et dit : a C'est de la mort des patriotes que je - vien^ TOUS parler, citoyens... Gaillard, le vertueux Gail- -lard,que vous avez vu ici, il n'y a pas longtemps, le meilleur ami de Chalier, s'est tué de désespoir, se croyant ;ftbàndonné. » A cette sombre nouvelle, une émotion vio- -lélité se manifeste parmi les auditeurs. Lui, reprenant : :î« Vous ai-je trompés quand je vous ai dit que les j)atriotes étaient au désespoir?... Gaillard n'était pas un homme
A Moniteur, an H (1795), n* 92.
. « Ibid.
s Le Père Diurne, CCCXXVI. * é
* Moniteur, an II (1793), 95.
* J\'' V du Vieux Cordeiier, p. 85. GoUection des Mémoirci, etc.
faible. C'est lui qui, au 10 août, monta le premier à Tassaut contre le tyran, et il reriit alors de larges blessures. Sou onil)re est devant nous; elle nous dit : a Je n'ai point « |)àli sous les poi<rnards des ennemis du peuple, mais je « n'ai pu résister à l'idée cruelle d^étre abandonné par les . « Jacobins. » L'émotion redoublant : « Prétons, contînne-t-il, |)n'ions le sernioiil de ne [>;is survivre à celui de nos frêles qui pourrait êlre attaqué, » Et tous, debout, le bras étendu, s'engagent par un serment terrible, aux applaudissements réitérés des tribunes S
L'occasion était bonne pour prendre à partie Camille 1)«'smoulifis sans le nommer; Collot-d'llei'bois le désigne en ces termes : a Vous croyez que des bommes qui vous traduisent les historiens anciens, qui retournent en arrière de cinq cents ans, pour vous offrir le tableau des temps où vous vivez, sont patriotes? Non... On veut modérer le mouvement révolutionnaire. Ehl dirige-t-on une tempête?... Rejetons donc loin de nous toute idée de modération. Restons Jacobins, restons Montagnards, et sauvons la liberté*.»
Au bruit des applaudissements qui saluent ces paroles, Levasseur se lève, et, brusquement : « Je demande à arracher le masque dont se couvre Philippeaux. » Il l'accuse alors d'avoir un patriotisme qui ne consiste qu'en bavardafjescL en déclamations; d'avoir traite Runsin et Rossignol de scélérats ; de l'avoir engagé lui, Levasseur, à voter pour l'appel au peuple, et d'avoir ensuite voté contre ; d'avoir dit que le club des Jacobins était composé de fripons'. « Je ne m'attendais pas, répond Philippeaux, à êlre accusé par Levasseur, mon compatriote et mun confrère ; je me voue à l'infamie s'il se trouve dans mon
< Moniteur, an U (1795), n" 96. Compte rendu de 1t séance des Jacobins du 3 ttivdse (23 décembre).
« Ibid.
» Ibid., 96.
Rapport un seul fait controuvé. » Il reprend ensuite ses
(lénoncialions contre Ronsin et Rossignol, qu'il repiéseiitc plongés dans les plaisirs et la bonne chère. Il affirme qu'à la bataille de Coron, en Vendée, Ronsin a fait écraser par trois mille brigands quarante-trois milie républicains (ailleurs, au lieu de quarante-trois mille, îl avait dit quatre-vingt-dix mille) S II nie enfin le propos insolent qu'on lui impute en ce qui concerne les Jacobins, imputation sur laquelle Levasseur insiste et qu'Hébert confirme*.
La séance devenait tumultueuse. Danton recommande le calme. « Je n'ai, ajoiUe-t-il, aucune opinion formée sur « Philippeaux ni sur d'autres; je lui ai dit à lui-même loili « faut que tu prouves Ion accusation, ou que tu partes ta, c< téte sur un échafaud*^. » Imprudentes paroles qui sera* Liaient condamner d'avance Philippeaux, dans le cas où il se serait trop avancé, ce qui, malheureusement, se trouva hors de doute I
Robespierre avait défendu Danton, il avait protégé Camille Desmoulins : il n^abandonna pas Philippeaux. Il dît que, si ce dernier avait cédé à des passions particulières, son devoir était de faire le sacrifice de son opinion ; qu il ne croyait pas, quant à lui, que Philippeaux eût eu des intentions contre-révolutionnaires ; qu'il fallait l'entendre; que la discussion devait être calme; que la [.iclique des ennemis de la Révolution était de pousser ses servie teurs à se déchirer de leurs propres mains ; que les arrestations récentes (celles de Ronsin et de Vincent) avaient donné lieu à des soupçons injustes, n'étant pas Fouvrage d'un homme, mais le résultat d'un examen attentif dans les deux Comités; que, si des erreurs avaient été com-
1 Tojei, dans le lome IX de cet ouvrage, le chapitre intitulé la Vendée
vaincue, p. 358.
« Moniteur, an H, (1795), n' 96.
» ltn(L
mises, oa pouvait s'en reposer sur la justice de Ja Gon* vention du soin de les réparer ; que Harat était allé tranquillement au Tribunal révolutiomiaij e et en était revenu triompliant^
Ce langage était à la fois plein de sagesse et de fermeté. îAux efibrls des Hébertistes pour faire regarder Ronsin et Vincent comme les victimes d'une oppression qui avait .sa source dans les seules déiioiici. liions de Pliilij)p(sui\', Robespierre opposait le jugement des Comités, la confiance que devait inspirer la Convention, et cette soumission à la justice dont Marat lui-même avait donné l'exemple. D'iiJi ciiilre eôlé, loin de sommer Pliilij)peaux, comme Tavait lait Danton, de prouver tous ses dires, sous peine de mort, Robespierre lui ouvrait une issue; il lui ménageait un moyen de se rétracter honorablement ; il étendait sur les erreurs de fait où il avait pu se laisser entraîner le voile des iMauies intentions. Jamais la bienveillance n avait été plus habile.
Mais les rancunes de Philippeaux l'aveuglaient, et il ne pouvait pardonner au Comité de satul public d'avoir prêté une oreille déliante à ses ré([uisiloires louchant h\ Vendée. Il déclara « qu'il avait dans son cœur les principes que venait de professer Robespieirre*, » mais nôn sans se plaindre des c< formes repoussantes qu*il avait cm remarquer dans le Comité, lorsqu'il était allé lui rendre compte de ses opérations'. » Il assura ensuite qu'il n'avait tiré de sa brochure que le nombre d'exemplaires suffisant pour ses collègues de l'Assemblée; sur quoi, Levasseur, s'étant écrié : c< Tu en as menti ; tu en as envoyé des exemplaiies à Saumur et à Angers, » lui, au lieu d'établir le contraire, répliqua : « Je vais vous expliquer la cause de Tacharnement de Levasseur contre moi. J'ai fait rappor-
* Moniteur, an 11 (1793), a' 90.
» Ibid.
3 Ibid.
£FFORT CO:iTll£ LÂ TKRIIEUR. 255
ter un décret sur la résiliation des baux, el, par ce rapport, Lovasseur perdait cinq cents livres ^ » A ces mots, le cri : Point de personnalités l retentit de toutes paris, mêiéà de violents murmures. Danton, impatienté, s'écrie qu^ . toutes c< ces altercations ne tuent pas un Prussien, » •et conclut à ce qu'une Commission de cinq membres soit chargée d'en Iciiàic les accusés et les accusateurs-, ùmthon,rqu*'veul éloigner.imeiultedont il seml)le pressentir le déHoueinent funeste, essaya d'arrêter Philippeauk lors- <<}u*il:re» est temps encore. Il lui demande: s'il croit, en son Ame et conscience, qu'il y ait eu une trahi'^nn dans la gueri'ôdc Vendée. « Oui, » répond sans lies i ter le courageuty mais imprudent. Philippeaux. a Alors, poursuivit ÊQiHhQD^ qu'une Commission soit nonunée. » Et c'est ce qui est décidé à l'instant même, au milieu des plus vifs applaudisbcmciiU
.■i i)uir.la<question de savoir si Fabre, Bourdon et Camille ^mieDH entendus et jugés sans désemparer, les Jacobins passèrefitè J'oirdre du jour^.
i; Arriva sur ces eulrciaiLt;^ la nouvel k do la ]H'ise de ïidiiloii^' et certes, rien ne pouvait venir plus à propos pmrilep inembres'du Comité de salut publie, tant Top^ posîtisik contre eux dans PAssembléd-se fortifiait et grandissait! C'est ail jioitii lorsqu'ils allèrent annoncera la Conveiilion ce grand evéncuient : Toulon rendu eiiliu à la R(^blîqae, leurs amis de la Montagne les en félieitàfioptcoi^npie d-un succès personael^ et leur dii^nt : «SUil^uloh n'avait ])a<? ké pris si tôt, vous étiez pei*du8; iis vou.^ a uraieiiL décrclés d'accusation*. » i iÊmftit lie f danger doi»t les débordements de 1 lléberr
•i*i»««ilifi"«n'I! (1703), ii«96. • m ' o .
* Ibid.
Projet de Rapport de Robespierre sur la faction de Fabre d'Êglantiae.
tîsme menaçaient la Révolution; et ce danger, le Comité
de salut public le portait dans ses propres lianes. Étrange mobilité des choses dims les temps d'orage! Pour enivrer d'audace le parti de la Terreur, il avait suiB des attaques aventurées par Philippeaux, et des protestations hyperboliques de Camille ! Aussi, comme les HébeHistes avaient maintenant le verbe haut! Avec quelle cuniplaisancc ils appelaient Collot-d'llerbois « le géant ! » Avec quel enthousiasme farouche ils allaient répétant les paroles de défî que l'exterminateur des Lyonnais rebelles venait de lancer à la politique de Hobespierre : c< Loin de nous toute idée de modération l » C'était le moment où Fouché écrivait à Collot, au sujet de la prise de Toulon : m Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire; nom envoyons ce noir deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre ^ » Le suicide de Gaillard, désespérant de la Révolution et ne voulant pas lui survivre, ajoutait à la surexcitation. Robespierre avait tenu tête avec fermeté^ aux Cordeliers, dans leurs démarches impérieuses, insolentes presque, en faveur de Uonsin et de Vincent, et il avait mis à excuser Philippeaux plus de courage que n'en montra Danton. Mais^ compromis par Camille, qui rendait sa politique vulnérable et impopulaii^ en l'exagérant, il sentait le sol prêt à se dérober sous lui. Nul doute que, dans les deux dernières séances des Jacobins, le grand rôle n'eût appartenu à ses adversaires. La violence déployée par Levasseur contre Philippeaux prouvait que ceux-là même d'entre les Républicains ardents qui ne figuraient point parmi les Hébertistes étaient disposés à pi endre parti pour eux ; et ce qui devait inquiéter encore davantage Robespierre, c'était de voir des hommes tels que Nicolas, qu'on savait avoir poussé l'attachement à sa personne jusqu'à une espèce de culte, me-
t Moniteur, an U (t795), n* 95.
nacer de la guillotine... qui? Tauteurda Vieux Corde^
/?>r, ce Camille Dosinoiilins, dont lui, Robespierre, avait, peu de jours auparavant, garanti le républicanisme M .
Dans cette situation critique, Robespierre n'bésita pas.
Ces ulira-révolutionnaires qu'il avait si souvent combattus, il résolul de les condamner de haut, solennellement, comme membre du pouvoir, mais cela de manière à leur arracher, une fois encore, tout prétexte de se poser en défenseurs exclusifs de la Révolution, et d'attirer dans leurs rangs tous ceux à qui la faiblesse ou la tiédeur paraissait trahison. De là le Rapport qu'il présenta le 5 nivôse (25 décembre) sur les principes du gouvernement révolutionnaire.
« La théorie du gouvernement révolulionnaii'c, disaitil en conimençant, est aussi neuve que la révolution qui l'a amenée... Il faut pas la chercher dans les livres des écrivains politiques, qui n!oni point prévu cette révo* lution, ni dans les lois des tyrans, qui, contents d^abuser de leur puissiiice, s'occupent j)eu d'en rechercher la légitimité. Aussi ce mot u'est-il pour rarislocratie qu'un sujet de terreur ou de calomnie, pour les tyrans qu'un scandale, pour bien des gens qu'une énigme ; il faut Ve\^ pliquer à tous, pour rallier au moins les bons ciloyens aux principes de l'inlérèt public*. »
Puis, distinguant avec soin, — et c'étaient là des distinctions d'homme d'Ëtat, non de vaines antithèses de rhéteur, — ce que le tort de Camille Desmoulins avait été de confondre :
a La fonction du gouvernement, continuait-il^ est de
* C^était dans la séance du i 4 décembre que Robespierre avait fait Téloge de GamiUe Desmoulins; ce fut dans la séance du SI décembre que Nicobs le dénonça. Les III* et IV* n** du Vieux Coréelier a?aîent paru dans Tinter* valle.
* Manitmr, an II (1793), n* 97.
diriger les forces morales et physiques de la nation vers le but de son institution.
« Le but du •gouvernement constitulionnel est de consorvor la iicpublique ; celui du gouverneuient révolutionnaire est de la fonder.
<c La Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis; la Constitution est le régime de la liberté yiùlorieuse et paisible.
« Le gouvernement révolu lioniiaire a besoin d'une activité extraordinaire, précisément parce qu'il est en guerre. Il est soumis à des règles moins uniformes et moins rigoureuses^ parce que les circonstances où il se trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forcé de déployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des dangers nouveaux et pressants.
« Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la liberté civile, et le goiivenicment révolutionnaire de la liberté publique. Sous le régime constkutionnel, il suffit presque de protéger les individus contre Tabus de la puissance publique ; sous le régime révolutionnaire, la puissance publique elle-même est obligée de se défendre contre toutes les passions qui l'attaquent.
« Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons ci* toyens toute la protection nationale, il ne doit aux eane* mis du peuple que la môrt^. »
Cette dernière phrase, dont l'àprelé n'avait trait qu'à la période de transition, lapéiiode récolulionnaire^ s'adressait à la fois aux conspirateurs monarchiques et aux Hébertistes. Robespierre disait aux premiers : « Gardezvous devoir dans noire aversion pour les excès une promesse d'impunité ou une marque de faiblesse; » et aux seconds « Quand nous nous engageons à ne pas fléchir devant les coupables, de quel droit appelleriez-Tous contre*
i Moniteur, an U (1795), n* 97.
révolutionnaire la proteclion accordée à ceux qui sont innocente ou qui ne sont qu'égarés? »
El , puLir mieux briser entre les mains des Hébert is( es Par me que Camille Desmoulins leur avait étourdiment fournie ; pour bien établir que le dessein de couper court aux excès de la Terreur n'impliquait nullement celui de^ laisser les conspirateurs ou les traîtres impunis, Robespierre concluait par la proj)osilion d'un décret qui, d'une part, activât la mise en jugement des généraux prévenus de complicité avec Dumouriez; et, d'autre part, aug--^ montât d'un tiers les secours et récompenses auxquels avaient droit les délenscurs de la j^aliie blessés en com-; battant pour elle*. . ^
Quant à la pensée dominante du Rapport, le passa^; ijiii la contenait était celui-ci : c< Le gouvernement révolutionnaire n'a rien de commun m avec l'anarchie ni avee le désordre; son but, nu contraire, est de les répri-, mer, pour amener et atiermir le règne des lois. 11 n'ai rien -de commun avec Tarbitraire. Ce ne sont point iesi passions particulières qui doivent le diriger, c*est l'inté-* rèl public. II doit se rapprocher des principes ordinaires, dans tous les cas où ils peuvent être rigoureusement ap-i pliqués, sans compromettre la liberté publique. La mesure de sa forée doit être l'audace ou la perfidie des «onspira^ tcwrs; plus il est terrible aux méchants, plus il doit être favorable aux bun^, et plus il doit s'abstenir des mesures qui gênent inutilement la liberté, et qui blessent les inté^ rits privés sans aucun avantage public*. » , . a .
'Convaincu que les deux extrêmes aboutissent au même point, et, selon ses propres expressions, que le but est également manqué, soit qu'on ne l'atteigne pas, soit qu'on le dépasse, Robespierre s'étudiait à tracer à la Révolution sa route entre les deux écueils que, souvent déjà, il avait
« Moniteur, an U (1795), n- 97.
• Ibid,
signalés avec inquiétude : l*cxcès de l'indulgence el l'excès de la rigueur.
Mais il lui ml lallu, pour réussir, un pouvoir qu'il n'avait pas. Son autorité morale était immense; son autorité officielle, très-combattue, très-disputéc, se trouva bien souvent nulle. Cette importante distinction fut soigneusement voilée, après le 9 thermidor, par tous ceux qui avaient intérêt à rejeter sur Robespieire la responsabilité d'un passé terrible; el, comme il n'était plus là pour répondre^ rien n'a contribué davantage à falsilier Thistoire delà Révolution. La vérité est que Robespierre avait contre lui, non-seulement tout le Comité de sûreté générale, moins David et Lebas ; inais encore tout le Comité de salut public, moins SainL-Just et Cou thon.
On en eut une preuve décisive dans les circonstances dont il s'agit. Le 6 nivôse (26 décembre), Barère, à la suite d'un Rapport sur les suspects, réponse amère aux nouvelles traductions de Tacite^ pi oposa de prendre dans les deux Comités la Commission chargée déjuger des motifs d'arrestation à T^ard des citoyens incarcérés. C'était foire (lé])endre l'action de ce Ckmitê de justice que Robespierre avait demandé, d'une majorité hostile à sa politique de modération ferme et vigilante. Vainement Téclama-l*il le maintien du premier décret rendu sur sa proposition; vainement signala4-il les inconvénients nombreux de celui qu'on voulait v substituer : Barère se déclara sans détour l'organe du mu des deux Comités réunis^.
L'isolement de Robespierre dans les régions officielles
ne p inaii être révélé ni d'une manière plus saisissante ni à propos d'une question plus grave. Mais ce n'était pas assez pour Billaud-Varenne, dont l'inflexibilité systématique et les convictions farouches s'alarmaient delà
* Séance de la Convention du 6 nivôse (26 décembre).
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moindre atleinle portée au régime de la Terreur. Avec une violence qu'il ne prit nul soin de déguiser, il affirma que les mconvénients attachés au second décret accusalent le premier qui avait été rendu (celui qu'avait fait voter liobespierre) ; et, frappant d'une réprobation indirecte, mais non équivoque, la politique modérée de son collègue, il ajouta que la Convention aurait passé à l'ordre du jour sur les réclamations des contre-révolutionnaires présentées à sa l)arre le 50 frimaire, a si clic eût conservé son émryie et m fermeté \ » Robespierre, en donnant ces réclamations pour point de dépari à la proposition é'im ComUé dejustice, avait donc, selon Billaud- Tàrenne, manqué d'énergie et de fermeté! Le trait était de ceux qui, en ce temps-là, faisaient de profondes bli ssures, La Convention ne s(î borna pas à passer à l'ordre du jour sur le décret présenté parBarère; elle rapporta le premier qu'elle avait voté sur la proposition de Robespierre*.
Ainsi le Comité de justice fui rejeté ; et ce triomj)he de Billaud-Yarenne donna un surcroît de force aux Hébertistes, si bien servis déjà par les exagérations en sens inverse de Camille Desmoulins, par les attaques inconsidérées de Philippeaux, et par le retour à Paris de Coliold H^rbois.
* Séance de la Convention du 6 nivoso (26 décembre).
GUAPITRE VI
glVËR D£ 1194
Disette de la rânde. — ies garçons bouchera. — Ressources diminuées. Besoins angmentés. -Perapeclite effrayante. - Poumyeurs de 1 armée réTOlutiomiaire. - Aspect de h Balle aux bouchenes. - Admirable dévouement cifiquc. — Carême civique ; Legendre propose de le décréter. — Jeûne universel et volontaire. — Abominables manœuvres de la contre-révolution pour faire hausser le prix du pain. — CoDSom- ^ malien momenlanée de volailles dans Paris. - Pans rcdmt à «e nourrir d'herbages. — Queues à la porte des boulangers. — InUtteoce fimeste exercée parles attroupements aallamcs sur la moraUté P^*<["^^V* pudeur des femmes. - Divers remèdes proposés. — Cri général contre l'accaparement. - U pain à ikux SOtu, Bobœa-Crancé. - Brochure sur les subsUtances, par Momoro. - TahUau du maximum, - Nouveauté et importance de ce grand trawfl. - Teicèa du froid sejoint à la famine. - Tous les fléaux coalisés. - Héroïsme du peuple de Pans.
Ce fui un terrible hiver que celui de 1794.
Et d'abord, la yiande manqua.
La Vendée, avant la guerre, fournissait six cents bœufs par semaine, depuis Pâques jusqu'à la Saint-Jean ^ I/msurrection vendéenne détruisit cette ressource. Les herbagesde la Normandie étaient épuisésV Tirer des bœufs da dehors, il n'y fallait pas songer, la France étant placce au centre d'un immense incendie, et Tétranger n'ayant rien à lui envoyer que la mort.
C'est peu : raugmentation des besoins se trouvait avoir marché de pair avec la diminution des ressources. On
« MoniUur, an II (1794), n- 155. - Discours de Legendie dans b séance de la Convention du 5 ventôse (15 février). « JWd.
IIIVER DE 1194. 24}
ne jeûnait plus, comme jadis, pendant près de la moitié .dû» Jours de l'année; et, tandis qu'auliefois les balwtînrtt des campagnes se nourrissaient de fruits, de laitage d àt légumes, on avait maintenant sous les armes donse eeal
mille hommes qui mangeaient de la viande lou» les jours ^
Ainsi qu*on devait s'y attendre, les efforts réuDi» de b cupidité et dé la malveillance centuplèrent le mâl. B'm»
pari, on vil la lie des gareons boucliers, des gens saiks mœurs, beaucoup, chassés de chez leurs maîtres pour cause de vol, se réunir dans les marchés, et, de lerar argent mis en commun, acheter bœufs, vaches, veawi^ tout ce qu'ils trouvaient*, de manière à réaliser, par Vmtstfs^ rement et la hausse arbilraire des prix, d Mio m icide» bénéfices; d'autre part, des bandes de spéculateurs saitô àHK^ spéculèrent sur l'étendue des besoins qui appelaieaiâaQc foires les approvisionneurs des armées, forcés d'adhc ter, coule que coùLc, de quoi pourvoir à une coiiï^omraation dévorante*. Est-il besoin d'ajouter que les ennemis d« la Révolution n'eurent garde de manquer une aasai beik occasion de satisfaire leur rage^, se faisant un je» itimt les vaches et les brebis déjà pleines, ou de jeter le» lumt à la rivière *?
Tout concourait de la sorte à créer la disette de la viande, et elle devint effrayai^te. Qd dix-huit sousy ki line de bœuf monta rapidement à vingt-cniq*; bienlAlfl iff
. « Moniteur, an il (1794), 155. Rapport de fiarère.
- Ibid. Discours de L^eadre.
* Rapiiort de Vcrnier sur la vente des bestiaux destinés h la consommation. Bibliothèque hitUnique de la Révolulion, — Subsislances» 475, 4, 5.
firitish Muséum.
♦ Moniteur, an II {17!) i), n' ÎG8. — Dénonciation portée à 1 Aawniïiét^ par une députaUon du Conseil général de la Commune de Paris.
• Monileur, an U (1794), n* 155. — Déclaration d mi ConuûiBaaÉie du Comité de la Section des gardes françaises.
* Nerder, Le Nmtém PariSp 1. 111, chap. xc.
eut de viande que pour les riches, et l'on put prévoir le iDomenl où, même pour eux, il n'y en aurait plus. On entendit le boucher Legendre s'écrier, avec ce genre d'éloquence vnl «rai ro, mais quelquefois saisissant, qui lui (Hait propre : « On delruit l'espèce, en mangeant le père, la mère el les enfants.. . L'époque n'est pas éloignée où vous n'aurez ni viande ni chandelle. Les bœufs qu'on tue aujourd'iiui ne donnent pas assez de suif pour les éclairel* à leur morl^ »
Il fallait aussi compter avec celte partie de Tarmée révolutionnaire que Ronsin animait de son esprit, et dont les hordes dévastatrices déshonorèrent si souvent la cause qu'elles prétendaieiil dt'lV'udre. Semblables à des loups aHaniés, selon la comparaison employée par un auteur du temps, les pourvoyeurs et précurseurs de Tarmée révolutionnaire parcouraient les campagnes, en dardant des yeux avides sur les métairies cl les fermes. Ils s'y précipitaient, la fourche à la main, ou la baïonnette en avant ; empoignaient les moutons, emportaient les volailles, incendiaient les granges, déliaient les bœufs de leurs étables, à la face des propriétaires muets et consternés ; puis, couraient vendre leurs larcins à des misérables dignes de les acheter*.
Par suite de ces brigandages^ le beurre et les œufs disparurent. Que font tout autour de la halle ces longues
files de femmes qui bravent là depuis minuit l'inclémence de l'air? Elles savent que, dès neuf heures du matin, la halle est dégarnie, et elles attendent l'heure de conquérir, presque au péril de leur vie, trots œufs et un quarteron de beurre*.
Tragique était le spectacle que présentait, en ces jours d'angoisses, la Halle aux boucheries 1 Une multitude en-
* Moniteii)', an II (1701), n* 155. Discours de L^eodre. ^ Mercier. Le Nouveau Faris, U III, chap. xc.
tassée et frémissante; le tumulte augmenté par rnppari-
tion de la cavalerie aux ordres des Comités rëvolutioniiaires; des femmes enceintes h demi étouilees dans la foule; des milliers d'individus des deux sexes se pressant, se poussant, s'écrasant i'uû i^autre, dans les avenues étroites de la Halle ; des hommes à gages emportant des moitiés de bœufs el fuy.uit courbés sous leur uiiui iuc fardeau; les pauvres suivant le visa^jc paie cL le regard attaché sur la viande crue ; quelquefois, les gendarmes lançant leurs chevaux au galop entre des étals larges de trois piedsà peine, culbutant le monde, multipliant bis accidents sous [n ctexte de les prévenir et favorisant par une ti^^tique astucieuse d'ignobles traiics, tel ^st, tracé par un observateui^' contemporain, le tableau de ces désordres. « Des scélérats, dit-il, aux appointements de la Com* mune, faisaient inngcr les femmes à hi lile: mai^, i.iiulis qu'elles attendaient leur lour, en grelottant de fioui, des p(»rte£ux formant un rempart impénétrable devant les bq^tiques, enlevaient des bœufs entiers; et, quand le partage du lion était fait, les femmes, rano^ées deux à «J('u\, ef i|ui 11 avaient pas avancé d'un pas, se retiraient les mains vides ^ »
Un exemple de dévouement civique Traiment admirable, et, — si l'on met à part ceux qui eurent leur source dans la superstition, — iitiii|iie <lans l'hisfoire, fut le résultat de cette situation, il lailait de la viande aux soldats qui combattaient pour la liberté, il en ialiait aux malades encombraient les hôpitaux : de la sollicitude qu'ils inspiraient naquit l'idée d'ini carême civique que devaient s iiiiposer voluulaiieiiieiit tous les bons citoyens, liéjà, en juin 1795, la Section de Montmartre et celle de l'Uomme- Armé avaient arrêté un carême civique de six semaines^;
' >f( rcier. Le Nouveau Paris, t. III. chap. xc. * Hùtoire parUmeniaire, t. XXXU, p. iS.
246 IIISTUIRE DE LA HÉVOLUTION (1794).
le S ventôse 1 794 (21 février), Barère, dans la Convention ,
s'expi iina en ces termes : « A Londres, lorsque Georges arma <ies escadres pour asservir les États-Unis d'Amérique, il ordonna des jeûnes... Dans ce moment, il y a des jeèoes relîgîeuK en Angleterre... Nos pères, nous-mêmes, avons jeûné pour un saint du calendrier^ pour un moine •<Ui dixième siècle, ou pour quelque supercherie sacerdotale : jeûnons pour la Liberté... Les soldats du Rhin étaient :aii bivae depuis plusieurs jours ; ils aperçoivent Landau ; •on leur offre du pain et de l'eau*de-vie avant d*y parvenir; lils refusent, ajournant ces besoins après la pi isc de la ville ^ » Legendre se leva et dit : a Si la Convention se iNMrne à imiter à un carême civique, tous les bons patriotes se passeront de viande ; le peuple se soumettra à Totre invitation par amour pour la liberté; mais le riche, le sybarite, continueront de s'engraisser avec une nourriture qu'il faut réserver aux défenseurs de la patrie... DéerMez un carême civique. » Cambon ayant signalé Tin- •CMivénient d'emprunter à la superstition les formes qui lui étaient propres, et Legendre insistant pour que la "Cotiveation consacrât au moins le principe : « Il n'y a pas ici de.principe à décréter ; il n'y a que des précautions à jireiidre, » s'écria Barère
La Commune avait fait placarder dans toutes les rues nn arrêté qui réduisait chaque bouche à une livre de viande par décade; et les membres des Comités révolutionnaires s'étaient imposé le devoir de l'abstinence': Vidée j partout répandue, que l'économie de matière alimentaire tournerait au profit des pauvres, des malades et •des soldats, fit ce que le plus impérieux décret n'aurait pu faire. La République, par un mouvement spontané^ se tsoumit à un jeûne universel. Et cela, pendant que l'abon-
< Moniteur, an 11 (1794), ii« 155.
« Ibid.
^ Menâer. Le Nouveau Parit, i, UI, eh«p. se.
mVBIt DE 1704. * 347
dance régnait dans les prisons^ parmi les gens riches ^ Halhearensement la disette de la viande n'élait pas le seul
fléau à combattre. On ne saurait rappeler sans un sentiment d'horreur les moyens auxcjuels les ennemis de la BéY^dntion eurent recours, pour ea dégoûter le peufde^ par la famine. On tenait les sacs fermés et les marchés dégarnis; on cachait les^ains jusque dans les écuries sous de la paille ; on laissait poui i ii les meules de l>le, ou on- les abandonnait à la férocité des rats ; on refusait de fiûre hMrp son grain , sous prétexte que les batteurs ne demandaient pas moins d*un écu ; que dire encore * ?
D'un autre côté, la qnanfih^ de uiaiiis mis en réquisition ne permettant plus d'élever dans les canij) i-iiob poules et poulets, il y eut un moment où les rues de Paris se ranplirent de paysans chargés de paniers de volailles que les Parisiens achetaient à l'envi. Cela dura peu ; el alors 011 dut se rcjcicr sur les herbages. Nul moyen de se procurer les légumes secs, riz, lentilles, haricots : ils étaient amoncelés dans les mggasins militaires, et Ton eh vim à jt»garder comme un bonheur la découverte d'un litron de ( ctlc denrée*.
L'extrême difiiculté d avoir du pain donna naissance à ce que le peuple désigna, depuis, sous le nom de queues : longues files de femmes, rangées deux à deux à la porte des hoolangers, avant même que le jour etti paru. Mercier a viviMiient décrit la riii)t>l('. iiillNeiic(> (]uc ces sortes d'attroupeaients exerci iciii sur la moralité publique. Que de lèMl46te concertés favorisa l'obscurité de la nuitîque ft^orles à propos entr^ouvertes! Les jeunes filles n'étaient
> Conseil génénl de la Commune, séance du S9 pluvitee, citée dans l'Histoire parlementaire, t. XXXII, p. S.
^ Opinion de Momoro, administrateur et membre du Directoire du département de Pîiris, dan<; la Bibliothèque hûtofique de la HétMduiio»* Subsistances, 475, 4, 5. British Muséum.
3 Mercier. Le Nwveau Parii, t. 111, chap. xc.
point les dernières à se mettre en rang; et, comme il fallait tromper l'ennui de Tattente, on se répandait en
propos agaçants, on se liviait à des rires immodérés, tandis que de hardis garçons de boutique, des valets effrontés, ou des libertins de profession, s'arrêtaient sur chaque rang, prenaient le signalement des visages, et, quelquefois même, profitant des ténèbres, seruaient en taureaux sur les femmes, qu'ils emhrassaieni riine ofirès l'autre ^ La pudeur ne pouvait que se perdre eu ces rapprochements dangereux. La nécessité de se pousser au premier rang accoutumâtes femmes du peuple à lutter de force avec les hommes ; beaucoup devinrent irascibles, conlraclèrcnl Thabitude de jurer; 4ît, dans le bruit de ces cohues, qui ne cessait par intervalles que pour laisser entendre les vagissements d'enfantsaffamés, on eut peine à distinguer d'avec les voix enrouées des charretiers des voix qui avaient été (iuuces et tendres*.
A ces maux quel remède? Chacun proposait le sien, et les brochures qui traitaient des subsistances aiHuèrent. Une idée commune qui, dans toutes ces brochures, se dégage de la diversité des conclusions, est celle qu'on trouve exprimée de la manière suivante, dans un Happui l de Vernier sur la vente des bestiaux destinés à la consommation : « Chez tous les peuples civilisés, l'accaparem^t et le monopole ont été considérés comme des crimes que les lois devaient punir. Les Grecs et les Romains avaient prohibé Taccapa renient et le monopole sous des peines trèssévères. C'est depuis quarante ou cinquante ans seulement que les économistes ont vu là une suite nécessaire de la liberté du commerce*. » Les circonstances semblaient en effet donner raison à la doctrine de Gaiiâoi el de Necker
* Mercier. Le Nouveau Paris, t. lU, cbap. ic'
» Ibid,
^ BiblioLlièque hùlorique <k la Révolution, Sahsistances, 475* 4, 5 Brilish Muséum.
ooiltre celle de Turgot^ ; et ceux même des conventiomaeb qui étaient alors pour la liberté absolue du commerce des
grains ne pouvaient nier qu'elle fournil aux malveillants une arme terrible*.
Sous ce titre : Le pain à dem 9(m$ dans toute la Bépu* hlique^ Dubois-Grancë publia une brochure dans laquelle il proposait, pour surmonter la crise, les quatre moyens que voici : Ouvrir au peuple, en lout temps et sur toute la surface de la République, des magasins de vente et d'adiat à prix fixe^ avec la seule différence entre la vente et l'achat de trois deniers par livre de froment et de deux deniers par livre de seigle, ou autres menus grajns, pour frais d'emmagasinage et de surveillance. — Garnir ces magasins par le prélèvement annuel de la contribution foncière en nature, à un taux uniforme, et sans exception, dans toute Pëtendue de la République. — Laisser la circulalioii libie à l'intérieur, et prohiber l'exportation, en attribuant le droit d'exporter des blés au gouvernement seul. — Déclarer conGscable, avec amende, tout blé des récoltes précédentes qui se trouverait encore en nature et non converti en farine, chez un particulier, un mois après la récolle de Tannée courante. « Le droit de propriété, disait Fauteur, consiste-t-il à refuser de vendre la denrée qu'on a de trop à celui qui en manque? Non. De quel droit le laboureur voudrait-il que, pour lui garantir sa propriété, son voisin allât se battre aux frontières, , lorsque lui le laisserait mourir de faim' ? »
Dans une autre brochure, écrite sous Tempire des
* Voyei dans le premier volume de cet omrrage, le chapitre consacré
aux économistes du dix-huitième siècle.
* Primo, du pain, et voici comment, par Louis Viger, député suppléant à la Convention nationale. Bibliothèque historique de la Bévoûi" tion. — Subsistmccs, 475, 4, 5. British Muséum.
^ liibliollièque hiitorique de la Révolution* — SubsisUnces, 475» 4» 5. British Muséum.
mêmes préoccupations, Momoro s'étudiait à prouver que la fixation d'un maximum du prix des grains était possible, ([u'elle était juste, qu'elle produirait de grands «ivanlagcs, qu'elle ne violait en aucune façon le droit de propriété, défini au point de vue de l'intérêt social, et qu'elle n'aurait point pour effet l'anéantissement du commerce des grains. Suivant Tauteur, nul doute que le cultivateur ne lût suffisamment récompensé de ses travaux et encouragé à faire valoir ses terres, si le maaimum adopté était de vingt-cinq à trente livres la mesure de deux cent quarante livres pesant, et il en donnait pour preuve que la proposition eîi avait été laite à la Convention, d'après le vœu lies cultivateurs, consultés à cet effet. Le prix du pain, dans ce cas, eût été de deux sous six deniers. Après avoir passé en revue les diverses objections à prévoir, Momoro se demandait si ceux qui avaient fait desapprovisioiHK Clients considérables ne perdraient pas beaucoup au syst( tne par lui proposé; et le sens de sa réponse était ; Oui, mais que nous importe la mine des accapareurs ? Ils ont calculé sur la famine : si leurs calculs sont déjoués, tant mieux*.
Ici se place le souvenir d'une entreprise aussi neuve qu'imposante.
Un décret du 11 brumaire (1^ novembre) atvait ordonné à la Commission des subsistances et afproiisiomiemenis de la Réjjubli*iue de faire travaiiiei , |)ar des Commissaires spéciaux, à un tableau général donnant :
l"* Le prix que chaque genre de marchandise valait dans le lieu de sa production ou fabrication, en 1790, augmenté d'un tiers;
T Un prix par lieue, pour le transport, à raison de la distance de la fabrique ;
' Opinion de Momoro, administrateur et membre da Directoire du Dcpurtement de Paris. Brilish Muséum.
3* Le I»énéfice da marchand en gros, calculé sur Te pied
de cinq pour cent;
4"* Celui du marchand en détail, calcule sur le pied de dix pour cent.
Ainsi» par un décret de quelques lignes, se trouvait avoir été décidée la fixation dn prii de toutes les marchandises et de toutes les doni cc? dans tonte l'étendue de la République : travail gigantesque qui avait pour but de mettre un frein à la cupidité des spéculateurs, de tracer une limite aux gains immodérés des capitalistes, d'arrêter le débordement de l'ngiotage, et de laeililer aux citoyens l'acquisition des objets de première nécessité*.
Les Commissaires nommés abordèrent d'up cœur intrépide la tâche sans exemple qui leur était confiée. Ils s'adressèrent à chaque district, interrogèrent chaque niiinifipalitc , iirent de chaque société populaire un instrument d^enquête. Plusieurs des admmistrations locales répondirent à l'appel, d'autres s'abstinrent* Mais Paris, consommant par ses fabriques, ses ateliers, son industrie, ses arts, toutes sortes de matières, put fournir, presque à lui seul, la matrice de toutes les valeurs et l'état de toutes les transactions commerciales. De là Tonwage de statistique le plus nouveau et le plus important qui eût encore paru. Le tableau formé en vertu du décret sur le maximum faisait connaître le prix de tout ce que rhomme doit aux libéralités de la nature, la valeur de ce ^e son travail y ajoute, le lieu des productions diverses, la situation des différents dépôts que le commerce alimente, les rapports multipliés qui lient les efforts de l'industrie aux besoins de vingt-sept millions d'âmes. C'était le travail analysé, le secret du commerce livré au monde^ l'industrie prise sur le fait, la' manipulation de toute matière première mise au jour; c'était la lampe portée au
* ' Moniteur, an U (t 794), n* 154. Rapport de Barère.
fond des laboratoires, où la cupidité ne prend que trop souvent le génie à son service, et le long des sentiers
obscurs où paiiois l'activité humaine s'égare. Aussi Barère eut-il raison de s'écrier, en rendant compte de ce résultat, incomplet seulement parce qu'il était prodigieux : c< Aucune nation ne possède rien de semblable. Des naturalistes, des médecins, ont fait, grâce à de longs travaux, des tables de mortalité pour T espèce humaine : vous, dans deux mois, vous avez fait des tables de vie pour le peuple ^ » La Convention s'empressa de voter l'impression des Tablmm du maximum^ et leur envoi à chaque district*.
Qu'elle fut admirable, cette lutte de nos pères contre tous les fléaux coalisés I car à la famine se joigmt Texcès du froid. Depuis deux ans, Paris se chauffait au jour le jour. Le charbon était très-rare; il n'en venait qu'un bateau à la fois dans chaque port , et Ton n'obtenait son tour par numéro qu'au prix d'une bien cruelle attente, une attente de trois nuits'! A peine les débardeurs avaient-ils retiré de Feau le bois désiré, qu'il était vendu. Mais, la rivière une fois enchaînée par les glaces, il iallut se rabattre sur les bois de Boulogne, de Vmcennes, de Verrières, de Saint-Gloud, de Meudon. Des vieillards revenaient de la forêt, le dos courbé sous de lourds fagots, rappelant la fable de la Mort et du Malhevrenx. Est-il un temps, est-il un pays, où les calamiLés pubiiques n'aient point provoqué quelque spéculation infâme? Des misérables, « sangsues sorties de la fange des cavernes à voleurs^, » vendirent la corde de bois quatre cents francs; et l'on vit de pauvres pères de famille scier dans les rues
* Moniteur, an II (1794), n* 154. Rapport de Barère.
* Séaoce du^ 4 ventôM (33 févri^). Voyei le Moniteur, an U (1794),
nM55.
^ Mercier. Le Nouveau Paris, 1. 111, cbap. ic
IirVEA DE 1794. 253
leurs bois de lit pour faire cuire les aliments de leurs enfants. Les fontaines gelèrent, de sorte que les porteurs d'eau, forcés de se rendre dans des quartiers éloignés de la rivière, firent payer l'eau qpiinze et jusqu'à vingt sous la voie. Les choses en vinrent au point que, pour ne pas payer, beaucoup se firent porteurs d'eau ; et, quand les réservoirs des fontaines furent dégelés, on y fit queue aussi * 1
Et tout 'cela enduré avec un calme héroïque par ce grand peuple de Paris!... Comment rappeler sans attendrissement et sans orgueil que les dépôts où le Comité de salut public avait emmagasiné tous les objets d'absolue nécessité, jusqu'au drap, furent respectés religieusement % placés qu'ils étaient sous la sauvegarde d'un peuple mourant de faim, mourant de soif, mourant de froid?
* Mercier. Le Noiivenu Paris, t. lil, chap. xc.
* Ibid., l. IV, chap. clv.